‹ Tableau du commerce antérieurement à la découverte de l'Amérique, servant d'introduction à la collection de lois maritimesChapitre 2 sur 29 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Cette Introduction a e'té placée en trois parties distinctes à la tête des tomes I, H et III de la Collection de lois maritimes antérieures au xviii.' siècle. L'auteur en a fait tirer séparément un très-petit nombre d'exemplaires qui ne sont point destinés à être mis en vente. Chacune des trois parties ayant une pagination particulière , les renvois au tome I. er désignent la première partie de l'Introduction, et ainsi de suite.

Tableau du Commerce maritime antérieurement à la découverte de l'Amérique.

Le titre du recueil que j'offre au public suffit pour annoncer 0 bjei et pu n que je n'entreprends pas une histoire du commerce maritime Je «tt* D'habiles écrivains ont publié sur cette intéressante et immense • nt " K,ncuon matière des ouvrages que je n'ai ni l'intention de copier, ni les moyens de remplacer par un travail plus parfait. Mais, avant de mettre sous les yeux du lecteur la législation maritime d'un grand nombre de peuples distincts parleurs mœurs, leur position territoriale, le temps où ils ont existé et les révolutions qu'ils ont subies, peut-être n'est-il pas inutile que je présente un tableau de la marche du commerce. La place qu'il occupe en fera une sorte de carte géographique des pays dont je dois rechercher et tâcher de faire connoître le droit maritime; les dissertations relatives aux divers documens qui forment le corps de mon ouvrage s'y rattacheront pour le compléter.

Malheureusement, dans Fétat où nous est parvenue l'histoire ancienne, lorsqu'on veut suivre les opérations des hommes et compter leurs pas dans la carrière des découvertes utiles , on rencontre presque toujours des fables ou des incertitudes. Des indices très-abrégés, des faits isolés, ou quelques observations accidentelles éparses et jetées comme au hasard dans les écrivains, sont tout ce qui reste; encore ces indices ou ces observations se rapportent souvent à des époques peu reculées, comparativement à celles vers lesquelles il s'agit de se reporter. Mais il faut bien se contenter d'indices dans une matière où les sources de f instruction sont aussi rares qu'imparfaites , et se décider par l'analogie pour deviner ce qui a pu ou dû être pratiqué dans des siècles que la perte des monumens historiques a couverts d'un voile impénétrable. Les faits existent long-temps

1 Neque enim hittoruun proposai mercatune mihi teribendam, sed untummodo illius umbrnm legenti exhibere. Murator. Antiq. Ital. med. avi, t. D, col. 904.

vj INTRODUCTION.

avant <f être recueillis , et l'antiquité en présente un grand nombre que n'atteste aucun témoignage contemporain, mais qui n'ont pas moins de certitude aux yeux de fobservateur raisonnable.

L'histoire du commerce présente deux grandes périodes. La première embrasse tout le temps qui s'est écoulé avant celui où deux importantes découvertes , contemporaines puisqu'elles sont à peine séparées par un intervalle de vingt-cinq ans, celle d'un passage aux Indes par le Cap de Bonne-Espérance et celle de l'Amérique, ouvrirent au commerce des routes et des régions inconnues, déplacèrent tous les intérêts, créèrent des positions nouvelles, détruisirent les anciennes, et changèrent la face du monde.

La seconde, commençant par ces deux grands événemens et se prolongeant jusqu'à nos jours, montre le commerce lié avec toutes les existences, tant celles des particuliers que celles des nations, et déroule sans cesse sous nos yeux des phénomènes dont il n'est donné ni à la politique ni à la prévoyance humaine de calculer les effets.

II n'entre point dans mon intention de tracer le tableau de cette seconde période : peut-être le moment d'en écrire l'histoire n'est-if pas encore venu; et d'ailleurs ce ne seroit pas le tableau du commerce qu'il faudrait offrir, ce seroit celui de la civilisation, de la politique, de 1 existence sociale du monde entier.

La première période présente quatre époques, très-inégales dans leur durée et très-distinctes par leurs caractères spéciaux.

La première époque commence aux temps historiques et se termine au moment où, les armes romaines ayant successivement détruit l'indépendance de tous les états navigateurs , le commerce n'eut plus d'autre but que de répondre aux besoins et de satisfaire aux jouissances de la capitale du monde. Cette époque coïncide précisément avec celle de la transformation de la république romaine en empire , et se trouve à peu de distance de la fondation du christianisme, qui, plus tard, ne fut point étranger aux destinées du commerce.

La seconde époque finit à la chute de l'empire romain dans TOccident, catastrophe qui brisa le seul lien politique par lequel les différens peuples étoient unis, et menaça d'y anéantir la civilisation.

INTRODUCTION. Vij

La troisième embrasse l'espace qui s'est écoulé depuis ce grand événement jusqu'aux croisades, époque de ténèbres et de malheurs, je dirois presque de barbarie, si de temps à autre la civilisation , et le commerce qui en est le compagnon fidèle , n'avoient paru, comme des aurores boréales au milieu des glaces du IVord, pour jeter sur l'Europe quelques lueurs de consolation , et pour lui apprendre qu'elle n'étoit pas irrévocablement condamnée à rentrer dans la vie sauvage.

La quatrième commence aux croisades, qu'une critique sévère a pu accuser lorsqu'on les a considérées dans le but religieux que leur nom semble annoncer, mais dont les résultats, qu'ils aient été ou non prévus , méritent d'être étudiés lorsqu'on voit leur influence sur la civilisation et le commerce de l'Europe. Cette époque se termine a ia découverte de l'Amérique, événement qui coïncide avec la chute de l'empire d'Orient.

Tous les monumens', toutes les traditions, l'histoire enfin, dès e»oq«e. l'instant où elle offre quelques apparences de certitude, attestent que l'Asie . la partie du monde la plus étendue et la plus remarquable par la variété de ses climats et de ses productions, fut le berceau des premiers empires

Deux grandes chaînes de montagnes qui la traversent dans ia direction de l'ouest à l'est la divisent en trois parties, qui ne diffèrent pas moins entre elles par ia nature du sol que par le genre de vie et les mœurs de leurs habitans.

La partie septentrionale n'a été entrevue par les anciens qu'à travers les ténèbres et les glaces dans lesquelles ils la considéroient comme ensevelie *.

Le centre, habité par des hordes nomades qui tant de fois ont figuré dans l'histoire des révolutions des empires et des grandes migrations des peuples, ne produit presque rien de ce qui peut fournir aux besoins de la civilisation et servir aux développemens de l'industrie et du commerce.

Mais le reste de l'Asie présente sous un climat doux et sous un ciel toujours serein un grand nombre de contrées dont la fécondité et la richesse forment le plus étonnant contraste avec les déserts qui les séparent les unes des autres.

» Genêt, cap. x , veri. 8 et 10. — * Herod. lib. nr, Si *8 et seqq Virg. Georg. lib. m , 35» *t itqq. Min. Hist. nat. lib. iv, cap. xil.

viij INTRODUCTION.

H se compose des provinces qui au temps d'Alexandre formoient l'empire des Perses; de la Chine, où les anciens peuples navigateurs ne paroissent pas avoir eu de relations directes, quoiqu'ils en reçussent et en répandissent les produits en tous lieux ; et enfin de l'Inde et de l'Arabie , qui ne furent jamais entièrement explorées avant les Romains, ni même de leur temps. Ces trois derniers pays sont remarquables par la variété de leurs productions : c'est la patrie de la soie, du coton, des épices, de l'encens; l'or, les pierreries de toute espèce, les perles, y abondent : et comme pour inviter les habîtans de ces riches contrées à se lier par le commerce, la nature a diversifié ses dons; prodigue envers quelques-unes de tout ce qui peut procurer les agrémens de la vie ou alimenter le luxe, elle leur a refusé les denrées de première nécessité qu'elle a départies aux autres en abondance. Ancien Si l'on excepte quelqui - notions très-incomplètes et en partie commerce très-inexai les données par Hérodote 1 , les plus anciennes qui deTAwe. noug so i en t parvenues sur l'Inde sont du temps d'Alexandre, et ne méritent pas toute notre confiance *. II est donc impossible d'indiquer avec précision les premiers développemens du commerce dans ce pays. Ce qu'il y a de probable, c'est qu'à des époques bien antérieures à celles dont parlent les historiens grecs, des gouvernemens réguliers et une organisation protectrice favorisèrent dans l'Inde les progrès de l'agriculture et de l'industrie 3 , et créèrent naturellement des relations avec les pays voisins 4 . Au premier moment où les écrivains de l'antiquité nous parlent d'un peuple civilisé et de ses consommations de luxe, ils nomment les produits de l'Inde 5 . D'un autre côté, les traditions les plus anciennes de ce pays attestent qu'on y faisoit usage de tissus de laine, de soieries, de pelleteries , qui ne pouvoient venir que de la Chine et de l'Asie supérieure 6 ,et qu'on y consommoit des aromates et de l'encens, produits d'une contrée de l'Arabie qui à travers les siècles a conservé le nom d'Heureuse 7 .

Les mêmes causes ont dû faire naître et développer le commerce de l'Inde et de l'Arabie avec les autres parties de l'Asie.

« Lib. lil , U 98 et teqq. — * Strab. lib. il , cap. i , J 4 ; Iib. xvi, cap. 1 , JJI et 8. — 3 Strab. lib. xv, cap. i , Si 10,19, etpassim. — 4 Herod. Iib. m, S 108. Strab. lib. xv, cap. i, J 33. — * Reg. lib. ni , cap. x, pattim. Job. cap. xxvm , vers. 1 G. Ezcch. cap. xxvii , vers. 0 et 15. Jercm. cap. vi, ver». 80. Cantic. cantic. cap. IV, vers. 14. Plutarch. de Uiie et Osiritle , Opp. f. II, pag. 383. — • Ramayuna , t I, pag. 185, 145, 389, 417, et patsim. Ctcsias,ad cale. Herocf Wesscling. pag. 387. Strab. lib. xv, cap. 1,540. — ' Strab. lib. l , cap. Il , i 8.

INTRODUCTION. ix

Dès que l'empire des Assyriens eut atteint le haut degré de puissance dont le souvenir nous a été transmis nonobstant les nuages qui couvrent son origine 1 , il subit la condition de tous les peuples parvenus aux richesses , et par les richesses au luxe. Les délicieux parfums de l'Arabie, l'ivoire, les bois précieux, les perles, les diamans, les épices et tout ce que l'Inde produit avec une étonnante profusion, ses étoffes élégantes et ses riches tissus, les ouvrages variés de ses manufactures, devinrent pour les voluptueux sujets de Ninus et de Sémiramis des objets de première nécessité 9 .

La plupart de ces besoins sont, il faut en convenir, enfans de la frivolité, de la vanité; mais ils ont pour résultat de donner de la valeur aux produits du travail et de la terre, d'établir des rapprochemens entre les divers pays : lorsqu'ils ont été introduits dans un état, ils ne sont pas moins impérieux que le besoin des objets indispensables à ia vie.

Les royaumes de Babylone, de Ninive et des Mèdes, qui se formèrent des débris de l'empire d'Assyrie, celui des Perses qui ies réunit sous une même domination et y joignit d'immenses conquêtes 3 , ne furent ni moins adonnés au luxe, ni moins empressés de le satisfaire, et d'y chercher les alimens d'une industrie qui fut anciennement et de tout temps célèbre *.

Mais ies peuples de l'Asie entre lesquels s'établirent ces relations se trouvoient séparés par de vastes espaces voués à une stérilité perpétuelle, ou dont quelques parties moins arides nourrissoient seulement des bestiaux. Livrés à la culture et à l'industrie, ils étoient peu propres à la vie pénible et errante qu'exigent des transports faits à de longues distances. Les pasteurs nomades en devinrent les intermédiaires *. C'est ainsi que la Genèse c nous les représente transportant à travers le désert des aromates et d'autres marchandises précieuses . sur des chameaux que la Providence semble avoir créés exprès pour parcourir des mers de sable 7 .

D'heureuses expériences apprirent tout ce que les fleuves et les rivières pouvoient offrir de facilités pour diminuer la fatigue

* Justin. Iib. i, cap. i. — * Hcrod. lib. i, î 195; lib. m, S 97. Xenoph. De itutit. Cyri, lib. vu , cap. m et seqq. ; De ejeped. Cyri, lib. i , cap. tt. — 3 Esdras , lib. m , cap. m , vers. ». Estl.cr, cap vin, vers. 9. — * Ezcch. cap. xxvn, vers. 16. Strab. lib. xvi,cap. t f J 13. Plin. Ilist. nat. Iib. viu, cap. xlviu. Martial, lib. xiv, epigr. cl. — 6 Strab. lib. i, cap. u, | 8. — • Gene*. cap. xxxvu , vers. 85 et 38. — ' Diod. Sic. lib. m, cap. xlt.

et les frais des voyages; et les peuples de l'Inde ne durent point tarder à reconnoftre les avantages de ce mode de communication pour leur commerce intérieur 1 . Bientôt la navigation des fleuves donna aux hommes l'idée de se confier à la mer, et de faire servir à leur rapprochement ce qui sembloit destiné à les séparer par des barrières insurmontables.

Les premiers essais en ont peut-être été faits dans l'Inde, où la disposition du pays, coupé par des baies immenses, sembloit y inviter. On peut le conjecturer d'après d'anciens monumens de leur littérature 9 ; la législation de Menu constate même l'usage du prêt à la grosse 3 . Néanmoins la navigation des Indiens fit peu de progrès, soit qu'ils en fussent détournés par la défeuse quo leurs premiers législateurs leur avoient faite d'affronter la haute mer 4 , soit que dans un pays où tout semble marqué d'un type invariable, où les usages des ancêtres demeurent après plusieurs siècles ceux de la postérité , on ait continué de donner la préférence aux transports intérieurs.

Les habitans des contrées auxquelles on donne aujourd'hui lo nom de Chine n'étoient peut-être pas éloignés du commerce maritime par des habitudes ou des préjugés aussi forts que les Indiens; mais, malgré la grande renommée de perfection que l'enthousiasme, je dirois presque la mode, a essayé d'attribuer aux institutions et à l'industrie des Chinois, il faut reconnoftre que les navigateurs de cette contrée n'avoient pas beaucoup plus de hardiesse que leurs voisins 6 . L'un et l'autre peuple , contens do livrer leurs productions aux commercans étrangers , n'avoient ni l'ambition ni l'habileté nécessaires pourentreprendre de les porter eux-mêmes dans les lieux de consommation.

Des tentatives couronnées de succès furent faites par les souverains de Babylone 6 pour commercer avec l'Inde par le golfe Persique, à l'aide des deux grands fleuves qui s'y rendent après avoir traversé leurs états : il est même assez probable qu'une colonie établie dans le pays des Gerrhéens, dont Strabon attribue l'origine à dos Chaldéens fugitifs et exilés 7 , étoit un établissement formé dans cette intention.

• Strab. lib. xv, cap. I, JJ 3 et 33.— » Ramayuna, t. I, pag. 59 et 60. Rajavali , m Ann. of Orient, lit. 1. 1, pag. 387 tt teqq. — * Instit. of Hindu law, or tke Ordin. of Menu , bj WUI. Jones , ch. vin , art. 1 50 et 1 57— 4 Colebrooke, A digest of Hindu law, book v, J 1 73. — 4 De Guignes, Mèm. de TAcad. des inscr. t. XLVI , pag. r.78. — 4 Isaï. cap. xuu, vers. 14. Poljaen Stratag. Ub. vin , cap. xxv. — 7 Strab. Iib. xn , cap. i , J 5 , et cap. m , f I .

INTRODUCTION. xj

La navigation s'établit aussi avec assez d'activité sur les cotes de l'Arabie. Les écrivains de l'antiquité apprirent dès les premiers moin en s où ce pays fut exploré, que de temps immémorial des peuplades l'ai s oient, à l'aide de barques sans voiles i, dans la construction desquelles le fer n'étoit pas même employé * , un commerce qui avoit accumulé chez elles de grande» richesses 3 , tandis que d'autres se livroient à la piraterie i ,

11 faut reconnoitre néanmoins que la navigation maritime ne pouvoit être exclusivement employée dans le commerce de l'Asie, Les côtes sur lesquelles les marchandises arrivoient par la voie de mer étoient séparées des lieux où la consommation en faisoit Sentir le besoin , par des espaces considérables qui ne pouvoient être franchis qu'au moyen de routes intérieures. Ainsi pendant long-temps les marchandises que les navigateurs du golfe Persique introduisoient dans la Babylonie par les embouchures du Tigre et de l'Euphrate, ne parvinrent aux parties septentrionales de l'Assyrie, aux provinces de l'Asie mineure ou sur les bords de la mer Méditerranée, que par les voies de terre. Ainsi celles que produisoit l'Arabie, ou que ses navigateurs ail oient chercher dans l'Inde, ne furent long-temps conduites dans la Palestine, la Syrie et la Phénicie, qu'à travers d'immenses déserts.

Il existoit même des contrées entre lesquelles les communications ne pouvoient pas , comme pour celles qui viennent d'être indiquées, commencer par des voies maritimes. Le commerce de l'Inde et de la Sérique avec le nord et l'ouest de l'Asie étoit dans ce cas. Le pays qui, dès le temps de Sémiramis, portoit le nom de Bactriane 5 , sembloit destiné par la nature à en être le centre. Des voies purement terrestres ou combinées avec la navigation intérieure facilitoient les échanges vers le haut Indus; et de ce point les marchandises qu'on y apportoit étoient dirigées vers les bords de la Méditerranée, dans l'Asie mineure, dans les lieux qui entourent la mer Caspienne, et même dans des contrées plus septentrionales c .

H est plus facile de démontrer la certitude de ces premières communications commerciales que d'en indiquer exactement les

' Plin. Hist. rut t. lib. XH, c»p. xix. — 8 Peripl. mar. Erythr. pag. %9. — 9 Agatharch. De Rubro mari, pag. 64, 65. Slrab. lib. xvi , cap. m, S *■ — 4 Strab. lib. xti, cap. m, J 4. Diod. Sic lib. m , cap. xuii. Plin. HUt, nat. lib. vi , cap. xxvni. Peripl mar. Erytkr. pag. i». — * Dioi Sic. lib. il, oap. v|. — 6 Herod. Ub. iv, « 84 et 96.

Xîj INTRODUCTION.

routes. Les révolutions qui ont amené dans le centre de l'Asie tant de changemens dont ies historiens ne nous ont appris qu'un petit nombre et les moins anciens, ont du avoir une grande influence sur les directions du commerce; des villes florissantes qui nécessairement étoient le but de ses opérations ont disparu sans laisser de traces; des déserts même ont été le siège de puissans empires; des lieux fertiles, et par conséquent susceptibles d'offrir des stations favorables aux voyageurs, ont été frappés d'une stérilité qui a dû forcer le commerce à chercher et à suivre des directions nouvelles *. Je ferai connoître , lorsque j'exposerai Tétat et la marche du commerce sous ïes successeurs d'Alexandre, ce que les historiens de ce siècle ou des derniers temps de i'empire des Perses nous ont appris : je dois me contenter dans ce moment d'indiquer une importante modification que cette marche éprouva dans le centre de l'Asie iors de la conquête de l'Assyrie par les Perses. A cette époque, la navigation maritime de ce pays cessa entièrement. Les conquérans ne se bornèrent pas à l'interdire , ils la rendirent impossible en plaçant vers l'embouchure du Tigre et de l'Euphrate des digues qui ne permettoient plus d'y entrer par le golfe Persique *. Cette mesure, qu'il ne s'agit point d'apprécier aujourd'hui et qui subsista plusieurs siècles, dut exciter le commerce à multiplier les moyens de communication par les voies de terre. H les trouva principalement dans l'établissement des routes construites par les rois de Perse 3 , non moins empressés que les monarques d'Assyrie de se procurer les productions de l'Inde et de l'Arabie , en même temps qu'ils renonçoient aux moyens de les obtenir à peu de frais par la voie de mer. Leurs conquêtes dans l'Inde septentrionale, et la navigation de i'Indus faite parleurs ordres 4 , donnèrent dans la suite une plus grande activité et une direction plus fixe aux communications dont on a vu que la Bactriane étoit l'intermédiaire entre l'est et l'ouest, le midi et le nord de l'Asie.

La marche du commerce des Arabes, décrite seulement par des auteurs du siècle d'Alexandre ou d'un âge postérieur, mais indiquée dans les livres hébreux, est peut-être celle qui éprouva le moins de variations. La nature des lieux s'y opposoit; et jusqu'à l'époque célèbre où la religion du fanatisme et

1 Plin. Hht. nat. lib. vi , cap. xxvm. — * Strab. lib. xv, cap. m , J 4 ; lib. xvi , cap. i , f 6- Amm. Marccll. lib. xxm , cap. Tl.— s Herod. lib. v, 5 &%. — « Herod. lib. m , J 94 ; lib. îv, S 44.

INTRODUCTION. xiif

des conquêtes appeia cette contrée a une nouvelle existence, elle parott avoir été à fabri des grandes révolutions qui tant de fois en Asie ont créé ou détruit les empires et changé les directions du commerce.

Les Arabes septentrionaux appelés Nabatéens 1 , les mêmes que les Madianites , Iduméens ou Nabuthéens des livres saints * , se rendoient au pays des aromates, situé au centre de l'Arabie, à peu de distance de Maccoraba , grand marché 3 devenu célèbre dans ia suite sous le nom de la Mecque ; ils se dirigeoient vers Mariaba, principale ville du pays des Sabéens 4 , où ils s'approvisionnoient des productions du pays et de ce que le commerce étranger y apportoit.

Les navigateurs de Gerrha et de Regma sur le golfe Persique alloient à la côte de l'Inde chercher les productions de ce pays 5 . Ces marchandises prenoient trois directions : une partie étoit transportée dans laBabylonie, d'où elles étoient répandues dans les contrées voisines 6 ; une autre étoit expédiée pour le pays des Sabéens 7 ; une autre enfin parvenoit , soit par Maccoraba , soit par une route directe à travers le désert, chez les Nabatéens. C'est là que Pétra, marché immense , voyoit affluer des commerçans de tous ies pays 8 ,, qui se rendoient ensuite à Gaza, d'où une route conduisoit en Egypte et une autre en Phénicie 9 .

Dans ces longs voyages, les dangers résultant de Fétat naturel des lieux qu'il falloit traverser, et la crainte des hordes accoutumées à vivre de pillage 10 , firent connoître la nécessité de réunions assez nombreuses pour se procurer des secours mutuels et pour se défendre 11 . Ces caravanes se formoient a des époques déterminées, parce qu'il falloit choisir les saisons favorables et prévenir les intéressés du moment et du lieu du départ; elles étoient soumises à des réglemens dont l'expérience faisoit successivement connoître l'utilité. L'habitude , et plus encore ia disposition des lieux, qui ne laissoit presque rien à la liberté ou à l'inconstance des choix, indiquoient les routes les plus sûres

1 Strab. Iib.xvt,cap. lîi,f 5. Plin. Hitt. nat. lib. xu , cap. xvil. — » Cents, cap. xxv, vers. 13; cap. xxtiii, yen. 9. Maehab. lib. i, cap. v, vers. î5. — 3 Strab. lib. xvi, cap. m,{ 6. — 4 Strab. lib. xvi , cap. III , $ 4. — 5 Ezecb. cap. xxvil , vers. 29. Plin. Hitt. nat. lib. xxi , cap. xvii. — • Strab. lib. xt, cap. m, f 4 j lib. xvi , cap. m , î 1 • — 7 Scbult. Imper. Joctan. ex Mesoud. p«g. 1 81 ; Monum. retint, pag. 68. — » Strab. lib. XVI, cap. m, f 4. Diod. Sic. lib. il, cap. xlviii ; lib. m , cap. xlii. — • Plin. Hitt. nat. lib. vi , cap. xxvm. — 10 Strab. lib. xvi , cap. I ( (91 ; cap. U,5l5; cap. Ht , f I. Plin. Hitt. nat. lib. VI , cap. xxvi et xxvm. Diod. Sic. lib. il, cap. XIVI1I. — » Strab. lib. xvi, cap. ni, S 6.

XÏv INTRODUCTION.

et les stations les plus commodes sur des points dont la nature sembloit avoir marqué la destination en y réunissant f ombrage et Feau. Une sorte de consentement mutuel en rendoit le territoire inviolable; des temples élevés à la Divinité ne tardèrent pas à le rendre sacré. Des lois revêtues de l'autorité de ia religion y assuraient l'ordre et la bonne foi. Le séjour des commerçans y donna naissance à une multitude de professions industrielles. Les arts et les sciences y furent cultivés ; leurs progrès s'accrurent par le rapprochement des hommes appartenant à des nations diverses, et de là, bien plus que du sein des voluptueuses capitales des empires , la civilisation s'étendit sur tous les points.

Le temps et les barbares ont détruit ces villes; mais leurs ruines, objet d'admiration pour les voyageurs, se trouvent encore sur les routes que les caravanes ne cessent de parcourir depuis tant de siècles, pour attester les miracles du commerce et conserver des souvenirs dont les documens nous ont été ravis d'une manière irréparable.

Ancien L'Afrique , dont une grande partie produit ou recèle des commerce richesses aussi précieuses et aussi variées que celles de l'Asie, de rAfnquc. ^ également se former des états où la civilisation fit naître des besoins que le commerce peut seul satisfaire. Nous connoissons le nom de l'Ethiopie , sur laquelle on trouve dans les auteurs anciens quelques traditions obscures faites pour éveiller notre curiosité sans nous instruire *. Celui de l'Egypte nous est parvenu entouré de moins de nuages; les écrits de Moïse, dont l'ancienneté et l'exactitude commanderoient notre confiance s'ils n'avoient d'autres titres à nos respects, représentent ce pays, dès les temps les plus reculés , comme abondant et policé.

L'Ethiopie et l'Egypte ne tardèrent point à se lier * par des relations qui s'étendirent successivement aux cotes de la Libye et probablement aux contrées encore aujourd'hui peu connues du centre et du midi de l'Afrique. La nature des lieux indiqua promptement les routes qu'il me sera facile de faire reçonnoître lorsque je parlerai du commerce de Carthage et de l'Egypte.

A leur tour l'Asie et l'Afrique, jointes du côté du nord par un isthme de peu d'étendue, séparées du côté du midi par un détroit qu'on peut franchir en quelques heures , ne pouvoient

« Herod. lib. III, S Ii4. Diod. Sic. lib. i , cap. xxxui; lib. m, cap. i et seqq. — 4 Heiod. lib. 11 , 55 39 et setjq.

INTRODUCTION. X V

tarder à former des rapports commerciaux. La Genèse en offre des témoignages 1 : dès le temps du patriarche Joseph , les Arahes septentrionaux étoient les intermédiaires du commerce qui se faisoit par les voies de terre*; Hs ne cessèrent point de l'être dans la suite , et même ils avoient à cet effet formé des étahlissemens en Egypte 3 .

