‹ Tableau de ParisChapitre 86 sur 154 · MESSE DE MINUIT II · texte numérisé non relu

MESSE DE MINUIT II

I Les cérémonies dans les grandes paroisses sont connues. Mais voulez-vous jouir d'un tableau vraiment curieux ? Allez entendre une messe de minuit dans un village, à ^ quelques lieues de la capitale.

C'est le tour de la fermière ; elle doit présenter à l'autel l'agneau sans tache, par les mains de son berger. Une députation de douze filles, tant vierges que bergères, est venue pour chercher le pauvre petit animal qui s'ennuie fort d'être étendu dans une manne ornée de pompons et de rubans couleur de rose.

La cloche sonne, la procession va commencer : en voici l'ordre et la démarche.

Le premier personnage qui paraît est un bedeau, portant la fameuse étoile des trois mages dont l'apparition aurait fort embarrassé les la Lande, les Cassini, et Newton lui-même, s'ils avaient existé alors. Les trois mages suivent : l'un d'eux, le mage Maure, a le visage barbouillé de noir de fumée ; c'est l'Arlequin ; mais il est sérieux.

On voit ensuite quatre anges qui ne volent pas mieux avec leurs ailes de carton, que le sieur Blanchard (i) avec son vaisseau volant et ses parasols. Les vierges folles portent leurs lampes éteintes ; les vierges sages leurs lampes allumées.

Gabriel est là, plus beau que les autres ; il se retourne de temps en temps pour saluer Marie qui le regarde tendrement.

Un saint Joseph suit d'un air niais : on a choisi pour ce rôle l'imbécile du village. Sa fonctionnent de garder le pauvre petit agneau qui bêle de toutes ses forces à la cérémonie. Les bergers s'avancent, enveloppés dans leurs grands manteaux, qu'ils relèvent de temps en temps pour faire l'exercice de la houlette.

Enfin on voit se développer, par des évolutions bien exécutées, un joli bataillon de bergères. Elles ont toujours plus de grâces que les garçons.

(i) Aéronaute. Malgré l'ironie de Mercier il traversa la Manche, de Douvres à Calais, en ballon.

Leurs vêtements sont blancs, coupés d'écharpes et de ceintures de différentes couleurs ; et leurs houlettes ornées de rubans. L'une porte l'arbre de Jessé ; la seconde, la verge d'Aaron, retrouvée de nos jours par l'hydroscope Bléton ; la troisième, la pomme (non celle qui perdit Troyes, mais celle qui perdit tout le genre humain) ; la quatrième, le serpent qui fit cette belle équipée dans le paradis terrestre. Les autres n'ont en main que leurs houlettes, ou celles de leurs bergers favoris.

Cette gentille phalange est accompagnée d'un orchestre ambulant, composé de deux violons, d'une clarinette, d'un serpent, et de cinq cornemuses. Un chien qui a suivi son maître à l'église sans en être aperçu, entendant cette superbe harmonie, se met à hurler lamentablement, pour faire sa partie dans le concert. Bedeaux et bergers veulent le chasser, et la cacophonie redouble.

Enfin, deux bergères s'avancent pour chanter des cantiques pieux, décents, et surtout très spirituels, ainsi qu'on en peut juger par celui-ci que j'ai retenu.

Gabriel chez Marie Vint par compassion, Et lui fit œuvre pie Sans copulation.

Après la messe, qui a été entendue avec dévotion et simplicité de cœur par ces bonnes gens, le réveillon se fait. Les cabarets se remplissent malgré l'ordonnance du bailli; et qui sait si la lampe de quelque vierge sage ne s'éteint point !

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