Tobie avec le poisson
De ces douze sujets, les quatre derniers, qui ne se rencontrent qu’une fois ou deux dans les peintures des Catacombes, semblent ainsi être restés presque en dehors du cycle poétique de nos premiers fidèles. D’autres sujets, qu’on a cru y découvrir, n’y figurent réellement pas. Ainsi, le prétendu Samson ,
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avec une des portes de Gaza 1 , n’est autre chose que le Paralytique de l’Évangile , avec son lit; la prétendue Suzanne entre les deux vieillards 2, est une matrone chrétienne , entre deux docteurs. Le cycle des peintures chrétiennes ne se compose donc , dans sa partie biblique , que de huit sujets répétés indéfiniment; pour avoir une idée complète des traits de ce genre que l’art chrétien avait traités , à cette première période de son histoire, il suffit d’y ajouter la vision d'Ézéchiel , le sacrifice d’ A bel et de Caïn , et le passage de la mer Rouge , qui ne se sont rencontrés, à ma connaissance , que sur des bas-reliefs de sarcophages, et encore deux ou trois fois seulement. Tel est le cercle passablement borné dans lequel s’est exercée la peinture chrétienne , en ce qui concerne les sujets bibliques.
De tous ces sujets , celui de Jonas est le plus fréquemment répété ; c’est donc celui
ïBollarî, Pilture, t. 111 , tav. clxxxvii, n°2, p. 163.
3 Idem, ibid t. II, fav. lxxxv, lxxxvii , cxxvi, cxxx; t. III , tav. cxxxv, cxxxvi.
qui semble avoir eu pour nos premiers chrétiens le plus d’intérêt, sans doute, parce qu’il présentait l’image la plus sensible de la résurrection, sous une forme où le merveilleux se trouvait empreint au plus haut degré. Une autre circonstance peut aussi avoir contribué à rendre ce sujet plus familier aux chrétiens de cet âge ; peut-être qu’en effet cette histoire de Jonas dût en partie la faveur dont elle jouissait parmi eux, à l’analogie de certaines traditions païennes, qui semblent dériver d’une même source, et qui appartiennent originairement à l’Orient, cette antique patrie des animaux mons trueux l. Les Grecs possédaient une fable ra-
1 Si l’imperfection de l’art des premiers chrétiens nait de leur aversion pour l’idolâtrie et les croyances païennes, comme M. Raoul Rochette l’affirme un peu plus haut, comment peut-il se faire que l’histoire de Jonas dut sa faveur à l’analogie de certaines traditions païennes? La contradiction est manifeste.
L’histoire de Jonas rappelait la glorieuse résurrection de Jésus-Christ; il s’était comparé lui-même plusieurs fois à Jonas, en disant que son corps resterait trois jours dans le tombeau comme Jonas était
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contée par d'anciens mythographes *, dans l’aquelle Hercule , avalé tout armé par un monstre marin , et rejeté après trois jours de séjour au sein de cet animal gigantesque , sans y avoir perdu autre chose que ses cheveux, joue absolument le rôle de Jonas ; cette fable , d’origine phénicienne , à ce qu’il paraît , pourrait bien n’avoir été en effet qu’une version altérée de l’aventure du prophète hébreu 2. Il exista dans l’antiquité grecque plus d’un monument qui en retra-
resté trois jours dans le ventre du poisson monstrueux. [Editeurs belges.)
1 Ce mythe est raconté, avec toutes ses circonstances, par le scholiaste d’Homère, ad. Iliad., xx, 145, d’après Hellanicus, qui, sans doute, en avait puisé la tradition dans quelque ancien poete. Foy. Hellanic., Fragment cxxxvii , p. 145-147, ed. Stiirz. Le même fait est raconté, avec d’autres détails, par le scholiaste de Lyeophron, ad. v. 54.
2 Je ne fais que suivre ici l’opinion de Boltari, qui fi rapproché lui-même des monuments chrétiens et des traditions bibliques relatives à l’aventure de Jonas , les monuments et les témoignages qui ont rapport au mythe d 'Hercule englouti par une baleine. V oyez ce qu’il dit à ce sujet, t. ïil , p. 42.