Les relations maritimes furent plus tardives. On les dut encore aux Arahes méridionaux 4 . Du point de la côte le plus voisin de l'Afrique , une courte navigation , qui n'étoit pas sans danger 6 , les conduisoit à un port dont les noms divers de Saha et d'Assab semblent indiquer l'origine °. La route qu'il falloit parcourir pour arriver, à travers de vastes déserts , à Thèbes, capitale de la haute Egypte v qui peut-être fut originairement une colonie <F Arahes et d'Ethiopiens 7 , offre encore à Axum et à Méroé des ruines d'édifices qui paroissent avoir été des lieux de grandes réunions commerciales. Furent- ils l'ouvrage de ces Ethiopiens dont les poètes et les historiens s'accordent à vanter la civilisation 8 ? Auroient-Hs été construits , comme un mot de Pline peut le faire conjecturer 9 , par les Arahes eux-mêmes , qui accompagnoient leurs marchandises pour emporter l'or, Fivoire et les autres produits précieux de l'Afrique qu'ils recevoient en échange ? Voilà une question dont il faut laisser la décision aux savans. ,

Les progrès de l'industrie et du luxe en Egypte, l'immense consommation d'aromates et de parfums qu'exigeoient le culte des dieux et la sépulture des morts, ne purent qu'accroître ces relations; et le besoin de blé que les contrées voisines éprouvoient sans cesse, les entretint avec une activité que ne ralentirent jamais les révolutions dont ce pays fut souvent le théâtre.

Presque toujours dans ces premiers temps on trouve le commerce, surtout celui qui se faisoit par la voie de mer, accompagné de la piraterie , qui en formoit en quelque sorte une branche; c'étoit la conséquence naturelle de l'état habituel d'hostilité dans lequel une civilisation imparfaite plaçoit les

1 Gènes, cap. xii, vers. 10 ; cap. LXH , vers. 8. — 1 Gènes, cap. xxxvn , vers. 85. — 3 Plin. Hist. nat. lib. VI , cap. xxix. — 4 Peripl. mar. Erythr. pag. 15.—-* Sir» h. lib. xvi, cap. m, J 3. Diod. Sic. lib. ni , cap. xx. Plin. Hist. nat. lib. xit, cap. xix.— a M. Gossellin , Recherches sur la géographie des anciens , t. II , pag. S06 , assure que le nom de Saha signifie , en langue éthiopienne, réunion d'hommes. — 7 Herod.lib. Il, S 15. Euseb. Chron.t ann. cccc Abrahami. — ■ Diod. Sic. lib. m, cap. il. Strab. lib. I, cap. n ,| 8. — 9 Plin. Hist. nat. lib. vi, cap. xxix.

des Phrnicic

xvj INTRODUCTION.

peuples, et surtout du trafic des esclaves, qui paraît avoir existé de toute ancienneté, qui ne cessa point et s'accrut même chez les nations les plus policées.

L'époque à laquelle l'Europe, civilisée plus tard que l'Asie et une partie de l'Afrique, fut appelée à connoître les avantages du commerce et acquit par cette connoissance le goût des productions étrangères, devint celle où la navigation commença à prendre véritablement son essor. l'Ait - étoit le principal, je pourrois dire l'unique moyen de communication entre les deux autres parties du monde et l'Europe, et même entre les diverses contrées continentales et les îles qui la composent, commerce Une plage à peu près stérile , située sur une des côtes de l'Asie qui borde la mer Méditerranée, fut la première appelée à donner au monde l'idée des ressources immenses que le commerce maritime peut procurer, et des vastes entreprises auxquelles est en état de se livrer un peuple navigateur

Lorsque l'on considère de combien de difficultés furent hérissés les premiers pas des hommes dans cette carrière périlleuse , combien d'essais infructueux et de dangers durent les décourager et suspendre leurs essais , combien d'obstacles nouveaux l'imperfection des moyens d'exécution et l'inexpérience faisoient naître à chaque tentative, on ne peut s'empêcher d'admirer le courage de ceux qui les premiers se sont confiés à la mer, et se défendre d'une sorte de surprise que leurs progrès aient surpassé tout ce qu'on pouvoit raisonnablement attendre d'aussi foibles ressources.

Privés du secours de la boussole, sans laquelle les peuples modernes seraient obligés de suivre servilement les traces de l'ancienne navigation; réduits dans leur marche timide et incertaine à se diriger par l'observation du soleil et de quelques étoiles 8 , ils craignoient de quitter le rivage; et lors même qu'ils furent- parvenus à entreprendre des voyages dont la longueur est étonnante si l'on considère le peu de perfection que la manœuvre avoit acquise , ils ne se hasardoient point à braver l'inclémence des hivers 3 . Cependant c'est avec de si foibles moyens que les Phéniciens sont devenus les plus hardis et les plus riches navigateurs de l'antiquité.

1 Slrab. Ub. xvi , cnp. n , f t6. — 1 Plin. HUt. nat. Ub. vu , c»p. lvi. — > Cœsar, De bello Gall. Jib. v, cap. xxm. Veget. De re milit. Ub. iv, cnp. xxxix. I !,„•„• Odar. Ub. i, od. îv, v. 9.

INTRODUCTION. xvif

Quel qu'ait été le lieu de leur origine 1 , le nom générique de Chananeens qui leur est attribué dans le plus ancien livre connu 9 , désigne leur habitude de se livrer au commerce. Nous ne savons rien sur leurs premiers essais; les monumensde l'histoire attestent seulement que l'existence de Sidon a précédé celle deTyr 3 : mais ils ne nomment cette dernière ville que dans un temps où déjà ses navigateurs avoient acquis une grande habileté 4 , où, pour employer leurs expressions, les Ty riens étoient devenus les princes de la terre 5 , et avoient atteint un degré de puissance que ne purent anéantir les forces des rois de Babylone 6 .

Rome n'existoit point encore; la Grèce, qui devoit un jour, par le charme de la littérature et des arts, adoucir la rudesse et subjuguer la fierté de ses vainqueurs, étoit dans un tel état d'ignorance sur la navigation, qu'elle prenoit pour des vérités les voyages fabuleux décrits par Homère , et plaçoit au rang des événemens miraculeux le retour d'un de ses princes des côtes de l'Afrique aux rivages du Péloponnèse, quand déjà les habitans de la Phénicie étoient en quelque sorte les facteurs universels du commerce 7 y Placés dans~ùn territoire étroit 8 , c'est par l'industrie qu'ils pouvoient subsister. Us trouvèrent dans la laine de leurs troupeaux de quoi fabriquer des tissus qu'ils parvinrent bientôt à porter au plus haut degré de perfection 9 ; une sorte de hasard leur fit découvrir les coquillages qui servoient à donner aux étoffes ces riches couleurs dont le souvenir a traversé les siècles, et un prix qui égaloit celui de l'or 10 ; le sable du rivage leur fournit les matières propres à faire le verre, dont ils passent pour être les inventeurs 11 ; ils avoient aussi porté fort loin l'art d'extraire les parfums du suc des fleurs 19 .

Le besoin d'échanger les produits de leur industrie 13 contre

1 Voir, sur cette question , Hérodote , lib. I , $ 1 , et vu , 5 89 ; Strahon , lib. i , cap. H , 5 S, et lib. xvi, cap. m, JJ 1 et 8 ; Mignot et de la Nauze, M cm. de l'A ont. des inscript, t. XXXIV; M. de Pastoret , //i*/. delà législ. 1. 1, pag. 613; M. Gossellin, Recherches sur la géographie des anciens, t. III, pag. 105 et 106. — * Gènes, cap. x, vers. 15. — » Gènes, cap. XIJ1I, vers. 13. Isaï. cap. xxin, vers. i». Justin, lib. xviu, cap. m. — * Reg. lib. m, cap. xxix, vers. 97.— 4 Isaï. cap. xxiii , vers. 7 et 8. — * Joseph. Antiquit. Judatc. lib. ix, cap. xiv ; lib, x , cap. xi. — * Isaï. cap. xvm, vers. 7. Ezech. cap. xxvii , vers. 9. — * Scvlax , Peripl. pag. 41. Strab. iib. xvi, cap. H, j 15. — 9 Hom. Ilias, lib. v, v. 989; lib. vi , v. 99 et 7 43 ; lib. vu, v. 438 ; lib. xiu, v. 189; Odyss. lib. ir, v. 998; lib. xv, v. 104. — w Strab. lib. xvi , cap. Il, I 16. Atben. lib. xn, pag. 596. — » Plin. Hist. nat. lib. v, cap. xix; lib. xxxvi , cap. xxvi. — " Plin. Hist, nat. lib. xill, cap. 1. AlheO.Ub. xv, pag. 688. — » 3 Eiecb. cap. xxvii, vers. 15 et 16.

jWij ÏNTRODCCTIO*.

les denrées ou les matières que leur travail mettoit en œuvre , et d'étendre leurs relations, quelquefois même leurs pirateries 1 , les rendit navigateurs, et la navigation ies conduisit à l'étude de l'astronomie *. lis avoient acquis une si grande habileté dans les manœuvres , que plus d'une fois ils devinrent d'utiles auxiliaires pour les rois de Perse 3 .

En même temps qu'ils traBquoient par les voies de terre avec la Palestine et les contrées arrosées par le Tigre et l'Eu» phrate , ils formoient sur ies rivages de l'Asie mineure , de la Grèce et des îles voisines, à des époques qui passent pour être antérieures à la guerre de Troie 4 , des établissemens destinés à favoriser leur navigation et leur commerce, lis les portèrent jusque dans la Thrace et le Pont-Euxin * ; et à mesure que les habitans de ces pays sortoient de la barbarie, ils leur inspiroient le poù t des objets de luxe c . Bientôt ils franchirent le détroit qui joint la Méditerranée à l'Océan, et fondèrent un grand nombre de comptoirs sur les côtes de l'Espagne et dans ses lies 7 ; le plus célèbre fut Cadix, qui devint le centre de leurs communications sur les deux mers 8 . Ils naviguèrent aussi vers les côtes de la Gaule et jusqu'aux îles Britanniques 9 ; peut-être av< lient- ils pénétré dans la mer Baltique, et peut-être l'Hercule Tyrien, allégorie sous laquelle il n'est pas possible de méconnoître la navigation phénicienne, ai oit-il planté ses colonnes au détroit du Sund <°. Au moins, H est évident que, par des échanges avec quelques peuples plus rapprochés , ils s'en procuraient ies productions. Ils recueilloient de tous ces pays l'ambre, l'or et l'argent 11 , dont ils se servoient pour fabriquer des ornemens 1 * et pour solder leurs échanges, ainsi que le fer 13 , qui n'étoit pas moins utile pour les besoins de leur navigation que pour ceux de leur industrie manufacturière.

Ce fut surtout sur les côtes de l'Afriquo qu'ils fondèrent des villes importantes 14 , entre autres cette superbe Carthage qui

• Thacyd. lib. i, cap. MB. — » Strab. lib. xvi, can. m, $18. — 3 Herod. lib. m, { 19; lib. TU, S 89. — » Herod. lib. I , j 105 ; lib. II, J 44 ; lib. vi , S 47. Pausan lib. v, cap. vxv. Conon, ap. PhoU pag. 44G. Àthen. lib. vu! , $ 3C0. Stcph. Byzant toc. Hr >■'.<. Calmet, Commentaire sur fane, et le *ow. Test. t. II , pag. xvil et suit). — 6 Lucien. Toxaris. — 8 Herod. lib. I, i 1. Cicer. De rep. ap. Non. Athcn. lib. ix, pag. 408; lib. xr, pag. G89. — 7 Strab. lib. m, cap. iv,jf S,6et7. — • Vell. Paterc. lib. i, cap. u. Plia. Hist. nal. lib. v, cap. xix. — » Strab. lib. ni, cap. v,J 8. — «°Tacit. De morib. Germ. cap. xxxiv. — «« Herod. lib. m, W 115 et UC; lib. rt, J 47. Strab. lib. m, cap. u, J S. — " Hom. Odyss. lib. xv, y. 459. — ,a Ezech. cap. xxvu , vers. 1 « et 1 9. — » Plin. Hist. nat. lib. V, cap. xix. Diod. Sic. lib. v, cap. xx.

devoit soutenir contre Rome la lutte la plus longue et la plus sanglante , et marquer par sa chute les premiers instans du déclin de son heureuse rivale *•

Le résultat de ces immenses communications étoit de rendre ia Phénicie, et notamment la ville de Tyr qui en étoit comme la capitale, le centre du commerce universel , et d'y faire affluer de toutes parts les marchandises les plus recherchées a .

La situation de leur pays mit promptement les Phéniciens en état de recevoir les productions de l'Arabie et des Indes 3 , soit par le grand marché de Pétra , soit par l'Egypte , où ils avoir nr des établissemens 4 , et où ils apportoient, entre autres objets d'échange , des vins que ce pays ne produisoit pas 5 .

Bientôt une alliance avec les Juifs leur procura des communications plus directes. David, dont le règne jeta un brillant éclat sur ia Judée, Salomon son (ils, que sa sagesse et ses écrits ont placé au rang des plus grands philosophes , avoient compris l'importance du commerce, et surtout du commerce maritime. Maîtres de deux ports situés à l'extrémité septentrionale du golfe Arabique 6 , ils les ouvrirent aux sujets du roi de Tyr, et les flottes réunies des Phéniciens et des Juifs exécutèrent ces voyages fameux 7 sur le terme desquels on a long-temps dis» puté 8 . Dans les mêmes vues commerciales , et pour faciliter des communications avec la Babylonie, Salomon fonda, sur les confins du désert de Syrie 9 , Tadmor , qui , sous le nom de Palmyre, devoit parvenir un jour à ce haut point de grandeur et d'opulence que ses ruines attestent encore 10 .

Le commerce maritime des Juifs fut de courte durée 11 ; mais les Phéniciens conservèrent tous les avantages que cette alliance momentanée leur avoit procurés. Ils continuèrent de naviguer dans le golfe Arabique, de se rendre sur les côtes de l'Ethiopie, dans Je golfe Persique 18 , et d'en tirer abondamment toutes les marchandises précieuses de l'Inde et de l'Arabie 13 . Le port

* Vell. Patcrc. lib. Ji , cap. 1. Plin. Hist. nat, lib. v, cap. xix. — * I*aï. cap. xxm , ver*. 3. Ezecli. cnp. xxvii , passim. — • Ezech. cap. xxvu, ver». 6, 1*, 99, 93. — *Herod. lib. M, S 19. — 4 Herod. lib. m , J 6. — • Reg. lib. m , cap. ix , m». «6. — 3 Pamlip. lib. il, cap. xxix , rer». 4 ; lib. H , cap. vill , ver». 18. — • Voir , à ce sujet , Fabric. B\bl. antiq. cap. xvi, ; 8; M. Gustellin , Recherches sur ia géogr. des anciens , t. II, pag. B î . — 0 Reg. Iîb. tu , cap, ix. va». l%.Par*lip, lib. u, cap. vxit, ver». 4. Plin. Hut. nat lib. v, cap. xxtv et xxv ; lib. n, cap. xxvm. — *• Wood , Ruùu vf Palmyra , pag. 37. — 11 Rtg . ub. Ul , cap. xxu, v«rt. 49, — » Scylax , Peripl. pag. i4 et 55. — «» Ezecb. cap. XXVU , ver». 80,11, S», 93 et 94. Agatharcb. De Rubro mari, pag. «6.

XX INTRODUCTION

de Rhinocolura 1 , sur le rivage septentrional de l'isthme qui joint l'Asie à l'Afrique, étoit le principal entrepôt de ce commerce au moyen d'un court trajet par la voie de terre.

Le secret dont ils couvroient, à quelque prix que ce fût, leurs opérations*, les récits fabuleux 3 qu'ils faisoient pour prévenir ou détourner des tentatives de concurrence, ont laissé beaucoup d'incertitude sur le point de savoir s'ils ont porté leur navigation vers ïes rivages et les îles de l'Inde : quelques auteurs ont cru même qu'habitans primitifs de ce pays ils étoient venus du golfe Persique s'établir sur les côtes de la Méditerranée 4 . Il seroit plus important pour l'histoire de la navigation et du commerce de connoître s'ils ont fait le tour de l'Afrique en partant du golfe Persique pour se rendre dans la Méditerranée par les colonnes d'Hercule. Un passage d'Hérodote 5 donne de grandes probabilités sur la réalité de cette navigation, qui, je dois l'avouer, a paru fabuleuse à quelques savans 6 . Mais, quand elle seroit véritable , les guerres que les Phéniciens furent obligés de soutenir vers l'époque à laquelle on place cette expédition maritime empêchèrent sans doute qu'elle n'eût des résultats. Il ne faut pas se dissimuler aussi, dans la moine hypothèse, qu'ils auroient éprouvé des difficultés insurmontables pour se rendre de la Méditerranée à la mer des Indes, dans le sens inverse de la route qu'on leur attribue.

On ne doit point être surpris de l'imperfection de cette esquisse. Hérodote, le seul historien ancien qui ait vécu à l'époque où le commerce de Tyr étoit florissant, ne nous a rien appris à ce sujet , et probablement il fit des efforts inutiles pour en être instruit. Les autres n'ont écrit que dans un temps où le commerce des Phéniciens étoit presque anéanti 7 . Cependant , tout incomplètes que sont les notions qu'ils nous ont transmises, elles prouvent qu'on ne sauroit taxer d'exagération le brillant tableau que deux éloquens écrivains, si, dans une matière historique , il ne m'est pas permis de dire deux grands prophètes , ont tracé de la prospérité de Tyr, dont ils étoient témoins oculaires 8 .

1 Sti-ab. lib. xvi, cap. H, J 19. — s Strab. lib. m, cap. V, S 8. — 3 Herod. Hb. m, J Ht. flm, HUl. nat. lib. xu , cap. xix. Ptolem. Geogr. iib. i, cap. vi. Suidas, voc >U>ymw> —

* Strab. lib. xvi, cap. m, SS 1 et 8. — 5 Herod. lib. iv, S 4a. — * M. Gossellin , Recherche* sur la géographie des anciens, 1. 1, p»g. 199 et suw.— 1 Plin. Hùt. nat. Iib. V, cap. XIX.—

• haï. cap. xxiu,passim. Ezccb. cap. xxVii , passim.

INTRODUCTION. XXj

Les richesses de cette ville tentèrent l'avidité des rois de Babylone. Salmanasar essaya sans succès de s'en emparer 1 : Nabuchodonosor renouvela cette entreprise; mais, après un siège long et mémorable, dans iequei le vainqueur, pour employer les expressions d'un prophète ^ fatigua son armée et ne reçut pas sa récompense* , fes Tyriens, forcés d'abandonner des ruines, fondèrent une ville nouvelle qui surpassa la première en éclat 3.. Cette seconde Tyr succomba sous les coups de l'homme qui sembloit né pour être le souverain du monde 4 ; mais depuis long-temps Carthage existoit, et devoit encore pendant quelques siècles conserver avec gloire le souvenir du commerce et de la navigation des Phéniciens.

L'époque à laquelle Carthage a été fondée, soit qu'on la re- commerce porte aux migrations des peuples chananéens, dont les Hébreux «f« Canhapno». conquirent le pays sous la conduite de Josué 5 , soit qu'on s'arrête à la célèbre fuite de la veuve de Sichéc 6 , est très-ancienne 7 .

Carthage, intimement liée avec Tyr sa métropole par les mœurs, le langage, la religion, les intérêts , l'imita dans les soins qu'elle donna au commerce 8 . Plus favorablement située que Tyr, elle occupoit un point qui forcnoit le lien des trois parties du monde ancien. Son territoire, l'un des plus fertiles de l'Afrique , nourrissoit une population immense , alimentoit un nombre infini de manufactures et d'ateliers , et fournissoit encore aux exportations. Le tableau de l'opulence et de la grandeur de Carthage seroit un hors-d' œuvre; il suffit de dire que cette opulence étoit le fruit du commerce.

Ce commerce, d'autant plus considérable que les plus grands empires alors existai) s, la Perse et l'Egypte, ne se livroient point à la navigation, s'accrut par les interruptions qu'éprouvoit celle de Tyr, successivement attaquée par les rois d'Assyrie, de Babylone et d'Egypte. Lorsqu'enfin Alexandre eut détruit cette reine de la mer, Carthage, qui depuis long-temps étoit admise en concurrence dans les établissemens de sa métropole, en eut la direction exclusive. Les Phéniciens avoient encore formé d'autres colonies sur les rivages de l'Afrique 9 : si Carthage ne

1 Joseph. Anliq. Juilaïc. lib. ix , cap. xiv. — * Ezech. cap. xxix, Tcr$. 18. — 3 Zachar. cap. ix , vers. 3 et 4. — * Justin, lib. xvttt , cap. m. Quint. Curt. lib. iv, cap. iv. — 5 Schult. Imper. Joctan. ex Neuwtrio , pag. 55. Procop. De bello Vandal. lib. n , cnp. x. — fi Justin. Kb. xnu, cap. v.— i Voir M. Gosscllin, Recherches sur la géographie des anciens, t.I, pag. 1 37 ttsuiv.— » Polyb. Hit. lib. m , J M ; lib. vi , f 50— • SaUiut. Jugurtha , cap. xix.

XXÏj - INTRODUCTION.

les in h pas au rang des conquêtes quelle avoit faites dans cette partie du monde 1 , elfe acquit sur ces villes une prépondérance qui les iioit intimement à ses intérêts.

La jalousie des colonies grecques situées sur le littoral de l'Italie mit toujours obstacle aux établissemens que les Carthaginois auraient pu faire sur le continent. La puissance de Rome reit- .dit dans la suite toute tentative impossible. Ils ne purent aussi s'établir sur les côtes méridionales de la Gaule, où Marseille leur offrait une rivale redoutable : mais ils fréquentoient les côtes occidentales de ce pays, et, sur les traces des Phéniciens, ils portèrent leur commerce dans les îles Britanniques et jusque dans f Irlande a .

Ils s'établirent dans la Corse, ainsi que dans la Sardaigne, à la conservation de laquelle ils mirent toujours une grande importance 3 . La plupart des autres petites îles voisines étoient 60us leur domination; les plus fertiles leur fournissoient les objets nécessaires à leurcommerce et à leur industrie, les autres étoient des stations pour leurs navires 4 . La Sicile, par son étendue, ses richesses, sa fertilité et sa situation favorable, devoit aussi à juste titre inspirer aux Carthaginois le désir d'en faire la conquête; mais ce désir fut la source de leurs malheurs.

C'est à l'Ibérie surtout qu'ils ont dû leurs richesses. Ce pays, fécond en denrées de toute espèce , en mines inépuisables , et justement considéré par les anciens comme la plus importante contrée de l'Europe , avoit été découvert par les Phéniciens 5 dans un temps où les peuples qui l'habitaient , simples, grossiers et presque tous sauvages, ignoraient la valeur des biens qu'ils possédoient 6 . Carthage , après avoir partagé long-temps le commerce de l'Ibérie avec Tyr, et dans la suite avec Marseille, conçut le vaste projet d'en faire la conquête. La défense de Cadix, attaquée par les naturels, lui fournit un prétexte spécieux 7 , et dès ce moment elle ne cessa d'y éteudre son empire 8 , lentement d'abord, parce qu'il falloit combattre des nations belliqueuses., nais entin -avec succès, parce que la

• Polvb. Hist. lib. m, S 39. Strab. lib. xvii, cap. III, S 13. Plin. Hist. nat. lib. v, cap. I.

— " Pii'n. Hist. nat. lib. n, -cap. lxvu. A vieil. Ora marit. v. 111 et teqq. — » Pauuu. lib. x, cap. xvii. S irai», lib. v, cap. iv, J5 ;lib. xvu, cap. i , s y. — 4 TUucvdid. lib. vi, cap. u. Strab. lib. xvn , cap. u , S 14. Diod. Sic. Mb. v, cap. is *t seqq. — * Appian. De belle ilitpa*. proœm. — 6 Ariat. De mirât, auscult. Opp. 1. II, pag. 735 Diod. Sic. lib. v, cap. xj»v.—

— ' Justin, lib. KUV, cap. v. — » Strab. lib. i, cap. I , J 1.

INTRODUCTION. xxiij

discorde lui livra ces peuples, invincibles s'ils avoient été unis

Carthage méconnut sans doute ses véritables intérêts, lorsqu'elle entra dans la carrière des conquêtes; elle ne sentit pas assez qu'un peuple commerçant est plus riche par les pays qu'il ne possède pas que par ceux sur lesquels il étend sa domination. Cependant ses conquêtes n'eurent point pour les peuples soumis des résultats aussi funestes que celles des Romains. Rome a toujours conquis pour s'agrandir et piller 3 ; Carthage, pour créer de nouveaux alimens à son commerce, par conséquent pour produire et augnienter la prospérité des pays qu'elle acquérait. Sans doute elle mettoit tous ses soins à éviter ou à prévenir la concurrence des autres nations ; mais ce système a été et sera presque toujours le résultat du commerce d'échange avec des peuples qu'on a une sorte d'intérêt à ne pas éclairer sur la valeur véritable des choses qu'ils donnent pour des objets d'un foibie prix.

La position géographique des Carthaginois s'opposoit à ce qu'ils essayassent de partager avec les Phéniciens la navigation du golfe Arabique. Les relations habituelles qu'ils entretenoient avec Tyr» et avec l'Egypte 4 les mirent sans doute à portée de s y procurer les productions de l'Arabie et de f Inde , dont il semble presque impossible qu'un peuple riche et civilisé ne connoisse pas le besoin : peut-être aussi les rece voient-ils par les voies de terre qui traversoient la Perse, s'il est vrai, comme on peut le conjecturer, qu'ils avoient formé quelques établissemens gur le territoire de cet empire* ; ou par le Pont-Euxin, vers lequel leur navigation étoit également dirigée «.

