En Bon Pasteur
Tel est le champ étroit et borné dans lequel
PEINTURES
s’est exercé l’art chrétien des Catacombes, en ce qui concerne les motifs fournis par la mission du Sauveur. Ici encore , comme dans l’autre partie de ce cycle pittoresque , la peinture s’est montrée réduite à un plus petit nombre de sujets que la sculpture. Mous verrons, en effet, dans l’examen des sarcophages extraits des cimetières de Rome , que la vie du Christ avait fourni quelques circonstances de plus aux auteurs de ces monuments; c’est aussi une observation que nous aurons à faire au sujet de ces sculptures, que l’imitation y est moins timide et moins servile, et l’art moins déchu que dans, les peintures. La statuaire avait jeté de si profondes racines dans l’antiquité ; elle y avait été cultivée d’après de si excellents principes, que, même dans des mains ennemies, même sur des sujets tout nouveaux pour elle , elie produisait encore des travaux estimables; tandis que la peinture, réduite, depuis les temps où elle était devenue l’ornement banal et parasite des murailles, à une simple délinéation, n’était plus, chez les anciens, et à
1)ES CATACOOES.
plus forte raison , chez nos premiers chrétiens, qu’une ombre d’elle-même, et, comme je l’ai dit, qu’une sorte d’écriture figurative, presque sans aucune intention et sans aucun mérite d’imitation.
Quant aux sujets étrangers à l’Ancien et au Nouveau Testament, et puisés, soit dans l’histoire du Christianisme, soit dans des circonstances de son culte , telles que les agapes, ces sortes de sujets se rencontrent si rarement dans nos peintures des Catacombes, ou bien ils appartiennent à des époques déjà si éloignées des premiers siècles de l’Eglise, qu’il devient indifférent, pour l’objet de notre travail, d’en donner ici l’indication. Une seule peinture , relative à une ordination 1 ; une autre, unique aussi, où se voit représentée une vierge chrétienne recevant le voile sacré 2 , sont des exceptions d’un ordre tout-à-fait à part et d’une époque toute récente. Les images de saints ou de martyrs , telles que sainte
1 Bollari , Pitture, t. III , tav. clxxxvj. 5 Idem , ibül. , t. III , tav. clxxx.
PEINTURES
Cyriaque 1 , sainte Praxède 2 , sainte iViscille 1 2 3 4, ou la sainte inconnue d’une chapelle du cimetière de Sainte-Agnès 4? sont des représentations qui rentrent, pour la pensée comme pour l’exécution, dans celles de chrétiens en oraison, et qui ne s’en distinguent par aucun mérite d’une expression plus individuelle ou d’une imitation plus étudiée. D'autres figures de saints, accompagnées de leur nom, telles que celles du cimetière de Pontian 5 6, appartiennent à l’iconographie chrétienne du temps de la décadence , et sont en dehors du domaine de l’art primitif du Christianisme. Quelques figures de chrétiens, dans une action indéterminée, telles que les trois figures d’une chambre du cimetière de Sainte- P riscille 6 5 d’autres, où l’on peut reconnaître une pensée chrétienne, mais dont le
1 Botlari, Pitture , t. Iiï, tav. cxxx.
2 Ciampini , vet. Monim. , t. I , tav. 47
3 Botlari, ibid., t. III, tav. clxxx.
4 Idem, ibid., t. III, tav. cliii.
5 Idem , ibid. , t. 1 , tav. xlv.
6 Idem , ibid. , t. III , tav. clxi . n° 5.
sujet est indécis, telles que le groupe de deux figures d’une chapelle du même cimetière % enfin , des figures isolées , telles que les diaconesses du cimetière de Saint-Hermès 2 ; ce sont là les seules peintures qui se trouvent en dehors de la Bible et de l’Évangile ; comme elles sont aussi, pour la plupart, en dehors de l’époque dont je me suis proposé d’examiner les monuments, il devient tout-à-fait surperflu de nous en occuper.