çait l’image, et à défaut de ces monuments mêmes , il s’en est conservé au moins un témoignage dans un des tableaux de Philostrate le jeune l. Nous venons d’acquérir tout récemment , par un vase peint , de beau style grec, trouvé dans un des tombeaux étrusques du territoire de Rome, une image à peu près semblable, celle de Jason , rejeté tout armé de la gueule du dragon qui l'avait englouti ; sur ce monument encore, bien que produit par un art grec , on ne peut méconnaître une influence asiatique, de même que dans le nom de Jason il est permis de trouver une analogie , du moins apparente , avec celui de Jonas. Le trait d 'Hésione et celui à' Andromède, délivrées l’une par Hercule, l’autre par Persée , traits si célèbres de la mythologie grecque, se rattachent aussi aux mêmes traditions, par leur origine orientale, et par la localité même de Joppé, qui est le théâtre de la délivrance d’Andromède, dans le mythe grec, comme elle est, dans le récit biblique,
1 Philostr. Jun. Imag., c. xn.
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le point de départ de Jonas ; il peut bien m’être permis de faire ce rapprochement, puisqu’il avait frappé saint Jérôme lui-même1. Mais voici une autre preuve que j’emprunte à ce grand docteur, de la célébrité de ces traditions , dont l’influence dut se faire sentir, en dépit d’eux-mêmes, dans les travaux de nos premiers fidèles. Saint Jérôme atteste 2 qu’on montrait encore de son temps, à Joppé, les énormes ossements du monstre auquel avait été exposée Andromède ; l’historien juif Joséphe dit avoir vu de ses propres yeux un débris de la chaîne antique qui avait servi à attacher l’héroïne 3. Le témoignage de saint Jérôme, en ce qui concerne les ossements du monstre conservés à Joppé, est confirmé par un auteur latin , Pomponius Mêla 4; mais Pline, en assurant que, depuis,
1 S. Hieronym. Epistol. cvm, ed. Veron : Joppen quoque fugientis portum Jonæ , et ut aliquid perstringam de fabulispoëtarum , religatæ ad saxam Andromedæ spectatricem.
2 Idem, Comment, in J on ., c. 1.
3 Joseph , Bell. Judaïc. , 1. ni, c. vin, n° 3,
4 Pompon. Mel., 1, 13.
ces ossements avaient été transportés à Rome, où ils se voyaient de son temps % nous jetterait dans quelque embarras, s’il n’y avait un moyen de concilier cette contradiction apparente entre Pline et saint Jérôme : ce serait de supposer que ia superstition locale avait substitué aux débris envoyés à Rome , une autre relique du même genre; car, chez les anciens, la dévotion ne se laissait pas arracher l’objet de son idolâtrie par la main de lhomme , ni même parcelle du temps; 1a crédulité n’avait pas qu’une seule relique à son service : témoins tant de palladium, qui se trouvaient en des lieux differents, et dont chacun était le véritable; c’est, d’ailleurs, un trait de cette disposition générale de l’esprit humain , qui se retrouve à toutes les époques de son histoire et sous mille formes différentes, que ce culte de certains objets qui rappellent des personnages ou des traditions mythologiques du premier âge des peuples.
Plin. , H. N. v, 51 ; ix, 5.
Nous avons un autre exemple de cette disposition d’esprit ; il se rapporte à l’un des sujets bibliques le plus souvent reproduits dans nos peintures des Catacombes, celui de Noë. On sait que , selon une tradition recueillie dès avant l’ère chrétienne par Nicolas de Damas , il subsista longtemps des débris de l’arche , au lieu même où elle s’était arrêtée 1 ; il paraîtrait que ces débris avaient été renouvelés plus tard , comme le vaisseau de Thésée le fut plus d’une fois à Athènes , puisque , du temps de saint Chrysostôme , qui l’atteste positivement % on montrait encore des restes de l’arche. Or, une tradition pareille avait cours dans tout l’Orient, au sujet du navire de Xisuthrus , le personnage qui jouait le rôle de Noë dans la mythologie asiatique ; ce vaisseau se voyait encore au temps d’Alexandre sur la crête des monts Gordyéens, et l’asphalte qui s’en détachait, servait dans les expiations : c’est Bérose qui
