ORGUES
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LES orgues doivent plutôt exciter la dévotion qu'une joie profane ; ce n'est pas moi qui le dis, c'est le concile de Cologne 1536. Les orgues ne joueront que des airs pieux, c'est encore du concile d'Ausbourg 1548. Durant V élévation de Vhostie et du calice, et jusqu'à Vagnus Dei, les orgues ne doivent point jouer : cela me fâche un peu ; mais voyez le concile provincial de Trêves 1549.
Tout a changé au jour que j'écris. On joue, durant l'élévation de l'hostie et du calice, des ariettes et des sarabandes ; et au Te Deum et aux vêpres, des chasses, des menuets, des romances, des rigodons. Où est donc cet admirable Daquin (1) qui m'a ravi tant de fois ! Il est mort en 1772, et l'orgue avec lui. Son ombre semble pourtant voltiger quelquefois sur la tête de Couperin (2).
L'abus presque général de n'avoir que des passages sous les doigts, et cela par défaut de génie et d'application, cet abus est devenu si criant, que les chansons ont prévalu sur l'orgue, de manière qu'il n'a plus rien de cette majesté convenable à un temple. Les noëls même, que Daquin variait parfaitement, on les défigure à présent au point que ce ne sont plus que des Ponts-Neufs grossiers ; on n'y reconnaît seulement pas le chant.
L'orgue est le roi des instruments ; il les contient tous. Cliquot, le seul excellent facteur qui existe, a beaucoup perfectionné cette étonnante machine. La réception de son orgue de Saint-Sulpice, faite cette année 1781, nous rappelle ce qui s'est passé à la Sainte-Chapelle de Paris en pareille occasion. Daquin fut arbitre ; ce musicien âgé de soixante et quinze ans fit des miracles ; tous les auditeurs criaient, son génie est plus fort que jamais, et il a ses
(1) Ou d'Aquin (1694-1772).
(2) Claveçiniste et compositeur (1668-1733).
doigts de vingt ans. C'était le cygne mélodieux qui chantait si bien avant de mourir : Daquin fut au tombeau trois mois après.
Nous connaissons trois traits de la vie de ce grand artiste, qui paraissent fort extraordinaires et qui n'en sont pas moins vrais. Musicien né, il composa à huit ans un motet à grand chœur et symphonie. On fut obligé de le mettre sur une table pour en battre la mesure. Il y avait foule ; et l'exécution finie, on pensa étouffer de caresses un enfant si rare.
A la messe de minuit de noël, Daquin imita si parfaitement sur l'orgue le chant du rossignol, sans que le couplet dans lequel il le faisait entrer parût gêné en rien de cette addition, que l'extrême surprise fut universelle. Le trésorier de la paroisse envoya le Suisse et les bedaux à la découverte dans les voûtes et sur le faîte de l'église : point de rossignol ; c'était Daquin qui l'était.
Lorsqu'on rétablit l'orgue de Saint-Paul, le facteur ne laissa que le positif, c'est-à-dire un très-petit orgue pour toucher l' office. Il n'y avait plus de trompettes ni de pédales, un seul clavier restait ; la carcasse du grand orgue était absolument vide. Cependant Daquin toucha son Te Deum la veille de S1 Pierre, et les auditeurs furent encore plus nombreux, par rapport à la rareté du fait. On ne s'aperçut point que tant de jeux manquassent. Les accompagnements paraissaient y être, et l'on entendit ronfler la pédale de flûte, quoiqu'elle n'existât plus. Grand bruit entre les facteurs qui étaient présents. — Mais vous avez laissé la pédale, disait-on à Cliquot. — Non, je vous jure. — Mais cela est impossible. — Puis un gros pari. Le Te Deum fini, on monte à l'orgue, on examine, on cherche, on ne trouve rien que l'homme singulier, qui venait de tromper si victorieusemant ceux mêmes qui fabriquent l'instrument.
L'orgue une fois réparé et augmenté de bombardes, on annonce dans les papiers publics la fête de Saint-Paul : nous y étions ; prodigieuse arfluence ! Il faut ici du détail : tout était plein à ne pouvoir se remuer : chœur, nef, bas-