Ce qui importe beaucoup plus à l’objet de notre travail , que de nous livrer à une description minutieuse de ces peintures, c’est de mettre en évidence l’idée générale qui en résulte; c’est, en montrant la pensée unique et suprême qui y présida, de faire éclater la supériorité morale du Christianisme, en présence des monuments mêmes de la décadence et des réminiscences de l’antiquité. Or, c’est là une considération d’un ordre bien supérieur au mérite de l’art, qui res-
^ottari, Pitture , t. III , tav. clxxvi : c’est peutêtre une Annonciation .
2 D’Agincourt, Histoire de l’Art} Archit., pl. xii.
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sort de tout l'ensemble des peintures des Catacombes, comme de leurs moindres détails, et qui doit être mise ici en relief, autant dans l’intérêt de la vérité historique que dans celui de la religion.
A mesure que le Christianisme, se dégageant des influences de la civilisation qu’il aspirait à remplacer , cherchait à produire , avec ses seules ressources , des images tirées de son propre fond , c’est-à-dire , à mesure qu’il essayait de représenter , sur les monuments de ses martyrs et par la main de ses artistes , des traits de son histoire et des symboles de sa croyance , ce fut dans les traditions bibliques, et non dans ses propres fastes, qu’il trouva le sujet de ces compositions nouvelles offertes à la piété et à la contemplation du chrétien. Les patriarches et les prophètes, Abraham et Moïse, Jonase t Daniel, devinrent les héros de ces peintures chrétiennes , en même temps que leurs images servirent d’exemple aux martyrs et de consolation aux opprimés; en sorte qu’aucun trait , aucun personnage tiré du domaine de
la triste réalité et du temps présent, 11e vint distraire les fidèles de l’accomplissement de leurs pieux devoirs ; et, qu’à la veille comme au lendemain des persécutions sans cesse renaissantes , ils ne s’encourageassent à persévérer dans la foi, qu'à la vue de Daniel exposé aux lions , ou des trois Hébreux dans la fournaise , et non à l’aspect de chrétiens livrés, comme eux, aux feux du bûcher ou aux animaux du cirque. Les miracles de l’Évangile trouvèrent aussi leur place sur les monuments chrétiens , et ce fut toujours le même principe qu’on suivit dans le choix des sujets empruntés au Nouveau-Testament; c’est-à-dire, qu’on adopta d’abord, et qu’on reproduisit constamment les traits de la vie du Sauveur, qui avaient le plus de rapport à sa mission divine , en même temps qu’ils montraient en lui le bienfaiteur et le réparateur de l’humanité souffrante. C’est unique ment le Christ, dans des situations propres à fournir des modèles de vertus chrétiennes, des images de gloire, des motifs de consolation ou d’espérance ; c’est le Christ mul-
tipliant les pains , guérissant le paralytique , rendant la vue à V aveugle, ressuscitant Lazare, et jamais le Christ livré aux tortures , ou expirant dans V agonie; quelquefois le Christ au milieu des docteurs, jamais le Christ au milieu des bourreaux ; toujours et partout le Chîûst en Bon Pasteur ; jamais le Christ flagellé à la colonne, ou attaché sur la croix : il sort de ce fait capital une conséquence certainement bien remarquable.
Les Catacombes destinées à la sépulture des premiers chrétiens , longtemps peuplées de martyrs , ornées à des époques de persécution , et sous l’empire d’idées tristes et de devoirs pénibles, n’offrent cependant de toutes parts que des traits héroïques, dans tout ce qui forme la partie historique de ces peintures ; dans tout ce qui en constitue la partie purement décorative , rien que des sujets aimables et gracieux , des images du Bon Pasteur, des représentations de vendanges, des scènes pastorales, des agapes, des figures de chrétiens en prières, des symboles de fruits , de fleurs , de palmes , de cou -
DLS CATACOMBES.
ronnes, des agneaux , des cerfs, des colombes ; en un mot, rien que des motifs de joie , d’innocence et de charité. J’ai montré ailleurs, et je puis certifier de nouveau , que le Crucifix ne s’est encore rencontré dans aucun des cimetières occupés à partir des premiers siècles de l’Église 1 2 ; j’ajoute qu’on n’y a encore trouvé nulle part aucune des scènes de la Passion 2 ; et si l’on peut voir, dans le sujet d’une peinture du cimetière de Sainte- Agnès , l’image d'un jeune chrétien entraîné au martyre 3, ce n’est peut-être là qu’une conjecture hasardée, et, en tout cas, ce n’est qu’une représentation unique, où le martyre n’est même indiqué que d’une manière indirecte*, de même que, dans le reste
1 .l’ai' traité de ce qui concerne les images du Crucifix , dans mon Discours sur les types imitatifs de lf art du Christianisme , p. 58-60.
