OPÉRATIONS DANS LES ANTILLES
tîons déjà si irritantes, s'agitaient sourdement. Des agens secrets de l'Espagne et de l'Angleterre les poussaient à rompre violemment leurs chaînes. Le 22 août 1791, on vit avec effroi 12,000 'd'entre eux se répandre furieux dans la plaine du Cap , incendier les habitations, massacrer les planteurs et se livrer aux plus terribles excès.
Les blancs, au désespoir, demandèrent aux autorités de la Jamaïque un secours qui leur fut refusé; tous les partis, livrés à eux-mêmes, se déchirèrent sans que l'un d'eux fût assez fort pour prendre l'ascendant. Deux commissaires furent envoyés de France, mais leur voix se perdit au milieu du tumulte des plus violentes passions. Cependant les évènemens marchaient en Europe avec rapidité. L'assemblée législative confirma en faveur des hommes de couleur (a 8 mars 1 79a), les dispositions dont les conséquences avaient fait reculer la Constituante.
L'année suivante, les blancs semblaient prêts à se jeter dans les bras de l'Angleterre, lorsque un général, qui leur était dévoué, encouragé par la présence d'une escadre ennemie, se révolta contre de nouveaux commissaires dont la mission était toute favorable aux sangs mêlés. Mais ces hommes inflexibles tenaient leur autorité de la Convention et, comme cette terrible assemblée, ils étaient déterminés à marcher sans hésitation vers leur but.
À la prise d'armes du général Oalbaud, les commissaires Polverel et Santhonax ripostèrent (a 1 juin 1 79a) par un décret promettant la liberté aux noirs qui se déclareraient pour la république. La guerre alors devint effroyable. Les Anglais , les Espagnols intervinrent (septembre).
C'en était fait de la colonie sans l'intrépide résistance des nouveaux défenseurs qui surgirent de toutes parts. Mais ceux-ci firent bientôt sentir que l'autorité était passée entre leurs mains. La métropole essaya de la ressaisir. Les généraux Rochainbeau et Desfourneaux débarquèrent avec aooo hommes, des armes, des munitions. Cependant leurs mouvemens rencontrèrent tant d'obstacles, que Santhonax crut devoir appeler au commandement du nord de la colonie, un chef noir, déjà fameux, qui cachait alors l'amour le plus effréné de la domination sous l'apparence d'un dévoûment absolu aux intérêts de la république.
C'était le célèbre Toussaint-Louverture. Il eut bientôt armé et discipliné 2 5,ooo noirs et toute l'activité militait e de la colonie fut tournée contre les Anglais. A la fin de 1 796, on était parvenu à les renfermer dans les places du Mole Saint-Nicolas et de Port-au-Prince. Ces dernières positions leur furent enlevées par capitulation. Mais les délégués de la France reconnurent trop tard que leur pouvoir s'était évanoui devant celui dont les circonstances avaient investi le général Toussaint.
Celui-ci voulut traiter seul avec les commandans anglais (1797)9 et il leur accorda des conditions tellement avantageuses qu'on put le soupçonner de se ménager l'alliance de la Grande-Bretagne. En peu d'aunées tout plia sous son glaive : il écrasa les mulâtres , il 6t la conquête de la partie espagnole de l'île, cédée à la France par le traité de Bâle. Enfin il ne craignit pas de promulguer une constitution coloniale et de se proclamer président et gouverneur à vie (ier juillet 1801).
L'habileté de son administration justifia le succès de ses ambitieux desseins : la colonie en proie depuis long-temps aux plus cruelles dévastations sortit rapidement de ses ruines et reparut aux yeux étonnés du monde commercial dans tout l'éclat de sa prospérité.
Toussaint-Louverture expliquait sa merveilleuse élévation par des circonstances mystérieuses.
« Dès les premiers troubles de Saint-Domingue, disait-il, je sentis « que j'étais destiné à de grandes choses. Quand je reçus cet avis divin, c j'avais cinquante-quatre ans; je ne savais ni lire, ni écrire; j'avais « quelques portugaises ; je les donnai à un sous-officier du régiment du o Cap, et grâce à lui, en peu de mois, je sus signer mon nom et lire « couramment.
0 La révolution de Saint-Domingue allait son train; je vis que les « blancs ne pourraient pas durer, parce qu'ils étaient divisés et écrasés « par le nombre, je m'applaudis dëtre noir.