1 Nicol. Daraasc. Fragm ., p. 122, ed. Orell.
2 S. Johan. Chrysost. de perfect. Carit . , t. VI , p. 748 , ed, Sav.
le rapporte 1 . Mais pour en revenir à Noë, la manière dont ce patriarche est figuré dans 1 arche, au moment où il reçoit de la colombe le rameau d'olivier, signe de réconciliation et de salut pour Tunique famille du genre humain , offre en ce point un trait d’analogie avec la représentation du déluge de Deucalion, telle que nous la trouvons exécutée sur des monuments profanes d’une époque au moins contemporaine, si ce n’est même antérieure aux plus anciennes peintures de nos Catacombes. Je veux parler des médailles frappées, à partir du règne de Septime Sévère, dans la ville d’Apamée , en Phrygie 2. On y voit représentés à mi-corps , dans une espèce de coffre, nommé en grec kibôtos, porté sur des flots, deux personnages, un homme barbu et une femme voilée ; dans le champ de la médaille, les deux mêmes personnages, debout, dans une attitude d’invo-
1 Beros. Fragm. , p. 50 , ed. Richter.
2 Vorjez , au sujet des médailles A'Apamée, ce quia été dit dans mon premier Mémoire , p. 115-
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cation; et, pour que rien ne manque à l’intelligence du sujet, deux colombes , l’une perchée sur le couvercle de Y arche, l’autre, volant avec un rameau : toutes circonstances du récit mythique de Deucalion, propres également à celui de Noë , qui ne permettent en aucune façon de méconnaître ici l’image abrégée de cette grande catastrophe.
Du reste , le motif qui fit choisir cette image du déluge de Deucalion ainsi réduite, pour type des médailles d’Apamée, est purement local , attendu que cette ville, qui avait porté anciennement le nom de kihôtos , trouvait, dans la représentation de Y arche , en forme de coffre (kihôtos) , l’expression phonétique de son nom ; ce qui était une pratique généralement usitée dans l’antiquité, et dont les médailles grecques, particulièrement, nous offrent beaucoup d’exemples. Mais il est clair que les Chrétiens n’avaient pu avoir un pareil motif pour donner à Y arche de Noë cette même forme de coffre; il est bien évident aussi qu’en représentant, comme ils l’ont fait, le patriarche Noë, le réparateur du
genre humain, sous les traits d’un homme jeune, ou même quelquefois imberbe, seul, à mi-corps , dans un coffre, ils se sont éloignés du récit biblique, et qu’une image ainsi abrégée, ou l’expression du sujet se trouve réduite à une aussi simple indication, rentrait plus dans le procédé symbolique de l’art ancien , tel que nous le voyons appliqué dans le type de la médaille d’Apamée, qu’elle n’était conforme à un système quelconque d’imitation. Que l’on compare avec cette image de Noë, debout dans un coffre, tel que nous l’offrent nos peintures des Catacombes , la représentation de l 'arche, telle que nous l’a montrée la main de Raphaël dans les loges du Vatican, et l’on sentira , indépendamment du mérite de l’art qui ne comporte aucun parallèle , la différence des deux systèmes. C’est que nos artistes Chrétiens, resserrés dans un petit espace, dénués de tout moyen d’invention et placés sous l’influence des types et des traditions de l’antiquité , ne pouvaient en effet représenter que d’une manière symbolique, à l’aide de simples indications, des
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sujets historiques, où les artistes de la renaissance , affranchis du joug de la routine , doués d’ailleurs de plus de talents et plus libres dans l’emploi de leurs facultés, trouvèrent un vaste champ d’images pittoresques. C’est qu’à cette époque de la décadence de l’art antique , qui était celle de la naissance de l’art chrétien, une galerie de peintures historiques comme celles des Catacombes , n’était et ne pouvait être qu’une suite de formules consacrées, de signes conventionnels, où le sujet entier se trouvait réduit à une seule figure , et où l’art était plutôt une sorte d’écriture figurative, qu’un véritable moyen imitatif ; voilà aussi pourquoi nos premiers artistes chrétiens, incapables de rien inventer et forcés de tout abréger, empruntèrent généralement à l’antiquité les types et les symboles dont ils firent usage.
11 y a pourtant, à cet observation qui pourra paraître sévère , quelques restrictions à faire. On remarque, en effet, dans la représentation de certaines figures, quelques vélléités ou quelques réminiscences d’imitation, qui
sont intéressantes sous ce double rapport. Je citerai pour exemple le personnage de Moïse , celui qu’on rencontre le plus souvent, après Jonas , et qui se voit représenté dans diverses circonstances de sa mission sacrée , tantôt , touchant de sa verge le rocher d'Horeb , pour en faire jaillir l'eau qui doit désaltérer les Hébreux, tantôt, recevant de V Eternel la table de la loi; ou bien, debout , avec sept vases remplis de manne, à ses pieds; quelquefois, assis, dans une attitude méditative, ou bien, debout, occupé à détacher sa chaussure, à l’approche du buisson ardent , conformément à l’ordre qu’il en a reçu de Dieu. Ces deux derniers motifs sont rendus, dans une même peinture, d’une chapelle du cimetière de Saint-Calixte 1 , d’une manière où l’imitation d’un modèle antique est tout-à-fait sensible; car la figure de Moïse, jeune et imberbe, le pied gauche levé et placé sur un rocher ,
1 Bottari. Pitture , t. II, tav. lxxiii, nos 2 et 3. Comparez d’autres peintures du même sujet , t. II , tav. lxxxiii , t. III, tav. cxl, avec le bas-relief d’un sarcophage, t. II, tav. lxxxiv, où Moïse est barbu.
