I.® Considérations générales sur les effets du climat
I^E climat de l’Amérique équatoriale a toujours été funeste aux Européens; et depuis la découverte du Nouveau-Monde , il n’a cessé de dévorer leurs nombreuses transmigrations. Lors de la conquête du Mexique , les compagnons de Fernand-- Cor te s , qui revirent leur patrie , étaient si pâles et si défaits, qu’au rapport des historiens espagnols contemporains (i), ils ressemblaient à des cadavres ; il en fut ainsi , lorsque les navires de l’expédition du commodore Drake revinrent en Angleterre ; et plusieurs mois , après leur retour en France, on ‘reconnaissait , à l’altération de leurs traits, les militaires qui avaient fait partie de l’expédition de Saint-Do mingiie.
Il n’est pas Jusqu’aux aborigènes, quelle que soit la race à laquelle ils appartiennent , qui ne soient soumis à cette puissance malfaisante du climat ; les Caraïbes de Saint- Vincent qui, en 1796, se sont réfugiés dans la province de Guatimala, pour échapper
' il) Oviedo ex Cornera.
au joug britannique , ont succombé pour la plupart aux maladies épidémiques , produites par l’action d’une constitution atmosphérique dont la différence avec celle’ de leur contrée natale serait difficilement appréciable, mais dont la variation d’un lieu à un autre a toujours, en Amérique, des effets éminemment d^llgereux. En 1793, les colons de Ja Martinique et les gens de couleur de cette île, qui, poursuivis par les maux de la guerre civile , cherchèrent un asyle à la Dominique , lurent également en butte à une épidémie meurtrière , quoique leur nouveau séjour ne fût qu’à sept lieues de leurs foyers, et qu’il n’y ait aucune àifférence sensible entre le sol , les eaux et les productions de ces deux des volcaniques*
iTelle est l’activité des causes pertubatrices qui forment la puissance du climat , que même sans sortir du territoire circonscrit de chacune des des de 1 Archipel , le seul changement de demeure suffit fréquemment pour occasionner la perte de la santé. L habitant des montagnes ne respire point sans danger l’air humide et chaud des cités , quj toutes sont à peine élevées de quelques pieds au-dessus du niveau de k mer ; s’il vient à séjourner dans les mornes , l’habitant des villes éprouve les inconvéniens du brusque passage d’une atmosphère embrâsée à une température que la rapidité des brises semble rendre glaciale. Énfin, par des causes encore inobservées, les villes situées sur le même littoral , à la même hauteur verticale au-dessus de l’Atlantique, et à des distances très-médiocres, paraissent ne pas offrir une identité
parfaite dans leur constitutiori atmosphérique . puisque des maïadies dont le germe y réside , se déclarent presque toujours parmi les troupes acclimatées d unie garnison dès gu elles Font quittée pour une autre.
Ces étranges altérations physiologiques sont aussi constantes que générales ; elles ne se bornent point aux hommes d'^Europe , dont Facclimatement est si difficile : elles s’étendent aux animaux de ce continent , qui , lorsqu’on les transporte aux Antilles , perdent bientôt , du moins en partie , leur beauté ^ leur grandeur et leur force primitive. Après quelques générations, la taille du cheval n’excède pas celle de l’âne. Quelques mois suffisent pour dépouiller le bélier de sa toison et le coq de ses panaches brillans • le premier se revêt, au lieu de laine, d’un poil rare et inutile ; le second éprouve la mue des grandes pennés intermediaires de la queue. Plusieurs observations, qué je projette de vérifier incessamment, me donnent même lieu de croire que le coq et la poule sans croupion ( i) , qu’on a dit être originaires de Perse , ne forment point une variété réelle , et ne sont si communs aux Antilles , que parce qu’ils doivent ce caractère négatif à une dégradation dont la cause est dans le climat.
Si l’on n’aperçoit point dans les formes des grands quadrupèdes de dégradations analogues , celle qu’offre la débilité de leur force musculaire n’est guères moins frappante. Transporté dans l’Archipel, le boeuf ctlTai-
(i) Gallus ecaudatus, Galîina ecaudata. L.
bli n’est plus propre au labourage ; il cède sa place au taureau qui ^ .tranquille et soumis ^ ne ressemble presque en rien à l’animal fougueux et indomptable de nos contrées.