Du reste, on a peu de renseignemens sur le commerce des Carthaginois, qui semblent avoir été poursuivis par la haine de Rome jusque dans les livres de ses écrivains; et ce qui nous a été conservé ne présente rien sur ce qui concerne les relations avec f intérieur de l'Afrique. Le seul Hérodote offre quelques notions qui peuvent fournir matière à des conjectures. 11 nous apprend que du rivage de la grande syrte, habité par un peuple qu'il appelle les Nasamons» , une route commerciale se dirigeoit au

1 Strab. iib. m, cap. IV, $ 5. — * Diod. Sic. iib. v, cap. xxxvni. — * Ezech. cap. xxvn , ▼ers. i s Aratet. De rejnkl. Iib. vi , cap. ▼. Eusr-b. in I.taïacn , apud Montf. Collect. nova patr. t II , pag. 503. — 4 Scviax, Peripl. pag. It9. — » Justin. Iib. xix, cap. i. — • ArUtot. D* eura rcifamil. Opp. t. I, pag. 503. 1— * Harod. Iib. Il, J 38; Iib. IV, J 17*.

xxiv INTRODUCTION.

midi à travers le pays des Garainantes 1 ; il donne des détails qui semblent établir que cette route s'avançoit dans la direction du sud, un peu inclinée à l'ouest, vers des salines K Cette route avoit évidemment pour but d'arriver aux bords du Niger 3 et dans le centre de l'Afrique, habité par des peuples possesseurs indifférens d'une foule d'objets auxquels les pays civilisés et le luxe attachoient un grand prix. Le même auteur indique une autre route qui, partant du pays des Lotophages, situé entre la petite et la grande syrte, venoit se joindre dans le pays des Garamantes à la précédente 4 .

A moins de supposer que ces Nasamons et ces Lotophages étoient des peuples puissans, civilisés, pour les besoins desquels ces routes commerciales avoient été ouvertes du nord vers le midi, ou du moins vers le centre de l'Afrique, il faut reconnoitre que dans la partie septentrionale Carthagc seule réunissoit les conditions de civilisation et de puissance commerciale qui dévoient la rendre le but des voyages faits par les caravanes parties des pays des Lotophages et des Nasamons. Le premier de ces peuples habitoit précisément à l'extrémité du territoire de Carthage, et paroit lui avoir été assujetti 5 . Peut^ être en étoit-il de même du second, plus éloigné à l'orient, établi près d'un désert 0 dont la possession avoit souvent fait l'objet de contestations sérieuses entre Carthage et Cyrcne, et que la première de ces villes avoit acquis par l'illustre dévouement des frères Philènes, dont les historiens de Rome n'ont pas dédaigné de conserver la mémoire ". Ce qu'il y a de certain , c'est que si les Nasamons n'étoient pas dans la dépendance de Carthage, ils y portoient les productions de leur territoire 8 .

Il n'est pas possible non plus, d'après les notions qu'Hérodote a recueillies, de méconnoître une communication commerciale entre Carthage et la haute Egypte. De Thèbes, que cet auteur prend pour le point de départ de ses descriptions, il indique une route qui se dirigeoit au nord-ouest par les oasis 9 vers le lieu où étoit bâti le célèbre temple d'Ammon, dont les habitans étoient un mélange d'Egyptiens et de peuples voisins de

1 Herod. Iib. iv, J 1 83. — * Herod. lib. iv, 5 1 84. — 5 Herod. lib. il , î 3». — * Herod. lib. iv, J 183. — » Strab. lib. xvii, cap. H, J 15. — « Strab. lib. xvn, cap. n,Jl6. — ' Salluit Jugurtha , cap. lxxix. Val. Max. lib. v, cap. rt, sect. il, S 4. — a Strab. lib. XVII , cap. U , jj 1 1 et 16. Plin. Ilùt. nar )ib. xxxyii, cap. vu. — • Herod. lib. m, 5 96.

INTRODUCTION. - XXV

fÉgypte D'Ammonium la route, en se dirigeant vers la grande syrte, alloit à AugHes, lieu fertile et surtout abondant en dattes, d'où partoit une route sud-ouest pour le pays des Garamantes *. Cette voie , la plus longue , mais peut-être la plus sûre , donnoit aux caravanes parties de Thèbes les moyens d'aller rencontrer ceiies des Nasamons et des Lotophages. Une autre route , qu'Hérodote indique avec moins de détails, conduisoit à l'ouest d'AugUes vers un territoire appartenant aux Grecs et aux Phéniciens, c'est-à-dire , aux Cyrénéens, colonie grecque , et aux Carthaginois, colonie phénicienne 3 , a travers le désert acquis par le dévouement des Philènes; eile se dirigeoit, de l'est à l'ouest, de Thèbes vers les colonnes d'Hercule et le cap Soloès, le premier de ia côte occidentale d'Afrique qu'on rencontrât lorsque de la Méditerranée on entroit dans l'Océan atlantique 4 . C'étoit peutêtre sur cette route, ou sur une autre qui avoit la même direction , qu'existoit , entre le territoire de Carthage et celui de Cyrène , à l'ouest cTAugiles , une place de commerce appelée C hapax, où les Carthaginois se rendoient pour trafiquer *.

Mais , queique opinion qu'on adopte à cet égard,, la certitude des communications de Carthage avec ia haute Egypte par Augiies n'en est pas moins constante. H est même probable que le peu de détails qu'Hérodote a donnés sur les pays voisins de Carthage à l'occident de l'Egypte , et sur le commerce des Carthaginois dans ces lieux 6 , il les devoit aux Egyptiens , puisqu'il n'annonce point qu'il ait visité Carthage. Cette république étoit tellement connue en Egypte, que Cambyse, après ia conquête de ce pays, avoit conçu, par ambition ou par avidité, l'idée d'y porter ses armes 7 .

Il résulte de ces documens précieux que , par les voies qui viennent d'être indiquées , Carthage s Y toit assuré autant de communications que la nature des lieux le permettoit pour recevoir par les voies de terre les produits de l'Inde, de l'Arabie, de l'Afrique intérieure et méridionale 8 et de l'Egypte.

Mais les Carthaginois étoient trop habiles et trop hardis pour n'avoir pas conçu l'idée de chercher une communication avec l'Inde et.l'Arabie, en faisant le tour de l'Afrique. Il paroît assez

1 Herod. lib. Il , J 49. — - 1 Herod. Iib. it, J5 1 89 et 1 83. — s Herod. Iib. H , f 39. — * Herod. Lb. IV, S 43. — 8 Strab. Iib. xni , cap. il, 116. — 6 Herod. lib. iv, 5J 195 et 196. — 7 Herod. Iib. in, S 17. — • Piio. Hitt. nat. Iib. v, cap. V.

XXVJ INTRODUCTION

constant que, par ordre du sénat, Hannon avoit entrepris dans cette vue un voyage pour étendre de ce côté les relations commerciales de sa patrie , tandis qu'Himiicon parcouroit dans les mômes vues l'Océan septentrional l . Les Carthaginois avoient formé sur la côte occidentale d'Afrique un grand nombre d'établissemens * où se rendoient leurs navigateurs pour faire avec les naturels des échanges dans lesquels les intéressés s'accordoient sans se parler 3 . Us ne se seraient pas sans doute contentés de ces essais, si la guerre avec les Romains n'eût pas donné une autre direction à ieur marine. L'histoire du commerce a conservé du moins le souvenir de la découverte qu'ils ont faite 4 , peut-être après les Phéniciens 5 , des célèbres îles Fortunées, objet de tant de controverses, sujet de tant de fictions ingénieuses 6 , et dernier terme de la navigation des anciens vers des contrées dont la découverte devoit, vingt siècles après, changer les destinées de l'univers.

Tandis que les Phéniciens et les Carthaginois faisoient un commerce véritablement universel, une carrière moins vaste, mais qui cependant ne fut pas sans importance, s'ouvrait à la navigation des Grecs.

Les auteurs anciens qui ont quelquefois, mais toujours occasionellement et d'une manière peu détaillée, parlé du commerce des peuples dont ils écrivoicnt l'histoire, confondent sous la dénomination générique de commerçans grecs ceux des villes maritimes de l'Asie mineure , de la Grèce proprement dite et des Mes qui les avoisinent. La Grèce fut de tous ces pays celui qui se livra le plus tard au commerce maritime. Long-temps lee peuples qui en habitoient les côtes se bornèrent à exercer une piraterie 7 même si peu expérimentée, qu'elle n'osoit porter au loin ses excursions 8 ; et la fameuse expédition des Argonautes, tant célébrée par les poètes, si elle n'est pas une fable, fut probablement une piraterie plus hardie et plus éclatante que les courses auxquelles les Grecs se livraient habituellement 9 . Ils avoient, il est vrai, fondé un grand nombre de colonies, mais ce

« Plin. HUt.nat. lib. 11, cap. ixm. — * Scylax , Pc ripl pag. 51, 58 et 54. Strab. lib. xvil, cap. m, S 3. Fe»t. Arien. Ora marit. v. 117 et 383. — * Herod. lib. IV, J 196. Pomp. Mêla , lib. m , cap. vi. — * Aristot. De mirab. auscult. Opp. t. II , pag. 735. — 8 Diod. Sic. lib. V, cap. xix et XX. — 6 Plat Tim. et Crû. Opp. t. III, pag. Il et 113. — 7 Strab. lib. xvn, cap. i,{5. — ■ Hom. Odyss. lib. m , 31 9 et eeqq. — • Voir Larcher , trad. d'Hérodote , livre iv, note 385, et Banicr, Mim. de l'Acad. des inteript. t. IX, pag. 69.

IUTBODUCTION. XXvij

n'étoit pas dans des vues commerciales : ces migrations étaient causées par la nécessité de se débarrasser d'une population surabondante 1 , ou par ies guerres qui forçoient les vaincus à s'expatrier 9 ; et lorsque ces colonies se livrèrent au commerce maritime , ce fut comme états indépendans , et non comme partie intégrante ou sujette des peuples qui les avoient fondées.

On ne trouve point de traces du commerce maritime des Grecs avant les guerres qu'ils soutinrent pour la liberté contre les rois de Perse 3 . Long-temps les vaisseaux qui avoient vaincu à Salami ne furent employés aux guerres qu'excitoit la rivalité des divers états du continent de ia Grèce, bien plutôt qu'à des entreprises commerciales lointaines, dont l'amour des plaisirs et les délices de leur climat éioignoient ses habitans.

Les villes etjes îles de l'Asie mineure , au contraire, entourées de campagnes fertiles, disséminées sur des côtes que diversifioient un grand nombre de baies et de golfes favorables à la navigation, peu distantes les unes des autres , et cependant trèsvariées par leurs produits agricoles, profitèrent prompte me ni de toutes les facilités que cette position leur donnoit, pour échanger leurs denrées et pour les porter dans la Phénicie, qui étoit une sorte d'entrepôt générai. Leur navigation s'accrut avec leur industrie et leur prospérité; ies développemena n'en furent même point arrêtés par les conquêtes des rois de Lydie 4 et de Perse 5 , qui détruisirent l'indépendance d'un grand nombre de ces villes sans y anéantir le commerce. > . . .

On a peu de renseignemens sur leur navigation , si ce n'est ua document très*imparfait *' , et dont il est difficile de connohre l'objet ou de justifier f exactitude, dans lequel on voit dix-sept de ces états décorés du titre pompeux de maîtres de la mer; ce qui probablement, puisqu'on y parie a peine des Phéniciens et qu'on passe sous silence les Carthaginois et d'autres peuples navigateurs , doit s'entendre uniquement de la mer Egée*

Parmi les villes du continent de l'Asie mineure, on a conservé le souvenir de Milet, qui forma un grand nombre de colonies vers le PonuEuxin ' et le premier établissement grec en Egypte 8 ,

' Plat De Ugib. lib. T. — * Herod. I.b. i , Jf 56 , 57 ; lib. vi , f 1 57. Strab. lib. m , 014». IV, J 3. Thucyd. Iib. i.cap. i.—* Thocyd. lib. 1, cap. xiv. — * Herod. Jib. 1, JJ 6, 14, 15, 16, f7. — » Herod. iib. I , $ 41. — 6 Castor, in Euseb. Ckron. cap. xxxvi. — 7 Slrab. lib. xvi , cap. I , f 4. Plin. HUt. nat. lib. cap. xxix. Seuec. Cont. adlleh. cap. vj. — • Strab. lib. xvii, cap. I, $ 8.

xxviij INTRODUCTION.

mais dont ïe commerce sembloit n'avoir pour but que le luxe, la mollesse et les délices de la vie 1 ; de Cymé , qui , pour attirer les commerçans dans son port, fut long- temps sans percevoir de droits de douane* ; de Smyrne , dont les rois de Lydie avoient impitoyablement détruit le port, l'un des plus favorables de cette contrée 3 ; de Gnide, où le chef-d'œuvre de Praxitèle n'appeloit pas moins les étrangers que les intérêts commerciaux 4 ; de Phocée , qui avoit fondé plusieurs colonies sur les côtes de la mer Adriatique , de la merTyrrhénienne, de Flbérie 5 , et notamment Marseille dans les Gaules 6 ; d'Ephèse, célèbre par son temple et son luxe, et l'un des plus grands marchés de l'Asie mineure 7 .

Les pratiques religieuses et le commerce avoient procuré de semblables avantages à FHe de Déios , où les femmes adressoient à la déesse des vœux pour la conservation des navigateurs 8 , et que son heureuse position destinoit à devenir le centre du commerce de ces contrées lorsque les Romains auroient détruit Corinthe 9 .

La situation de l'île de Crète entre la Grèce et l'Asie, l'étendue de ses cotes maritimes, le grand nombre de ses ports et sa fertilité durent y attirer promptement les peuples voisins et les exciter à y former des établissemens t0 .Les traditions attribuent à Minos, premier législateur de ce pays , une prépondérance maritime 0 qui probablement résultoit de ce qu'il avoit avec quelque succès employé ses soins à étendre les relations commerciales de son empire 11 . La marine des Crétois dégénéra dans la suite en piraterie; des hommes plus hardis leur arrachèrent ce genre de puissance , et les pirates de Ciiicie finirent par s'établir dans la Crète jusqu'au moment où les Romains, détruisant les repaires de ces brigands, s'emparèrent de cette île ,a .

Samos dut à son commerce quelques années de prépondérance maritime; ses habitons avoient fondé un établissement dans une oasis de la haute Egypte, à sept journées de Thèbes 13 ; une sorte de hasard en avoit conduit d'autres sur les rivages de Flbérie, mais cette découverte n'eut point de suites u . Egine se

1 A thon. lib. j, pag. 98. — * Strab. lib. xni, cap. m, { 6.— * Strab. Iib. ziv, cap. l, f «4.— * Plin. Hist. mit. lib. xxxvi , cap. Y — * Herod. Iib. i , f 1 C3. Appian. De bello Uitpan. proœm.

— « Strab. fib. îv, cap. j, 5 3. — 7 Strab. Iib. xu, cap. I,|llt Iib. xrr, cap. i , J 15. Athen. Iib. xv, pag. 688 et 689.— 8 Athcn. Iib. viu , pag. 335.— 9 Strab. iib. x , cap. viu , J S ; lib XIV, cap. v, f 3. — «° Strab. Iib. X , cap. vu , J l.— H Herod. Iib. m, $ m. Thucyd. lib. I, cap. x. Piod. Sic. lib. v, cap. txxxiv.— «» Strab. Iib. X, cap. VU, S 3. — « Herod. lib. m, f S6.

— 14 Herod. Iib. iv,$i5*.

livra aussi avec succès au commerce maritime ». Les poètes , prodigues d'éloges envers les pays qu'ils vouloient célébrer, lui ont attribué l'invention des navires 9 ; il est mieux prouvé qu'elle fonda quelques colonies 3 et qu'elle se rendit redoutable dans des guerres avec ies peuples de ia Grèce 4 . Eubée comptoit parmi ses villes Chalcis et Eretrium, dont le commerce fut considérable 5 . H en a été de même de Lesbos, célèbre par ses vins, et dont une des villes, Mitylène, soutint plusieurs guerres maritimes 6 ; de Chio, de Clazoïnène, et de quelques autres qu'Hérodote met au nombre des états grecs qui avoient un comptoir commun en Egypte 7 . Rhodes enfin avoit acquis une célébrité qui est parvenue jusqu'à nous, par ia sagesse d'une législation commerciale qu'elle emprunta sans doute aux Phéniciens 8 , et par la fondation de plusieurs étabiissemens sur les côtes de l'Italie et de l'Ibérie ».

La Grèce proprement dite n'eut d'abord qu'un trafic intérieur; lorsqu'elle eut fait quelques pas vers le commerce maritime, elle s'occupa de l'importation des blés, qu'elle ne produisait pas en quantité suffisante pour ia nourriture de ses habitans ,0 . Les Phéniciens et les navigateurs voisins apportoient la plupart des objets de luxe qu'on y consommoit 1 ». Corinthe fut long-temps le centre et le principal entrepôt de ce commerce 18 , qui lui procura les immenses richesses dont Rome s'empara dans la suite 13 .

Les relations que les pays dont je viens de parler entretinrent sur les côtes d'Afrique furent bornées à l'Egypte 14 , où ils s'appro vision noient de blé 15 , de toiles de lin 16 , en échange de l'huile et des vins qu'ils y portaient 17 ; ils avoient obtenu la faveur d'établir à Naucratis une sorte de comptoir commun , d'y bâtir un temple et d'y avoir des juges de leur nation ,8 ; il est même probable qu'ils entretenoient quelques rapports avec les

1 iElian. Var. Hist. Iib. xn , cap. x. Pausan. lib. vm, cap. v. — * Hesiod. Fragm. pag. 445 , et apud schol. Pind. Nem. ni, r. 91. — 9 Strab. Iib. vni , cap. vi , 5 16. — 4 Herod. Iib. v, JJ 81 et 83. — * Strab. lib. x, cap. I, f 5. — «Herod. lib. vi, 55 89 etseqq. Strab. lib. xui , cap. n, J i. iEIian. Var. Hi*t. Iib. vil, cap. xv. Plin. Hi$t. nat. lib. v, cap. xxxi.— 1 Herod. Iib. u, M 178 et 179. — 8 Athen. Iib. vm, pag. 360. — » Strab. Iib. xrv, cap. u, J 6. — 10 Herod. lib. vu, S 147. — 11 Herod. iib. m , 55 107 et 1 15. Xenoph. De reditib. Athen. cap. i et UI. Aristot. De cura reifamil. Opp. 1. 1 , pag. 396. Athen. lib. iv, pag. 173. — "Tbucyd. lib. I , cap. xiii. Strab. Iib. vm,cap. vu, 5 1. — ,â Strab. lib. via, cap. i, 5 7. — « Herod. bb. m, 5 139. — 14 Derooslh. in Dionysiod. , in Lacrit. passim. — 19 Herod. bb. n, J 105. — 17 Strab. lib. xvi , cap. « , 5 8. Plutarch. Vita Solon. 5 3. — '» Herod. Iib. u , 5 179.

XXX INTRODUCTION

Ethiopiens de Méroé >. Mais la haine des Grecs contre Carthage, qui se manifesta dans toutes les occasions, les éioignoitde ses ports.

Des habitans de l'île de Théra, ancienne colonie de Lacédémone, obliges de quitter une patrie qui ne pouvoît les nourrir, avoient, par le conseil d'un oracle, fondé sur ies côtes de Libye, à Cyrène, une ville qui se livra au commerce maritime. * et fut toujours en inimitié avec Carthage 3 ; mais elle ne resta point dans la dépendance de ses fondateurs, et l'on ne voit pas que ies Grecs v aient entretenu de relations commerciales.

Ce fut principalement vers i'Hellespont , le Pont-Euxin, et même les PaIus-Méotides 4 ,que se porta le commerce maritime des villes de l'Asie mineure, de la Grèce et des îles voisines. Les navigateurs de ces états différons y étoient tous connus sous le nom générique «le commerçans grecs , de manière qu'il n'est pus possible de faire de distinction.

Des colonies établies à l'embouchure de l'Ister 5 leur ouvroient les vastes pays arrosés par ce fleuve, et même il est probable qu'une route commerciale par ies voies de terre conduisoit de ces lieux à la mer Adriatique ft . Byzance , qui étoit célèbre par ses richesses et son luxe 7 avant que l'admirable situation de son port l'appelât à devenir une seconde Rome , avoit été aussi fondée par ies Grecs 8 . Il en est de même de Tanaïs , que sa position à l'embouchure du fleuve de ce nom rendoit un entrepôt commun aux nomades tant européens qu'asiatiques , et aux commerçans venant de la Grèce et des pays méridionaux 9 , d'OIbia, de Panticapée, de Théodosie , d'Héraciée, de Sinope, de Priapus, de Percote, de Lampsaque, de Parium, d 1 A mi sus, de Trapezus, de Chersonèse, et d'un grand nombre» 0 de villes qui long-temps ont conservé les avantages de leur position et dont quelques-unes subsistent encore. Les Grecs avoient fondé la plupart de ces villes après en avoir enlevé le territoire aux anciens habitans connus sous le nom de Scythes 11 .

1 Diod. Sic ii II m , cap. vu. — * Herod. lib. iv, Jf 159, 153, 180. Strab. lib. xtii, cap. Il, J 17. — s Ballast. Jugurtha , cap. lxxjx. — * Diod. Sic. lib. m , cap. xxxiv. — * Herod. lib. iv, {41. Strab. lib. va, cap. vu,f 9. — 8 Herod. hb. iv, 5 33. Callimach. Deliac. yers. «80. Plin. Hitt. nat. lib. iv, cap. xii. — 7 Athen. lib. XII, pag. 596.— • Polyb. Hist. lib. iv, $ 38. VeH Paterc. lib. il, cap. xv. Ju-t. lib. ix, cap. i. Amm. Marc. iib. xxn , cap. vm. — 0 Strab. Hb. vu , cap. T, J l ; lib. xi , cap. u, J 9. — 10 Herod. lib. iv, J 13. Ariftot. De cura rei famil. Opp. t I , pag. 583. Strab. lib. vu , cap. iv, SJ 9 et 4 ; lib. xu , cap. il , 9 , 1 1 , 1 4 et 1 7 ; lib. xin , cap. i , H 1 8 , 90 et 98. Peripl. Pont. Eux. pag. 6, 1 5 tt teqq. Plin. Hitt. nat. lib. iv, cap. XII et XXJV ; lib. v, cap. xxix. Sente. Di cont. ad Hclviam , cap. v.— '« Strab. lib. xi , cap. il , î ~3.

INTRODUCTION. XXXf

Les révolutions qui îes soumirent successivement à Mithri date et aux Romains ne portèrent, à ce qu'il parmi, aucune atteinte à leur activité commerciale. Du temps des Ptolémées, Dioscurias étoit un port où Ton prétend que se rendoient des peuples parlant trois cents langues différentes : cette assertion pourroit être une exagération de celui qui avoit été chargé d'explorer le pays j mais il paroît certain qu'à l'époque où Pompée en fit la conquête il y existoit cent trente interprètes ».

Les Grecs port oient dans tous ces lieux des vins, des étoffes, et en exportaient du blé, des cuirs, des salaisons, du miel, de la cire, des laines, des bois propres à la construction des navires , des esclaves * j leur commerce paroi t avoir été très-actif, malgré les guerres qu'il fallu it quelquefois soutenir contre les habi tan s , ou les pirateries auxquelles on étoit sans cesse exposé 3 . Ils alloient aussi chercher des pelleteries dans le Nord , où Hs avoient formé des établissemens 4 . On peut croire que Gelonus , ville construite en bois 5 , dans le pays des Budines, bien audelà des Palus-Méotides , vers le nord-est, n'étoit pas, comme le suppose Hérodote, l'asile de commerçans grecs obligés de fuir les villes établies près de la mer , mais un entrepôt pour le commerce des pelleteries , ou une colonie destinée à s'y livrer particulièrement et à en exercer en quelque sorte le monopole.

Du Pont-Euxin , une route conduisoit à travers des déserts et des montagnes dans les parties orientales de l'Asie septentrionale, chez les Issédons , qui servoient d'intermédiaires aux échanges des marchandises du pays des Sères et de l'Inde 6 .

Les Grecs fondèrent aussi des colonies sur les rivages de l'Italie , long-temps connus sous le nom de Grande Grèce 7 . Ces villes profitèrent de leur position pour exercer une navigation bornée, dans ses limites, à la partie de mer qui les avoisinoit', et dans son objet, à quelques échanges locaux et à la piraterie. Elles trouvèrent d'ailleurs un obstacle insurmontable à leur accroissement , d'abord dans la rivalité de Carthage , bientôt dans les guerres qu'elles eurent à soutenir contre les Romains , qui

1 Strab. lib. xi , cap. m , I 9. Plin. Hùt. nat. lib. vi , cap. v. — * Herod. fib. iv, 17 «t 18. Demosth. in Luc ni. , in Phorm. pauim. Aristot. De cura teifamil. Opp. (. I, paç. 509. Poljb. lib. iv, I 38. Strab. lib. vu , cap. m , JJ G et 8 , et cap. t,J 3; lib. xt , cap. il , I S. Athen. Iib. i , pag. 97; lib. ni , pag. 1 16; lib. n, pag. 975.—» Strab. lib. m , cap. v, $5 3, 4 , 6 ; Iib. xi.cap. II, J 9.— * Herod. lib. iv, î 104. — • Herod. lib. iv, Sî 108 et 109— « Herod. lib. iv, $5 94 et 96. — » Strab. lib. fl f cap. 1, S l. Senec. De eotu. ad Helvùm, cap. vi.

XXxij INTRODUCTION.

finirent par les subjuguer, ou par les incorporer, sous le nom (falliés , dans un système de guerres d'invasion peu favorable aux développemens du commerce maritime.

Mais une colonie de Phocéens, établie sur la côte méridionale dr» Manciihi*. (J© J a Gaule , près du pays des Liguriens, fut appelée à de plus hautes destinées , et ne tarda pas à devenir l'émule de Tyr et de Carthage.

Les Phocéens étoient, de tous ies peuples de l'Asie mineure, ceux qui avoient porté le plus loin leur navigation. On a vu qu'ils avoient visité les côtes de l'Adriatique, de laTyrrhénie et de FIbérie. Ce fut dans le cours de ces voyages qu'ils fondèrent Marseille Cette ville prit un accroissement assez prompt et assez considérable pour être en état d'offrir, un demi-siècle après sa fondation, un asile à ceux des Phocéens qui préférèrent l'exil au joug des Perses *.

Son territoire étroit et presque stérile 3 lui donnoit ce caractère de ressemblance avec la Phénicie , qu'elle recueilloit peu d'objets propres à l'exportation, bornée au vin 4 , à l'huile 5 , à des plantes que la médecine employoit avec succès c , au corail que l'industrie des Marseillais savoit mettre en œuvre 7 , et au savon qu'ils paraissent avoir fabriqué les premiers 8 .

Marseille , placée , sous les rapports géographiques , dans une situation presque semblable à celle de Carthage , avoit cependant un avantage que la nature des lieux refusoit à cette dernière. La Gaule et les vastes contrées qui en sont limitrophes étoient peuplées, fertiles, et les communications de Marseille avec leurs habitans n'étoient pas arrêtées par les difficultés que Carthage éprouvoit pour pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique.

