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FILLES ENTRETENUES

Au-dessous des courtisanes par le rang, elles sont moins dépravées. Elles ont un amant qui paie, dont elles se moquent, qu'elles rongent et dévorent, et un autre à leur tour, qu'elles paient, et pour lequel elles font mille folies. Ou ces femmes deviennent insensibles, ou elles aiment jusqu'à la fureur. Alors elles paient à l'amour le tribut d'un cœur délicat. Sur le retour elles ont la rage de se marier. ^u) , Ceux qui préfèrent la fortune à l'honneur, les épousent ve^ et s'avilissent. Ces épouseurs sont ordinairement un petit violon, un médiocre peintre, un mince architecte. . -.r/ On ne dit point en Perse (selon le marquis d'Ar gens) (i) ^/ la Zaïde, la Fatime ; mais la cinquante tomans, la vingt tomans. (Un toman vaut quinze écus de notre monnaie). De même, ajoute- t-il, aux noms de nos filles entretenues, on devrait substituer ceux de la cent louis, la cinquante louis, la dix louis, etc. le tout pour l'utilité publique et l'instruction des étrangers, qui paient fort souvent à un prix excessif ce qui est à très bon marché pour tout le monde.

erme reçu qu'on a substitué à un mot moins honnête. Il y a des matrones de plusieurs sortes. Les filles entretenues du plus haut rang ont leurs matrones qûT les accom-

(i) J.-B. Boyer, marquis d'Argens (i 704-1 771) auteur des Lettres Juives, des Lettres Chinoises, des Lettres Cabalistiques, etc;

pagnent partout. C'est une dame de compagnie pour les actrices renommées, ainsi que pour les danseuses ; c'est une nourrice et une entrepreneuse pour les filles pauvres. ou pour ces beautés vagabondes, qui vont de spectacles en spectacles chercher des aventures, c'est-à-dire, des soupers.

Les matrones n'ont plus besoin de mettre en jeu l'art de la séduction ; la licence des mœurs modernes, le goût £ du libertinage et la pauvreté, mauvaise conseillère, conduisent tout naturellement une infinité de filles chez elles.

Les matrones, dites appareilleuses, font des avances à toutes les jolies grisettes qu'elles aperçoivent. Elles tiennent une sorte de pension plus ou moins nombreuse ; et c'est dans leurs maisons que se rendent sourdement \X4jL les petites bourgeoises et filles de boutique de toute espèce, qui, pour avoir des robes et soutenir leur parure, vont . passer la soirée chez les matrones.

L'étendue de Paris fait qu'elles dérobent l'irrégularité de leur conduite à leurs parents et tuteurs ; elles paraissent chastes et honnêtes et n'en ont que l'apparence. Des femmes qui conservent dans le monde tous les dehors de la décence, se rendent aussi dans ces maisons, où le libertinage est fort à son aise.

D'autres matrones distribuent des adresses, n'appellent les filles qu'au besoin, et les colportent en fiacre le matin chez les vieux garçonsT les hypocondres, les goutteux, les ennuyés et les jeunes gens blasés.

L'expérience leur ayant appris à deviner les caprices et les fantaisies des hommes, elles font jouer toutes sortes de rôles à leurs filles. La marchande de modes devient . ti/&, une petite villageoise nouvellement débarquée ; l'ouvrière en linge est une timide provinciale toute neuve, qui a fui ojU^ la cruauté insigne d'une belle-mère impérieuse. Le langage répond à l'habillement. Comme nos plaisirs dépendent beaucoup de l'imagination, les hommes trompés n'en sont pas moins satisfaits.

Viennent ensuite les matrones qui ont entrepris un

sérail en grand. Vous y verrez ensemble ou tour à tour la façonnée, V artificielle, la niaise, V alerte, réveillée, V achalandée, V émerillonnée, l'éventée, la superbe, la follette, la fr'nguante, l'attiffée, la pimpant 3. Toutes les nuances sont là : la mignonne, la grasse, la maigre, la pâle, V ardente, la mutine, et jusqu'à la boiteuse.^

Ainsi que dans les haras les coursiers ont leur surnom, de même ici chaque fille a le sobriquet qu'indiquent sa taille et sa figure.

