‹ Tableau des guerres de la révolution, de 1792 à 1815Chapitre 51 sur 120 · RETRAITE DE MOSCOU · texte numérisé non relu

RETRAITE DE MOSCOU

Départ de Moscou (t 9 octobre).— Bataille de Malo-JaroshrweU (a 4).— Combat de Via<ma(3 no?wnbre).— Arrivée à Doroçobouje (6).— A.Smolemk;(Q).— Bataille de Krasnoi 17, t8, l9).

Cependant l'empereur préparait l'armée à de nouvelles épreuves. On avait fait le relevé de la température des vingt dernières années; on sa-

m GUERRES DE LA REVOLUTION.

vait que, terme moyen, les grands froids n'arrivent pas avant la fin dé décembre. Rien ne semblait donc imposer la nécessite de rentrer en opérations avant d'avoir pourvu au salut des blessés, des malades, avant d'avoir vigoureusement réorganisé les combattans.

Enfin, un mois et cinq jours après l'occupation de Moscou, commença la mémorable retraite dont les désastres ont amené la coalition dans Paris.

La première difficulté à vaincre était de déborder Kutusof qui tournait le dos au Niémen et de placer le front des deux armées en sens inverse. Elles étaient à-peu-près égales en nombre (80 à 100,000). Mais la grandearmée, d'ordinaire si mobile , avait été obligée d'appesantir sa marche pour escorter une innombrable file de voitures transportant des vivres , des munitions , des blessés , des malades et les familles françaises qu'on avait trouvées à Moscou. La cavalerie a vait souffert et les attelages étaient dans un déplorable affaiblissement. Les Russes , au contraire , avaient mis le temps à profit pour réparer leurs pertes. Déjà , ils s'étaient crus assez forts pour débouclier du camp de Taroutin et attaquer, au mépris d'une suspension d'armes, les cantonnemens de Murât à qui cette échauffourée avait coûté 2000 hommes et 12 pièees de canon.

Napoléon se servit de cette circonstance pour tenter de masquer son mouvement sur Smolcnsk. Il laissa dans le Kremlin , Mortier avec la ycunc garde qui rejoignit le surlendemain , et , tandis qu'Eugène sortait de Moscou par le chemin de Borowsk pour tourner par la gauche le camp de Taroutin , il porta l'armée entière sur le front de Kutusof, comme s'il eût voulu le punir de son agression et lui offrir la bataille.

Parvenu à Krasnoi, il donna l'ordre au roi de Naples de se déployer devant l'ennemi , puis, appuyant à droite , il gagna le chemin que frayait l'armée d'Italie. Tout semblait aller à souhait: l'avant-garde du vice-roi avait déjà saisi Malo-Jaroslawetz , ville située sur les escarpemens de la rive droite de la Protiva, 8 lieues plus au sud que Taroutin. Encore deux journées de marche et l'on atteignait Kalouga,d'où l'on espérait gagner Smolensk en remontant la vallée de l'Ougra que les armées n'avaient encore ni parcourue , ni épuisée.

Mais les partisans de l'ennemi étaient répandus sur toutes les routes. Ils avaient éclairé la manœuvre du vice-roi, et Doctorof s'était mis à le. côtoyer en suivant le chemin de Taroutin à Kalouga. Quoique prévenu sur la Protiva, le général russe se rabattit sur Malo-Jaroslawetz , et s'y présenta assez nombreux pour enlever les deux bataillons qui l'occupaient.

Eugène accourut avec le 4* corps, et après un combat sanglant, dorant lequel, d'un côté, les 80,000 hommes de Kutusof, et, de l'autre,

Davout et la garde intervinrent successivement , il resta maître des débris de la ville qui fut incendiée, et où les Russes perdirent 8ooo hommes.

