‹ Tableau des catacombes de RomeChapitre 14 sur 24 · DU COUP U’OEIL GÉNÉRAI · texte numérisé non relu

DU COUP U’OEIL GÉNÉRAI

colonnes et les arcs ornés de tentures précieuses et de chérubins d’or. On y voyait, à l’entrée , une croix d’or massif du poids de cent livres; c’était un monument de la piété et de la générosité de Bélisaire , qui y avait fait représenter ses victoires ; ce dernier trophée des armes impériales, qui avait échappé au pillage des Sarrazins, aurait bien mérité d’étre conservé jusqu’à nous.

La confession même avait été entièrement revêtue de lames d’or par Léon 111. Le placage du pavé n’avait pas employé moins de quatre cent cinquante-trois livres. Ce revêtement joignait le mérite de l’art au prix de la matière ; on y avait sculpté plusieurs traits du Nouveau -Testament, les mêmes sans doute qui sont reproduits si souvent dans les bas-reliefs des sarcophages chrétiens du premier âge. Des statues du Sauveur, des deux apôtres, de saint André, et, à ce qu’on présume aussi, des quatre évangélistes, décoraient l’enceinte de la confession ; ces figures étaient d’argent jusqu’au pontificat d’Hadrien Ier, qui y substitua des statues d’or.

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Quant au tombeau de l’apôtre , principal objet de la confession, c’était un sarcophage de bronze doré, sur lequel s’élevait une croix cl’or massif, de cent cinquante livres pesant , où Constantin , auteur de ce monument, avait fait graver, par un procédé qui répondait au niello des modernes ( litteris puris nigellis), l’inscription que nous a conservée le bibliothécaire Anastase, et qui mérite d’être rapportée ici textuellement 1 :

CONSTANTIN VS AVG. ET HELENA AVG.

HANC DOMUM REGALIS SIMILI FULGORE CORVSCANS AVLA CIRCVMDAT.

L’autel principal , placé au-dessus du tombeau, avait reçu , sous le pontificat du même Hadrien Ier, un revêtement de lames d’or , pesant cinq cent quatre-vingt-dix-sept li-

* Ànastas. Biblioth.j, in S. Sylvestr § 17 : Super corpus B. Pétri quod œre conclusit , fecit Constantinus crucem ex avro purissimo , penscmteni lib. cl, ad mensuram loculi , ubi script uni est hoc..., ex litteris puris nigellis in cruce ipsa.

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vres* d’après une inscription qui nous reste1, et qui est relative à ce monument, on y voyait représentés le Pape et l’Empereur, sans doute comme dans la mosaïque du célèbre triclinium de Léon III. Le ciboire qui couronnait l’autel , et qui était resté d’argent depuis le pontificat de Grégoire-le-Grand , fut remplacé par un ciboire d’argent doré porté sur quatre colonnes d’argent, le tout pesant deux mille sept cent quatre livres un quart. Telle était donc dans son ensemble la décoration de ce précieux monument de l’art et de la piété du vme siècle , autant qu’on en peut juger par les trop rares et trop imparfaites données que nous fournit le biographe pontifical. Aujourd’hui, depuis que ce monument sacré a reçu, dans le xvne siècle, sous le pontificat d’Urbain VIII et par la main du Bernin, tous les embellissements que pouvaient lui prêter le concours de tous les arts et les ressources de toute lu chrétienté, y compris celles de Rome

Gruter, p. mclxiii , n° 8.

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antique, c’est une chapelle souterraine où l’on descend par un large escalier, dont cent onze lampes éclairent l’enceinte et décorent le pourtour; au-dessus s’élève, au niveau du sol de l’église , un magnifique autel que couronne, porté sur quatre grandes colonnes de bronze, à une hauteur qui le cède bien peu à celle des plus grands palais de Home moderne, ce baldaquin , qui a excité tant d’admiration et provoqué tant de critiques, dont le principal tort, aux yeux de l’antiquaire, est d’avoir été fondu aux dépens du revêtement en lames de bronze qu’avait conservé jusqu’alors le portique du Panthéon1, mais qui rachète, aux yeux du chrétien, le tort de la magnificence qu’il étale sur le tombeau d’un martyr, par cette

1 L’inscription qui constate ce fait , et qui a été placée, par l’ordre même d’Urbain VIII, sous le portique du Panthéon, où elle se lit encore aujourd’hui, est rapportée par C. Fea, dans sa dissertation suite Bovine di Borna , ajoutée à la fin de la traduction italienne de l’Histoire de l’Art, de Winckelmann, t. III, p. 408-409.