2 C’est ce qu’avait aussi observé le docteur Miinter, Sinnbilder und Kunstvorstellungen der alten Christen , p. I, p. 22; mais en donnant de ce fait remarquable une explication qui ne me parait satisfaisante sous aucun rapport.
3 Botlari, Pitture, t. 111, tav. cliii.
PEINTURES
des peintures des Catacombes , il n’est indiqué symboliquement qu’au moyen de ces traits héroïques de l’Ancien-Testament , tels que les trois enfants dans la fournaise , Daniel dans la fosse aux lions , Isaac sur l’autel l 2, où les chrétiens de cet âge, soumis aux mêmes épreuves , voyaient tout à la fois une image de la réalité, un modèle à imiter, un motif de consolation ou d’espérance. On ne connaît enfin qu 'une seule représentation directe et positive de martyre , celui de la vierge 8alomè'x : encore cette image unique appartientelle évidemment, d’après la barbarie du pinceau , plus encore que d’après le choix du sujet , à une époque de la plus extrême décadence. L’écrivain moderne qui ale mieux connu et le plus souvent parcouru dans tous les sens les Catacombes chrétiennes, où il a fait, même après les Bosio et les Boldetti,
1 S. Augustin , Epistol. 95 , n° 9.
2 Botlari, ibid. , t. III, tav. cxci. Cette peinture est regardée, avec toute raison, par M. d’Agincourt, Hist. de l’Art, Peint. , pl. xii , n° 18 , p. 26 , comme une œuvre du xe siècle.
des découvertes nouvelles, M. d’Agincourt affirme, qu’à l’exception delà peinture citée en dernier lieu, il n’a rencontré lui-même , dans ces souterrains , aucune trace de nul autre tableau représentant un martyre. Occupés seulement, au milieu des épreuves d’une vie si agitée et souvent d’une mort si horrible , de la récompense céleste qui les attendait, les chrétiens ne voyaient dans la mort, et même dans le supplice , qu’une voie prompte et sûre pour arriver à ce bonheur éternel ; loin d’associer à cette image celle des tortures ou des privations qui leur ouvraient le ciel , ils se plaisaient à l’égayer de riantes couleurs, à la présenter sous des symboles aimables , à l’orner de pampres et de fleurs; car c’est ainsi que nous apparaît l’asile de la mort dans les Catacombes chrétiennes. Il y a bien là , sans doute, une réminiscence sensible et positive de la manière dont les anciens représentaient la mort dans leurs monuments funéraires ; toujours sous des formes agréables et presque riantes , toujours avec des symboles cl’une joie pro-
PEINTURES
fane et d’un plaisir sensuel, quelquefois même avec des images d’un cynisme effronté; mais il y a là surtout un trait qui caractérise éminemment le Christianisme , resté pur de cette licence, et qui est bien fait pour honorer son génie : c’est que, pendant une si longue période de persécutions , sous l’influence habituelle d’impressions si douloureuses, le Christianisme , réfugiédans les Catacombes, réduit à prier sur des tombeaux, et sans cesse occupé de devoirs tristes et sévères, n’ait cependant laissé, dans ces cimetières , parmi tant d’objets sinistres , aucune image de deuil , aucun signe de ressentiment, aucune expression de vengeance ; et que tout , au contraire , respire , dans les monuments qu’il y a produits, des sentiments de douceur, de bienveillance et de charité. Je me trompe fort, ou cette observation , qui résulte si positivement de l’examen des peintures chrétiennes, présente le Christianisme primitif sous un aspect aussi propre à lui concilier le respect et l’amour, qu’aucun des traits de
son histoire ou des monuments de son génie.