« Il fallait commencer ma carrière; je passai dans la partie espagnole, o où l'on avait donné asile et protection aux premières troupes de ma « couleur. Cet asile et cette protection n'aboutissant à rien, je fus ravi « de voir notre chef se faire espagnol au moment où la puissante rejm- « blique française proclamait la liberté générale des noirs. Une voix a secrèle me disait : Puisque les noirs sont libres, ils ont besoin d'un « chef, et c'est moi qui dois être ce chef. Je revins avec ce sentiment et a avec transport au service de France; la France et la voix de Dieu ne m m'ont pas trompé. »
L'attachement de cet homme extraordinaire à la France était au moins problématique. Cependant au travers de la dissimulation profonde qui faisait la base de son caractère, on pouvait reconnaître l'admiration que lui inspirait le premier consul. Il comparait l'élévation du vainqueur de Marengo à sa propre élévation; il lui écrivait avec cette inscription : le premier des] noirs au premier des blancs; il ambitionnait, peut-être autant que les faveurs dont ia fortune l'avait comblé, un mot, un seul mot d'éloges. Bonaparte eut la faiblesse de le lui refuser; fatigué d'un
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rapprochement qui l'offensait, il finit par s'écrier: cCest un esclave révolté qu'il iaut punir. »
Aussitôt que la paix d'Amiens lui eut ouvert l'Océan, il fit les apprêts d'une expédition destinée à faire rentrer Saint-Domingue sous le droit commun de la république.
La flotte composée de 33 vaisseaux et a 1 frégates sous Villaret- Joycusc, l'armée forte d'abord de 20,000 soldats d'élite (les renforts la portèrent jusqu'à 35,ooo), commandée par le général Leclerc, cernèrent et envahirent l'île (janvier et février 1802).
Les noirs résistèrent, ils incendièrent les villes qu'ils étaient forcés d abandonner , ils dévastèrent les campagnes, ils cherchèrent dans les Mornes un refuge dont plusieurs points fortifiés défendaient l'approche. La guerre s'alluma avec fureur, guerre aussi sanglante qu'indécise; malgré la perte de quelques positions , les insurgés étaient loin d'être réduits lorsqu'ils firent des ouvertures qu'on se garda de repousser.
Un traité fut signé le 1" mai 1802, base sur l'abolition de l'esclavage et sur un désarmement général. Mais la soumission des chefs noirs n'était qu'une feinte. Aux premières sommations des Français, ils avaient répondu : « Cette terre vous brûlera ». Leur prédiction devait se réaliser. Le désarmement commençait à peine lorsque la fièvre jaune éclata avec une extrême violence. Le général en chef ne doutant point des dispositions de ses adversaires à profiter de ses ravages, crut déjouer leurs desseins secrets en f usant enlever et conduire en France Toussaint Louverture. Mais ce coup de main ne suffit pas pour étouffer l'incendie qui se manifesta sur divers points. Cependant les chefs influons dissimulèrent d'abord et firent cause commune avec les Français; mais lorsque le fléau s'appesantit sur l'armée, ils levèrent le masque; Clervaux, Petion (mulâtres), Christophe et Dessalines (noirs), se mirent à la tête des insurges. On n'eut bientôt à leur opposer que de tristes débris; 3o,ooo hommes et le général en chef avaient succombé. On ne put empêcher un soulèvement général et la partie française de l'île fut entièrement évacuée. On conserva jusqu'en 1810 quelques points de la partie espagnole, mais la colonie n'en fut pas moins perdue sans retour, et cette expédition impolitique coûta à la France 4o,ooo soldats ou matelots aguerris.
Les îles du Vent, tourmentées comme Saint-Domingue , par les dissensions entre les blancs et les hommes de couleur furent l'objet plus immédiat de la convoitise du gouvernement anglais. Une première tentative ayant échoué, le général Grey à la tête de i4»ooo hommes et d'un corps d'émigrés prit terre à la Martinique (/§ février I7Q4)» renferma la faible garnison que commandait Rochainbeau dans le fort Bourbon, dont un siège régulier le rendit maître, et, dans le moU suivant , s'enn-
para successivement des autres colonies. Comme ses troupes s'y installaient la fièvre jaune les assaillit. Peu après , un commissaire de la convention dont le nom leur devint bientôt redoutable, Victor Hugues, avec la à i5oo hommes débarqua à la Guadeloupe dont il ignorait la reddition (6 juin 1794)* Il ouvrit intrépidement les hostilités, il appela aux armes les hommes de couleur et se rendit maître de la grande terre (Guadeloupe) que le général ennemi tenta vainement de reprendre.
Fort de ce point d appui , Hugues avec l'audace et l'inflexibilité propres à l'époque, se mit en mesure de soutenir une lutte acharnée. Il leva 10,000 hommes , il dressa de nombreuses batteries et lança sur l'archipel des Antilles de hardis corsaires, qui tirent trembler le commerce anglais. Peu-à-pcu ses émissaires agitèrent les autres îles qui furent le théâtre de cruelles vicissitudes. Llles rentrèrent enfin au pouvoir de la métropole et no lui furent définitivement enlevées, la Martinique que le 2/1 février 1809, la Guadeloupe le G février 1810.