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exagération même du génie des arts portée à une hauteur qui défie toute parole humaine, qui confond la critique aussi bien que l’admiration , et qui ne laisse plus au sentiment de ressources pour s’exprimer que le recueillement ou la prière.

Nous voilà bien loin des Catacombes, quoique nous soyons encore au-dessus de ce cimetière du Vatican, qui reçut aussi dans ses cryptes profondes ( Grotte V aticane ), tant de sépulcres de martyrs ; en sorte que, pour revenir à notre sujet, nous n’aurions tout au plus qu’ autant de pas à faire et de marches à descendre , que de siècles à traverser. Mais il vaut mieux, du sein de cette immense basilique du Vatican, où nous avons à la fois, sous les pieds tant de ces confessions primitives cachées dans le berceau même de l’Eglise, et sous les yeux tant de monuments d’un autre âge, ornés avec tout le luxe des arts; il vaut mieux, de ce point qui résume, dans une seule enceinte, tout ce que le Christianisme a produit aux deux extrémités de sa longue et brillante

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carrière, jeter un dernier coup d’œil sur les Catacombes, pour apprécier, sous leur dernière forme, le caractère des monuments qui en sont sortis. Envisagée comme élément principal des temples chrétiens , la confession, ou le maître-autel , réunit sans doute tous les genres d’intérêt que peut ajouter le mérite de l’art à celui de l’antiquité chrétienne. C’est à ce titre que se recommande, dans la plupart des basiliques de Rome, ce monument si important par les souvenirs historiques et par les traditions religieuses qu’il rappelle. Mais, sous d’autres rapports, on ne saurait nier que le goût ne trouve à y reprendre un défaut grave, en ce qu’au milieu d'une construction régulière, il produit un plein dans l’élévation , au-dessus d’un vide, ce qui interrompt doublement la perspective , attendu que cette cavité qui s’ouvre dans le sol même de l’église, et où la dévotion puise des motifs de foi, d’enthousiasme et d’espérance, devient réellement un abîme pour l’artiste , aux yeux de qui elle rompt et détruit toute ordonnance.

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Une autre circonstance qui se lie à cellelà, et qui donna lieu plus tard à des inconvénients plus nombreux et plus graves, c’est la multiplication qui se fît, dans le cours des siècles postérieurs à Constantin , des petites chapelles latérales, au sein des églises chrétiennes, en raison des confessions particulières, des mémoires de martyrs , dont le culte s’associait à celui du saint principal ou du patron. Cet abus, né avec l’Église ellemême dans le sein des Catacombes, eut sur la disposition générale des basiliques chrétiennes , une influence plus décisive qu’aucune des circonstances puisées dans le génie même du culte. Pour tant de mémoires de martyrs , dont le nombre s’accrut insensiblement dans le même temple , il fallut nécessairement ouvrir, dans les nefs latérales, des chapelles particulières, qui devinrent autant de monuments indépendants au sein du monument principal, et , si on peut le dire, autant de basiliques construites dans des basiliques. 11 en résulta dans les plans, ainsi que dans les élévations, une interruption

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fréquente de ces lignes droites, qui ne sont pas seulement le principal mérite des œuvres de l’architecture, mais encore le principal élément des impressions de grandeur qu’elles produisent. Ces vices de plan dans la construction et dans la décoration des basiliques chrétiennes, se remarquent à Rome, même à Saint- Jean -de -Latran , à Sainte- Marie-Majeure et au Vatican, les trois plus admirables édifices qu’ait sans doute élevés jamais la main des hommes; c’est aussi dans les Catacombes de Rome que se trouve le germe de ces défauts , avec tout ce qui fit plus tard la gloire du Christianisme et l’ornement de son culte.