I^s Russes se retirèrent au sud , mais la graude-armée avait remporté une victoire stérile. Kutusof élait toujours à cheval sur la ligne de retraite où on avait cherché à le devancer. Il avait sans doute dans cette contrée inconnue des positions où il faudrait lutter encore. Une défaite compromettrait tout, et de nouveaux combats même heureux, ne feraient qu'eutraver une longue marche en augmentant le nombre des blessés. L'empereur avait un meilleur parti à tirer de cette rencontre fatale. C'était de renoncer au plan qu'elle avait dévoilé et de donner le change à son adversaire en reprenant la route de Mojaïsk. Il s'y décida, non sans anxiété. L'armée remoutant au nord, traversa Vereïa et rejoignit les chemins dévastés qu'elle avait naguère parcourus , par le champ de bataille de la Moskowa encore sillonné des empreintes de cette grande lutte. 11 lui restait l'espoir d'arriver avant Kutusof à Smolensk. Le vieux feld» maréchal perdit ses traces. Après trois jours d'hésitation , durant lesquels il manœuvra de manière à couvrir Kalouga , il sut enfin que les Français lui échappaient. Il ordonna à Platof de s'élancer sur leurs pas, à Milora* dowich , de prendre a5,ooo hommes , de courir à Gjat , de les rompre par le flanc, tandis qu'il s'ébranlait par la route de Medyn à Suleiki pour les déborder et saisir avant eux cette ville de Smolensk dont l'occupation semblait devoir être décisive. Cependant on gagna pays. Miloradowich, malgré son activité, fut devancé à Gjat, et lorsqu'à Viazma , il atteignit f arrière-garde, elle fit volte-face; des renforts survinrent, on livra un, combat furieux où la victoire fut encore fidèle aux troupes françaises. Elles atteignirent trois jours après Dorogobouje où elles repoussèrent encore un houra de cosaques.

On respirait , on touchait à Smolensk , à Witepsk , à celte ligne de canton nemens que gardait Victor et où la prévoyance de l'empereur avait accumulé des approvisionnemens de toute nature. On avait souffert, maÎ9 on entrevoyait le terme de ses maux et l'on avait eu du moins la joie de tenir en respect, de culbuter l'ennemi.

Ce fut à ce moment d'espoir que l'armée reçut le coup mortel. Depuis plusieurs jours, le froid avait commencé à l'assaillir. Déjà nombre de traîiieurs, exténués par la marche et les privations, avaient jeté leurs armes ; déjà , le passage des malheureux Français était marqué par une longue file de voitures, de canons abandonnés, de blessés, de malades expirans, de corps sans sépulture, lorsque dans la nuit du 6 au 7 novembre, la température descendit subitement au degré des plus rigoureux hivers. Nuit funeste où des milliers d'hommes périrent, qui tua.

presque tous les chevaux, désorganisa les convois et acheva de rompre les rangs.

Le surlendemain, l'avant-gardc entra dans Smolensk. Etait-il permis de s'y arrêter ? Était-ce là que commençaient les quartiers d'hiver? Eugène s'était détaché à droite pour pénétrer jusqu'à Witepsk, à gauche, on allait rallier Victor dont une division (Baraguey-d'Hilliers) devait se trouver à Jelnia. Pourraient-ils flanquer assez fortement l'armée pour lui donner un instant de relâche? mais h chaque pas on apprenait de nouveaux désastres. Victor avait été appelé au secours de Saint-Cyr que Wittgenstein pressait trop vivement, et l'on ne pouvait non plus compter ni sur Eugène, ni sur Baraguey-d'Hilliers. Celui-ci, dans le même temps que son appui était si nécessaire, se laissa surprendre par Kutusof qui , depuis Suleïki, suivait latéralement la grande-armée, il perdit une des ses brigades et fut ramené en désordre sur les troupes qu'il avait mission de raffermir. Le même jour, Eugène engagé dans des chemins affreux, fut arrêté par le cours du Wop, ruisseau lorsqu'il l'avait franchi, il y avait trois mois, maintenant torrent impétueux. Il essaya vainement de jeter un pont ; cependant les cosaques accoururent. Pour les combattre en sûreté, il fallut passer sur l'autre rive, il fallut s'y glisser à l'aide de glaçons, il fallut sacrifier convois , canons, blessés, malades et traîneurs. À Dukhowszina, le vice-roi, informé que Witepsk était depuis deux jours au pouvoir de Wittgenstein , se rabattit sur Napoléon , toujours harcelé par les cosaques, et non sans éprouver des pertes continuelles.

Ces coups étaient accablans.On était débordé par Kutusof et par Wittgenstein ; Smolensk n'était plus tenable. Toutefois, on se compta et l'on comprit que tout n'était point perdu. Il restait /jo,ooo hommes sous les armes. Quelques jours de halte facilitèrent l'écoulement des bandes désorganisées et suffirent à reformer les colonnes de marche. Enfin , le i4, les troupes commencèrent à défiler de la ville bien différentes d'ellesmêmes, alors qu'elles en étaient sorties naguère si brillantes et si nomr breuses. Mais dans leur détresse , elles inspiraient encore une crainte respectueuse au vieux Kutusof qui ne put se résoudre à les aborder.

