RUE PLATRIÈRE
reposait que sur les prés, les eaux, les bois et leur solitude animée. Cependant il est venu presque sexagénaire se loger à Paris, rue Plâtrière, c'est-à-dire, dans la rue la plus bruyante, la plus incommode, la plus passagère et la plus infestée de mauvais lieux.
Qui l'eût dit que J-.J. Rousseau aurait passé les dix dernières années de sa vie dans les fanges et le tumulte de la capitale, tandis que l'auteur de la Pucelle (i) a vécu trente années sans y mettre le pied ?
Quoi, celui qui avait entendu le cri des aigles planants sur les forêts de sapin, le rugissement des torrents bleuâtres, lime sourde et éternelle qui fend les rocs, creuse les .vallons, nourrit les lacs et les fleuves, est venu habiter un plancher étroit, resserré, où parvenaient sans cesse à son oreille les jurements des forts de la halle, et les glapissements des crieuses de vieux chapeaux ! Et Voltaire qui travaillait incessamment pour les petits souper de Paris, demeurait au pied du mont Jura. Son œil embrassait l'horison du lac et des montagnes, et c'était là qu'il s'occupait à peindre des ridicules fugitifs et lointains, à caresser des louangeurs, à piquer quelques insectes littéraires qu'il apercevait encore. Les petitesses de l' amour-propre le tourmentaient sans qu'il sût les dompter; tandis que J.-J. Rousseau, au milieu d'une ville tumultueuse et féconde en scènes variées qui appellaient ses pinceaux, avait posé cette plume immortelle universellement admirée.
Je l'ai visité, rue Plâtrière ; et de quelle douleur profonde ne fus- je pas pénétré, lorsque, me trouvant en face de l'auteur & Emile, je vis que ce fameux écrivain était malade du cerveau ! Je soupirai lorsque je l'entendis me parler de ses chimériques ennemis, de la conspiration universelle formée contre sa personne ; et je me disais tout bas, les larmes de compassion me roulant dans les yeux : Quoi, cet homme que j'ai tant admiré est un maniaque ! Je ne savais pas alors qu'il confirmerait ce premier et triste
(i) Chapelain.
aperçu par des œuvres posthumes, indiscrètement publiées, et qui nuiront infailliblement à ses autres écrits.
Oui, J.-J. Rousseau, mu par une imagination trop ardente et plein d'un orgueil inconnu à lui-même, s'imaginait voir autour de lui une ligue d'ingénieux ennemis qui avaient déterminé les décrotteurs à lui refuser leurs services, les mendiants à rejeter son aumône, et les soldais invalides à ne pas le saluer. Il croyait fermement qu'on suivait tous ses pas, qu'on épiait tous ses discours, et qu'une foule d'émissaires, sentinelles assidues, étaient répandus dans toute l'Europe, pour le dénigrer, tantôt dans l'esprit du roi de Prusse, tantôt dans ^esprit de la fruitière sa voisine, qui ne se relâchait du prix ordinaire de la salade et des poires que pour l'humilier. Tel je l'ai vu, et je dois cet hommage à la vérité ; car son caractère est devenu un problème ; il ne l'est pas pour moi. J.-J. Rousseau, dans sa vie privée, était attaqué d'une manie folle et d'autant plus incurable, que son extérieur demeurait toujours calme et tranquille*
O bon sens ! bon sens ! n'es-tu pas mille fois préférable à ce génie qui tourmente son possesseur, et lui dérobe la vue des choses ordinaires pour le jeter dans un monde particulier et bizarre ?
Lorsqu' après la mort de l'auteur d'Emile les comédiens Français, comme pour se venger de son ombre, reproduisirent la mauvaise et méchante comédie des Philosophes, et que l'on vit une allusion injurieuse au caractère moral de cet écrivain dans un vil personnage que le poète faisait marcher à quatre pattes, un cri d'indignation générale s'éleva et proscrivit cette scène plate et scandaleuse. Rien n'a mieux prouvé combien la mémoire du philosophe était en honneur, que cette justice éclatante du parterre qui redressa le poète.
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Elles manquent à la ville. On est fort embarrassé dans ces rues populeuses, quand le besoin vous presse ;J 1 faut, ' aller chercher un privé au hasard dans une maison inconnue. Vous tâtez aux portes et avez l'air d'un filou, quoique vous ne cherchiez point à prendre.