Des matrones moins achalandées ne pouvant avoir ni vastes appartements ni Jits somptueux, établissent des sérails plus étroits, oùTés filles sont logées, nourries, blanchies. L'argent qu'elles reçoivent va à la mère ; celle-ci ne parle que de la reconnaissance qui lui est due ; elle a décrassé ce troupeau de province et des campagnes. Toutes lui doivent ce qu'elles sont. Si elles ont un déshabillé blanc pour porter dans la maison, un mantelet pour l'été, une pelisse pour l'hiver, une robe de soie pour aller chez Nicolet, à V Ambigu-comique, aux Variétés amusantes, à qui sont-elles redevables de si rares bienfaits ? Elles devraient porter le casaquin et le tablier, avoir les mains noires et caleuses, laver les écuelles, coucher avec des rouliers ; et les impertinentes ont l'ingratitude de vouloir partager dans le compte. C'est à elles d'intéresser ]e coucheur et d'obtenir des rubans : or rubans, en style du lieu, signifie la générosité particulière qui s'accorde quand on est content.

Enfin arrivent les infâmes marcheuses, vieilles matrones ruinées, échappées de l'hôpital et ridées sous le poids des vices : ainsi que le boulet des batailles n'a ravi à tel invalide que la moitié de son corps, de même la contagion de la débauche n'a frappé qu'à demi ces victimes décrépites du libertinage. Mais il faut qu'elles vivent encore dans son athmosphère ; elles n'en veulent point d'autre. Invinciblement familiarisées avec l'incontinence et ses scènes journalières, elles raccrochent et par instinct et par besoin. Elles marchent pour les filles demeurant en hôtel

Wuy

garni : celles-ci n'ont qu'une chaussure et un jupon blanc. Faut-il qu'elles exposent dans les boues leur unique habillement ? La marcheuse affrontera pour elles les chemins fangeux.

Il y a un règlement tacite de police qui défend à toutes ces matrones de recevoir aucunes filles vierges ; il faut qu'elles soient déflorées avant que d'entrer dans le lieu fréquenté ; et si telle fille ne l'était pas, on avertirait soudain M. l'inspecteur.

On rira peut-être de cette dernière phrase. On aura tort ; je l'écris dans un sens sérieux.

On a voulu établir un certain ordre dans le sein du désordre même, parer à de trop grands abus, protéger l'innocence et la faiblesse, et empêcher que le libertinage trop hardi, rompant tout frein, ne détruise le lien civil, le nœud sacré des familles. Aussi aucun père n'a de plaintes à faire ; jamais l'inconduite de sa fille n'a commencé dans le lieu suspect : c'est un grand point que celui-là ; et tout observateur qui pense, doit le remarquer à la louange de la police.

Ce serait à un peintre à dessiner le gradin symbolique, où seraient représentées toutes les femmes qui font trafic à Paris de leurs charmes. Traçons-en l'esquisse.

Au sommet l'on verrait ces femmes ambitieuses et altières, ^ qui ne couchent en joue que les hommes en place et les financiers. Elles sont froides, elles calculent en politiques ce que peuvent leur rendre les faiblesses des grands.

Immédiatement au-dessous d'elles se verraient les filles d'opéra, les danseuses, les actrices, moitié tendres, moitié intéressées, et qui commencent à placer le sentiment où l'on ne l'avait pas encore vu.

Ensuite les bourgeoises demi-décentes, recevant l'ami de la maison, et le plus souvent du consentement du mari : espèce dangc euse et perfide, qui voile et pare l'adultère de couleurs trompeuses, et qui usurpe l'estime dont elle est indigne.

Au milieu le cet amphithéâtre figurerait la race innom-

brable des gouvernantes ou servantes-maîtresses, cohorte mélangée.

La base en s'élargissant offrirait les grisettes, les marchandes de modes, les monteuses de bonnets, les ouvrières en linge, les filles qui ont leur chambre et qu'une nuance sépare des courtisanes. Elles ont moins d'art, aiment le plaisir, s'y livrent, ne ravissent point les heures précieuses destinées aux devoirs de votre état. On les nourrit, on les divertit, et elles sont contentes, paisibles. Si elles se permettent un amant à la suite de l'entreteneur, voilà où se borne leur tromperie.

L'œil en descendant saisirait les phalanges dasoMonnées des filles publiques, qui garnissent impudemment les Jenêtres, les portes, quietaléht leurs charmes lascifs dans les promenades publiques. On les loue comme les carrosses de remise, à tant par heure. Elles seraient pêle-mêle confondues avec les danseuses, chanteuses et actrices des boulevards.

Le dernier gradin plongeant dans la fange montrerait (tjg les hideuses créatures du Port-aii-Bled,delar\\e du Poirier, de la rue Planche- Mibray (i); et le peintre, pour ne pas trop blesser les règles délicates du goût, n'en ferait saillir que la tête. Ici le vice a perdu son attrait, et le frisson qui court dans les veines dit que la débauche sait se punir elle-même.

