‹ Tableau de ParisChapitre 8 sur 154 · SUR MERCIER XIX · texte numérisé non relu

SUR MERCIER XIX

accompli le bien qu'il sera trop tard de vouloir faire. Je les préviens qu'il n'y aura plus alors que Vidée consolante d'avoir été humains, secourables, qui applanira pour eux ce passage si redoutable pour quiconque n'a pas obéi à cette voix intime, notre premier et incorruptible juge. » Ces lignes ne sont-elles pas dignes d'un Bossuct et V éloquence de ces prédictions n'est-elle pas pour nous faire frémir, nous qui n'avons qu'à constater la réalisation de ces paroles et qu'à nous dire que, si l'on eût écouté ceux qui parlaient et écrivaient ainsi, les horreurs à jamais ineffaçables de notre histoire eussent pu être évitées ?

Mais nous ne quitterons pas Mercier sur ces lignes effroyables et nous voilions terminer notre préface sur un tout autre côté de son caractère, lequel était souvent empreint de la plus agréable ironie. Nous avons dit que Mercier avait toujours parlé du bourgeois au détriment de V homme titré. Les femmes, dont il s'est si longuement occupé, gardent le même ordre. « L'épouse d'un maréchal de France, d'un premier président, peuvent fort bien être leur compagne. Mais il faut nécessairement que celle d'un marchand, d'un commis, d'un artisan soit un peu la servante de son mari. » C'est donc cette femme-là qu'il étudiera plus particulièrement, car il la rencontre à chaque pas, car il l'a près des yeux, car elle est dans sa famille. Il nous dira comment elle grandit, comment on l'instruit, comment on la marie, les qualités qu'elle apporte en dot et les dangers que lui tend la coquetterie, la vue des courtisans et ce qu'on lui raconte sur les amours des grands. Comme les dames de cour elle tiendra à sa beauté, l'étayera d'artifices, se fardera exagérément et ne voudra pas vieillir. «Au reste, une femme à Paris n'a jamais quarante ans ,

elle en a toujours trente ou soixante ; et comme personne ne dit le contraire, la femme quadragénaire n'existe pas ». //- reconnait aussi qu' « être malade à Paris est un état et que les femmes le choisissent de préférence, comme le plus intéressant » et encore que « Von peut prévoir la chute d'un empire, mais que personne ne peut deviner quel bonnet, quel ornement porteront les femmes Vannée prochaine. » Ces futilités ne sont pas pour lui plaire, il voudrait voir V esprit des femmes occupé d'un autre sujet que la parure et les colifichets. L'époque n'est plus, pour lui, à la paresse gracieuse et aux marivaudages : la femme a une autre tâche et il regrette qu'on se soucie trop peu de la lui enseigner. Il accuse l'homme de ne l'avoir encore considérée que comme un objet de plaisir ou de faste et il songe au malheur de la quantité de filles sans époux, dédaignées pour leur manque de beauté ou de fortune et qui forment à Paris une classe d'esclaves. « Malheur à celle qui n'est pas mariée ! Rien ne lui est permis et on lui fait un crime de tout. Elle ne peut dire un mot de ce qu'elle sent si bien. Qu'elle soit mélancolique, elle est tourmentée, dit-on, du désir et du besoin d'avoir un amant. Est-elle gaie, folâtre ? Cet enjouement touche à peu de réserve. Elle ne peut ni rire ni soupirer : on veut qu'elle soit fille et qu'elle ne le soit pas. Et voilà pourquoi les filles s'ennuient avec les femmes et les femmes avec les filles. » Et ceci l'amène à dire dans un autre chapitre : « L'honneur d'une fille est à elle ; elle y regarde à deux fois : l'honneur d'une femme est à son mari ; elle y regarde moins. >>

C'est d'ailleurs par cette longue étude sur le caractère de ses contemporains que Mercier mérite de prendre place parmi nos moralistes classiques. Partout, dans ses récits, dans ses descriptions de la ville, dans ses satires

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