11 ne faudrait pas croire que cette observation s’appliquât uniquement, en fait de monuments de la primitive Église, à nos peintures des Catacombes ; s’il est permis d’en juger d’après le petit nombre de traits qui nousrestentdans l’histoire ecclésiastique de cet âge, l’ensemble de la décoration des basiliques chrétiennes fut conçu et exécuté d’après le même système. Ainsi , nous savons , par le témoignage de saint Jérôme r, que c’était de fleurs , de feuillages , d ehjs, de pampres de vignes , que le prêtre Népotien décorait l'intérieur des basiliques. Nous voyons dans les poèmes de saint Paulin de Noie, de quelle manière il suivait, dans la décoration de sa propre église 1 2, les instructions données â ce sujet dans une précieuse
1 S. Hieronym. E pistai. ad Heliodor. : Basilicas Ecelesiæ,... diversis floribvs et arborum comis , vitivmqub pampinis adumbravit.
2 S. Paulin. Nol., S. Fel. Natal. ix,v. 473 ; sqq.; Natal, x, v. 10, sqq., 171 sqq.
PEINTURES
lettre de saint Nil 1 ; c’est toujours à des images pareilles de fleurs , de pampres , de couronnes ; c’est toujours à la présence des mêmes animaux symboliques, la colombe, Y agneau, le cerf, que se reconnaît l’esprit qui présidait à la décoration des premières églises chrétiennes. Il en était de même des sujets de peintures proprement historiques qui se représentaient sur les murs intérieurs des basiliques. Nous apprenons indirectement de saint Augustin que le sujet à' Adam et Eve était un des plus fréquemment employés de son temps 2 ; ce que nous lisons dans saint Grégoire de Nysse, au sujet d’une de ces peintures d’église , relative au sacrifice d’ Abraham, qu’il avait vue , dit-il, sou-
1 Cette lettre, monument si curieux pour l’histoire de l’art chrétien , est rapportée textuellement dans les Actes du second concile de Nicée, Àct. 4, apud Labb. Concil. , t. Vil. La traduction latine du passage principal en est citée parBoldetti, Osservazioni , p. 25-26.
2 S. Augustin., cont. Julian., 1. v, c. 5 : A pictoribvs me didicisse quod Adam et Mulier ejus pudenda contexerint.
vent reproduite, et toujours d'une manière si pathétique , qu'il ne pouvait contempler ce spectacle sans verser des larmes % montre bien que l’art chrétien qui s’exercait à de pareils travaux , s’était relevé de la faiblesse et de l’imperfection de ses premières productions , en même temps qu’il était sorti de l’obscurité des Catacombes. Mais ce qui résulte surtout de ces deux exemples, c’est que la Bible était restée la source poétique où les peintres de cet âge puisaient, comme ceux des Catacombes , des inspirations et des sujets; la connaissance que nous devons à saint Paulin de Noie, des figures de l’Ancien-Testament qu’il avait fait peindre sur tous les murs de la basilique de Saint-Félix érigée par lui-même 2, suffirait pour nous apprendre que sous ce rapport , de même que sous celui de la décoration , la peinture des basiliques ressemblait encore à celle des
1 S. Gregor. Nyssen., Oper ., t. III, deDiv. Fil., p. 276, ed. Paris, 1638; ibùl., t. Il, p. 1011.
2 S. Nol., S. Felic. Natal., ix, v. 515, sqq. ; 605, sqq.; Natal, x, v. 22, sqq.
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cimetières, et ne s’en distinguait que par le talent.
