TABLEAU
SITUATION DE L'EUROPE. APPRETS DE LA GUERRE. DECLARATION DE MAHTOUE. FUITE ET ARRESTATION DE LOUIS XVI. ACCEPTATION DE LA CONSTITUTION. CONTENTION DE PILNITZ.
Déclaration de guerre (*o avril).— Tentative d'invasion en Belgique (avril et mai).
La guerre de la révolution n'a point d'exemple dans l'histoire du monde. Jamais grande nation attaquée dans son existence ne s'est défendue avec autant d'énergie, et n'a réagi si puissamment sur ses agresseurs. Jamais aussi question sociale, plus nettement posée, plus propre à exalter les ûmes , n'a été débattue les armes à la main. L'assemblée des états généraux avait proclamé que , dans la constitution de l'état , elle voulait substituer le droit au privilège. C'était une de ces rénovations sur lesquelles la force prononce en dernier ressort ; car, pour ceux qui en jouissent, le privilège est le droit, et ils le défendent jusqu'à l'extrémité. La cour de Louis XVI appela des projets de réforme, d'abord à l'armée et aux corporations intérieures, dont l'appui lui échappa; puis enfin aux souverains étrangers non moins irrités qu'elle contre le nouveau dogme politique; mais, outre t des motifs particuliers à chacun d'eux, la difficulté des négociations, l'espoir de détruire des semences d'agitation,
jui pouvaient ne point jeter de profondes racines, retardèrent longtemps les hostilités déclarées.
Depuis rétablissement d'un système européen , le temps n'avait point cessé d'apporter de graves modifications aux démens d'équilibre qu'on avait alors combinés. En première ligne, la France était entourée d'états que leur organisation politique, leur épuisement ou leur importance se* condairc, appelaient à céder à son ascendant : la Hollande, où les armes prussiennes venaient de changer la nature du pouvoir exécutif; les principautés d'Allemagne et la Belgique, pays de fermentation, soumis à l'empire, mais sympathiques avec la révolution, champ de bataille, où la victoire devait lui donner des alliés; la Suisse, aux mœurs démocratiques, aux institutions oligarchiques , neutre par les traités et trop passionnée pour rester indifférente à la querelle; l'Italie frémissant sous le joug; enfin l'Espagne, vieux débris, sans poids réel, et ne comptant plus que comme diversion. Ce n'était point de là que devait partir le signal. Mais, plus loin, à ce groupe d'états qui tendaient vaguement à graviter vers la France, était opposée l'alliance du Nord, cimentée par le partage de la Pologne. L'Autriche, la Prusse et la Russie, solidaires dans une spoliation qu'elles avaient résolu de rendre complète, étaient forcément coalisées contre les principes de justice et de droit universels proclamés par l'assemblée; cependant leurs projets sur la Pologne paralysaient en partie leurs forces, et chacune d'elles avaient ses causes de préoccupation. La Prusse et l'Autriche : l'agitation des esprits en Hollande , en Belgique et sur les bords du Rhin ; la Russie : la guerre avec l'empire ottoman.
v Hors de la sphère d'activité des trois grandes puissances, le Danemark restait neutre; mais la Suède prenait l'avauce, et son roi, Gustave, réclamait l'honneur de diriger la coalition. Enfin le cabinet britannique, contenu par la presse et l'opinion du pays, ne pouvait qu'encourager en secret les dispositions que les souverains absolus manifestaient hautement.
Telle était la siluatiou générale en Europe : on se préparait à la guerre, et l'on cherchait à temporiser. Mais il y a, dans la vie des peuples, des crises dont la marche dépasse rapidement les prévisions vulgaires. Tandis que la diplomatie mettait en jeu toutes les ressources de sa science, l'assemblée poursuivait saus hésitation son œuvre, et détruisait de fond en comble l'ancien édifice social. Ses décrets, accueillis avec enthousiasme par le plus grand nombre de citoyens, excitaient aussi des dissidences de plus en plus profondes. L'émigration devint assez puissante pour obtenir la déclaration de Mautoue , qui promettait à Louis XVI de le rétablir dans la plénitude de ses droits. Ce malheureux monarque
fît alors une tentative qui précipita le cours des évèncmens. Il s'évada de Paris, espérant gagner la frontière de l'est, et s'entourer d'un corps d'armée assez imposant pour dicter des lois à l'assemblée. Arrêté à Varcnnes, il fut ramené prisonnier dans son palais et ne tarda pas à accepter la Constitution contre laquelle ses affidés, à l'extérieur, n'avaient point cessé de protester.
A cet acte, l'Europe fit opposition en publiant la convention do Pilnitz, dont voici le texte : o L'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse a out résolu d'employer leurs forces réunies à celles des autres souve- « rains, si, toutefois , d'autres princes veulent y coopérer avec eux, pour « mettre le roi de France en état d'établir en parfaite liberté, le fonde» « ment d'un gouvernement monarchique, également conforme aux droits « des souverains et au bonheur des Français. En môme temps ils don- 0 neront des ordres pour que leurs troupes se tiennent prêtes à raar- « cher. » Mais à chaque démonstration que la contre-révolution hasardait, la France répondait par une mesure énergique, d'où l'on eût pu pressentir l'ardeur de la lutte. La fuite de Louis XVI avait manifesté l'extrême fermeté de l'assemblée et du peuple de Paris. La déclaration de Piluitz provoqua la première levée de ces bataillons de gardes nationales qui, plus tard, tinrent tête aux armées les mieux organisées du continent.