J’ai essayé de donner une idée générale des cimetières sacrés de Rome : c’est ainsi que j’ai voulu préluder à la description des ornements qui les décorent et des objets qu’on y recueille. Mais avant de passer à cet examen , saluons d’un dernier regard ces confessions de martyrs, ces sépulcres recouverts d’une simple dalle de marbre ou de pierre , seule table qu’eût alors le Christia-

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nisme pour célébrer ses mystères ; et à un si grand intervalle de ces jours d’épreuves et de souffrances , tâchons d’apprécier par la pensée combien de ce rapprochement même entre les mystères de la religion et ceux de la tombe , de ce contact en quelque sorte immédiat entre la présence d’un Dieu et le sang des martyrs qui coulait encore , pour ainsi dire, il devait résulter d’impressions touchantes et terribles, capables de porter au plus haut degré l’exaltation des premiers chrétiens. Ces sacrifices incessamment offerts sur des tombeaux ; ces habitudes de prière et de contemplation , contractées dans des lieux peuplés de cadavres; cette vie mystérieuse consumée dans les entrailles de la terre , au sein de ténèbres dont l’horreur n’était adoucie que par la clarté rare et douteuse des lampes sépulcrales , devaient produire à la longue , sur des imaginations enthousiastes, ce mépris de la mort, et, si je puis m’exprimer ainsi, cette soif du martyre , qui forment le trait caractéristique de l’histoire du Christianisme primitif, et que

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notre siècle ne pourrait comprendre, si, dans l’incrédulité qui le possède, il n’avait la rage du suicide qui le poursuit, cette triste et fatale erreur de notre âge , qui nous force de croire aux sublimes dévouements d’un autre siècle \ Lorsque , plus tard, reve-

1 L’auteur parle ici un langage bien mal sonnant pour des oreilles chrétiennes : « La soif du martyre, et surtout la force de le supporter ne venaient pas de l’imagination , de la vue du saint sacrifice sur les tombeaux , ou de la vie cachée dans ces souterrains, mais de la vivacité de la foi et de la force de la grâce. Les martyrs n’étaient pas enthousiastes; ils supportaient les tourments avec calme et patience, et répondaient sans hésiter à leurs injustes oppresseurs.

« Le saint sacrifice offert sur les tombeaux des martyrs ne leurs inspirait aucune idée sinistre ; mais il leur rappelait au contraire le bonheur de mourir pour la foi.

« Les chrétiens ne vivaient pas continuellement dans les Catacombes. Les persécutions se suivaient à plusieurs années d’intervalles, et lors même qu’elles reprenaient avec plus de fureur, les Catacombes ne sei’vaient de refuge qu’aux chrétiens désignés et proscrits, à ceux qui craignaient la vigilance des persécuteurs, et qui n’osaient demeurer au sein de

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liant vers les temps où la liberté fut rendue à l’Eglise et la sécurité à ses membres , on recherche l’usage auquel purent être appropriés ces cimetières , consacrés sous de pareils auspices et remplis de pareils souvenirs, on n’est pas étonné de voir les prêtres et les évêques, les papes et les fidèles, pénétrés d’admiration et de reconnaissance pour ces héros de la foi , orner, avec toutes les ressources d’une société déchue , les sépultures des martyrs, et y célébrer encore les fêtes deleur anniversaire, en présence de leurs reliques, suppléant par la foi à l’imperfection deleurs images, et se couvrant deleurs exemples contre les vices de la barbarie. Dans des temps plus modernes , lorsque le refroidissement gagnait déjà les cœurs et que la croyance semblait elle-même commencer à

la ville. Dans les actes des martyrs, on voit que des chrétiens accompagnaient fréquemment leurs frères au supplice et les animaient de l’œil et du geste. Les Catacombes n’étaient donc que des demeures momentanées et des refuges pour les chrétiens.

( Editeurs belges. )

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s’affaiblir, on cesse également d’être surpris que l'Eglise ait repris de nouveau la route oubliée des Catacombes , comme pour remonter à sa source , et que le zèle religieux , rouvrant et fouillant de toutes parts ces antiques sépultures , ait cherché à en extraire une foule de reliques sacrées , afin d’essayer de ranimer avec ces dépouilles de la tombe, l’enthousiasme des premiers âges , et de réchauffer la foi du Christianisme avec les traditions et les monuments de son berceau 1 : Quando Domini nostri adhuc calebat cruor, et fervehat recens in credentibus /ides.

1 S. Hieronym. Epislol. vin ad Demetr.

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