‹ Tableau de ParisChapitre 73 sur 154 · CARRABAS, POTS-DE-CHAMBRE · texte numérisé non relu

CARRABAS, POTS-DE-CHAMBRE

pots-de-chambre, moins incommodes, mais constamment ouverts à tous les vents.

Quand vous prenez un de ces pots-de-chambre, vous avez des pages. Le cocher qui n'a point de gages, place à douze sols par tête quatre personnes, deux sur le devant, et ^ deux sur le derrière. Ceux qui sont sur le devant s'appellent^ singes, et ceux qui sont sur le derrière lapins. A f^~*

Le singe et le lapin descendent à la grille dorée du château, ôtent la poudre de leurs souliers, mettent l'épée au côté, entrent dans la galerie, et les voilà qui contemplent "alêrfr aise la famille royale, et qui jugent de la physionomie et de la bonne grâce des princesses. Ils font ensuite les courtisans tant qu'ils veulent. Ils se placent entre deux ducs, ils coudoient un prince trop empressé, qui retient ^^ son geste quand il l'a outrepassé, et rien n'empêche le lapin et le singe de figurer dans les appartements et au ^ , grand couvert, comme suivant de la cour.

Tandis que ces hideuses voitures vous estropient ou vous ennuient, il est défendu à la charrette oisive, au cabriolet rv-eÀ

léger, au fiacre vide, au fourgon commode, de voiturer personne strrcêTte~route royale. Vous devinez bien, lecteur, sans que je le dise, qu'il s'agit là encore d'un beau privilège exclusif.

Mais que le carrabas et le pot-de-chambre sont éloquents ! Ils semblent vous annoncer la foule des désagréments qui vous attendent dans ce lieu de splendeur ; ils vous disent de rétrograder ; mais on n'entend pas la morale que vous donne le pot-de-chambre. On avance, on prie, on sollicite, on perd des années, on use sa vie dans l'attente

Tel qui n'a été à Versailles qu'en carrabas, de retour dans son bourg de province, fait un roman effronté et ridicule sur ce séjour du souverain. Il a vu le roi, les princesses, le grand couvert, rien de plus vrai ; mais il y ajoute des circonstances mensongères, qui sont reçues avec admiration par la crédulité ignorante : l'exagération a son passe-port, et lejconte le plus bizarre est écouté. Le raconteur persuade à ses compatriotes tout ce qu'il veut. Il loue

l'affabilité de la reine, qui a daigné lui demander des nouvelles de son pays, et ce récit inconcevable qu'il imagine, le fait prendre en haute considération. Il s'échauffe en répétant la même histoire, et parvient lui-même à la croire véritable.

On ne saurait imaginer ce qui se dit de Versailles au fond : de la Gascogne, et dans les tavernes Suisses. les descrip- , tions fabuleuses deviennent d'un comique qui rend l'auditeur émerveillé encore plus étonnant que le narrateur. C'est une suite de mensonges facétieux, enchaînés les uns aux autres ; et j'ose assurer que tel Suisse, tandis qu'il boit, l'emporte à cet égard sur le plus déterminé Gascon.

Les contes jaunes, les contes bleus, les contes à la cigogne, n'approchent pas de ces narrations romanesques, écoutées en silence, et qui deviennent encore plus plaisantes par les remarques sérieuses que fait l'auditoire du cabaret.

On a mis en scène devant Leurs Majestés le dialogue incroyable du menteur intrépide, et des provinciaux crédules : rien de plus vrai que le fond de cette farce. La coutume qu'on a de s'entretenir partout de la cour de Versailles, a créé dans de certains endroits des traditions d'une extravagance si rare, qu'on ne sait ce qui a pu enfanter ces détails imaginaires, dont on aurait peine à désabuser les personnes qui les ont adoptés, quelques raisonnables qu'elles soient d'ailleurs.

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