D'un autre côté, l'émigration continuait systématiquement. Les corps d officiers désertaient, entraînant des compagnies entières; ils formèrent enfin une petite armée. Leurs chefs représentaient aux souverains étrangers la France fatiguée de ses longues agitations, sans finances, sans soldats , aspirant à l'iuvasion , que les masses regarderaient comme un retour à l'ordre, et que des milices ignorantes ne pourraient empêcher. Ces raisons spécieuses encourageaient la coalition, et lorsque le gouvernement constitutionnel lui demanda de dissoudre les rassemblemens d'émigrés qui menaçaient la frontière, pour toute réponse, elle activa ses armemens.
Ce fut alors que la France se résolut à prendre l'initiative , en déclarant la guerre à l'Autriche. Le moment était heureusement choisi : Gustave venait de périr victime d'un assassinat , et sa mort changeait la politique de la Suède. Un nouveau ministère vouait l'Espague à la paix ; le Danemark, la Suisse, l'Angleterre et la Hollande se déclaraient neutres. Restaient donc pour auxiliaires à l'Autriche, la Prusse, l'Empire et le Piémont, qui n'étaient pas encore prêts à entrer en ligne, et la Russie, trop occupée des Turcs pour se déployer jusqu'au midi de l'Eu* rope.
Le ministère français avait levé quatre armées. Au midi , Montesquiou
(/|û à 50,000) observait les Alpes et les Pyrénées; à l'est, Luckncr (4o,ooo) défendait le cours du Rhin; et Lafayette (5o,ooo) l'espace entre les Vosges et la Sambre; enfin, Rochainheau (/jo,ooo) occupait la Flandre.
Ces deux derniers généraux reçurent Tordre de commencer les hostilités par l'invasion de la Belgique, en débouchant de Lille, Valenciennes et Givet. Mais l'époque des grands succès n'était point venue, et l'organisation des armées était loin de s'y prêter. En 1 789 , l'état militaire de la France comprenait 106 régimens d'infanterie, 3o de cavalerie, 7 d'artillerie. L'effectif nominal s'élevait à environ 182,000 hommes; mais plusieurs années de paix l'avaient réduit à moins de 1 5o,ooo.
Le plus grand nombre des officiers d'infanterie et de cavalerie ayant émigré, leurs grades étaient remplis par les sous-officiers généralement bien exercés aux manœuvres pratiques; mais étrangers à la théorie de la guerre. Plusieurs corps étaient entièrement disloqués , et le matériel avait été malheureusement négligé. Quant au moral, l'armée avait partagé l'entraînement du peuple en faveur de la révolution. L'avancement rapide des sous-officiers et des officiers roturiers, avait ajouté à l'exaltation qu'augmentaient chaque jour l'arrivée des volontaires et des corps francs conduits à la frontière par des officiers de leur choix. En résumé, l'ensemble était passionné, mais inhabile; les gardes nationales transportant au camp des habitudes de clubs, n'observaient aucune discipline, elles énervaient au contraire celle de la troupe de ligne. Enfin la plupart des généraux étant attachés à la cour n'avaient point la confiance du soldat.
Les traditions glorieuses du règne de Louis XIV étaient d'ailleurs perdues. Pendant le xvnT siècle, aucune de ces renommées qui saisissent ne s'était élevée en France, tandis que le dernier roi de Prusse et les feld-maréchaux autrichiens qui l'avaient combattu, semblaient avoir fixé la science de la guerre.
L'invasion de la Belgique, tentée deux fois, trompa les espérances que l'on avait conçues. Loin d'être accueillies par les populations insurgées, les colonnes françaises se heurtèrent contre des troupes réglées qui les culbutèrent ; le désordre se mit dans les rangs , on se crut trahi , on s'enfuit jusqu'à la frontière au cri de sauve qui peut. L'armée n'était point encore propre aux grandes opérations; il fallait que son éducation se fit sous le feu, dans des combats de chaque jour. Les généraux français se tinrent de ce moment sur la défensive. Lafayette réunit sous ses ordres les armées du Nord et des Ardennes , qui s'étendaient de la mer à la Meuse, dans les places fortes et dans les camps de Maulde, de Maubeuge et de Sedan. JLuckner commanda, sous le nom $ armée du centre.
les troupes cantonnées depuis Metz jusqu'à Huningue; de leur côte, les impériaux, attendant l'entrée en ligne de leurs allies, se bornèrent à rester en observation.
INVASION DE LA FRANCE (AOUT). RÉVOLUTION A PARIS (10). PRISE DE LONGWY (23).