Autrefois le jardin des Tuileries, le palais de nos rois, était un rendez-vous général. Tous les chieurs se rangeaient sous une haie d'ifs, et là ils soulageaient leurs besoins. Il y a des gens qui mettent de la volupté à faire cette sécrétion en plein air : les terrasses des Tuileries étaient inabordables par l'infection qui s'en exhalait. M. le comte d'Angiviller(i), en faisant arracher ces ifs, a dépayseTes chieurs qui venaient de loin tout exprès. On a établi des latrines publiques, où chaque particulier satisfait son besoin pour la pièce de deux sols ; mais si vous vous trouvez au faubourg S1 Germain, et que vos viscères soient ralâchés, aurez-vous le temps d'aller trouver l'entrepreneur ? L'un se précipite dans une allée sombre, et se sauve ensuite ; l'autre est obligé, au coin d'une borne, d'offenser la pudeur publique ; tel autre se sert d'un fiacre ou d'une vinaigrette ; il transforme le siège de la voiture en siège d'aisance : ceux qui se sentent encore des jambes, courent à demi-courbés au bord de la rivière.
Aujourd'hui les quais qui forment une promenade et qui sont un embellissement de la ville, révoltent également l'œil et l'odorat ; il n'appartient peut-être qu'à un médecin de se promener de ces côtés-là : ce serait pour lui un véritable thermomètre des maladies régnantes ; il saurait dans quelle saison de l'année les estomacs manquent de ton ; et la malpropreté publique tournerait du moins au profit du génie observateur.
(i) Directeur des bâtiments et jardins de Louis XVI.
Mais les médecins sont devenus orgueilleux ; ils ne regardent plus à la chaise percée ; ils se moquent même des inspecteurs d'urine. Ils dédaignent avec hauteur une science nouvelle, longuement écrite e* grandement caractérisée sur les quais de la capitale. C'est là où se réfléchit sans voile l'état de tous les ventres actifs et passifs ; et les médecins vont feuilleter les livres poudreux des bibliothèques, tandis qu'ils ont sous les yeux la vraie démonstration des épidémies, occasionnées par la nature des aliments, ou par l'inclémence de l'air.
Et d'où vient ce dédain ? Autrefois ils étaient obligés de voir. On leur demandait plus encore. Voici les propres mots d'un règlement fait par Henri II : « Sur les plaintes « (dit le roi) des héritiers des personnes décédées par la « faute des médecins, il en sera informé et rendu justice « comme de tout autre homicide, et seront les médecins- « mercenaires tenus de goûter les excréments de leurs « patients, et de leur impartir toute autre sollicitude ; « autrement seront réputés avoir été cause de leur mort « et décès. »
Nous ne renvoyons pas les médecins au règlement de Henri II ; nous disons seulement qu'ils pourraient faire dans la capitale les observations les plus détaillées, les plus amples, les plus suivies, juger des formes et des similitudes, étudier enfin ces physionomies mortes, mais qui parlent encore. Si l'on établit quelque jour des latrines publiques, ils regretteront peut-être alors la science expérimentale décédée, qui s'offrait pour les instruire ; et si l'on marque dans le Journal de Paris (i) la hauteur de la rivière, l'état du ciel, le vent, le degré du baromètre, pourquoi à ces observations météorologiques ne joindrait-on pas Y état des quais ?
Les endroits où l'on a mis pour inscription, défense, sous peine de punition corporelle, de faire ici ses ordures, sont
(i) Le premier des journaux quotidiens de Paris, vécut de 1777 à 1811.
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justement ceux où se rendent les affairés. L'inscription, au lieu de les écarter, semble les inviter. Il ne faut qu'un exemple isolé pour amener trente compagnon*.
Tel est le résultat d'une immense population. Toute séance à table en exige une à la garde-robe ; et puisqu'il y a des auberges publiques, pourquoi n'y a-t-il pas aussi des latrines ?
Les personnes les plus propres et les plus délicates, dont l'imagination est toujours fleurie, ne vivant point avec ces hommes impolis, qui satisfont grossièrement les besoins de nature, les repoussant même loin d'elles et de leur société, sont obligées néanmoins de communiquer par la vue avec ce qu'ils déposent en plein air. Les excréments du peuple avec leurs diverses configurations sont incessamment sous les yeux des duchesses, des marquises et des princesses. O quelle moralité n'y aurait-il pas à faire là-dessus ! Mais, quel dommage ! on ne lit plus Rabelais.
Les femmes sur ce point sont plus patientes que les hommes ; elle savent si bien prendre leurs mesures, que la plus dévergondée ne donne jamais le spectacle qu'offre en pleine rue l'homme réputé chaste. Les observations désirées des médecins, si un jour elles avaient lieu, ne pourraient déterminer, d'après la notoriété publique dont nous parlons, que les tempéraments masculins ; il faudrait recourir ailleurs pour constater celui des femmes.