L'empereur avait prévu la circonspection de son adversaire et il avait ose se diviser en quatre corps destinés à cheminer à une journée de distance. Venait d'abord la garde, forte encore de 16,000 hommes, qui trouva Krasnoi occupée par une division russe ; mais à la vue de ces hommes énergiques, marchant musique en tête, drapeau déployé , l'ennemi de lui-même ouvrit le passage et se hasarda à peine à les canonner de loin. Ils s'établirent dans la ville où l'empereur s'arrêta.

Le lendemain parut Eugène (7 à 8,000), devant qui la route s'était refermée. M'ioradowich lui faisant face avec 20,000 hommes crut prendre

une revanche de Viazma : il le somma de déposer les armes. Cette insolence enflamma tous les courages; on se battit en désespérés jusqu'au soir. On réussit alors à tourner la droite de l'ennemi et à rallier la garde.

Le troisième jour, ce fut le tour de Davout (10,000) : Kulusof , honteux de sa faiblesse, se déploya enfin tout entier, résolu d'enlever au moins un corps d'armée. Mais, au bruit du canon, l'empereur sortit de Krasnoi avec la garde et le vice-roi. Ces vaillantes troupes, rivalisant d'audace , portèrent aux Russes de si profondes atteintes qu'ils reculèrent frappés de stupeur, et laissèrent échapper le maréchal.

Ney seul était encore en arrière (Gooo). On ne pouvait l'attendre qu'au risque d'une affaire générale qu'on ne pouvait livrer avant de saisir les ponts du Borysthène. Napoléon , plein de confiance dans la résolution du prince de la Moskowa, donna l'ordre de marcher sur Orcha.

L'avant-garde de Ney se présenta le 19, au soir, à 3 heures près de Krasnoi. Elle trouva la route barrée par des forces décuples , et elle fut accueillie par le feu de 5o pièces, en batterie derrière un ravin. Elle se replia sur le maréchal qui accourut , fit battre la charge et se précipita furieux sur la première ligne. Les Russes furent rompus, mais ils furent à l'instant remplacés par des troupes fraîches et la terrible batterie continua son feu. Jusqu'à la fiu du jour, Ney renouvela ses audacieuses attaques. Enfin, désespérant de percer à travers ces masses épaisses qui réparaient si facilement leurs brèches , il ordonna la retraite et, à la grande surprise des siens et de l'ennemi, il reprit la route de Smolensk. Bientôt, il la quitta pour se jeter par sa droite , le long des bois qui s'étendent en avant de Krasnoi. Les Russes , certaius de lui faire rendre le lendemain son épée , ne le poursuivirent point, et sa troupe , rassurée par sa fière contenance, chemina silencieusement sans se rendre bien compte de ses desseins. Ils ne tardèrent pas à se dévoiler : au bout de deux lieues démarche, par une nuit obscure et brumeuse qui annonçait le dégel, on atteignit les bords d'un fleuve encore glacé. C'était le Dniéper ! Un élan de joie ranima les cœurs et l'on se mit à la recherche d'un passage pour les bagages et l'artillerie. Mais, ô douleur! la glace commençait à fondre , elle ne put supporter le poids des voitures qu'il fallut abandonner. Les hommes abordèrent l'autre rive en se plongeant dans l'eau jusqu'à mi-corps. Avant le jour, on était hors de péril. On fut eucore harcelé par les cosaques de Platof qui , depuis Smolensk , suivaient la rive droite ; mais le maréchal les tint sans peine en respect, et il rejoignit à Orcha ses frères d'armes qui le comblèrent de témoignages d'amitié et d'éloges bien justement mérités.

On avait devancé les Russes sur la rive droite du Borysthène. La tem-

pérature était devenue plus douce. Orcha avait fourni un parc d'artillerie, des vivres, enfin on approchait des grands approvisionneniens de Minsk. Kutusof épuisé lâchait prise; si Wittgenstcin , si Tchichagof avaient été contenus comme lui , la retraite était glorieusement terminée. On allait se concentrer sur la Bérésina , rendre des armes à 60,000 traîneurs et réorganiser 200,000 hommes au sein de l'abondance et du repos. Mais de quel douloureux effroi l'armée est frappée! Minsk est au pouvoir de l'ennemi. L'amiral occupe Borisof et intercepte le passage de la Bérésina. La fortune a trahi partout l'espoir de l'empereur.

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