Il est des métamorphoses très surprenantes parmi ces femmes, et qui les font tout à coup changer de place sur le haut gradin pyramidal. Elles montent et descendent, selon que le hasard leur amène des entreteneurs plus ou moins riches. Le caprice, l'engouement, des rapports inconnus font que la petite fille dédaignée la veille et qu'on ne regardait pas, est préférée à toutes ses compagnes. Elle roule quinze jours après en voiture brillante sur ce même boulevard où ses regards sollicitaient vainement de côté des adorateurs. Le commis à quinze cents livres, qui lui

(i)Ces différents endroits se trouvaient dans le 4e arrondissement actnel.

donnait à souper dans son taudis, la reconnaît et ne peut en croire ses yeux.

L'autre retombe dans l'indigence, après avoir mené un train, et devient dans son abaissement le partage du laquais qui la servait six mois auparavant.

Qui pourra deviner les causes de ces vicissitudes ? Oui pourra savoir au juste pourquoi feue mademoiselle Deschamps (i) était montée à ce degré d'opulence, qui lui fit adopter le luxe insolent de border les bourrelets de sa chaise percée de dentelles d'Angleterre, et d'orner de stras les harnais de ses chevaux ?

La populace regrette beaucoup le spectacle de la promenade de l'âne : plaisir que lui donnait quelquefois un arrêt solennel du parlement. £ ïkX,

Il s'agissait de la punition exemplaire de ces matrones qui, comme le dit naïvement un grave jurisconsulte, font métier de séduire des filles de bonne maison.

Mais l'exemple tombait ordinairement sur quelque malheureuse qui avait prêté son ministère à des filles indigentes. On ne s'attachait point à celles qui, exerçant la profession en grand, avaient servi les goûts fantasques des princes, des prélats, des étrangers, et même de quelques philosophes.

Voici une idée de cette promenade, telle que je l'ai vue. A la tête marchait un tambour, ensuite venait un sergent armé d'une pique ; un valet conduisait un âne par la bride ; sur l'animal à longues oreilles était montée à reculons la matrone, appareilleuse ou séductrice, le visage tourné contre la queue de la bête ; une couronne de paille artistement rangée ornait sa tête. Sur son dos et sur sa poitrine pendait un écriteau en gros caractères, avec ces mots : m%quzrelle publique.

(i) Célèbre courtisane. Elle était si favorisée par la fortune... de ses amants, qu'elle fit proposer à Louis XV d'achever à ses frnis la construction du Louvre;

Imaginez toute la canaille clans le tumulte et l'ivresse de la joie, jetant en l'air ses sales bonnets, et fermant la marche avec des huées et des cris licencieux.

On n'a point renouvelé depuis plusieurs années ce spectacle indécent, qui ne sert qu'à réveiller des idées de turpitude, et qu'à autoriser la populace à proférer des mots sales et grossiers. L'écriteau lu, commenté et interprété, devenait un scandale pour les oreilles chastes et pour les jeunes filles innocentes.

D'ailleurs que fait la promenade à cette vile créature ? Elle ne sent pas plus la honte que l'âne qui la porte.

Cette misérable osait sourire à la dérision universelle ; et mesurant de l'œil les croisées qui s'ouvraient sur son passage, elle avait l'effronterie de dire : là, à ces fenêtres, au second étage, sont des demoiselles qui font les prudes, et qui n'osent se montrer ; car elles ne pourraient me regarder sans me reconnaître.

Ces matrones bravent toujours avec plus d'audace que les hommes les argus et les agents de la police, parce qu'indépendamment des accointances elles devinent que leur sexe amortira toujours un peu la rigueur dont on voudrait user à leur égard. Un instinct secret leur dit que, péchant contre elles-mêmes et contre les lois religieuses, elles n'ont pas porté une dangereuse atteinte aux lois de l'état, à celles qu'il veut que l'on respecte par-dessus tout.

On dirait aussi qu'elles ont deviné que la police avait à Paris un besoin continuel de leur ministère ; et que si elles ne pullulaient pas en arrivant des provinces voisines et éloignées, on les appellerait de tout côté pour approvisionner la ville qu'on ne laissera point chômer de cette denrée, et pour cause.

En effet, un pasteur s'étant plaint à un lieutenant de police que sa paroisse était infestée de femmes publiques, le magistrat lui répondit tranquillement : monsieur le curé, il m'en manque encore trois mille.

Voilà un article assez étrange ; mais il entrait nécessairement dans le tableau de la capitale. Je n'ai pu passer sous

silence ce qui est pour ainsi dire de notoriété publique. J'ai dit ce qui se voit, ce qui frappe tous les regards. Le reste peut se deviner ; ma main ne soulèvera pas le rideau.