Les Gaulois avoient sans doute été primitivement tels que César et Tacite nous ont peint les Germains , éloignés de toute industrie commerciale et n'ayant de relations avec ceux qui exercoient cette profession , en quelque sorte vile à leurs yeux, que pour se procurer , par l'échange du butin qu'ils faisoient à la guerre , les moyens de satisfaire un luxe grossier 9 . Mais

1 Aristot. apud Harpocr. voc. M«m*Aj«. Strab. lib. IV, cap. I , $ 4. — 1 Uocrnt. Arehid.

— 3 Strab. lib. IV, cap. 1,53. Justin, lib. xun , cap. lu. — * Atben. lib. I , pag. 87. — 9 Justin. lib. xui , cap. iv. Strab. lib. iv, cap. I, J 3. — 6 Plin. Hist. nat. lib. xx , cap. Y.

— 7 Plin. Hist. nat. lib. XXXII, cap. II. — «Plin. Hist. nat. lib. xxvui, cap. XII.— 9 Csesar, De bcllo Gall. lib. i, cap. n. Tacit. De moribus Germ. cap. v et x. Diod. Sic. lib. v, cap. XXVI et xxvii.

INTRODUCTION. XXXlij

les côtes occidentales, très-anciennement visitées parles Phéniciens et les Carthaginois , dévoient à ces circonstances , ou même à leur situation , f habitude de se livrer à la navigation *.

L'intérieur de la Gaule reçut de proche en proche les bienfaits de ia civilisation , qu'il est dans la nature du commerce de répandre, en liant les hommes par des rapports mutuels et en leur faisant connoître le prix du travail. Aussi étoit-elle, à Fépoque des invasions romaines , habitée par une population nombreuse et active, cultivée, couverte de villes dont quelques-unes formoient de grands marchés 2 ; et les triomphes des vainqueurs attestèrent qu'elle possédoit des richesses 3 qui ne pouvoient être que le fruit de l'industrie et le résultat d'un commerce intérieur*

Les Marseillais concoururent à la civilisation des Gaulois 4 beaucoup plus que les Phéniciens et les Carthaginois. Rien ne » nous apprend en effet que ces peuples aient construit des villes sur les côtes où ils abordoient. Marseille, au contraire, dans son exemple non moins que dans ses rapports avec l'intérieur et les provinces maritimes, offroit aux habitans de la Gaule tout ce qui pouvoit les exciter a tirer profit des richesses de leur territoire. Sa position avantageuse la mettoit à portée d'y pénétrer par la Durance , le Rhône et la Saône 5 . Ses victoires sur les peuples voisins , qui avoient conçu de la jalousie contre sa prospérité naissante 6 , et de prudentes négociations , assurèrent à ses commerçans la faculté de s'établir dans les lieux de marché où les naturels se réunissoient périodiquement pour leurs échanges. Ces lieux, presque toujours situés sur les bords des fleuves ou sur les points les plus propres à faciliter les communications, devinrent des villes qui adoptèrent les usages commerciaux des Marseillais, leurs poids, leurs mesures, leurs monnaies , et jusqu'à leur alphabet et leur langage 7 . La navigation intérieure de ces contrées reçut une activité dont on trouve des preuves dans le nombre considérable de barques, de radeaux et de pontons qu'Annibal parvint à se procurer lorsqu'il s'acheminoit vers l'Italie 8 . La même influence fit servir aussi à créer et entretenir des relations commerciales les barques que les

« Casât- , De bello Gall. lib. m, cap. vm; lib. iv, cap. xxi. Strab. lib. iv, cap. I,f6.— 1 Ccsar, De bello Gall. lib. n, cap. xvn ; lib. VII, cap. ni et i.v. — s Vell. Palerc. lib. xxi, cap. lvi. — * Tit. Liv. lib. xxxvm , cap. xvn. — * Justin, lib. xlvh , cap. iv. Strab. lib. iv, cap. i , J 1 8. — 8 Justin. lib. xun , cap. m. — 7 Strab. lib. iv, cap. i , J 3. — 8 Polyb. lib. ni , J 41. Tit. Lit. lib. xxt, cap. xxvi et xxtii.

XXXIV INTRODUCTION

Liguriens employoient avec autant d'habileté que de hardiesse pour exercer la navigation et surtout la piraterie l .

Devenue ainsi famé et le but unique du commerce intérieur de ia Gaule, et même de celui que les habitans des cotes occidentales faisoient avec les îies Britanniques et avec des contrées plus septentrionales * , Marseille entra en relation avec le Bosphore, la Grèce, l'Asie mineure, la Syrie, l'Egypte. Le voisinage de l'Italie la mit à portée de faire presque exclusivement le commerce dans ce pays , où les armes romaines détruisoient successivement les petits états , et d'où les hostilités sans cesse renaissantes éioignoient les Carthaginois et les autres peuples navigateurs.

Le soin que Marseille eut d'entretenir avec Rome l'alliance la plus constante dont l'histoire ancienne ait transmis le souvenir 3 , contribua surtout à l'accroissement de sa prospérité. Elle fut souvent utile aux Romains 4 , et cette fidélité ne se démentit pas dans les circonstances les plus périlleuses 5 ; elle en reçut aussi des secours 6 : mais la sage réserve avec laquelle on voit qu'elle acceptoit les dons de territoire que Rome lui offroit, la mit à l'abri d'une jalousie que le temps auroit facilement fait succéder à la plus ancienne amitié.

Plus prudente et plus heureuse que Carthage , Marseille n'essaya jamais de porter au loin sa domination ; et des deux villes qui se partageoient le commerce du monde, Tyr est celle dont elle paroît avoir plus particulièrement suivi l'exemple. Mais elle l'emporta sur ses deux rivales par la culture des sciences et des beaux-arts , qui la firent appeler l'Athènes des Gaules ; par les vertus de ses habitans et la sagesse de ses institutions , que Cicéron trouvoit plus facile de vanter que d'imiter 7 . Tandis que toutes les républiques qui jetoient de l'éclat sur la scène du monde, Rome, Carthage, la Grèce, étoient sans cesse déchirées par les factions, et placées par leur organisation vicieuse sur les bords d'un précipice, la population de Marseille, active, industrieuse , respectoit et aimoit un gouvernement ferme, juste

1 Tit. Liv. lib. XL , cap. xnu et xxvnt. Diod. Sic. Iif>. v, cap. xxxix. — * Diod. Sic. Iib. v, cap. xxxvm. Strab. lib. m , cap. il , î 3. — 3 Tit. Liv. iib. xxi , cap. xx. Amm. Marcel!, lib. XV, cap. H. Fiorus, lib. tu, cap. u. Justin, lib. XLtll, cap. v. — 4 Cic De offieiit , lib. II, cap. Tin. — 6 Tit. Liv. lib. XX , cap. xxm et xxvi ; lib. xxxtl , cap. xtx. — 8 Polyb. Excerpt. légat, cap. CXXX1T. Slrab. lib. iv, cap. 1,13. Tit. Liv. lib. xxxvn, cap. liv. Justin, lib. lxiii, cap. iv. — 7 Cic. Pro Flacco, $ 8C. Tacit. Agric. cap. iv.

INTRODUCTION. XXXV

et modéré, qui méritoit l'estime des étrangers et les éloges des philosophes

i Marseille se distingua surtout par sa justice et son respect pour les droits des autres peuples. Dans un temps où c'étoit presque un phénomène qu'un état navigateur ne dirigeât pas son ambition vers un commerce exclusif, Marseille ne combattit jamais que pour assurer la liberté des mers *. Lorsque la politique constante de Carthage, héritière de celle des Phéniciens, tendoit à couvrir d'un voile impénétrable la connoissance de ses découvertes et des lieux où s'exerçoit son commerce , Marseille sembloit n'encourager les entreprises hardies de ses navigateurs que pour jeter de nouvelles lumières dans le monde.

Les écrivains de l'antiquité ont conservé la mémoire de Pythéas et d'Euthymène. Le premier de ces voyageurs a été l'objet de jugemens fort contradictoires. Strabon l'a accusé de mensonge dans ses récits et d'inexactitude dans ses observations 3 . Eratosthène et Hipparque lui ont accordé une grande confiance 4 . Mais , à travers ces divergences d'opinions , il reste constant que, le premier de l'antiquité, il avait deviné la véritable théorie des marées 5 : ses observations astronomiques ont reçu la sanction de Cassini 6 ; ses relations donnent des renseignemens sur des pays dont aucun écrivain n'avoit parlé avant lui, et sur desquels ceux qui n'ont pas voulu ajouter foi à ses récits ont été obligés d'avouer- leur ignorance.

Ses voyages furent probablement entrepris par ordre et aux frais de l'état, ou du moins d'un corps de commerçans auquel il importoit de connoltre avec exactitude les pays septentrionaux, dont ils reoevoient par des intermédiaires les productions qu'ils avoient intérêt à aller chercher directement. Au surplus , quand on oroiroit, avec. un savant académicien français 1 , que Py théas , comme beaucoup de géographes, et Strabon lui-même, son plus grand détracteur, n'a pas visité tous les pays qu'il a décrits, son ouvrage aurait été du moins le résumé des récits ou le résultat des itinéraires de commerçans qui avoient voyagé dans ces pays.

I Ctc. Philipp. vm, S 19. — * Tbucyd. lib. 1 , cap. *UL Justin, lib. xtiu, cap. v. Strab. lib. IV, S 4. — * Strab. lib. I, cap. iv, J 1 ; lib. a, cap. u , J et cap. m ; lib. iv, cap. il, S 1 ; lib. vu, cap. m, 5 S. — * Eratostb. apud Strab. lib. u. Hipparch. Astr. inslit. pag. 939. — 4 Plntarch. Placiia philos, lib. lli , cap. xvil. Plin. Hist. nat. lib. H, cap. xcix. — • M cm. de tAcad. des science* , t. VIII, pag. 1 1. — 7 M. Gossellin, Giographie des Grecs, pag. 4« et «uiv.-, Ile cherche s sur la giographie des anciens, etc. t IV, pag. 173 et suiv.

XXXVJ INTRODUCTION

H n'a pu inventer des détails dont ia plupart ont été reconnus vrais. Ces détails ne se trouvent dans aucun livre antérieur au temps de Pythéas : ceux qui lui ont refusé ia qualité de voyageur ont eux-même puisé dans ses écrits, malheureusement perdus, ce qu'ils trouvoient de favorable à leurs opinions; peut-être même ne l'ont-ils pas cité exactement lorsqu'ils y trouvoient quelque chose d'opposé à leurs systèmes ». H reste donc évident que, soit qu'on regarde Pythéas comme historien de ses propres voyages, soit qu'on suppose qu'il a écrit sur des mémoires, les Marseillais ont porté leur navigation très-loin vers le nord de l'Europe; car prétendre que Pythéas n'a pas même parié d'après les relations de ses compatriotes, mais d'après ce qu'il avoit appris des Carthaginois * , c'est peut-être pousser le scepticisme trop loin. On sait avec quelles précautions ces derniers cachoient leurs découvertes et leurs routes commerciales; on connoît la haine, fondée sur l'intérêt, qui divisoit les deux peuples.

Les auteurs anciens offrent moins de renseignemens sur Euthymène; on sait seulement qu'il avoit dirigé ses courses dans l'Océan atlantique, vers les côtes de l'Afrique 3 .

Les coramerçans de Marseille n'essayèrent point d'aller chercher directement les productions de l'Arabie et de l'Inde. La simplicité des mœurs de leurs concitoyens * et l'état des Gaules n'en exigeoient pas une grande consommation 6 ; ou s'ils ont senti le besoin de s'en procurer, ils les ont reçues des peuples qui étoient en possession de ce commerce.

Marseille fonda des établissemens sur les cotes de l'Ibérie, non-seulement dans son voisinage , mais encore jusqu'auprès de Cadix 0 , ainsi que sur les côtes de la Gaule et de la Ligurie 7 . A la différence de Carthage, qui retenoit ses colonies dans une étroite soumission , Marseille suivoit l'exemple des Phéniciens et surtout des Grecs 8 . Chacun de ses établissemens formoit une ville libre, indépendante, qui, par le sentiment de la reconnoissance autant que pour son propre intérêt, contractoit avec la métropole l'engagement de garder sa religion 9 , ses lois, sous

• Sainte-Croix, Examen critique des hist. d'Alex. pag. 555. — * M. GawAïm t Recherches sur la gêogr. des anc. &c. t. IV, pag. 179. — s Senec. Nat. Quasi, lib. i , cap. H. Plutarch. Plaeita philos, lib. îv, cap. i. Marcian. Peripl. pag. 63. — 4 Strab. lib. îv, cap.i ,| 3. Valcr. Max. lib. il , cap. vi , 57. — » Diod. Sic. lib. y, cap. xxxvn. — 0 Scylax, Peripl. pag. 1. Plin. Hist. nat. lib. m , cap. m. Scymn. Chi. Orb. descr. v. SOI et seaq. — 7 Plin. Hist. nat. lib. m, cap. v. — • Plal. De legibus, lib. vi. — » Strab. lib. IU, cap. nr, I 6; lib. IV, cap. 1,5 3.

INTRODUCTION. XXXvjj

les seules modifications que commandoient l'état des lieux et les circonstances , de ia consulter dans les affaires importantes , et de contribuer de tout son pouvoir à sa prospérité ; la métropole, à son tour, s'obligeoit a protéger et à défendre ses colonies, et à leur procurer tous les avantages qui étoient en son pouvoir l . Presque tous ces établissemens passèrent sous la domination des Romains, lorsque Marseille eut été obligée de subir le joug de César ».

Si cet exposé avoit pour objet de faire connoître l'histoire Commerce chronologique des empires, l'antiquité de l'Egypte auroit dû dM E ^ ptI " lui assurer une place bien antérieure à celle de Carthage, de la Grèce, de Marseille, et peut-être même des Phéniciens : mais je n'ai entrepris qu'un tableau rapide de la marche du commerce maritime, et l'Egypte s'y livra beaucoup plus tard que les peuples dont je viens de parler.

On ne peut nier qu'elle n'ait eu très-anciennement un commerce intérieur. Son agriculture 3 et l'industrie de ses habitans 4 , après avoir satisfait à leur consommation, fournissoient un superflu que recherchoient les autres nations 5 et dont l'exportation n'étoit pas moins nécessaire à la prospérité de l'Egypte 6 .

Comme tous les peuples riches et civilisés , les Egyptiens éprouvèrent une sorte de besoin des produits de l'Arabie et de l'Inde; et l'emploi qu'ils en faisoient, soit pour embaumer les morts, soit pour le culte de leurs innombrables divinités, rendoit cette consommation considérable. L'Egypte en fut d'abord approvisionnée par l'entremise des peuples établis vers la partie septentrionale du golfe Arabique 7 , chez lesquels les Hébreux trouvèrent des richesses fruits de ce commerce 8 .

Des communications plus importantes s'établirent entre la haute Egypte, l'Ethiopie et la Libye, soit par l'intermédiaire de Méroé , soit par la voie d'Ammonium , dont les richesses tentèrent Cambyse et lui inspirèrent ia plus folie des entreprises 9 . Ces lieux étoient le rendez-vous des caravanes venant des côtes méridionales du golfe Arabique, de l'intérieur de l'Afrique et du

1 Strab. lib. ir, cap. I , $ 3. — * Strab. iib. iv, cap. i , J 7. Plin. Hitt. nal, iib. ni, cap. iv. — 3 Plin. Hut. nat. Iib. xxi, cap. xv. — * Isaï. cap. xix, vers. 9. — 5 Gènes, cap. xu , ver». 57 ; cap. xui, vert. 2. Isaï. cap. xxni, vers. 3. Ezech. cap. XXTH, vers. 7. — • Aristot. J)c cura reifamil Opp. 1 1, pag. 507.— 7 Gènes, cap. xxxvu, vers. 15. Strab. lib. xvi, cap. m, î i. Plin. Hut. nat. lib. vi, cap. xxix. — » Num. cap. xxxi, vers. S» et 50. Judic. cap. vm, vtrs. il, 14, 95 et». — » Herod. Iib. iu,f 17.

XXXviij INTRODUCTION.

territoire do Cartilage. Les produits de l'Egypte, expédiés de Thèbes, y étoient échangés contre les marchandises de f Inde , de l'Arabie , de l'Ethiopie , de l'Afrique , qui se répandoient ensuite dans le reste de l'empire par ie moyen du Nil, dont la navigation étoit assez considérable pour qu'il existât une classe particulière d'hommes livrés à ce genre d'occupations

Mais quoique l'Egypte eût un littoral assez étendu , elle ne se livra que très-tard au commerce maritime. Long-temps des préceptes religieux, que peut-être la politique avoit introduits, l'en avoient détournée a . On doit reléguer parmi les fables ce que dit Philostrate 3 d'un traité entre les anciens rois d'Egypte et ceux de l'Arabie, relatif à la navigation du golfe Arabique; il en est de même 4 des voyages qu'on a attribués à Bacchus , Hercule , Osiris, qu'on supposoit partis d'Egypte pour envahir l'Inde ».

Sésostris avoit sans doute employé des navires pour faire plusieurs des conquêtes sur la réalité desquelles il ne s'élève pas de doutes 6 ; car celle de l'Inde qu'on lui attribue a paru fabuleuse a la plupart des historiens 7. On peut croire même qu'il avoit deviné tout ce que l'Egypte deviendroit par ie commerce maritime , et conçu l'idée d'un canal pour joindre ie Nil au golfe Arabique 8 ; mais il ne changea pas l'esprit de son peuple, et ce n'est ni la première ni la seule fois que le génie des hommes extraordinaires échoue devant ce genre de résistance.

Plusieurs siècles s'écoulèrent avant que des rois éclairés sur les vrais intérêts du pays essayassent de nouveau d'appeler les Egyptiens au commerce maritime Ils s'occupèrent des moyens d'avoir des flottes; et comme l'Egypte manquoit de bois de construction , ils tentèrent la conquête de la Phénicie et de l'île de Chypre, qui en produisoient beaucoup ,0 jil8 attirèrent les étrangers 11 , et favorisèrent leurs établissemens: mais ces tentatives furent long-temps infructueuses, et même les précautions dont elles étoient entourées 19 prouvent que la nation n'avoit pas entièrement abjuré ses préjugés. D'ailleurs, lorsqu'une branche

1 Herod. lib. n, J 164. — * Herod. lib. rf , JJ 15* et 153. Plut. Si/npot. Iib. vitt, cap. vttt. Strab. iib. xvil, cap. i, $ 5. Diod. Sic. lib. 1, cap. lxvii. — 1 Vit» Apoll. Tt/an. lib. III, cap. xxxv. — • * Strab. lib. xv, cap. I, f ». — * Diod. Sic. lib. i, cap. x. Plin. Hitt. nal. Iib. vi, cap. xvti. — c Herod. Iib. II, Si 101 et teqt}. Strab. lib. xvti, cap. I, J 3. Tacit An».iib. n, cap. lx. — 7 Arrian. Rer. Indu . OppJ pag. 179. Strab. lib. xv, cap. I, J g. — • Strab. lib. I , cap. il , J 8 ; lib. xvn , cap. i , J 1 ». Diod. Sic. lib. i , sect n. Plin. HUt. nut. lib. vi , cap. xxix— • Hcrod. lib. n, JJ 15» et 1*9. — Herod. Hb. H.H157, 159, 181.— " Herod. Iib. îv, J 4i. — li Herod. lib. n, J 179.

INTRODUCTION. XXXix

de commerce a pris une direction , quoique cette voie ne soit ni la plus commode ni la moins coûteuse , il faut un temps et des efforts considérables pour lui en donher une nouvelle. L'Egypte enfin devint la conquête des Perses 1 , dont l'aversion pour la navigation dut concourir avec les anciens préjuges à l'éloigner de ce genre d'industrie.

Après une alternative d'invasions et de révolutions qui seules auroient suffi pour anéantir le commerce maritime si les Égyptiens y eussent été adonnés, une dernière révolution devoit les appeler à prendre place parmi les peuples navigateurs, et même, on peut le dire sans exagération , à devenir presque les seuls commerçans du monde.

Alexandre , qui mérita le nom de Grand dans l'acception véritable de ce mot, si nous considérons uniquement la révolution commerciale que préparoit la vaste combinaison de ses entreprises, avoit détruit la ville de Tyr par la seule ambition des conquêtes : une politique noble et éclairée lui inspira l'idée de réparer les suites du coup funeste qu'il avoit porté au eommerce. Ce ne fut pas assez pour lui de tolérer que Tyr se repeuplât et reprit ses anciennes relations 9 : maître d'une grande partie de l'Asie, et déjà, dans sa pensée, conquérant de l'Inde et de l'Arabie , instruit par la longue et glorieuse résistance des Tyriens de l'immensité des ressources que la navigation peut procurer aux états les plus foibles en apparence, il conçut le projet d'établir dans l'Egypte, qu'il avoit ajoutée à ses vastes possessions , le siège du commerce universel. La ville à laquelle il donna son nom, bâtie près d'une des embouchures du Nil, devint promptement ce qu'il avoit voulu qu'elle fût en effet. La dissolution du colosse que la fortune du conquérant et l'intrépidité de ses soldats avoient créé ne changea rien aux destinées d'Alexandrie.

Par les soins du premier des Ptolémées , un phare , qui mérita d'être placé parmi les merveilles du monde, fut élevé, suivant les expressions mêmes de son inscription , aux dieux sauveurs pour l'utilité des navigateurs 3 . La marine militaire , portée à un degré de force dont on n'avoit pas encore vu d'exemple 4 , garantissoit le commerce contre les ennemis et les pirates. Une

1 Herod. lib. m , SS 1 3 et seqq. — 1 Justin, lib. xvm , cap. IV. — » Strab. Iib. xvu, cap. i , S 5. Plin. Hitt. nat. Iib. xxxvi, cap. xii. — * Athcn. lib. v, pag. 903.

x\ INTRODUCTION.

protection éclairée attira les étrangers, encouragea ies savans, et fit sortir de la célèbre école d'Alexandrie les précieuses connoissances géographiques et astronomiques dont les Phéniciens, les Carthaginois et les Marseillais avoient jusqu'alors été seuls dépositaires.

La conquête de plusieurs contrées d'Afrique génériquement connues sous le nom d'Ethiopie, la plupart situées sur les bords du golfe Arabique et depuis long-temps liées par le commerce avec l'Inde, ajouta au territoire de l'Egypte des provinces riches en métaux précieux 1 , et lui procura un littoral sur lequel Ptoiémée construisit des villes, sans doute pour accoutumer les peuples nomades à la vie sédentaire ; il y entretint les grands édifices d'Axum et cTAssab , dont on a vu que la construction remontoit à des temps plus anciens , et créa de nouveaux établissemens du même genre.

Les grains de l'Egypte étoient considérés comme de la meilleure qualité et de la conservation la plus durable *. Les arts et la médecine faisoient une grande consommation des plantes et du miel qu'elle produisoit 3 . Le papyrus , qui , indépendamment de divers autres usages , étoit employé à l'écriture 4 , le lin, le coton, les laines de la plus belle qualité, y abondoient^; Péluse et Canope fabriquoient des toiles employées pour la navigation , pour les usages domestiques les plus communs et pour le goût et l'ornement du luxe le plus recherché 6 ; Arsinoé , des étoffes qui, pour la finesse des tissus, la richesse et la variété des couleurs, ne le cédoient point à celles de Tyr 7 ; Mendès étoit renommée pour les parfums et les essences que les femmes employoient à leur toilette 8 ; Naucratis et Coptos, pour des poteries d'un travail exquis, dans la confection desquelles on employoit des aromates qui leur donnoient une odeur suave 9 ; Diospolis, pour ses fabriques d'un verre dont les couleurs éclatantes ne permettoient pas à l'œil le plus exercé de les distinguer des pierres précieuses 10 .

1 Diod. Sic. !ib. m , cap. VI. — * TfMOphl*. Hitt. plant, lib. vu , cap. iv et v. Plin. Hitl. nat. lib. xvm , cap. x. — 3 Salm. Exereit. Plin. pag. 918 et teqq. — * Caylus , Mèm. de VAcad. des inscr. t. XVI , pag. 967. — * Plin. Hitl. nat. lib. vm , cap. xlviii ; hb. xix , cap. t.— 6 Plin. Ilist. nat. lib. xix , cap. i. — 7 Pliu. Hitt. nat. lib. vm , cap. xlvui ; lib. m. Peripl. mar. Erythr. pag. G. — «Plin. Hitt. nat. lib. XtU, cap. I. Athcn. lib. xv, pag. G89. — ■ Atlicn. lib. xi, pag. 164 et 480. — 10 Plin. Hitt. nat. lib. xxxvi, cap. xxvi ; lib. xxxvn , cap. ix. Strab. lib. xvi , cap. il , S Peripl. mar. Erythr. pag. 4.

INTRODUCTION. xlj

Les provinces que les rois avoient conquises sur l'Ethiopie offraient aussi des objets d'importation recherchés des étrangers : des pierres précieuses de toute espèce et d'un grand prix 1 ; des marbres , des porphyres variés , qu'on empioyoit à la construction et à l'ornement des édifices * ; l'albâtre surtout , dont les Egyptiens faisoient des vases qui avoient la réputation de conserveries parfums dans leur état naturel 3 } l'ébène, l'ivoire, l'or, l'argent, des fossiles de toute espèce , et jusqu'au sable du Nil, étoient l'objet d'un commerce considérable 4 , et celui des esclaves n'étoit pas le moins important 5 .

La multitude des canaux dont l'Egypte étoit coupée dirigeoit ces divers objets vers Alexandrie , qui elle-même , réunissant tous les genres d'industrie disséminés dans le royaume 6 , étoit appelée à juste titre le plus grand marché de l'univers 7 . C'étoit là qu'on fabriquoit les magnifiques tapisseries qui l'emportoient sur celles de Babylone 8 .