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dans l’attitude de détacher sa chaussure, y rappelle dans toute sa composition , sauf le vêtement , la célèbre statue antique de Jason , exécutée d’après un motif semblable. Je remarque encore dans le sujet de Moïse recevant la table de la loi , la manière dont la présence de l’Éternel est indiquée , par un bras qui sort d’un nuage : procédé symbolique qui doit tenir aux traditions d’un art oriental; c’est d’ailleurs un fait curieux à constater , que Y Eternel ne figurejamais en personne dans les peintures des Catacombes , soit que l’art de nos premiers fidèles se crût tout à-fait inhabile à représenter cette grande figure du Dieu suprême, soit qu’un motif sacré leur en ait interdit la pensée.
Entre toutes les figures de prophètes et de patriarches, celle qui parait avoir été traitée avec le plus de soin, sous le rapport du style et de l’exécution, sans doute parce qu’elle offrait aux chrétiens de cet âge le plus d’intérêt , est la figure de Daniel exposé aux lions . L’état de nudité complète où se trouve représenté le héros hébreu , obligeait l’artiste
à faire quelque étude du corps humain ; c’est, avec Adam et Eve , la seule figure qui fût dans ce cas. Daniel est tou jours figuré de face, en attitude d'oraison, avec les deux bras ouverts; quelquefois, il est accompagné de deux figures assises, l’une d’un vieillard, l’autre d’un jeune homme , toutes deux dans le costume des philosophes anciens, avec un scrinium, ou coffre rempli de volumes manuscrits, à leurs pieds 1 ; on ne peut y méconnaître non plus une réminiscence antique, et l’on n’est embarrassé qu’à appliquer les noms historiques d 'Habacuc et de Darius, quand il serait tout aussi naturel d’y voir une double personnification de la société chrétienne de cet âge , représentée sous la figure de deux docteurs, d’âge différent, qui semblent assister à la glorieuse épreuve du prophète hébreu , comme pour puiser dans cet exemple la force et le courage du martyre.
Le sujet d 'Adam et Eve , avec Y arbre autour duquel est roulé le serpent fatal au genre
1 Dotiari , Pitture , l. II , tav. lxi.
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humain, donne lieu à la même observation, en ce qui concerne la nudité des figures , qui , du reste , ne présentent qu’une attitude symétrique, avec des mouvements parallèles , où se montre, dans toute son imperfection, l’expression servile d’un type hiératique. Il en est de même du sujet du sacrifice d' Abraham , où le motif dramatique et pittoresque est toujours subordonné à la rigueur systématique de certaines combinaisons, qui ne laissent pas plus de liberté à l’artiste qu’aux personnages eux-mêmes1. Ici encore, l’intervention de l’Éternel n’est qu’indiquée au moyen d’un bras qui sort d’un nuage. Sur une seule des peintures de ce sujet, où Abraham 2 apparaît en demi-figure, suivi de son jeune fils, qui porte sur son dos un faisceau de bois, le père des Hébreux est représenté avec la barbe et les cheveux traités dans le costume romain , avec un vêtement de philosophe, et un air de tête qui offre un
1 On remarquera ici la préoccupation systématique
de l’auteur. [Editeurs belges.)
2 Bottari , Pitture , t. III, tav. clxxxî.
sentiment de vérité et une intention de portrait très rares dans ces peintures; car, du reste, Fanachronisme du vêtement et des autres détails du costume n’a rien qui ne leur soit commun à toutes, et qui ne fut une condition nécessaire de ces sortes de travaux, dans les circonstances où ils s’exécutaient.
La seconde partie du cycle historique qu’embrassent nos peintures des Catacombes , se compose de sujets puisés dans 1 Évangile, dont le Christ est toujours le personnage principal. Voici la liste de ces sujets r
1 . Le Christ, sur les genoux de la Vierge , recevant les présents des trois mages ;