PETITS NEGRES &>U'u^

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E singe, dont les femmes raffolaient, admis à leurs toi-

lëttesT^appelé sur leurs genoux, a été relégué dans les antichambres. La perruche, la levrette, l'épagneul, l'angora, ont obtenu tour à tour un rang auprès de l'abbé, du magistrat et de l'officier. Mais ces êtres chéris ont tout à coup perdu de leur crédit, et les femmes ont pris de petits

Nègres. """■" """

"T'es noirs Africains n'effarouchent plus les regards d'une belle ; ils sont nés dans le sein de l'esclavage. Mais qui n'est pas esclave auprès de la beauté ?

Le petit Nègre n'abandonne plus sa tendre maîtresse ; brûlé par le soleil, il n'en paraît que plus beau. Il escalade les genoux d'une femme charmante, qui le regarde avec complaisance ; il presse son sein de sa tête lanugineuse, appuie ses lèvres sur une bouche de rose, et ses mains d'ébène relèvent la blancheur d'un col éblouissant.

Un petit Nègre aux dents blanches, aux lèvres épaisses, à la peau satinée, caresse mieux qu'un épagneul et qu'un angora. Aussi a-t-il obtenu la préférence ; il est toujours voisin de ces charmes que sa main enfantine dévoile ene folâtrant, comme s'il était fait pour en connaître tout le prix.

Tandis que l'enfant noir vit sur les genoux des femmes passionnées pour son visage" étranger, son nez aplati ; qu'une main douce et caressante punit ses mutineries d'un léger châtiment, bientôt effacé par les plus vives caresses, son père gémit sous les coups de fouet d'un maître impitoyable ; le père travaille péniblement ce sucre que le Négrillon boit dans la même tasse avec sa riante maîtresse.

LAITIERES

T Tne ordonnance de police a sagement défendu d'apporter U du lait dans des vases de cuivre : mais le paysan opiniâtre les a gardés chez lui ; et pour contrarier la loi, il tire le lait de la vache dans le cuivre, et le transvase au matin dans les nouveux pots de fer-blanc.

On falsifie le lait comme le vin : on y met de l'eau ; et la villageoise trompe la bonne foi publique, comme si elle était de la ville. Mais une faute plus grave, une cause réelle d'insalubrité, c'est que le lait provient quelquefois d'une vache pleine trop avancée.

Les laitières arrivent le matin, jettent leur cri accoutumé et perçant : la laitière, allons, vite ! Aussitôt les petites filles à moitié habillées, en pantoufles," les cheveux épars, s'empressent de descendre de leur quatrième étage ; et chacune de prendre pour deux ou trois liards de lait. Si les laitières manquaient d'arriver à l'heure, ce serait une famine dans les déjeuners féminins. A neuf heures, tout le lait aqueux est distribué.

Cette consommation est devenue considérable, depuis

que le peuple, ne sachant plus boire vu les impôts et la

/tueb t falsification, a pris un goût effréné pour le café ; c'est une

habitude journalière dans les trois quarts des maisons de

la ville, (i)

(i) Dans les montagnes de la Suisse, sur les rochers escarpés, où le luxe le plus ordinaire n'a pas encore pénétré, l'on trouve l'usage du café au lait poussé jusqu'à l'excès. De quel étonnement ne fus-je pas frappé en voyant chez des pâtres la cafetière, le moulin à café, le sucrier, parmi les ustensiles de première nécessité! D'où vient que le goût de cette boisson a pris si généralement et presqu'à la même époque dans des climats différents? C'est une fureur. Mais que la Suisse pauvre paie un tribut aussi considérable à l'opulente Amérique, n'y a-t-il pas lieu d'admirer la fortune de cette sève qui donne à la canne à sucre un débouché nouveau et prodigieux? Les harangères de la Halle, les vendeuses de marée, ces femmes robustes

LAITIÈRES , 2tî Jlfl

Ces laitières en cotte rouge, basannées, et le plus souvent\ ^ ridées, ne ressemblent pas à celles que Greuze a dessinées. Les tableaux de ce peintre sont tout aussi menteurs que les idylles des poètes, qui copient Théocrite et Gessner, près des choux et des carottes du faubourg Saint-Marceau. Nous tâchons dans nos esquisses rapides de nous rapprocher de la vérité, en les privant de ces embellissements factices qui défigurent le trait réel. Greuze a fait des portraits de fantaisie ; mais ces figures voluptueuses et séduisantes qu'il s'est plu à représenter, ne sont pas celles qui viennent nous vendre du lait, du beurre et des fruits. ^. '

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