Les images de martyre n’avaient cependant pas été tout-à-fait étrangères au premier âge de l’Église; ce fut même quand la victoire du Christianisme ne rencontrait plus d’obstacles ni dans la société ni dans le pouvoir, que ces sortes d’images commencèrent à se produire sur ses monuments. Nous voyons saint Grégoire deNysse célébrer, dansun de ses discours , le martyre de saint Théodore peint sur les murs d’une église qui lui était dédiée '. L’éloquence de saint Basile recommande aux artistes chrétiens du même âge le martyre de saint Barlaam, comme un sujet digne de leurs talents , comme un ornement digne aussi de son Église 1 2, à la vérité, sans que nous sachions si cet appel ou ce vœu de l'orateur sacré a eu son effet. C’est tout au plus ce que l’on peut inférer, mais seulement encore par conjecture , de ï Homélie de saint
1 S. Gregor. Nyssen., Oper.} t. Il, p. 1011.
2 S. Basil,, Oper.y t. 1, p. 515, ed. Paris, 1618.
Éphrem sur les quarante Martyrs 1 ; il y avait là , sans doute , une riche et ample matière pour les talents des artistes, surtout au sein de ces populations ardentes de l’Orient , qui portaient, jusque dans le Christianisme, l’exaltation de leurs dévouements, et , s’il est permis de dire , l’emportement de leurs passions. Mais la peinture du martyre de sainte Euphèmie , dont il est parlé dans les actes du concile de Nicée 2 , avait été bien réellement exécutée, ainsi que celle de ce couple de martyrs , qui ornait, au témoignage de saint Paulin de Noie 3, une des chapelles de son église; à défaut de peintures sembla-
1 Gérard. Vossii, Not. in S. Ephrem. Orat. de quadrag. Martyr, sub. fin.
2 Voyez la Lettre d’Astérius rapportée dans ces Actes, art. 6. Elle se trouve traduite, presqu’en totalité dans les Fasti delta Chiesa, t. IX, p. 382-387, et citée par le savant éditeur de ce bel ouvrage , M. Labus, dans la préface du tome XII, p. 15.
3 S. Paulin. Nol., S. Felic. Natal, x, v. -20-21 :
Martyribvs mediam picTispia nomina signant,
Quos par in vario redimivit gloria sexu.
PEINTURES
blés qui décorèrent des temples chrétiens d’Imola et de Rome, en l’honneur de saint Cassien et de saint Hippolyte , il nous reste des hymnes de Prudence , qui contiennent le panégyrique du saint et la description du tableau l. Toutefois, ce petit nombre de faits , fournis par l’histoire ecclésiastique , d’accord avec l’absence totale des monuments, prouve qu’aux époques où la foi comptait le plus de prosélytes et de martyrs, elle produisait le moins d’images de ce genre ; les Catacombes de Rome , creusées ou décorées aux époques de martyre , sans aucun trait de martyre, demeurent un monument aussi précieux qu’authentique du génie de la primitive Église.
Plus tard, les représentations de martyres se produisirent et se multiplièrent au point de couvrir les murs entiers des basiliques, et de ne laisser presque plus de place à d’autres images 2. Mais cette fâcheuse révolution
1 Prudent.. Hyrnn. ixin S. Cassian v. 10, sqq.; Hymn. xi in S. Hyppol., v. 123, sqq.
2 D’Agincourt, Hist. de l’Art } Peinture , p. 26.
du goût s’opéra vers le xe siècle, c'est-à-dire à l’époque de la plus effroyable barbarie où l’esprit humain se soit sans doute jamais trouvé réduit. Alors , au sein d’une corruption universelle , le Christianisme lui-même subissait , dans les objets employés à son usage , le sort commun de toutes les choses humaines. 11 s’altérait , sinon dans son principe, resté pur et incorruptible, du moins dans les éléments matériels de son culte. Il admettait, pour ornement de ses temples, des images en rapport avec le goût d’un siècle que les contemporains eux-mêmes ont trop justement qualifié en l’appelant un siècle de fer; et, à une époque où, depuis si longtemps triomphant et respecté , le Christianisme ne comptait plus de martyrs, il se plaisait à en renouveler partout les souvenirs, à en reproduire de tous côtés les images. C’est sous l’influence de ces idées qu’eut lieu , quelques siècles plus tard , la renaissance de l’art ; c’est à cette source que le génie moderne , purgé de la rouille des temps de barbarie . puisa une foule d’inspi-
PEINTURES
rations heureuses et de compositions sublimes. Mais en fouillant de toutes parts dans les Catacombes pour y retrouver la mémoire des martyrs, pour y recueillir, dans le berceau de l’Église , les monuments de ses persécutions et de ses épreuves , on ne rencontra partout que des images d'une joie et d’une charité célestes. Les ossements des martyrs étaient tout ce qui restait de ces héros de la foi, dans leurs sépulcres mêmes ; des vases ou des fragments de verre, des instruments de leur profession ou des symboles de leur croyance , étaient les seuls monuments qu’ils y eussent laissés de leur vie ou de leur mort; des images de chrétiens en adoration , priant pour leurs bourreaux autant que pour eux-mêmes , étaient les seuls traits où l’on pût soupçonner la persécution; d’autres figures de chrétiens, avec une couronne 7 étaient les seules images où l’on pût reconnaître le martyre; et à n’envisager que les Catacombes ainsi décorées , on eût pu croire que le paganisme n’y avait point fait de victimes, puisque le Chris-
tianisine n’y retraçait point de supplices.