Les Ptolémées ne se bornèrent point à assurer à leurs états le commerce de toutes ces choses, qui seul auroit suffi pour y accumuler d'immenses richesses 9 ; ils encouragèrent et rendirent plus commodes et moins dispendieux les rapports entre l'Egypte et l'Asie. Philadelphe tenta de réaliser les projets des anciens rois 10 pour la construction d'un canal destiné à joindre la Méditerranée à l'extrémité septentrionale du golfe Arabique 11 ; mais, reconnoissant qu'une si grande entreprise ne pouvoit avoir le degré d'utilité qu'on en avoit espéré , à cause des dangers que cette partie du golfe présente aux navigateurs »*, il ouvrit une voie plus sûre par la construction du port de Bérénice , bien plus méridional. Une route conduisoit les marchandises à travers le désert jusqu'à Coptos, d'où elles entroient dans le Nil par un canal qui les faisoit parvenir à Alexandrie 13 ; de là elles étoient distribuées dans tous les pays par la navigation de la Méditerranée 14 . En même temps, sa politique s'occupoit

• Strab. !ib. xvii , cap. i, S 83. Plin. Hùt. nat. Iib. xxxvil^cap. ». Olympiod. apud Pbot col. 193, 194. — * Plin. Uist. nat. Iib. xxxvi , cap. vu. Sencc. Epi$l. lxxxvi et xvii. — s Plin. Hùt. nat. Iib. xxxvi, cap. vm. — * Plin. Hùt. nat. Iib. xn , cap. îv; Iib. xxxv, cap. xn et xv. Suet. Vit. Ner. cap. xlv. — * Sut. Stlv. Iib. v, carm. v, v. 66 et teqij. — 0 Strab. Iib. xvii , cap. I , $ 5. Athen. Iib. v, pag. 903. — 7 Plin. Hùt. nat. Iib. Vin , cap. xnin. Martial. Iib. îv, epigr. cxlviii. — 8 Strab. Iib. XTTt, cap. i , f 8. — 9 Strab. Iib. xvii, cap. I, S 7. — 10 Hcrod. Iib. il , 5 158.— 11 Strab. Iib. xvii, cap. I, J H.— «* Diod. Sic. Iib. i, cap. xix. Plin. Hùt. nat. Iib. VI , cap. xxix. — 15 Strab. Iib. xvi, cap. ut, $ 6; Iib. XVH, cap. i , 5 19. Plin. Hùt. nat. Iib. vi, cap. xxi il. — u Strab. Iib. xvii, cap. i, J 7.

xlij INTRODUCTION.

d'ouvrir à ses sujets des rapports avec l'Inde qui assurassent l'extension de leur commerce dans cette riche contrée , vers laquelle ils n'avoient point encore osé naviguer avant son règne *• Cependant il est douteux que ces rapports aient été étendus et directs *. Les navires égyptiens , construits de matériaux peu solides , n'osoient s'avancer, même en petit nombre, que jusqu'à Taprobane 3 . Ils fréquentaient plus généralement les cotes du golfe Arabique 4 , où les Indiens, et principalement les Arabes, apportoient les parfums, les épices, les étoffes et les autres productions de leur pays.

Il n'y a rien de vrai, ni même de vraisemblable, dans ce qu'assurent quelques écrivains 5 , que le tour de l'Afrique fut exécuté sous les Ptolémées ; mais il est certain que la navigation, et peutêtre des voies terrestres, avoient mis les Égyptiens en relation avec la cote orientale de l'Afrique appelée Cinnamomifère , où ils se procuroient la myrrhe et l'encens qu'elle produisoit 0 , et les marchandises de l'Inde apportées de Taprobane dans les établissemens formés sur les côtes du golfe Avaiites et du promontoire dit des Aromates, lis en tiroient aussi de l'ivoire et des écailles de tortue , dont le commerce étoit si considérable en Egypte, que César, après la prise d'Alexandrie, en fit l'ornement principal de son triomphe 7 . Ils donnoient en échange les produits de leur agriculture et de leur industrie, ou des choses qu'ils importent des îles et des cotes de la Méditerranée 8 .

Ce que l'Egypte étoit pour le commerce de l'Asie par le golfe Arabique, le royaume de Syrie, l'un des quatre empires formés des conquêtes d'Alexandre, le devint pour ce même commerce par le golfe Persique et par le haut Indus 9 .

La grande révolution qui a voit renversé l'empire persan , fatale à la famille de Darius, mais indifférente pour les peuples, a voit été, dans les pays que le Tigre et l'Euphrate arrosent, une source de prospérité, en y rappelant le commerce maritime. Alexandre avoit fait détruire les écluses qui défendoient l'accès de ces fleuves »«, et une multitude de communications intérieures

1 Anian. Rcr. Initie, cap. xuu. — 4 Plin. Hist. nat. lib. vi.cap. xvil. — s Peripl mar. Erythr. pug. l à. — * Eralo«th. apud Strab. lib. XVI , cap. m , i i. Arteiuid. ibtd. S 3. Agatharch. De Rubro mari, pag. 8 et 9 — » Posidon. apud Strab. lib. il, cap. II, J fi. Pomp. Mêla, lib. ni, cap. ix et X. — 6 Plin. Hist. nat. lib. VI , cap. XJHX. — 7 Vell. Patcrc. lib. u, cap. LVL — 8 Peripl. nrnr. Erythr. pag. 4. Strab. lib. vi, cap. «, i 8. — 9 Agatharch. De liubro mari, pag. 64 et 65. — «o Aman. De ejeped. Alt*, lib- vu, cap. u. Stmb. lib. xvi , cap. i , J 6.

INTRODUCTION. xlHj

conduisoient à la mer Méditerranée, à la mer Caspienne et au Pont-Euxin, les productions de l'Inde, dont les expéditions <f Alexandre avoient répandu le goût dans l'Europe.

Les rois de Syrie mettoient d'autant plus d'importance à favo- commerce riser cette direction du commerce, que, persuadés, comme les dM s J rien, • anciens le furent long-temps, que la mer Caspienne étoit une partie de l'Océan septentrional 1 , ils espéroient que leurs états approvisionneraient bientôt l'Europe avec autant d'avantages que le faisoit Alexandrie. En attendant le résultat d'une exploration dont la pensée appartenoit à Alexandre, Séieucus Nicanor, le premier et le plus habile de ces rois , projetoit de joindre la mer Caspienne au Pont-Euxin par un canal *.

Cest donc ici naturellement le lieu de résumer dans un ensemble les indications que les écrivains nous ont laissées sur les voies du commerce dans l'intérieur de l'Asie. Plusieurs de ces voies sans doute étoient établies et bien connues avant l'époque à laquelle je suis parvenu; mais, si l'on en excepte quelques renseignemens obscurs donnés par Hérodote et Ctésias, les historiens d'Alexandre et les écrivains de Rome sont les seuls qui les fassent connoître avec quelque précision.

Deux points principaux de départ nous sont indiqués pour les communications de f Inde avec le reste de l'Asie : le golfe Persique, et le pays du haut Indus.

Les marchandises entroient par le golfe Persique dans l'embouchure commune de f Euphratc et du Tigre : celles qui remontaient l'Euphratc arrivoient à Babylone, et plus tard, après la destruction de cette ville , à Batné 3 . De là elles étoient expédiées par deux routes. L'une conduisent par la navigation de l'Euphratc jusqu'à Thapsaque, d'où les marchandises étoient portées en tout lieu par les voies de terre 4 , ou à travers le désert <Ie la Babyionie vers Palmyre 5 pour se rendre à Tyr, qui, relevée de ses ruines, jouissoit d'une sorte d'indépendance sous la protection des rois de Syrie «. L'autre voie conduisoit par le pays des Scénites à Séleucie et Ctésiphon 7 , où arrivoient sans doute aussi les marchandises qui remontaient le Tigre à partir

1 Plin. Hitt. nal. lib. Il , cap. lxvii ; lib. ri , cap. ix et xii. Arrian. De exped. Alex. lib. ui , cap. lxxiv ; lib. r, cap. cnr. Strab. lib. xi , cap. vu, fi. » Pliu. Hitt. ml. lib. ri , cap. v. — ' Anun. MarceH. Iib.xiv,«ap.tli. — * Strab. lib. U.cap. t,f 7; lib. xn, cap. m, 5 1.— 4 .Strab. lib. xn, cap. 1, J 11. Appian. De bello mil», pag. 076. — • Strab. lib. vn, oap. u, S 16. — 7 Strab. lib. xvi , cap. 1, 1 13.

xliv INTRODUCTION.

de son confluent avec l'Euphrate. De Séleucie, une route traversant la Mésopotamie du midi au nord arrivoit à Anthémusie , où l'on passoit f Euphrate pour se diriger à f ouest vers les ports de la Syrie proprement dite 1 , et notamment dans ceux des Aradiens, qui faisoient un commerce régulier, sans se laisser entraîner à la piraterie par l'exemple des Ciliciens *.

U est probable que les marchandises de l'Inde et de l'Arabie étoient conduites aussi à Suses, soit par les fleuves qui tombent dans le golfe Persique , soit par les routes terrestres de Babylone à Suses 3 , qui s'étoient établies à l'époque où les Perses avoient fermé l'entrée du golfe 4 . La route qui de Suses conduisoit à travers l'empire persan aux côtes occidentales de l'Asie mineure , servoit à les répandre dans l'intérieur, et à les faire arriver jusqu'à la mer Egée

Il y a également lieu de croire que des embranchemens de cette route ou de celle qui conduisoit à Anthémusie, et peut-être aussi le cours de l'Euphrate, servoient à la direction des marchandises vers le Pont-Euxin , par l'intermédiaire de Comana , marché considérable du royaume de Pont 6 .

La contrée du haut Indus étoit, comme je l'ai dit, le second point de communication. Les marchandises de la presqu'île en deçà du Gange y étoient dirigées par des voies terrestres et par f Indus; celles du pays arrosé par le Gange et des contrées situées au-delà de ce fleuve arrivoient principalement par la navigation intérieure à Palibothra 7 , d'où elles étoient conduites vers le haut Indus. De là les expéditions étoient dirigées dans le pays des Parthes. Deux routes y conduisoient : en abandonnant l'Indus à un point qui étoit peut-être celui de son confluent avec l'Hydaspe , on se dirigeoit à l'occident vers une ville qu'Alexandre avoit bâtie dans l'Arachosie , de là à Prophthasie et à Aria Alexandrie. En remontant davantage l'Indus , probablement jusqu'à Caspatyra, on se rendoit dans la ville d'Ortospane, et, après avoir traversé le mont Paropamise, on arrivoit au même point d'Aria Alexandrie 8 .

Une seule route par le pays des Parthes conduisoit aux portes

• Strab. lib. xvi, cap. I, J II. — * Strab. cap. xvi , cap. u , J 1». — 3 Aman. De exped. Alex. lib. iu,cap.vi.— * Strab. lib. xv.cap. ni,f 4.— » Hcrod. lib. v, S 59. — « Slrab. lib.xii, cap. u, S 85. — i Strab. lib. xv, cap. i , J 3. — • Strab. lib. xi, cap. H, 16; lib. xv, cap. u, S 6. Plin. Hist. nat. lib. vi , cap. xvii.

INTRODUCTION. xlv

Caspiennes •« Peut-être les marchandises étoient-elles dirigées par des voies terrestres vers les rivages du Pont^Euxin. Ce qui est mieux démontré , c'est qu'elles étoient embarquées sur la mer Caspienne jusqu'à l'embouchure du Cyrus; elies remuntoient ce fleuve tant qu'il se trouvoit navigable; on les conduisoit ensuite au Phase , par ic moyen duquel elles arrivoient au Pont-Euxin *. La traversée du Cyrus au Phase offroit quelques dangers à cause de la propension au pillage qu'avoient les peuples de cette contrée 3 ; mais, nonobstant ces difficultés et celles que présentoit le passage des montagnes, où de fréquens éboulemens de neiges ensevelissoient les voyageurs 4 , des habitans du Caucase se livroient à ces transports et en tiroient un grand profit s .

Une troisième voie conduisoit du pays du haut Indus à Bactres, soit par une route qui s'y rendoit de la ville cPOrtospane 6 , soit en entrant de flndus dans le Gureus, et en prenant les voies de terre. De Bactres , la navigation de l'Icare et de I'Oxus faisoit arriver les marchandises à la mer Caspienne '«

Cette dernière direction par I'Oxus est, je dois l'avouer, un objet de controverse. Des savans pensent que ce fleuve n'a jamais versé ses eaux dans la mer Caspienne 8 ; d'autres assurent, sur la foi des anciens, qu'il y avoit son embouchure à Fépoque dont il s'agit 9 , et cette opinion me paroît la plus vraie. Quelque sentiment qu'on adopte , il est incontestable qu'une route commerciale communiquoit de Bactres à Maracande ; elle se dirigeoit ensuite vers l'ouest, et, tournant la mer Caspienne au nord, elle arrivoit au Pont-Euxin ,0 .

Bactres étoit aussi l'entrepôt des marchandises que produisoient la Sérique et les pays plus orientaux connus aujourd'hui sous le nom de Chine, sur lesquels les anciens n'ont eu que des notions très-imparfaites , puisqu'ils croyoient que la Sérique étoit le pays le plus oriental de l'Asie et confinoit à l'Océan n . Des caravanes venant de diflerens lieux, et surtout des parties septentrionales de la mer Caspienne, se dirigeoient

1 Strab. iib. x v, cap. u , $ f>. — 1 Strab. iib. il , cap. 1,54; itb. xi , cap. vin , 5 t , et cap. îx , 1 4. — 3 Strab. Iib. xi, cap. vin, i 3. Peripl Pont. Eux. pag. Il, — * Strab. Iib. xi , cap. xix , i i. — 5 Strab. Iib. xi , cap. vil , 5 3. — • Strab. Iib. xv, cap. n , 5 6. — 7 Strab. Iib. tl , cap. i,54; Iib. xi , cap. xi, 5 6. Plin. Hist. nat. Iib. vi, cap. xvii. — g Malte - Brun, Précis de giogr. univ. t. I , pag. 911. — »M. Gosteliin , Note de la trad. franc, de Strabon . t. I , pag. 193. M. Hem , Essai sur les croisades , trad. franç. pag. 355.— 10 Strab. Iib. xi,cap.u, 5 3. — " Plin. Hist. nat. Iib. vi , cap. xvu.

xlvj INTRODUCTION.

à l'orient vers un point désigné dans les auteurs sous le nom de Turris lapidea, et de ià aux monts Imaûs, où existoit un lieu de repos et de réunion appelé Statto mercatorum ad Seras proficisccntium l . En se dirigeant par le pays appelé Costa re^io vers Issédon ou Essédon , ville principale d'un peuple qui dès les temps les plus anciens étoit l'intermédiaire du commerce dans ces contrées 8 , les caravanes atteignoient la Sérique, d'où elles exportoient un fer très-estimé, des tissus de laine fine, des pelleteries et de la soie 3 . Les auteurs ne donnent point d'indications sur la direction des voies commerciales au-delà de ce terme 4 ; on sait seulement que les Sères attendoient ceux qui venoient chercher leurs produits 5 , et que ce trafic s'opéroit par signes 6 .

«.•BrotvB. Tel étoit l'état du commerce, lorsqu'un concours de circonstances qui appartiennent à l'histoire générale fit tomber devant les armes romaines Carthage , la Grèce et la Syrie. L'Egypte devint la conquête de l'heureux vainqueur d'Antoine et de Cléopatre. Peu avant ce grand événement, Marseille, première victime d'une guerre impie, succomba sous les coups de César, dont le triomphe affligea les gens de bien et fit rougir la philosophie 7 ; elle perdit son indépendance, parce qu'elle n'avoit pas voulu violer ses sermens 8 : glorieux exemple que cette illustre cité devoit, dix-huit siècles plus tard, donner encore au monde, lorsque son commerce scroit détruit, la franchise de son port, ouvrage de Louis XIV, abolie, sa population décimée, ses meilleurs citoyens dépouillés, proscrits, égorgés, pour n'avoir pas voulu devenir esclaves ou complices d'une Convention régicide î

L'histoire de la navigation et du commerce se confond maintenant avec celle de Rome, commerce Dans les premiers temps de la république , les Romains , •fr< Roman». p auvres vt soldats , sans cesse en guerre avec leurs voisins et «'essayant par la conquête de l'Italie à celle du monde, n'obtenoient, ni d'une agriculture qui sufnsoit à peine pour leur subsistance, ni d'une foible et imparfaite industrie, aucun objet

« Amm. Marcell. iîb. uni , cap. vi. — * Herod. Itb. i , 5 *0I ; Ub. iv, JI 16 at S6. — * Plin. Uùt.nat. iib. Vf , cap. xvu ; lib. XJ1 , procum. ; iib. xxxnr, cap. HT. Peripl. tnar Erythr. pag. 9t. — • Herod. lib. iv, {40. — * Plin. Hùt nat. iib. ti, cap. xrti. Amm. MaroeiL lib. xxiM,

cap. ri • Plia. Hist. nat. lib. ri, cap. XX1L. 1 Cio. De offiàU, lib. U, cap. vm ; Philipp.

vin , J 18. — • Lucao. Pkan. lib. m, ver». 301 tl seqq.

INTRODUCTION. xlvij

que le commerce pût exporter. La simplicité des mœurs ne leur fa i soit connoître le besoin des productions étrangères que pour le culte des dieux et l'ornement des magistrats. Deux traités qu'à des époques fort anciennes ils firent avec les Carthaginois, ont plus de rapport avec la guerre et la piraterie qu'avec un trafic véritable et actif : les Romains paraissent s'y être occupés moins d'un commerce qui leur fût propre que du soin de protéger leurs alliés d'Italie; ou s'ils furent guidés par un intérêt personnel , ce fut peut-être dans des vues ultérieures que la marche des événemens ne leur permit pas de réaliser. Ce qui peut le faire conjecturer, c'est l'oubli dans lequel étoient tombés ces traités, qu'une sorte de hasard fit découvrir, écrits en caractères usés par le temps et dans un style qu'on rie pouvoit déjà plus comprendre ».

La guerre seule semble avoir donné aux Romains l'idée d'une marine; ils ne sentirent la nécessité de construire des vaisseaux qu'au moment où il ne leur fut plus possible de conquérir sans traverser les mers *.

L'issue glorieuse de la première guerre punique leur assura la Sardaigne et une partie de la Sicile, les deux îles les plus fertiles de la Méditerranée. Rien ne sembloit s'opposer à ce qu'ils dirigeassent vers le commerce maritime une activité de génie et une force de volonté qui jusqu'alors avoient eu pour objet les invasions armées : bientôt l'amour insatiable de la domination, ou, si l'on en croit les historiens de Rome 3 , le désir que Carthage eut de réparer ses défaites, ranima une guerre qui ne pouvoit finir que par la ruine de l'une des deux rivales.

La chute de Carthage ouvrit aux Romains une carrière de conquêtes dans laquelle ils ne dévoient plus s'arrêter qu'au moment où ils tourneraient leurs armes contre eux-mêmes , et ces conquêtes leur procurèrent d'immenses richesses dont les possesseurs n'étoient pas moins étonnés qu'embarrassés 4 .

Mais, ainsi que dans un pays où la fortune acquise par quelques particuliers est le produit du commerce les autres citoyens sont excités à se livrer aux spéculations lucratives, ainsi dans Rome les trésors et les triomphes des vainqueurs de la Grèce et de l'Asie n'inspirèrent que le désir effréné de ravir de nouvelles

1 Polyb. lib. m, cap. xxii, xnii, xxiv. Saintc-Croin, Mém. de VAe+d. des inscr. t. XLVI , pag. l et iuiv.— * Florus , Ub. Il ,cap. U.— * Tit. Ut. lib. xxi , cap. I.— * Florus , lib. H , cap. x.

xlviij INTRODUCTION.

dépouilles *. Adoptant pour ieur devise ce que plus tard un de leurs grands écrivains a dit des peuples barbares et guerriers, les Romains crurent qu'il étoit ignoble de se procurer par ie travail ce qu'on pouvoit acquérir par les armes *. Le commerce, quoiqu'indispensable pour satisfaire le luxe dont les richesses avoient été la source 3 , ne fut point un objet d'émulation pour eux; ils en laissèrent Fexercice et les profits aux peuples vaincus ou à ceux que d'heureuses circonstances avoient soustraits au joug , s'en remettant aux concussions de leurs magistrats 3 , ou à la victoire, pour faire rentrer dans la capitale les richesses qu'absorboit ce commerce passif et ruineux de sa nature.

L'état lui-même ne mit point à entretenir une marine les soins qu'une saine politique sembloit exiger. Les navires de Carthage avoient été brûlés , au lieu d'entrer dans les arsenaux des Romains 4 ; et cette imprévoyance rassurait , pendant les guerres d'Orient , un roi qui défendoit contre eux ses trésors et son indépendance 5 .

Un système si imprudent produisit ses fruits. Les pirates devinrent une puissance plus redoutable que toutes celles dont Rome avoit triomphé. Les tributs de l'univers destinés à nourrir le peuple-roi étoient enlevés jusque dans les ports de l'Italie; les côtes étoient dévastées 6 ; et le Forum entendit Cicéron avouer qu'il étoit honteux pour la république d'avoir négligé de s'assurer une marine 7. Ce ne fut qu'à l'aide de navires mis en réquisition chez les alliés et les peuples soumis , que Pompée parvint à former une flotte pour vaincre les pirates; et c'étoit avec les vaisseaux de la Grèce contre ceux de l'Egypte et de l'Asie , qu'Antoine et Octave se disputoient à Actium l'empire du monde.

Le résultat de cette bataille fameuse fut de substituer à la république, succombant en quelque sorte sous son propre poids, une monarchie dont l'organisation imparfaite devoit assujettir les Romains à la plus terrible comme à la plus humiliante tyrannie. Mais la situation dans laquelle le monde se trouva eut une influence qui mérite d'autant plus d'être remarquée, qu'elle subsista aussi long-temps que l'empire lui-même. Le commerce

1 Sali. Catil. proœm. Vell. Patcrc. lib. il , proœm. — * Tacit. De mor. Germ. cap. xvi. — > Sali. Catil. cap. xn. Cic. De offieiis , lib. il, cap. vin; Pro domo $ua, J 3 e t 43; Pro lege Manilia, 5$ 1 4 et S9 ; in Verrem , passim. Juren. Sat. I , t. 49 et 50; vm, v. 87 et teqq. — 4 Tit. Liv. cap. xlv, cap. m. Florus , lib. il , cap. xv. — 4 Appian. De bello Syriac. pag. 100. — 6 Florus , lib. m , cap. vi. — ' Cicero , Pro lege Manilia , Si 1 1 , 1 7, 1 8.

INTRODUCTION. xllX

des peuples assujettis aux Romains sous le nom de vaincus ou (Talliés avoit été long- temps comprimé dans son essor par la jalousie réciproque d'états indépendans que l'intérêt de chacun portoit à traverser les spéculations d'un pays rival , ou à lui cacher les siennes propres : souvent il avoit été arrêté dans sa marche par les hostilités ou les restrictions qui en étoient la conséquence naturelle. L'établissement de la puissance romaine le plaça sous une influence unique qui donnoit une impulsion active et uniforme à toutes les industries , et leur assuroit une protection efficace, en même temps qu'elle en attirent les produits pour les consommer.

Jamais le concours de tous les efforts du commerce universel n'avoit été plus nécessaire. L'Italie, jadis si fertile, étoit hors d'état de nourrir ses habitans. Une partie étoit occupée par les maisons de plaisance et par les vastes domaines des grands , toujours mal cultivés 1 : l'autre , arrachée aux anciens propriétaires, avoit été la récompense des soldats qui s'étoient successivement vendus à toutes les tyrannies 9 ; ces hommes, transportés dans un pays devenu leur proie 3 , et dont ils ne surent pas se faire une patrie , dédaignoient la vie laborieuse des champs 4 . Rome, où chaque palais d'un riche contenoit un peuple de serviteurs 5 , où toutes les causes de corruption, dont les grandes capitales sont le foyer, attiraient une multitude d'hommes sans existence , rassembloit une immense population qu'il falloit nourrir afin qu'elle laissât ses maîtres en paix 6 . C'est vers ce but unique que tendoient les mesures prises en faveur de ia navigation par tous les empereurs bons ou mauvais, éclairés ou stupides; c'est dans cette seule vue qu'ils donnoient des encouragemens au commerce 7 ; et les Romains, peu touchés de la misère dans laquelle les exactions des gouverneurs plongeoient les provinces , ne demandoient grâce que pour les peuples agriculteurs, dont le travail nourrissoit une ville uniquement occupée de jeux et de spectacles 8 .

D'un autre côté , le luxe , qui avoit vaincu Rome et vengé

« Tacit. Annal, lib. n, cap. un. Horat. Odar. lib. il, od. XV, v. 1 et eeqa. — • Virgil. Eel. I, v. 71.— ' Appian. De bello ewili , pag. 516, 578 , 710. — * Tacit. Annal, lib. XIV, cap. XU1I. — » Senec. De benef. lib. ni, cap. x ; Epist. xc. Amm. Marcdl. lib. xiv, cap. ti. — • Vopisc. Viia Aurelian. cap. xlvh. Appian. De bello eivili , pag. 504. — ' Tacit. Annal, lib. II, cap. xxxix et u. Suct. Vila Claud. cap. xx. Seoec. Èpùl. utxru. Lamprid. Vila Commoé. cap. xvii. — • Juven. Sat. tui, t. 117.

I INTRODUCTION

l'univers de ses défaites 1 , ne cessa de s'accroître *. Les tableaux qui nous sont parvenus des excès auxquels se livroient les Romains, sembleroient une exagération de rhéteur s'ils n'étoient offerts que par un seul écrivain : l'unanimité de ceux qui ont tracé l'histoire de cette mémorable époque en fait une vérité incontestable 3 .

La multiplicité des divinités auxquelles la politique , l'orgueil, les plus honteux déréglemens et jusqu'aux sentimens les plus vils, avoient élevé des temples, exîgeoit une consommation d'aromates et d'encens dont il est difficile que la comparaison avec l'état actuel des sociétés puisse donner une idée. La vanité et l'adulation , plus avides encore et plus prodigues que la superstition , consommoient en monceaux ce qu'on n'offroit que grain à grain aux divinités 4 .

L'usage des parfums étoit au rang des jouissances les plus vantées 5 ; des femmes il avoit passé aux hommes, des villes dans les camps- 6 . Le fameux baume de la Judée fut, comme on sait, l'occasion d'une bataille sanglante et l'objet d'un triomphe 7 .

Le goût des pierreries et des perles étoit devenu une passion violente 8 » La soie, qui n'avoit été employée, et encore au temps de la décadence des mœurs 9 , qu'à relever la pompe des spectacles publics, étoit le vêtement habituel des dames romaines; elles recherchoient avec avidité les tissus dont la transparence 10 leur permît de paroître habillées sans cesser d'être nues 11 . Quelque temps eneore la pudeur publique en interdit l'usage aux hommes qui ne bravoient pas toute honte lâ ; l'exemple de l'infame Héiiogabale détruisit ces restes de réserve ,3 . Ajoutons à ces premiers aperçus ce qu'exigeoient les profusions de la table, pour laquelle les gens riches mettoient à contribution toutes les parties du monde et tous les éiémens 14 ; la somptuosité des

1 Juvcn. Sat. vi, v. i93.— • Amm. Marcell. lib. xxn, c«p. iv.— » Vcll. Paterc. lib. D. Val. Max. lib. rx , cap. t. Sali. Catitin. cap. xu ; Hitt. lib. r , apud August. De etvit. Dei, lib. il , cap. xvii! — 4 Plin. Hist. nat. lib. xu,cap. xviti. Herodian. Hist. lib. iv, cap. 111. Plin. jun. Epist. lib. v, ep. xvi. — * Plin. Hitt. nat. lib. xui, cap. i; lib. xxi, cap. m. — 6 Amm. Marcell. lib. xxut , cap. iv. Plin Hist. nat. lib. xm , cap. m. — 7 Plin. Hitt. nat. lib. XH , cap. xxv. — • Plin. Hitt. nat. lib. ix, cap. xxxv; lib. xil, procem.; lib. xxxm, cap. m; cap. xxxvii , cap. i. — » Dio Casa. Hitt. lib. xuii, pag. ">pij„. Hist. nat. lib. vi, cap. XXH —

" Horat. Satir. lib. i, sat. h, v. 100. Plin. Hitt. nat. lib. xi , cap. xxii. Scncc. Epitt. xc; De benefie. lib. vu, cap. ut. Pers. Sut. r, v. 135. — » Tacit. Annal, lib. Il, cap. xxxm. Juven. Sat. Il , v. 6fi et 76. Plin. Hist. nat. lib. XI , cap. xxiu. — »' Lamprid. Vita Heliogab. cap. xxui. Amm. MaroelL lib. xxiii, cap. w,M Seneo. Epitt. xc; Dacont. ad Hahiam, cap. x. M art. lib. m, epigr. xxii. Suet. Vita ViteU. cap. XUI. Juvcn. Sat. IV, v. 13 etttqq.t ix,v. 14.