Le chien d’Europe résiste davantage ; mais il éprouve autant que l’homme , dont il est le compagnon fidèle y la difficulté et le danger de contractei l’habitude de ce nouveau climat ; comme son maître ^ souvent il succombe à des maladies epidemiques 5 eti des affections cutanées opiniâtres annoncent qu’il est exposé à la même influence. On sait que , lors de la découverte de l’Archipel , la variété de cette espece animale qu’on trouva dans les Antilles et dans les contrées continentales de l’ Amérique y était d une taille médiocre et d’une laideur remarquable. Il paraît quelle était privée de la faculté d’aboyer (i).
Protection que le climat accorde aux espèces végétales et animales provenant de V Afrique.
Le règne végétal présente une foule de faits analogues : le climat des Antilles repousse les plantes d’Europe , même celles qui prospèrent sous la température élevée de nos provinces méridionales. C’est pour elles seules qu’il refuse cette protection, qui muliiplie , avec tant de rapidité, toute espèce étrangère, dont un individu est apporté sur les rivages de 1 Archipel , par les hommes ou par le hasard. Les ombellifères ne
(1) Canis americanus , L. Alco de Joseph d’Acosta , L. 4| c. 33.
croissent que dans les jardins et par les soins les plus assidus de la culture ; leurs semences exigent souvent d’étre renouvelées , et c est seulement par celle d’Europe qu’on obtient du sol, qu’il produise nos plantes crucifères. Mais , tandis qu’elles dégénèrent et que les animaux de nos contrées dépérissent et se dégradent , les productions de l’Afrique et toutes les races qui en sont originaires, reçoivent du climat de l’Archipel cette meme protection qu’il refuse aux indigènes du Nouveau-Monde. Les cannes- à-sucre , qui couvrent aujourd’hui les campagnes Caraïbes et forment leur principale richesse , viennent primitivement de l'une des îles d’Afrique ; c’est à l’Arabie qu’elles doivent leurs caiîers ; une partie de leurs plantes alimentaires appartiennent à la côte de Guinée ; leurs dattiers sont ceux de l’Atlas; c’est du Sénégal qu’on a transplanté aux Antilles ces tamarins dont l’ombre épaisse ne^ tarde pas à étouffer les arbustes américains qui les environnent ; c’est ainsi qu’on voit chaque jour le hocco débonnaire chassé des contrées qui Font vu naître par là pintade africaine (i) ; c’est encore ainsi que quelques nègres échappés à un naufrage , et recueillis par les Caraïbes de Saint - Vincent , suffirent pour donner naissance à une race nouvelle qui , par sa prompte multiplication, fut bientôt assez puissante pour usurper la plus grande partie de cette île sur les aborigènes. '
(i) Le hocco de Curaçao, craa: globicera ^ L. — • La pintade , nuiv,ida meleagris , L.
Cette préférence , J'allais dire cette prédilecticu que le climat des Antilles accorde à tout ce qui provient des plages de l’Afiique , tandis qu’il proscrit tout ce qui doit son origine à l’Europe , a certainement sa cause dans l’analogie de la constitution atmosphérique de l’Archipel avec celle du premier de ces continens, et dans les grandes oppositions qu’elle présente avec celle du second. En effet, tandis que l’union du sec et du froid forme le caractère prédominant du climat de l’Europe continentale , la chaleur jointe à l’humidité constitue celui de l’Amérique équatoriale ; et , par un concours remarquable de causes générales, et particulières , l’intensité de l’une et de l’autre est^ portée, dans l’Archipel, presque au meme degré que i sur les rives de la Gambie et du Sénégal.
Comme sur les bords dangereux de ces fleuves , dont la latitude ne différa que peu de celle de la Martinique , aux Antilles , la chaleur qui , pendant toute . l’année , seml3le brûlante à l’Européen , redouble , quand le soleil passant l’équateur et s’avançant vers le tropique du cancer , parvient au Zénith de ces îles, et darde verticalement àes rayons. Cependant la haute température qui résulte de la proximité de cet astre , ne fait point ressembler le climat de l’Arcbipcl à celui des belles contrées des Indes-Orientales, situées sous les mêmes parallèles, La chaleur solaire, en agissant sur la masse des eaux de l’Atlantique, élève une si grande quantité de vapeurs , que fréquemment la pluie tombe en torrens pendant dix à douze jours consécutifs, et que l’air demeure saturé d’humi-
dite pendant les six mois de la présence du soleï dans l’hémisphère boréal.