L’imitation ne put donc devoir qu’à ellemême des inspirations et des modèles, quand elle entreprit , au xvie siècle , de ressusciter J’ère des martyrs. L’art moderne se trouva réduit aux seules ressources de l’imagination , quand il eut à représenter tant de tortures et de morts affreuses, dont il ne découvrait aucune trace, aucun indice, dans les Catacombes ; tout en rendant justice au mérite de ses travaux, peut-être sera-t-on d’avis qu’il abusa plus d’une fois de la faculté de tout créer et de tout peindre, en inventant , tant de siècles après la victoire du Christianisme, tant d’images violentes qu’il avait lui-même écartées de son berceau ; peut-être est-il permis de dire qu’une suite de peintures, telles que celles qui décorent dans tout son pourtour l’église de Saint- Étienne-le-Rond, remplie de tous les traits de barbarie que peut imaginer la rage des bourreaux et supporter la constance des martyrs, honore encore moins la croyance qui inspire dépareilles images, ou qui ré-
PEIiVrURES
siste à de pareilles épreuves , que ces peintures des Catacombes, généralement si pures , si aimables dans leur objet et dans leur intention, où il semble que l’Évangile ne dut jamais rencontrer d’ennemis et d’adversaires, quand il s’y montre si indulgent et si humain ; où le martyre ne se reconnaît qu’à la prière ; où le Christianisme enfin ne se révèle que par des symboles de paix, d’innocence et de charité *.
1 Nous ne pouvons partager ici les idées de douceur qui tendraient à supprimer une manière trèsnaturelle de conserver le souvenir du courage de nos martyrs. L’auteur est bien distrait sans doute lorsqu’il affirme que l’art moderne s’est trouvé réduit aux seules ressources de l’imagination, quand il eut à représenter tant de tortures et de morts affreuses , car plusieurs actes authentiques des martyrs , les témoignages détaillés des saints Pères et des historiens ecclésiastiques décrivent si exactement ces horreurs que la lecture en fait frémir : il faudrait blâmer aussi ces écrivains d’avoir rappelé historiquement ces faits glorieux pour la religion , et injurieux pour les païens; mais on se gardera bien de leur adresser ce reproche, pour peu qu’on conçoive l’importance de ces souvenirs. Si les anciens
n’en avaient parlé , si les peintres n’en avaient retracé quelques traits, aurions-nous pu citer aux ennemis de la religion la multitude de nos martyrs, leur constance , l’horreur des tourments , pour leur prouver que ces hommes n’étaient pas victimes de l’enthousiasme, qu’ils ne mouraient pas pour une idée et une opinion , mais pour la vérité bien connue et appréciée?
Les peintures de saint Étienne-le-Rond , ces expressions fidèles de la vérité historique , sont pour !e peuple un souvenir frappant de la constance et de la vertu chrétienne. Gallonius, dans son ouvrage intitulé : De cruciatibus SS. Martyrum , in-4°, imprimé à Rome et à Paris , réunit un grand nombre de témoignages des actes des martyrs , des saints Pères et même des auteurs païens , pour donner une juste idée de la violence et de la multitude des tourments auxquels furent soumis les premiers fidèles : cet ouvrage est plein d’intérêt et de vérité.
( Editeurs belges.)
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