INTRODUCTION. ij

édifices et de leurs ornemens 1 ; la richesse des meubles, fabriqués des bois les plus rares et les plus variés * ; le goût des vases précieux, porté jusqu'à une sorte de frénésie 3 ; foret l'argent, consacrés aux usages les plus habituels et même les plus vils 4 ; l'emploi des tapis, des draperies et des riches étoffes, pour des ameublemens que le caprice ou la mode faisoit renouveler sans cesse 5 ; la recherche des ajustemens somptueux et des parures, dans laquelle les hommes disputoient de prodigalité avec les femmes 0 ; l'acquisition journalière et à des prix exorbitans d'une foule d'autres objets qu'il seroh trop long (Ténumérer 7 , surtout des esclaves , dont il n'étoit pas rare qu'un seul particulier possédât jusqu'à dix et vingt mille 8 ; et Ton n'aura encore qu'une idée imparfaite des consommations de Rome.

Dans une telle situation , le commerce et la navigation de l'empire entier étoient uniquement occupés à entretenir dans cette ville l'abondance des vivres et à satisfaire aux demandes du luxe. Les ports de l'Italie agrandis et rétablis recevoient sans cesse des flottes du Pont-Euxin,de l'Asie mineure, de la Grèce, des îles de f Archipel, de la Syrie, de la Libye, de l'Egypte surtout, sans laquelle Rome ne pouvoit plus subsister 9 .

L'Ibérie , la Gaule , les îles Britanniques , si long-temps le théâtre des guerres, se consolant par l'agriculture et l'industrie de la perte de leur indépendance 10 , étoient devenues nécessaires aux consommations de la capitale 1 1 , et durent comme une nouvelle existence au commerce ,s . Les fleuves rendus navigables et joints par des canaux 13 , les voies romaines, dont les vestiges attestent encore la grandeur du peuple qui les a construites, offroient des communications à l'aide desquelles les productions de ces pays étoient dirigées vers les ports; les navires qui les enlevoient rapportoient à ces peuples des objets de luxe

1 Senec. Bpiit. lxxxvi , xe, xcnr; De benef. lib. vu, cap. %. Piin. Hùt. nat. lib. xxxVl, cap. u. — * Plin. Hùt. nat. lib. V, cap. I. Horat. Salir, lib. u, aat. VI, v. 109 et 108. Veli. Paterc. lib. i , cap. i.vi. Senec. De benef. bb. vu , cap. ix. — 3 Plin. Hùt. nat. lib. xxxiu , prooem. et cap. il. — * Dig. lib. xxxiv, tit. il?, De auro et arg. légat, fr. 97, S 5. M art. lib. I , epigr. xxxvii. — » Plin. Hut. nat. lib. IX, cap. xxxix; lib. xxxui, cap. x et ». Jul. Capitol. Vita Partin. cap. vui. — • Senec. Epùt. cxxii ; Nat. Quatt. lib. vu , cap. xxxi. — ' Mart lib. m, epigr. L». Die. lib. xxxix, tit. IV,/)* public, et veetig. fr. 6,5 t.— • Athen. lib. vi, pag. 974. — » Tacit. Hùt. lib. m , cap. xlvui. — 10 Strab. lib. ui , cap. i , 55 1 et S ; lib. iv, cap. i, $ 3. Plin. Hist. nat. lib. xxuv, cap. xvu ; lib. XXX VI , cap. xxvi. — " Tacit Vita Aer. cap. xxiv. — « Cic. Pro Quinet. 5 3; Pro Fonteia, 5 1. Strab. lib. nr, cap. m, 55 1 et f. Plin. Hùt. nat. lib. vu , cap. xlvui. — a Diod. Sic. lib. v, cap. xxvi.

lij INTRODUCTION.

dont leur nouvelle situation leur avoit inspiré le goût *, Le Nord lui-même prit une part directe et active au commerce universel 8 ; et ces communications, qui apprenoient à ses habitans combien les pays méridionaux et civilisés offroient de douceurs, jetèrent sans doute les semences d'un esprit d'invasion dont Rome devoit quelques siècles plus tard être la victime.

Mais toutes les productions naturelles et industrielles de cet empire immense , quelque riches et variées qu'elles fussent , n'étoient pas encore suffisantes 3 . Rome avoit besoin d'épuiser l'univers pour satisfaire à ses besoins réels ou factices , et son avidité sembloit défier la fécondité de la nature 4 . L'orgueil lui avoit presque persuadé qu'il n'y avoit plus de monde au-delà des lieux où elle avoit porté ses aigfes triomphantes; elle mesuroit sa géographie sur ses conquêtes : avant qu'une catastrophe effroyable lui révélât que des peuples nombreux et guerriers avoient échappé à la victoire , ses profusions la forcèrent de reconnoître que l'Asie renfermoit de vastes et florissantes contrées indépendantes de l'empire. Auguste essaya vainement de s'emparer du pays des Sabéens , où de simples particuliers possédoient , au dire de quelques historiens , des richesses égales à celles des rois 5 ; il espéroit s'ouvrir par là une voie à la conquête de l'Arabie entière et de l'Inde 6 . Les poètes , qui prodiguoient l'encens au maître du monde, furent obligés de convenir que les trésors de l'Inde et de l'Arabie étoient restés intacts 7 , et des empereurs plus belliqueux n'eurent pas dans la suite plus de succès 8 .

Mais le commerce réussit mieux que les légions ; Fappât du gain conduisit les marchands bien au - delà des lieux où ils s'approvisionnoient sous le règne des Ptoïémées. Malgré fimperfection des moyens de navigation , qui étoit telle , qu'on osoit rarement tenir la mer depuis le mois de décembre jusqu'au mois d'avril 9 , et que l'hiver on ne laissoit point les navires dans les ports, le nombre des expéditions pour Flnde devint immense 10 ;

1 Strab. lib. n, cap. iv, $ 3; lib. vu, cap. ni, i 6. Diod. Sic. lib. v, cap. xxvi. — * Tacit. Germ. cap. xvii et xlv. Plin. Hitt. nat. lib. iv, cap. xni; lib. xxxvtl, cap. m. — 3 Voir les savans mémoires de M. de Pastoret, Sur le commerce et le luxe des Romains, dans l'Histoire et les Mémoires de l'Institut, classe d'histoire, t. III, V et VII. — * Tacit. Vita Agric. cap. xn. — 5 Agntharch. De Rubro mari, pag. 65. — • Strab. lib. XV, cap. lit,! 6. Plin. Hitt, nat. Ub. VI, cap. xxvin et xxxv, — 7 Horat. Odar. lib. I , od. XXIX , v. 1 ; lib. IB , od. II, V. 1 et 1. — 1 Amm. Marcell. lib. xxvm , cap. vm.— • Plin. Hist. nat. lib. H, cap. xlvii.— «° Strab. lib. n, cap. IV, f S ; lib. xvii , cap. i,it. .

INTRODUCTION. liij

et , comme si tout avoit dû concourir à favoriser cette grande impulsion, d'importantes découvertes nautiques abrégèrent la durée des voyages, en diminuèrent les dangers 1 , et rapprochèrent l'Inde du reste du monde *.

Les ports de Patala, de Barygaza, de Tyndis, de Musiris 3 , situés à l'ouest de la presqu'île en deçà du Gange , jusqu'alors presque inconnus, furent fréquentés. Indépendamment des diamans, des perles et de l'ivoire, que cette côte produit en abondance , on y trouvoit les tissus de laine et de soie et les fourrures expédiés de la Sérique, les toiles, les étoffes et les vases murrhins que fournissoient Ozenne, Tagara , Pultana, et les autres marchés de l'intérieur 4 .

Quelques navigateurs s'avancèrent jusqu'au pays du Gange 6 , où de grands marchés, notamment celui de Palibothra , réunissoient les productions diverses de l'Inde et des contrées orientales. Peut-être même des côtes plus éloignées furent-elles visitées 6 ; mais on a peu de renseignemens à ce sujet. Long-temps les écrivains de Rome -considérèrent l'embouchure du Gange comme la limite presque extrême du monde vers l'Orient 7 , et supposèrent qu'à peu de distance au-delà l'Océan occupoit les vastes espaces qui forment la Chine, la Mongolie et la Sibérie 8 . Le Périple de la mer Erythrée, composé vers le temps d'Adrien par un commerçant ou d'après l'itinéraire d'un commerçant, donne lieu de présumer que les navigateurs n'alloient pas plus loin que le golfe du Gange; tout ce que les ports de ce golfe rece voient des points plus éloignés y étoit apporté par la navigation locale , assez active malgré l'imperfection des barques indiennes 9 . Quelques géographes ont cependant nommé la Chersonèse d'or et Catigara sur la côte occidentale de la presqu'île au-delà du Gange ,0 .

II est certain du reste que les commerçans de l'empire eurent des relations avec l'île de Taprobane 1 1 , où ils s'approvisionnoient d'une grande quantité d'ivoire, d'écaillés de tortue et d'autres marchandises précieuses 1 *.

« Peripl. mar. Erythr. pag. 38. — * Plin. Hùt. nat. lib. VI, cap. xxill. — * Plin. Hùt. nat. lib. vi , cap. xxill. Peripl. mar. Erythr. pag. 89. — « Strab. iib. I , cap. 1 , 5 1 . Peripl. mar. Erythr. pag. 83, 88 , 89, 30. Morcian. Peripl. pag. 30 , 31 et 38. — 4 Strab. Iib. xv, cap. I, J 1. — 6 Peripl. mar. Erythr. pag. 36. — 7 Plin. Hùt. nat. Iib. V! , cap. XIII et xvil. — • Plin. Hùt. nat. lib. il , cap. lxvh et cvill. — 9 Strab. Iib. xv, cap. 1,5 6. — 10 Ptolem. Geogr. lib. i , cap. xm et xiv— » Strab. lib. i, cap. H, J4.— « Plin. Hùt. nat. Ub. vi.cap. xxii. Marcian. Peripl. png. 96.

Uv INTRODUCTION.

Le commerce avec les côtes occidentales de F Afrique, au midi du golfe Arabique , continua comme au temps des Ptolémées, et même il acquit plus d'extension. Les côtes fréquen* tées par les Egyptiens jusqu'au promontoire des Aromates continuoient d'être le lieu d'importation de ia myrrhe d'Afrique 1 et des productions variées qu'on y apportoit des lieux voisins*; mais une contrée déserte et sans eau , située au sud de ce promontoire , connue sous les noms divers d'Azanie et de Barbarie, qui avoit arrêté les navigateurs du temps des rois d'Egypte, fut dépassée , «et les commerçai» de l'empire se rendoient jusqu'au promontoire de.Prasum à un port appelé Rapta et à l'île de Menuthias 3 . Au-delà de Rapta et de Menuthias, on ne connoissoit rien du reste de l'Afrique 4. La partie de cette côte qui produisoit le plus d'aromates et d'ivoire étoit dans la dépendance des Arabes, maîtres de presque tout te commerce; un de leurs souverains s'y étoit attribué une sorte de monopole 5 . Arrivées dans ies ports de l'Egypte situés sur les côtes du golfe Arabique, les marchandises étoient dirigées par les voies que j'ai déjà indiquées vers Alexandrie , d'où on les expédioit pour l'Italie. II paroît que les routes terrestres qui de i'Azanie et du pays des Nubiens passoient par Axum et Méroé étaient moins fréquentées qu'autrefois 6 .

On ne peut douter que la marche du commerce dans l'intérieur de l'Afrique, tracée par les Carthaginois , n'ait continué 7 ; car, en ce qui concernoit leurs établissemens sur les côtes de l'Océan atlantique, les naturels avoient épargné aux Romains le soin de les détruire 8 . Les relations avec ce pays devinrent même plus fréquentes lorsque le luxe des grands et les plaiBÎrs barbares du peuple obligèrent d'y acheter des esclaves et des bêtes féroces 9 : quelques voyages furent entrepris pour explorer cette contrée dans la direction du nord au midi, ia même que suivoient les caravanes de Carthage pour arriver aux bords du Niger »°.

Les communications par le golfe Persique tt'étoient pas moins

1 Plm. HUt. nat. lib. xn , cap. xv et xvi. — « Plia. Hut. nat. lib. vi, cap. xxix.— 9 Peripl. mar. Erylhr, pag. 10 , 1 1 et 1 8. Marcian. Peripl. pag. 10, U et 88. — * Peripl. mar. Erytkr. pag. 11. — 5 Plin. Hi*(. mat. Wb. xil, cap. XIX. Peripl. *tar. Eiythr, pag. 10. — 6 Plm. Hitl. naf. lib. vi , cap. xxtx. — 7 Strab. lib. \vn , cap, M, Si S et teqq. Pli». Hitt. nat. lib. v, cap. i tt seqa. Hieron. Epitt. ad Dard. 0pp. t. II, pag. 609. — * Strab. lib. xvu, cap. U , J 8. — » Strab. lib. n , cap. iv, i S. Herodian. U Ut. lib. i. — Ploient. Geogr. lib. l , cap. vni.

INTHODUCTION. Iv

actives ; Pétra et Palrayrc continuoient d'être les entrepôts qui dirigeoient les marchandises de l'Inde sur les côtes de la Syrie 1 ; elles y étoient portées non-seulement par la Babyionie et les routes intérieures de l'Arabie , mais encore paria navigation sur les côtes occidentales du golfe Arabique * y quelque difficile que la rendissent les écueiis et les pirates 3 . Une partie des marchandises qui arrivoient par cette voie étoit conduite au port de Rhinocolura sur la Méditerranée 4 .

Les routes qui, du haut Indus et de la Bactriane, conduisoient à la mer Caspienne et de là au Pont-Euxin , offraient un nouveau secours aux consommations des Romains *» Leurs conquêtes sur Mithridate avoient même contribué à multiplier leurs relations dans les pays situés entre les deux mers , pays qui, aujourd'hui pauvres et presque sauvages, étoient alors couverts de villes florissantes et d'une population nombreuse» Les annales chinoises constatent que les peuples de ces contrées mettaient un grand prix à la possession des objets qui leur venoientde la Chine 6 . Des alliances, ou la crainte qu'inspiroient les armes romaines , servoient à donner de la sécurité aux commerçans 7 .

Quelques objets fabriqués , une foi b le quantité de denrées , étoient tout ce que l'empire offrait en échange à des peuples qui trouvoient sur leur propre sol et dans leur admirable industrie de quoi satisfaire à leurs besoins 8 ; l'or et l'argent pouvoient seuls solder ces marchandises 9 , que des prélèvemens et des impôts de toute espèce exigés par les souverains des lieux rendoient encore plus coûteuses 10 . On ne doit donc point être surpris du soin que ces peuples mettoient à conserver et accroître d'aussi lucratives relations. Ce motif, bien plus que la crainte d'invasions , dont le sort de Crassus et la situation des Romains ne permettaient pas de concevoir l'idée , explique les ambassades envoyées par les Indiens, les S ères et les Scythes, à f empereur Auguste 11 , ambassades que l'adulation deB poète», dont H ne

1 Strob. lib. xn, cap. m , J G. Appian. De bello civili . pag-. 1079. — » Strab. lib. xvi , cap. m, 5 6. Plin. HUt. nat. lib. vi, cap. xxvm. Peripl mar. Ervthr. pag. il. — 'Strab. lib. xvi , cap. ni , S 4. — 4 Strab. lib. xvi , cap. ut , 5 6. Diod. Sic. lib. il , cap. XLVttt ; lib. m ,

S p. xli. Plin. Hist. nat. lib. vt , cap. xxvi. — 5 Pers. sat. v, y. 134 et teqq. — «De Guignes , «••m. de l'Acad. de» itucr. t. XLVl , pag. £63. — 7 Pofyb. Excerpt. de virt. et vit. pag. 1 318. — • Plin. Hist. nat. lib. xix, cap. I. Peripl. mar. Erythr. pag. 98 et 89. — • Plin. Hist. nat. lib. xn , cap. xvm. — «» Plin. Mut. nat. lib. xji , cap. xnr et xvm. — » Suet. Vita Augutt. cap. xxi. Florus , lib. iv, cap. xli. Horat Carm. sec. v. 55 et 56. Strab. lib. xv, cap. 1 , JJ 1 et 59.

Ivj INTRODUCTION.

faut pas toujours attendre une grande exactitude historique, essaya de faire considérer comme des triomphes >.

On ne voit pas que les souverains de Rome, si Ton excepte Tibère* , en qui ce ne fut peut-être qu'une preuve cFhypocrisie, aient jamais ouvert les yeux sur l'appauvrissement que ce commerce devoit amener à la longue 3 : ce fut même un empereur sage et ami de la simplicité qui eut le projet d'entrer en relation avec les souverains de la Chine pour procurer aux Romains une plus grande abondance d'étoffes de soie 4 .

Cette marche du commerce étoit toujours la même à la décadence de l'empire 5 ; mais elle éprouva une importante modification sous le règne d'Auréiien. Palmyre, après avoir été long-temps assez utile aux Romains pour que son premier magistrat méritât d'être revêtu de la pourpre impériale °, excita leur jalousie ou leur défiance : le courage de Zénobie ne put la sauver 7 ; Rome compta encore ies ruines de cette ville magnifique parmi celles dont elle avoit couvert le monde, et i'une des routes commerciales qui de la Babylonie conduisoient à la Méditerranée cessa d'exister.

Une révolution plus importante eut lieu lorsque la résidence impériale eut été transportée à Constantinople. La navigation se dirigea principalement vers la nouvelle capitale; rien ne fut négligé pour lui assurer tous les avantages du commerce de f Inde 8 : Rome n'eut plus que la seconde place dans les soins du gouvernement, et la division de l'empire en deux états indépendans devint le dernier avant-coureur de sa chute.

m.* émot*. Cette ville superbe , dont la grandeur étoit le résultat d'une si profonde politique, de tant d'actions d'éclat et de tant de crimes, arriva enfin au terme que la Providence avoit marqué. Des peuples refoulés et comprimés dans leurs déserts essayoient depuis long-temps leurs forces par des incursions foiblement repoussées : au signal donné ils s'élancent sur la proie qui leur est livrée; il n'est pas moins versé de sang pour abattre la puissance de Rome qu'elle n'en a répandu pour la fonder. Mais les consé-

I Horat. Odar. Iib. i, od. xil, 55 et 56. — * Tach. Annal lit», m, cap. un. — » Strab. !ib. xvi , cap. m , J 6. Plin. Hist. nat. Iib. xii , cap. xvm. — * De Guignes , Mém. de i A end. des inscrint. t. XXXII , pag. 359. — » Vopisc. Vita Firmi . cap. m. — « Trebd. Poil. Vita Gallien. cap. XII. — 7 Vopisc. Vita Aurel. cap. xxvi et seq a . — • Euacb. Vita Constant. Iib. IV, cap. u

INTRODUCTION. Jvij

quences de ces deux grands événemens n'ont rien qui se ressemble. Rome, en détruisant f indépendance des états européens, leur avoit donné en échange les arts, la civilisation : les barbares qui envahissent ces riches pays ne songent point à y maintenir l'état social, ou du moins à le modifier dans l'intérêt de leur domination; ils adoptent tous les vices des nations policées sans en avoir acquis les lumières; ils se livrent au luxe, dont ils ne savent pas entretenir les sources, et le commerce ne trouve avec eux ni sûreté ni encouragement.

L'empire d'Orient, luttant dans une longue agonie contre les commerce agressions de ses ennemis et les germes de dissolution qu'il <* e Empire portoit dans son propre sein , conserva le dépôt de la civili- <r0nen ' sation ; ses commerçans continuoient d'être en relation avec l'Inde et le reste de l'Asie 1 , et les malheurs publics ne ralentissoient pas leur activité *.

Cette époque est celle où Ton commence à connoître avec quelque certitude le commerce de la Chine. Les rapports de cet empire avec le continent de l'Asie par la Bactriane et le haut Indus, et même avec les pays du Gange par les déserts qui le séparent de l'Inde, étaient anciens sans doute 3 ; mais on ne trouve dans les auteurs aucune indication des routes que suivoient les caravanes. Un passage assez équivoque de Pline semble attester que de son temps on y alloit par la voie de mer 4 . II est mieux prouvé que les Romains ont connu la Chine dans le n.* et le m** siècle 5 , mais on ignore par quelles voies ils y pénétroient. Les premières notions précises sont du vi. c siècle ; elles nous sont offertes par l'ouvrage de Cosmas surnommé fmlicopleustcs. Cet auteur atteste qu'indépendamment des communications terrestres parla l'erse, dont il trace l'itinéraire jusqu'à la Méditerranée, les navigateurs du golfe Persique se rendoient à la Chine par un trajet long et difficile , parce qu'on étoit obligé de suivre les contours d'un rivage semé d'écueils G . Les Chinois, de leur coté, venoient dans les ports de l'Inde et du golfe Persique. Sérendib , qui, selon quelques écrivains, étoit la même que la Taprobane des anciens , appelée aujourd'hui

1 Auteur ancien cite par Sauinais* , in Vopisc. pag. 446. — * Micron. M Eztch. cap. 1011, ver». 16; episl. xcvil , ad Dcinetr. — » Herod. lib. III, j 109. Ctesias , apud iElian. De nat. anim. lib. iv, cap. xxvii. — « Plin. Hist. nat. lib. VI , cap. xxn. — » De Guignes , Afém. de l Acad. des imeript. t. XXXII, pag: .157 et »uiv. — 6 Cosmas, ap. Afontf. Collect. nov. patrum , t. II , pag. 173 et neqq. De Guignes, Mim. de i Acad. des \mcr\pt. t. XLVI , pag. 457.

Iviij INTRODUCTION.

Ceylan, et, selon (f autres , la même que Sumatra 1 , étoit le rendez-vous des navires expédiés de la Chine, de l'Inde et de l'empire d'Orient.

Cette navigation des Chinois avoit sans doute pour eux beaucoup d'importance, en ce qu'elle procuroit aux produits de leur industrie le plus grand débouché qu'elle pût trouver; cependant il paroît qu'à cette époque, et même plus anciennement, Hs avoient des rapports commerciaux avec le Japon ». Leurs historiens tracent même assez exactement une route qui conduisoit les navigateurs à l'île de Jéso , et de là au Kamtschatka et à la Californie 3 . Peut-être en rapportoient-ils des pelleteries, dont ils fournissoient les Indiens avec lesquels leur voisinage a dû les mettre promptement en communication 4 , et que les commerçans romains venoient chercher dans les ports de cette contrée 4 .

Le commerce de l'empire d'Orient avec les parties de l'Afrique situées au sud du golfe Arabique continua de suivre la marche ancienne. Le christianisme , porté dans FAbyssinie , avoit même servi de lien entre les souverains et les sujets des deux pays 6 . Axum , Méroé et Thèbes étoient, comme du temps des Ptolémées \ le lieu de passage et de repos des caravanes ; et malgré les révolutions ou les guerres dont l'Egypte avoit été déjà le théâtre , Alexandrie conservoit un commerce qui nedevoitlui être enlevé qu'à l'époque où de hardis navigateurs découvriroient ou peutêtre retrouveroient la route de l'Inde à travers les tempêtes de l'Océan atlantique.

Mais les Grecs avoient des rivaux puissans dans les Perses , qui , ayant conquis leur ancien pays sur les Parthes et abjuré les préjugés de leurs ancêtres contre la navigation , s'emparèrent de celle du golfe Persique. Ils profitèrent de leur position intermédiaire entre l'empire grec et les pays d'où la soie y étoit amenée par les voies de terre, pour se rendre maîtres exclusifs du commerce de cette marchandise, qu'ils élevèrent à un prix exorbitant 7 . Bientôt cependant la découverte des procédés pour produire et fabriquer la soie 8 procura aux Grecs un dédomma-

1 Cosmos, «p. Montf. Collrct. nov. patrum, t. II, pag. 137 et 330. Ane. Relu des Indes et de la Chine, b.c. pag. 1 35. — * De Guignes , Mim. de l'Acad. des inseript. t. XXVIII , pag. 505 ; t. XLVI , pag. 569 etsuiv.— » De Guignes, Mèm. de VAcad. des inseript. t. XXVIII , pag. 503 et suiv. — « De Guignes , Mém. de tAead. des inscript, t. XXXII, pag. 358; XLVI, pag. 555. — 8 Peripl. mar. Erythr. pag. aa. — « Cosmas, ap. Montf. t. II, pag. 179. — 7 Vopiscus, Vita Aurel. cap. xi.v. — 8 Procop. De bello Goih. iib. îv, cap. xvu ; Hist. arcan. cap. xxv.

INTRODUCTION. \ix

gement qui ne fut pas sans importance, et dont les résultats dévoient, quelques siècles plus tard, influer singulièrement sur {'industrie de l'Europe.

L'empire d'Orient ne tarda point à éprouver dans son commerce un plus rude échec, funeste présage de ses derniers instans. Mahomet publia sa religion; les Arabes, qui ia reçurent, abandonnèrent leur vie nomade pour devenir des guerriers fanatiques et intrépides. A mesure qu'ils étendoient leurs conquêtes, ils se livroientau commerce avec l'enthousiasme qui étoit ia source de leurs étonnans succès. Le précepte qui impose à tous les sectateurs de Mahomet . l'obligation de faire le voyage de ia Mecque donna une impulsion nouvelle aux caravanes, qui servirent et à transporter les marchandises et à remplir un devoir religieux; f esprit de prosélytisme et l'intérêt s'unirent pour donner à leur commerce une extension que je ferai connoître dans la suite de cet exposé. Maîtres d'une partie de ia Syrie et de toute ia Perse, ils construisirent, sur la partie occidentale du grand confluent de i'Euphrate et du Tigre, Bassora , qui, dominant ces deux fleuves, devint, pour les communications avec l'Inde par l'intérieur de l'Asie, un entrepôt rival d'Alexandrie. Vers le même temps l'Egypte tomba en leur pouvoir, et ce double événement priva Constantinople des communications qu'elle entretenoit avec l'Inde par la mer Rouge et la Mésopotamie.

Une défiance que la politique explique suffisamment, et qui pouvoit d'ailleurs être accrue par la haine religieuse et l'état habituel d'hostilité , porta les Arabes à fermer leurs ports aux commerçans grecs. Mais il en est souvent des besoins factices comme des besoins réels : dès qu'ils sont évidens et généraux , ils doivent être satisfaits, et les obstacles disparoissent devant le génie patient et inventif de l'homme. Les sujets des empereurs de Constantinople ne pouvoient supporter la privation de productions depuis long-temps devenues pour eux un objet de première nécessité. Les communications avec l'Asie par la mer Noire (le Pont-Euxin des anciens), la mer Caspienne et les pays situés au nord de cette mer, que ia facilité des autres voies et surtout de celles qu'oflbient le golfe Persique et le golfe Arabique avoit fait négliger, furent reprises avec ardeur.

C'étoit, comme on l'a vu , vers ces lieux que les anciens Grecs

Ix INTRODUCTION.

avoient principalement dirigé leur commerce. Constantinople fax oit entretenu pendant sa prospérité : lorsque la plus grande partie des conquêtes romaines iui eut été enlevée, elle fut réduite à y concentrer sa navigation.

Les peuples qui occupoient ces pays du temps d'Hérodote, et même à l'époque où Rome étoit le centre et le but du commerce universel , avoient disparu : des invasions suivies d'autres invasions ies avoient ou chassés ou détruits. Sur les rives du Dniéper (le Borysthène des anciens), peut-être à la place de la ville qu'Hérodote appeloit Gelonus , existoit Kiow, que ies écrivains du Nord n'hésitent point à présenter comme la rivale de Constantinople ». Elle étoit un lieu de grand commerce de pelleteries 9 , que le fleuve servoit à conduire vers la mer Noire avec les autres productions de l'intérieur. La Chersonèse Taurique et les pays jusqu'au Volga ( le Rha des anciens ) étoient habités par la nation des Khazares, si puissante qu'elle avoit donné son nom à la mer Caspienne 3 : souvent alliés, quelquefois en guerre avec l'empire d'Orient 4 , ces peuples faisoient un commerce considérable avec Constantinople, et Sahrat, située à l'embouchure du fleuve , servoit d'entrepôt 5 . Vers le point où le Volga se rapproche du Don (Tanaïs des anciens), Boulgar, ville principale du peuple de ce nom, recevoit les marchandises de l'Inde et de la Chine c .

Constantinople en fut approvisionnée par cette voie : malgré la longueur, les difficultés, les dangers des routes, et le surhaussement du prix des marchandises , qu occasionoient les bénéfices commerciaux et les tributs exigés par les habitans des pays qu'on étoit obligé de traverser, elle les reçut en abondance, et se trouva en état d'en fournir l'Occident à l'époque où des jours meilleurs y ramenèrent le commerce, commerce La France fut le pays où cet heureux changement se manidc lEurope festa Je p j us ^ Leg roig Mérovingiens, plus habiles que les chefs in IhuTiiibi des nor ^ es q«i avoient fait les premières invasions, donnoient Hei ww>. à l'agriculture et à l'industrie 7 des encouragent ns qui ne tar-

1 Adam. Brem. Hist. eccl. lib. II, cap. xm. — » Bolland. Vita S. Mariait, cap. If, Febr. t. II , png 369. — s Bakoui , Notices et Extraits des manuscrits e*c. t. II , pag. 508 et suit'. — * Kcri , Epitome hist. Butant, lib. u , ann. 938. — 5 Const. Poppbrr. De adm. imp. Orient. lib. n, cap. xui. — 8 Bakoui , Notices b.c. t. II, pag. bit. — 7 Hier on. ad Jovian. lib. II, app. t. IV, pag. S 1 4. Greg. Tur. Hist. lib. m , cap. xxxiv. Bollaml. Vita S. Radeg. cap. I et il , Aug. t. III , p. fl7 et 70 Audoen. Vita S. Eligii, cap. v, xxxi et xxxu , ap. Surium die t.* decembris.

INTRODUCTION. Ixj

dèrent pas à y rétablir l'ancienne prospérité ; et cette énergie nationale augmenta les richesses de manière à faire renaître le goût du luxe et le désir d'en aller chercher les alimens dans les pays étrangers. Lorsque ces princes eurent conquis sur les Visigoths les provinces méridionales, où se trouvoient les ports les plus importans de la Méditerranée 1 , la France devint dès le v. e siècle le pays le plus commerçant de l'Europe. Quelques villes maritimes d'Italie seulement, échappées comme par miracle aux invasions des barbares et restées sous la dépendance de l'empire d'Orient, entretenoient avec Constantinople de foibles relations , dont les pirates , enhardis et multipliés à la faveur des désordres, troubloient la sécurité : Venise, fondée par des familles fugitives dans les lagunes de l'Adriatique pour disparaître après douze siècles de gloire devant une nouvelle barbarie, commençoit aussi à former sa marine»; mais elle n'étoit point encore en état de se livrer à d'importantes opérations 3 : le commerce de l'Espagne, borné d'abord à des relations avec la France 4 , n'avoit point tardé à se confondre dans celui des Mahométans , devenus maîtres de ce pays.

Les rois de France, en paix et quelquefois même alliés avec les empereurs d'Orient, par qui ils avoient eu la sage politique de faire légitimer leurs conquêtes*, ne se contentèrent pas d'encourager le commerce intérieur dans les villes qu'il avoit rendues florissantes sous les Romains 6 , et surtout à Paris, résidence des souverains et principal siège du luxe 7 : ils établirent des foires dont les immunités attiroient les marchands de toutes les contrées 8 , et mirent tous leurs soins tant à repousser les pirates du Nord qui venoient attaquer les côtes 9 , qu'à protéger leurs sujets sur les mers ou dans les pays étrangers 10 .

Les navigateurs entreprenans et actifs de l'Aquitaine, de la Neustrie et de la Bretagne 11 , alïoient chercher, et les habitans des îles Britanniques, de la Saxe, de la Frise, des bords du Danube, apportaient les pelleteries, les toiles, le fer, le plomb,

• Procop. De bello G«th. lib. tu,cmp. xxxm. — * Cassiod. Variar. lib. xn.epist. xxiv. — * Murator. Antiq. Ital. mediiatvi, t. II, col. 88». — * Greg. Tur. llist. lib. VIII, cap. XXXV ; lib. ix , cap. xxii. — * Procop. De bello Goth. lib. i , cap. xn ; lib. m ,' cap. xxxiu.— 6 Trebell. Pollio, Vita Gallien. cap. vi. Vopisc. Vita Carin. cap. xx. Greg. Tur. Hitt. lib. ni, cap. xlvi. — 7 Greg. Ttir. Hitt. lib. v, prolog. ; lib. vi , cap. xxii ; lib. vin , cap. xxxm. — • Gesta Dagobert. reg. cap. xxxiv. — 9 Greg. Tur. Hitt. lib. m , cap. in. — 10 Greg. Tur. Hitt. lib. vin , cap. xxxv. Aimoin. Chron. lib. H , cap. il. Fredcg. Chron. cap. lxviii. — 11 Vita S.Maclov. inter Acta Sanct.ord, S. Ben. sec. i,pag. 91 8 et 91 9. Greg. Tur. Hitt. lib. X, cap. ix.

Ixij INTRODUCTION.

fétain , l'ambre et les autres marchandises du Nord , qu'ils échangeoient contre des vins et divers produits de l'agriculture ou de l'industrie française •«

Le commerce des marchandises d'Orient n'étoit ni moins actif ni moins étendu. Les Syriens, dont un grand nombre avoit formé des établissemens en France», y apportoient les étoffes de soie de Damas , les vins de la Palestine 3 . Les commerçons français a 1 1 oient aussi en Syrie 4 ; ils avoient des relations plus suivies encore avec Alexandrie 5 , d'où ils rapportoient les toiles de lin 6 , le papyrus 7 , les parfums, les perles, les pierreries, les autres objets précieux que produisent l'Egypte , l'Ethiopie , l'Inde, l'Arabie 8 , et surtout les épiceries, dont la consommation étoit et fut long-temps considérable chez les Français 9 .

Marseille étoit le principal intermédiaire de ce commerce 10 ; les étrangers y étoient attirés par la bonté de son port 1 1 , par la sécurité qu'une police sévère y entretenoit **, par l'aménité des mœurs et la probité de ses habitans I3 . Arles et Narbonne, qui dévoient leur fondation et leur prospérité aux Romains 14 , partageoient avec Marseille le commerce de la Méditerranée 14 .

Tandis que la France se livrait à la navigation avec autant d'activité que IV tut de la société le permettoit, la haute Italie, soumise, après de sanglantes invasions, à la domination impartiale et modérée des Lombards , recouvrait avec la paix le goût et le besoin du commerce. Il se réveilla principalement dans les villes situées aux bords de l'Adriatique ; et Venise , quoique souvent troublée par des dissensions domestiques , commença

1 Vita S. Cotumban. inter Acta Sa net. ord. S. Ben. sec. il , pag. 94. Mabill. De re dipiom.

Eag. 488. — *Grcg. Tur. Hist. Iib. vu, cap. xxxi; lib. vw, cap. i; Iib. x, cap. xxvi. Aimoin. b. m, cap. lxyii. Chron. de Saint-Denis , liv. m, chap. xxv. — * Greg. Tur. Ilitt. lib. vu, cap. xxix ; De glor. eonfess. cap. lxv. — * Boliand. Vita S. Genove/a, cap. vi, Jan. t. I, pag. 140. Greg. Tur. Hùt. Iib. x, cap. xxiv; De glor. martyr, cap. xxxil. — * Greg. Tur. Hist. lib. vi, cap. vi ; De glor. eonfess. cap. xcvii. — 6 Audoen. Vita S. Elig. pari, i , cap. xm, in Spicileg. Acher. U II , in-fol. — 7 Greg. Tur. Hist. lib. v, cap. v. Mabill. De re dipiom. pag. 33. — * Greg. Tur. Hist. Iib. IX, cap. ix; X, cap. u; De m trac. S. Julian. cap. XXXI; De glor. conf. cap. exi et exil; Vita patrum, cap. vin, f 9; Testant. S. Arid. Boliand. Vita S. Mauri , Jan. t. I, pag. 148. Audoen. Vita S. Eligii, J>»rt. I, cap. V, X, Xll; De mirac. S. Germon, in l.abb. Bill Mss. t. I, pag. 549.— » Greg. Tur. Hist. Iib. V, cap. v. Du Cange, Gloss. med et in/, lat. voc. Aromata, Species. — «° Greg. Tur. Vitm patr. iib. III , cap. VIII, J6. — 11 Sidon. Apotl. Epist. lib. vu, epist. vu. Greg. Tur. Hist. iib. VI , cap. il. — "Greg. Tur. Hist. lib. iv, cap. xuv. — 13 Agathios, De reb. Justin, imp. lib. I, cap. xx; lib. IX , cap. lxh. — ■« Strab. Iib. iv, cap. v, SS 4 et 10. Constit. Honor. et Theod. ap. Dubo», Etablissement de la monarchie française &c. liv. u, ch. v. Auson. Ord. clar. urb. cap. vm et XII. — » Theodorici reg. episl. xvn. Boliand. Vila S. Casar. Aug. t. VI , pag. 69.

INTRODUCTION. Ixiij

à paroître dans une carrière qu'elle devoit long-temps parcourir avec éclat. Ce fut avec Constantinople qu'elle établit ses premières relations ; elle les suivit avec une constance et une habileté remarquables. Il est difficile de fixer avec précision l'époque à laquelle ces relations furent assez fréquentes pour constituer un commerce réglé. S'il est douteux qu'il existât dès le vi. e siècle 1 , il étoit évidemment en pleine activité 9 au ix. e Mais alors l'Egypte appartenoit aux Arabes : la haine politique et religieuse qui avoit porté les vainqueurs à fermer leurs ports aux Grecs s'étendit naturellement à des villes qui reconnoissoienl la suprématie de l'empire d'Orient 3 . L'état perpétuel d'hostilité entre les Arabes et l'Italie, dont ils ne cessoient de tenter la conquête, dut accroître cet éloignement ; on peut croire qu'il étoit réciproque , puisqu'au ix. c siècle les Vénitiens interdisoient encore à leurs sujets toute communication avec l'Egypte 4 .

Des écrivains dont l'opinion est d'un grand poids ont même cru que tous les pays de la chrétienté furent exclus des ports égyptiens, et que les villes maritimes de France cessèrent leurs relations avec Alexandrie s . Les annales des règnes malheureux qui amenèrent la fin de la dynastie Mérovingienne n'offrent r à ce sujet, aucun de ces témoignages positifs qu'on ne trouve pas même pour des temps sur lesquels il ne s'élève aucune objection. Mais, indépendamment des traditions anciennes qui ne sauraient être dédaignées 6 , on trouve des indices assez précis en faveur de l'opinion contraire 7 . Le récit du voyage de S. Arculfe au vn. e siècle atteste qu'il visita Alexandrie , où se rendoient les commerçans de toutes les parties du monde 8 ; il donne de cette ville une description extrêmement détaillée , et alors l'Egypte étoit depuis près d'un demi -siècle sous la domination des Arabes. S. Willibald fit un semblable voyage au milieu du vin. e siècle 9 . Le moine Bernard visita dans le commencement du siècle suivant Alexandrie, avec des passe-ports pour le gou-

1 Cassiod. Variar. lib. xu , epUt. xtt. — 1 Monach. S. Gall. De gest. Car. Magn. iib. il , cap. xxvil. Murator. Antiq. Ital. medii eevi , t. II, col. 889. — s Muretor. Antiq. ftai. medii *vi, t. III , pag. 83». Dandul. Chron. in Murât. Script, rtrum Ital. t. XII , pag. 1 56. Murator. Ann. Ital. ad an». 1 084. Const. Porphrr. De adm. imp. Orient, cap. XX vil I. — « Murator. Script, rerum Ital. t. XII , pag. 170. — 5 Robertson , An kistorical disquisitionhe. note 39. M. Heeren , Estai tur tinfluence des croisades, trad. franç. pag. 391. — 8 Vales. Notit. Gall. voc. Afassitia. — i Goill. Tyr. Iib. xviu , cap. iv. — » Adamnan. De lacis sanctis , inler Acta Sanct. ord. Ben. siec. lu , part, n , pag. 617 et 51 8. — • Bolland. Vita S. WilUb. Jd. t II , pag. 504.

Ixiv INTRODUCTION.

verneur de cette ville, qui lui en donna pour celui de Memphis Les Français naviguoient certainement sur la côte d'Afrique au temps de Charlemagne, puisque f archevêque Adon raconte qu'ils en rapportèrent les reliques de plusieurs martyrs '.Alexandrie enfin est nommée par les annalistes comme une des villes où ce grand monarque envoyoit des seoours à ceux de ses sujets qui s'y rendoient 3 ; les souverains d'Afrique sont du nombre de ceux avec qui ii entretenoit des rapports d'amitié. Je ne parle point de la Syrie et notamment de Jérusalem, parce qu'il n'y a aucun doute à cet égard, et qu'il est même probable que les Grecs avoient la faculté de pénétrer dans cette partie des conquêtes mahométanes.

La nécessité d'éclaircir un point assez controversé pour que je ne dusse pas me borner à une simple assertion m'a fait anticiper sur les événemens qui se rattachent au règne de Charlemagne.

Le commerce français avoit suivi sous les derniers rois Mérovingiens la marche que j'ai indiquée. S'ils furent trop foibles pour conserver la couronne, l'administration, usurpée par les maires du palais, qui bientôt s'assirent sur le tronc, n'éprouva point de ces révolutions dont l'effet est de comprimer ou d'anéantir le commerce, et la France avoit continué d'être en relation avec les pays voisins 4 et de recevoir les marchandises du Nord et de l'Orient 5 , jusqu'à l'époque où Charlemagne commença son règne glorieux.

Ce grand prince acheva ou exécuta tout ce qui avoit été commencé ou projeté avant lui. Ses conquêtes n'eurent rien de fatal pour la civilisation ; les opérations du commerce acquirent plus d'importance et d'activité , à mesure que les limites de son empire s'étendirent jusqu'à la Baltique, l'Elbe, le Danube, I l j ns, les Alpes et l'Eure 6 ; des traités avec les souverains étrangers garantirent la sécurité des commerçans français 7 ; il établit en faveur de la navigation des phares sur les points dangereux 8 ; il créa sur les côtes de son empire un système de défense

1 Bernard. Itinrr. inter Aeta Sancl. ord. S. Ben. ssec. m, pari, il , pag. 583 — * Ckron. ad ann. 807 ; Martyrol. xir decembris 807. — 3 Eginh. Vita Caroli Magni . cap. xxvil. Poeta Saxo, lib. v, v. 493. Sigebert. Ckron. ann. 790. — * Bolland. Vita S. Modoald. cap. y et xi.il , Maii t. III, pag. 61. — 4 Capital, ann. 808. Bolland. Vita S. Aldeg. cap. m, Jan. t. II , pag. 1039; Vita S. Anslert. cap. vi et x, Febr. t. H, pag. 363. Monach. S. Gall. De rébus Caroli Magni , lib. I , cap. xviil ; lib. il , cap. xxvil. — 6 Eginh. Vita Caroli Magni, cap. xv et xvi. — ' Balui. tapit, reg. t. I , pag. 193 et 873. — • Ado, Ckron. ad ann. 811. Chron. de Saint-Denis sur les gestes de Charlemagne, liv. u, ch. vi.

INTRODUCTION. Ixv

contre les incursions des pirates du Nord et des Sarrasins 1 : j'exposerai plus bas ce qu'il fit dans l'intérêt de l'Allemagne.

Devenu maître d'une partie de i'Italie, il donna ses soins au commerce maritime, qui avoit eu peu d'activité sous les rois lombards 9 . Venise , de plus en plus adonnée à la navigation et fière de ses premiers succès , commençait à manifester la prétention de dominer sur la mer Adriatique ; Charlemagne fit respecter les droits des autres cités commerçantes 3 . Nonobstant la jalousie des Grecs, exprimée par ce proverbe ,« Il faut « avoir les Français pour amis et jamais pour voisins », Charlemagne avoit su entretenir la bonne harmonie avec les empereurs de Constantinople 4 . II prit des mesures pour multiplier en faveur de ses sujets des moyens d'accès et de sûreté dans les pays occupés par les musulmans; l'histoire a conservé surtout le souvenir des témoignages d'estime que lui donna le célèbre Aaroun al Raschild 5 .

Le voyage et les conquêtes en Palestine que lui attribuent quelques chroniques 6 , sont sans doute des fables; il ne faut pas non plus donner un sens trop étendu à ce que les historiens ont dit de la transmission qui lui fut faite des clefs du saint Sépulcre 7 , et en conclure avec Ëginhard 8 que les saints lieux lui appartenoient : mais on peut très-raisonnablement y voir la preuve que le calife avoit autorisé les sujets de Charlemagne à former des établissemens permanens à Jérusalem , où effectivement les Français possédoient des monastères 9 , des églises, des hospices, et jusqu'à une bibliothèque 10 . II n'est peut-être pas inutile de faire observer que de temps immémorial les Européens sont désignés dans les pays musulmans sous le nom de Francs , dénomination que les hommes les plus instruits font remonter au temps de Charlemagne 11 .

Les conventions qui durent intervenir pour donner au sou-

1 Ado, Ckron. ad ann. 809. Eginhard. Vita CaroliMagni, cap. xvii. Capitul. ann. 809, cap. xiv ; Capitul. gen. lib. iv, cap. v. — * Murator. Antiq. Ital. medii avi , t. II , col. 88 1. — • Ado, Ckron. ad «nn. 810. Kpist. Adriani papas , apud D. Bouquet, Hist. de France , V V, pag. 588. — * Eginhard. Vita Caroli Magni, cap. xvi. — 4 Eginhard. Vita Caroli Afagni , cap. XVI. Poeta Saxo, lib. IV, v. 81 ; lib. v, v. 305. Sigcbcrt. Ckron. ad ann. 807. Monarh. S. Gall. De rébus Caroli Magni , lib. Il , cap. XIV. — 6 Sanut. Sécréta fidelium erucis , lib. III , part, m , cap. vi et vu. — 7 Annal. Franc, ad ann. 799. Ado, Ckron. ad. h. ann. Annal. Metens. ad h. ann. — • Eginhard. Vita Caroli Magni, cap. xvi. — » Constant. Porphyr. De admin. imper. Orient, cap. xxvi.— 10 Bernard. Itiner. inter Aeta Sanct. ord. S. Bened. s sec. m , part, u , pag. 584.— "DTkrbeJot.fliM Orient, roc. Frank. De Guignes, Mém. de l'Acad. de» inscr. t. XXXVII, pag. 487.

Ixvj INTRODUCTION.

verain territorial et aux Français qui résidoient en Palestine des garanties réciproques, ne sont pas connues. Quelques renseignemens historiques les font deviner. Celui qui vouioitse rendre dans un pays soumis aux musulmans devoit y être autorisé par son souverain ; cette lettre de créance , remise au prince ou au gouverneur du pays , lui servoit à recevoir des passe-ports ou sauvegardes pour aller plus loin. Ces sûretés n'étoient souvent accordées que moyennant une rétribution , et les commerçans achetaient aussi la faculté cTétaler dans les marchés publics A ees traits, on reconnoît les capitulations qui existent encore entre ics Rois de France et la Porte Ottomane; la nécessité où sont les Français qui vont s'établir au Levant d'y être autorisés par le Roi; les Grmans ou saufconduits qui sont encore en usage, et ces avanies ou perceptions arbitraires dont on a plus d'un exemple moderne de la part des autorités musulmanes.

Ces concessions, qui furent dans la suite exécutées ou restreintes avec plus ou moins de faveur, selon les circonstances, le caractère ou la politique des princes mahométans , ont probablement été l'origine d'une institution dont on ne connoît pas les premières traces , et dont nous verrons dans la suite les importantes et utiles conséquences , je veux dire la juridiction des consuls européens dans le Levant et la Barbarie.

La différence de mœurs et de religion la rendit nécessaire. Dans la règle, sans doute, la juridiction appartient au territoire ; mais l'intérêt du commerce avoit introduit une dérogation dont les anciens historiens ont conservé le souvenir*: cette dérogation avoitété adoptée en Europe dès le v. c siècle Les souverains arabes durent être d'autant moins éloignés de faire ces concessions qu'elles étoient conformes à leurs propres usages. Sans parler d'un privilège par lequel Mahomet auroit promis aux chrétiens , entre autres avantages , de protéger leurs juges 4 , document sur l'authenticité duquel les savans ne sont pas d'accord 5 , on verra bientôt qu'au ix. e siècle les Arabes avoient obtenu dans la Chine qu'un cadi de leur choix rendît la justice à leurs sujets établis dans ce pays. Les Grecs , bien plus en aversion que les Français aux yeux des musulmans ,

1 Bernard. Itiner. inter Acta Sanct. ord. S. Ben. s«c. ni , part, n , pag. 593 et *eqa. — * Herod. lib.H, S 178. — * Cod. Witigoth. lih.xi.cap. iv. — * Ricaut, The présent state of the Ottoman empire,book H, ch. n.— » Grot. Epiit. cclvih. Renaudot, Hùt.patriarch.Alexand.pnç. i«9.

INTRODUCTION. Ixvij

jouissoient de ces avantages dans la ville de Jérusalem l . On peut donc sans témérité croire que Charlemagne les avoit obtenus en faveur de ses sujets; ce qui a fait dire à un historien que Jérusalem sembloit être sous sa domination non moins que sous celle du calife a .

Malheureusement Charlemagne ne laissa point d'héritiers de son génie. On doit cependant rendre à Louis le Débonnaire ia justice de reconnoître qu'il eut l'intention de suivre les traces de son père : il repoussa ies incursions des Sarrasins sur ies côtes et les mers de la Provence , maintint la sécurité des côtes occidentales 3 , et réprima les perceptions abusives de droits de péage 4 . Une charte de 828 5 , mal interprétée par quelques auteurs, a laissé croire qu'il employoit des agens nombreux à faire le commerce pour son compte; ii est plus vraisemblable, quoique du reste cette question soit indifférente en ce moment, que cette charte souraettoit ies associations qu'elle concerne à la surveillance de l'autorité.

Mais bientôt les malheurs dont Louis fut accablé ne lui permirent plus de protéger ses peuples; il ne put empêcher que Marseille , la plus importante de ses places maritimes , ne fût pillée par les Sarrasins 6 . Ce déplorable état de choses s'accrut après sa mort. Charles le Chauve prit quelques mesures en faveur du commerce 7 ; mais les séditions , les guerres , l'insubordination des grands et l'incapacité des souverains amenèrent la dissolution de l'empire de Charlemagne. Les invasions des Normands (Tune part, les incursions et ies pirateries des Sarrasins de l'autre, accumulèrent de nouvelles calamités sur l'Europe.

Cependant , après avoir été une seconde fois menacée de perdre la civilisation , elle recouvra le calme : le commerce reparut avec ses bienfaits; il devint la base de la prospérité et de la puissance que ies villes d'Italie acquirent dans la suite ; ce fut l'aurore d'une situation qui ne peut être bien connue qu'après qu'on a jeté un coup d'œil sur l'Europe entière.

Une simple inspection topographique suffit pour apprendre

1 Guéne'e, M cm. de CAcad. des itucript. t. L, pag. 909. — * Guill. Tyr. Hùt. Jib. i, cap. m. — * Eginhard. Chron. ad ann. 8*0. Vita Lud. PU, ad ann. 890. — 4 Praeept. Lud. Pu, ann. 819, 898, in Baluz. Capit. t. I, col. 603. Praeept. Lud. PU, ann. 836, apud Schannat. Cad. probat. Hùt. Fuld. pag. 116. — 4 Charta Lud. Pu, ann. 898, in Carpent Alph. Tiron. cart. xxxi. — 6 Annal. Bertin. ad ann. 838. — 7 Capit. Car. Calvi, ann. 864 et 864.

Ixviij INTRODUCTION.

que cette partie du monde peut être divisée, sous les rapports de la navigation , en deux régions principales. A la première appartiennent tous les pays septentrionaux qu'eu égard aux temps je désigne sous le nom générique de Scandinavie; les eûtes orientales et méridionales de la mer Baltique; les côtes de ia mer d'Allemagne, jusques et y compris la Flandre; les îles Britanniques; les cotes de la France et de l'Espagne sur l'Océan atlantique ; le Portugal. La seconde comprend les côtes d'Espagne et de France sur ia Méditerranée; l'Italie, ses îles et les deux rivages du golfe Adriatique. On sent par quels motifs il ne peut être question des parties de l'Europe qui composoient l'empire d'Orient.

Je comprends sous le nom de Scandinavie les contrées qui forment aujourd'hui les îles de Danemarck , la Suède , la Norvège et l'Islande, sans me jeter dans des divisions géographiques ou dans des développemens historiques pour lesquels je reconnois toute mon insuffisance.

Les Grecs n'eurent point connoissance de ces contrées 1 : Pythéas avoit, le premier, pénétré jusqu'à un pays qu'il nomme Thulé. Quelque choix qu'on fasse entre les différentes opinions sur cette découverte, qu'on y reconnoisse le Jutland, la Norvège ou l'Islande, ou qu'enfin on suppose que la totalité de la Scandinavie a été visitée par le navigateur marseillais 9 , le résultat en est le même pour le fait dont il s'agit. Pline et Tacite ont parlé d'un pays qu'à raison de son étendue on appeloit une autre partie du monde 3 , situé dans l'Océan , au sud d'une mer dormante, presque immobile 4 , et dont les habitans étoient exercés à la navigation et connoissoient le prix des richesses *. Cette courte et sans doute imparfaite esquisse sembleroit , nonobstant l'opinion d'un savant académicien français 6 dont les recherches ont rendu les plus grands services à la géographie ancienne, se rapporter à l'ensemble des contrées que je viens de désigner.

On ne sait point au juste si ces pays, peu connus des Romains, ont continué d'être occupés parles peuples qui existoient

1 Herod. lib. m , 5 114. — * Agatheincr. pag. 56. Procop. De belle Gotk. lib. il , cap. xv. Adam. Brem. De situ Dan. cap. xxxv. Rodbeck, Allant, t. I, pag. 50!. D'AnTille, JUem. de r Académie des inscriptions, t. XXXVII , pag. 436 et suiv. - » Plin. Hist. nat. lib. iv, cap. xilî. — * Plin. Hist. nat. lib. iv, cap. xm et xvi. — 4 Taciu De mor. Gcrinan. cap. XLV. — o M. Gossillin , Recherches sur la géographie des anciens, t. IV, pag. 133, 138.

INTRODUCTION. Ixix

au temps de Pline et de Tacite , ou si la grande commotion qui lança vers le iv. e siècle les hordes asiatiques sur l'Europe leur a donné de nouveaux habitans; mais, en laissant de côté ces questions , encore obscures et indécises même dans le Nord , patrie de la science et des solides et patientes recherches , on doit reconnoître comme un fait incontestable que leur situation dut les rendre navigateurs.

Leur marine étoit-elle uniquement appliquée au commerce , et leurs richesses en étoient-elles le fruit? N'employoient-ils qu'à ia piraterie , qui paroi t avoir été en honneur chez eux, ces vaisseaux dont la forme singulière a été décrite par Tacite, et devoient-iis leurs richesses à des rapines sur la mer, que leurs anciennes poésies appellent le champ des pirates 1 ? L'un et l'autre est probable. Parmi les habitans de ces vastes contrées dont les côtes seulement étoient peuplées », quelques-uns sans doute exercoient le commerce et se trouvoient exposés aux attaques des pirates 3 , contre lesquels ils étoient obligés de prendre des précautions en formant de petites escadres qui se prêtoient une mutuelle défense 4 ; car, si le commerce peut exister et fleurir quoiqu'inquiété par les pirates, il seroit difficile de concevoir que la piraterie pût être exercée là où il n'y auroit rien pour l'exciter et l'alimenter.

Ce n'est guère qu'à compter du ix. e siècle que les notions sur le commerce de ces pays acquièrent de la certitude. A cette époque , leurs habitans se liyroient à de lointaines et périlleuses expéditions. Us visitèrent l'Ecosse, les îles Hébrides, et le nord de l'Irlande , dont la partie méridionale seulement avoit été connue des Carthaginois et des Romains : ils s'avancèrent vers les îles Féroé et l'Islande \

Les Islandais à leur tour portèrent à cette époque leur navigation dans le Groenland, et peut-être leurs excursions en Amérique ont-elles précédé de plusieurs siècles la fameuse découverte qui a transmis à ia postérité le nom de Christophe Colomb G ; mais elles furent sans résultat.

1 Snoro Sturletson, Bdda Jsland. voc. Maris nomina. — * Adam. Brem. De titu Dania • , cap. i. — ' Egiqhard. Vita Caroli Magni, cap. xiv. Annal. Franc, ad ann. 808 et 810. Adam. Brem. Met. ecelet. cap. ucxiu etteqq. — 4 Heims-Kringla , Konung Olâf Helget Haraldtons, Saga, cap. cxlii. Langcbeck, Script, rtrum Danic. t. I, pag. 344. — » Torfrus, Hist. rer. Norvtg. part. Il , lib. II , cap. l , II et $eqq. Peringikiold , Prafat. ad Heims-Kringla— • Sbum . Mctn. de la soc te té royale de Copenhague, t. MU, pag. 80 et suiv.

On doit avouer que la vie aventureuse et le goût de la piraterie étoient le mobile principal de ces expéditions ; mais il n'est pas possible aussi de méconnoître l'existence d'un commerce véritable entre ces différentes contrées. L'Islande, par sa position , ehtretenoit plus particulièrement des relations avec ia Norvège 1 , dont les ports recevoient une grande affluence de navires venant de ia Suède et des pays connus sous le nom de basse Saxe 8 j les Danois et les Norvégiens fréquentoient les côtes de i'Estionie 3 , où Truzo étoit un marché considérable 4 . Dans la Norv ège , Biorgo ou Berghen , sur la côte occidentale 5 ; Tungsberg et différens ports de Vikie , sur la côte méridionale r ' ; dans ie Jutland , déjà soumis au Danemarck , Hœfum ou SIeswick , Ripen et Arhusen 7 ; dans les îles danoises , Haierik 8 , Odensée et Roschildée 0 , peut-être même Copenhague, connue seulement sous le nom de port des marchands , qu'exprime le nom qu'elle a conservé «<>; dans la Scanie, Helsinbourg, et Lund plus célèbre alors comme rendez-vous de pirates que comme lieu de commerce 1 1 j dans la Suède , Sigtuna ou Birca ts , étoient des ports ou des marchés fréquentés par les navigateurs et les commercans. Les îles d'Hoim ou Bonholm et de Gothlande , dans la Baltique 13 , étoient le rendez-vous des navires expédiés pour Garderike, nom que portoit alors la Russie. On ail oit y chercher, outre les productions locales, les objets de luxe qu'elle recevoit de f Asie 14 . Le peu de sûreté des routes, à travers des contrées qu'habitoient des peuples barbares , forçoit les commercans à s'exposer aux périls de ia navigation* 5 . Ils se rendoient à Aldeyenbourg, port situé entre le lac Ladoga et la mer Baltique 16 , et de là à Holmgar, ville de l'inté-

1 Torfcus , Hist. rer. Norveg. part, m , lib. v, cap. x et XH. — « Heims-Kringla . Konung Hârald Harfasers, Saga, cap. xxxvn. — 3 Heims-Kringla, Konung Olâf Triggwasons, Saga , cap. LVH. — * Langebeck , Script, rer. Dame, t II , pag. 1 80. — 8 Torfani* , Rer. Orcad. iib. i , cap. xx xin. — 6 Heims-Kringla , Konung HâraÙ Harfagers , Saga , cap. xxxviii. — 7 Otlicr. et Wulfst. apud Langebeck , Script, rer. Dante, t. II , pag. 1 1 6. Adam. Brem. Hist. eccl. lib. h, cap. XUI; De situ Dama , cap. i et il. Rembert. Vita S. Ansch. cap. ix et xxix. — • Fiat jar bok , in Barthol. De causa contempla mortis êtc. Iib. il, cap. i , pag. 399. — • Adam. Brem. De titu Dania , cap. u et m. — 10 Saxo Gramm. Hist. Dan. Iib. xiv, sect. vr. — 1 1 Adam. Brem. De situ Dania , cap. xxv. — «* Adam. Brem. Hist. eccl. lib. i , cap. xLVin. Rembert. Vita S. Ansch. cap. xvi. Adam. Brem. De situ Dania, cap. xxiv. Other. et Wulfat. apud Langebeck , Script, rer. Dan. t II , pag. 118. — 13 Heims-Kringla , Konung Olâf Helges, Saga,c&y. lxiv. — »* Adam. Brem. De situ Dania, cap. vin. — 14 Heims-Kringla, Konung Magnu* then Godes , Saga , cap. I. — ,a Heims-Kringla . Konung Hàrald then Hârdrâdei , Saga , cap. xv et XVI.

INTRODtJCTIOK. lxx\

rieur, renommée par un grand nombre de réunions pieuses et commerciales , qui correspondoit avec Constantinopie.

Les parties septentrionales de la Scandinavie étoient habituellement en relation avec la Biarmie, appelée depuis Permie, située sur les rivages de fa mer Glaciale Ce pays, autrefois siège du grand empire des Tschoudes, communiquoit avec les contrées de la mer Noire par la Bulgarie, soit que les commerça n s se rendissent dans le marché de Bouigar, soit que les Bulgares arrivassent chez les Permiens, avec lesquels Hs faisoien t des éohanges sans se parier, attendu la différence du langage et le défaut d'interprètes a .

Cette double communication des Scandinaves avec les contrées orientales leur procuroit les marchandises asiatiques dont ils faisoient usage. La consommation de ces objets est attestée par les anciennes chroniques. Le sarcophage du roi Olaûs le Saint fut orné de soie et de pierres précieuses 3 } les pierreries entroient dans la parure des femmes 4 ; la soie et la pourpre servoient à f habillement des grands 5 , et le roi Magnus en étoit revêtu même dans les combats 6 .

C'est aux efforts que les missionnaires de la religion chrétienne ont faits pour éclairer ces peuples, que nous devons les premiers renseignemens sur leur navigation et leurs relations commerciales. A cette époque, le commerce fut le moyen qui servit le plus à la propagation de la religion 7 . On trouve aussi quelques notions sur ces pays dans les géographes arabes * , et personne ne peut douter qu'ils ne les aient obtenues par le résultat des communications de l'Asie avec la Scandinavie.

Mais, avant que ces peuples fussent unis avec le centre de l'Europe par le double lien de la religion et du commerce, l'un et l'autre auteurs de toute civilisation, ils étoient destinés à y paroître sous les plus sinistres auspices.

Ils avoient déjà fait des invasions sur les côtes belgiques du temps des rois de la première race. Quelques incursions sur

' Torfaeus , Hist. rer. Norveg. part. I , lib. m , cap. xxv. Langebeck , Script, rer. Danic. t. II , pag. 111. — * Bakouj , Notice* et Extraits de» manuscrits de la Bibliothèque du Roi , t. □ , pag. 543. — » Heims-Kringla, Konung Olàf Helges Haraldsons, Saga , cap. cclvu. — * Heims- Kringla, Konung Olàf Helges Haraldsons, Saga, cap. XXX. — * Heims-Kringla , Konung Olâf Helges Haraldsons, Saga, cap. LXTT. — • Heims-Kringla, Konung Magnus then Godes, Saga , cap. xxix. — I Rembert. Vita S. Ansch. cop. « , xxv m et xxix et not. Langebeck, Script, rer. Dan. 1. 1 , pag. 343, 480 et seqq. — • Geogr. Nub. pag. 173 et seqq. Bakoui, Notice» et Extraits &c. t. II , pag. 537.

IxXtj INTRODUCTION.

l'empire de Charlemagne aroient été repoussées par ce grand prince et par son (ils Louis le Débonnaire. A la fin du règne de celui-ci et sous les règnes suivans , ils y exercèrent pendant l'espace d'un siècle des ravages dont l'histoire feroit seule un ouvrage considérable et qu'il n'est point dans mon plan de décrire

Soit que leur établissement dans la Neustrie ait ouvert un lieu de repos à des hommes dont l'activité inquiète avoit besoin d'être (ixée; soit que les pertes, considérables eu égard à la population de ces pays , dont leurs victoires mêmes étoient accompagnées, aient fini par épuiser en quelque sorte ce volcan; soit que des mœurs plus douces, résultant des progrès de la religion chrétienne, aient été la cause qui mit fin à leurs incursions , il est de fait qu'elles cessèrent sur les côtes de Flandre et de France à la fin du x. e siècle.

Des relations régulières s'établirent entre les pays d'où tant de maux étoient sortis et ceux qui en avoient été victimes; elles s'accrurent à mesure que l'irritation et les souvenirs des précédentes animosités s'effacèrent.

Mais les développemens de ce commerce et l'habitude des communications furent lents , et c'est à compter du xn. e siècle seulement qu'on les voit assez importans pour devenir l'objet d'une attention spéciale.

Les pays situés à l'orient de la mer Baltique, d'où les Grecs et les Romains tiroient l'ambre 8 et les pelleteries 3 , étoient, à l'époque dont je m'occupe , habités en partie par des peuples qui pilloient et massacroient ceux qui abordoient sur leurs côtes , en partie par des hommes doux et hospitaliers qui , ne mettant aucun prix à la possession de l'or et de l'argent, recevoient des étoffes grossières en échange de leurs productions 4 .

II y avoit dans les contrées situées au midi de la Baltique , habitées du temps des Romains par des peuples navigateurs 5 , quelques ports que fréquentoient les commerçans 6 et surtout les pirates 7 . L'existence ou l'identité de la plupart de ces villes

'L'académie des inscriptions et belles-lettres en a fait l'objet du prix de l'année 1881.

— » Tacit. De mor. German. cap. xlv. Plin. Hi*t. nat. lib. iv, cap. mi; lib. xxxvu, cap. m.

— s Jornand. De rebut Geticis, cap. m. — * Adam. Brem. De situ Danitt , cap. vin. —

5 Plin. Hist. nat. lib. xvi , cap. i. Tacit. Annal, lib. xn ; De mor. German. cap. xxxv. —

6 Adam. Brem. Hi*t. ecel. cap. lxvi etseqq. Helmod. Chron. Sclav. lib. i, cap. vii, n. 4. -—

7 Lamb. Alard. Res Nordalbing. in Westph. Mon. ined. 1. 1, col. 17S3.

INTRODUCTION. Ixxiîj

est, encore aujourd'hui, un objet de controverse Parmi celles qui subsistent, on trouve dans les écrivains du moyen âge le nom de Brème, dont l'ancienneté est également controversée 8 , mais dont il paroît certain qu'au ix, e siècle le port recevoit tous les navigateurs du Nord 3 . Lubeck et Hambourg, si célèbres dans la suite par la confédération anséatique, dont elles furent les fondatrices , ne paraissent pas avoir eu à cette époque une grande importance commerciale 4 .

La navigation des habitans de la Frise avoit été active du temps des Romains; elle continua de servir aux communications du nord de l'Europe avec la France. Quant au reste des côtes qui depuis ont formé la Hollande et la Flandre, le commerce maritime paroît n'y avoir été important que vers le xm. c siècle. L'industrie manufacturière commença sans doute à y fleurir plus tôt; mais les voies de terre suffirent long-temps au débouché de ses produits. Quelques embarcations alloient probablement dans les ports d'Angleterre enlever les laines dont les fabriques flamandes s'alimentoient.

Le reste de l'immense contrée connue sous le nom d'Allemagne n'étoit point appelé par sa situation au commerce maritime. Mais les pays situés à l'orient, vers les bouches du Danube et sur une partie de son cours, après avoir été successivement le siège de la domination des Goths, avoient servi de théâtre et de passage aux invasions des hordes qui fondirent sur l'empire romain. A mesure que quelques peuples, bientôt chassés par d'autres, ou s'avançant eux-mêmes vers de nouvelles conquêtes, y iixoient leur séjour, la disposition des lieux les excitoit a se livrer a la navigation , qui le plus souvent n'étoit qu'une piraterie 5 . Les Esclavons et les Avares furent remplacés par les Bulgares , auxquels succédèrent les Hongrois , qui entrèrent en relation avec Constantinople 6 ; et le même pays, après avoir ouvert la voie aux invasions qui détruisirent la civilisation européenne, devint l'intermédiaire du commerce qui la faisoit renaître. Sous

* Langebeck , Script, rer. Danie. t. I , pag. 59 , not. k. — * Just. Winckelm. Kxsequiir Rulandi Bremensi» , in Westph. Mon. ined. t. III , col. 9051 et teqq. — 3 A Juin. Brcm. Hist. eccl. cap. clxxziii. — * Bangert. Orig. Lubec. in Westph. Mon. ined. t. I, col. 1*00. Ad. Tratiiger, Vtt Me» ntittuimUn fU»f *»»»«tj Croniea in Westph. Mon. ined. t. II, col. 1806 et *eqq. — * Eumen. Panegyric. îv, cap. XYlii; Panegyric. vi, cap. vi. Nazar. Panegyr. ix, cap. xvu. Vopisc. Vita Proli . cap. xvilL — • Suidas, voc. B*Aj*e?'- Schwandtner , Script, rer. Hungar. t. I , pag. 4Ï0.

les rois de la première race , des commerçans français formoient des sociétés qui fréquentaient habituellement ces contrées; fun cTeux même eut occasion de rendre aux Esclavons des services assez importuns pour qu'ils lui déférassent ia royauté >.

Ce commerce acquit plus d'étendue au temps de Charlemagne. Ce grand monarque essaya de rendre les communications plus faciles , en construisant une route le long du Danube 8 , et fit exécuter des travaux pour joindre ce fleuve au Rhin 3 . Un capituiaire de 8 05 4 indique la direction de ce commerce et nomme les grands marchés par le moyen desquels on arrivoit jusqu'à la Baltique. H existoit aussi des relations entre les pays de la mer Adriatique et ceux du Danube ; et le commerce suivoit sans doute ies mêmes voies que du temps des Romains , sous l'empire desquels Scardon et Salon étoient des ports fréquentés, et Aquilée , l'intermédiaire entre l'Adriatique et l'Ister 5 , au moyen d'une route qui n'étoit pas inconnue d'Hérodote 6 . Des actes des successeurs de Charlemagne constatent que la marche tracée dans ses capitularres continua d'être suivie ' ; ils attestent aussi que les Esclavons s'étoient établis vers la partie supérieure de la mer Adriatique , et que leur commerce maritime intéressoit assez celui des Français pour que Louis II sentit la nécessité de le protéger contre les attaques des Grecs 8 .

Toutefois l'intérieur de l'Allemagne étoit encore sans industrie. Les Romains y avoient fait peu de conquêtes et ne le connoissoient qu'imparfaitement 9 . Leurs écrivains n'en parlent que comme d'un pays où la grande quantité de forêts et de lacs mettoit obstacle aux essais du commerce 10 , qui se bornoit à quelques échanges de peu d'importance 11 et à des ventes ou achats d'esclaves 13 . Il n'avoit pas acquis beaucoup plus d'étendue jusqu'au xtu 9 siècle. Le peu de marchandises étrangères que l'on consommoit en Allemagne y étoit apporté des pays voisins du Danube ou de la France. Lyon , habituellement en

1 Fredeg. Chron. cap. xlvih — * Mabillon , Muséum Italie. t. 1 , port H , pag. 1 40. — ' Eginh. Annal. Caroli Magni , ad nnn. 793. Annal. Fuld. ad. Ii. ann. — * Baluz. Capilul. rtg. Franc, lib. m, cap. iv. Addit. ad. leg. Longob. cap. vu et xi. — • Strab. lib. iv, cap. n, f t ; lib. V, cap. H, f 3;Hb.vn, cap. VI, 5J 3 , 5 et 7. Plin. Hiet. nal. lib. xxxvii, cap. W.— « Herod. lib. iv, J 33. — 7 Capitut. Caroli Calvi , th. xxxri , cap. xxv. — 8 Epist. Lud. Il, ap. Dnchesne Script, rer. Gall. t. HT, pag. 559. — • Plin. Hùt. nat. lib. IV, cap. xiv. — ,0 Tacit. De mor. Gtrman. cap. il, V. Pomp. Meia, lib. ni , cap. vu. — u Ca»ar. De hello Gallico, lib. iv, cap. m, Tacit. De mor. Germmn. cap. ni , v, xli ; Annal, lib. Il , cap. xui. — " Tacit. Vitm Agricola , cap. xxvm.

INTRODUCTION. Ixxr

relation avec les villes maritimes de la Méditerranée, faisoit des expéditions vers le Rhin, et Ton voit par d'anciens documens » que Trêves étoit à cette époque , comme du temps des Romains 8 , un entrepôt très-florissant.

Quant à l'Angleterre, divisée en petits royaumes et sans cesse en proie à des guerres intestines, dont les invasions étrangères augmentoient ies maux 3 , elle étoit encore loin du temps où commenceroient les premiers essais de ce commerce universel qui a fondé sa puissance : tout se bornoit pour elle à quelques relations avec la Frise 4 , où ses produits agricoles étoient exportés pour être fabriqués , et avec la France , pour s'y procurer quelques objets de luxe ou d'industrie 5 .

Mais la brillante situation de la France au temps de Charlemagne avoit (ait place à la plus horrible confusion. Les Normands s'y étoient jetés avec fureur. L'étendue de ses côtes et la facilité de pénétrer dans l'intérieur à l'aide des neuves leur avoient ouvert toutes les voies pour s'emparer des richesses que le commerce et l'industrie avoient accumulées. Cependant , quelque considérables qu'aient dû être les trésors enlevés par ces barbares , cette perte pou voit être prompte ment réparée si la paix avoit ramené l'industrie. On doit même reconnoître que les Normands , une fois établis dans la riche province maritime qui leur fut abandonnée , ne tardèrent pas à s'y livrer à l'agriculture et au commerce c . Malheureusement un fléau plus grand , et dont les suites dévoient être plus durables , étoit tombé sur la France. Sous les derniers rois de la seconde race , le système féodal démembra la monarchie, et l'autorité royale, devenue un vain titre, n'offroit aucune protection aux peuples. Lorsque Hugues Capet reçut un sceptre dont ces foibles monarques ne pouvoient plus porter le poids , la France étoit partagée presque en autant de souverainetés qu'il y avoit de provinces; ces souverainetés elles-mêmes étoient subdivisées en un nombre infini de dominations. Une foule de petits tyrans, sous toute sorte de prétextes , percevoient dans leur territoire des droits qui élevoient le prix des marchandises et décourageoient

1 Bolland. Mirac. S. Gourd, cap. il , Jul. t. II , pag. 333. — * Auson. Ord. elar. urb. cap. m. — » Beda , HUt. eccl. gent. AngL lib. I , cap. xn et seqq. — 4 Bolland. Vila S. Ludger. cap. u , Mnrt. t. III, pag. 644. — * Bolland. Vita S. Bened. Biscop , Jan. t. I, pag. 746. Concil. Calchuthentt , ann. 785 , can. iv, in Wilkins CW. Magn. Brit. t. I , pag. 147. — « Rodulph. Glab. Histor. lib. i, cap. V, in Duchesne , Script, rer. Franc, t IV, pag. ».

Ixxvj INTRODUCTION.

le commerce : quelques-uns ne se contentoient pas de cet abus de la souveraineté j Hs abusoient aussi de la force et piiioient les marchands que d'autres s'étoient contentés de rançonner l . Les variations perpétuelles du système monétaire appauvrissoient le peuple sans enrichir le fisc pour long-temps; le commerce intérieur, dédaigné , lorsqu'il n'étoit pas pillé , par des seigneurs sans cesse occupés de leurs guerres intestines , devenu impossible à un peuple asservi , sans émulation parce qu'il étoit sans espoir, sans courage parce qu'il étoit sans ressource , étoit la proie des aventuriers et des Juifs, et, partageant presque la haine qu'inspiroient ces hommes avides, il étoit confondu avec les monopoles et les moyens illégitimes d'acquérir de l'argent. Les usures des Juifs devinrent intolérables; leurs excès portèrent souvent les souverains à confisquer leurs biens, mesure dont tout le résultat étoit de faire changer de main les sommes volées à la misère des peuples, et d'exciter les Juifs, lorsqu'à prix d'argent ils obtenoient la faculté de rentrer, à vendre encore plus cher leurs services et leurs marchandises.

Dans une situation si propre à décourager le commerce, on doit être moins surpris de son peu d'étendue que de ce qu'il n'a pas été entièrement anéanti : lorsqu'on voit qu'il a subsisté , on ne peut en trouver la cause que dans le désir du gain qui porte les hommes à braver tous les dangers , et dans la force de l'habitude qui ne leur permet plus de supporter la privation des jouissances du luxe une fois qu'ils les ont goûtées. II faut reconnoitre aussi que la position de la société, tout oppressive qu'elle fut pour une grande partie de la nation , offroit un aliment au commerce. Les riches ne niéconnoissoient pas les jouissances du luxe. Les détails que les écrits contemporains nous donnent sur la vie privée des Français apprennent que pour leur habillement, leur ameublement, leur nourriture, ils consommoient une quantité considérable d'objets 9 que le commerce extérieur pouvoit seul procurer. Sans doute il étoit foible, parce qu'en général tout ce qui n'est pas consommé par la presque totalité de la population d'un état n'y sauroit être un objet considérable d'importation. II étoit moins le fruit de la sagesse des lois , des encouragemens et de la protection du gouvernement,

1 Lupus Ferrer. Epist. av.— * Petr. Damian. t. III, opusc. xxxi, cap. lu. Petr. Vener. Statuta congr. Clun. cap. xri , xni et xvm. Uo Cornut. Epist. civ.

INTRODUCTION. ixxvif

que Tenet du luxe et des profusions de ceux qui avoient concentré en eux la propriété; mais enfin, tel qu'il pouvoit être, les relations qui en résultoient n'étoient pas sans importance *«

Les côtes occidentales et septentrionales de la France continuèrent de se livrer à ia navigation , et quelquefois les seigneurs qui les possédoient en favorisoient le développement *. Marseille , à la faveur des troubles et des usurpations partielles qui détruisoient l'unité de la souveraineté , avoit acquis une sorte d'indépendance, souvent contestée il est vrai, mais à l'aide de laquelle ses citoyens conservoient la franchise de leurs personnes , la propriété de leurs biens et des fruits de leur industrie , ces deux grands mobiles du commerce ; elle entretenoit les anciennes relations de la France avec l'Orient et l'Egypte. Arles avoit aussi recouvré une partie de sa prospérité, et, dans le x. c siècle, les navigateurs étrangers, surtout ceux de l'empire grec , affluoient dans son port 3 .

On ne peut donc douter de la continuation du commerce maritime de la France, et la preuve s'en trouve dans le grand nombre des navires que les souverains armoient pour leurs expéditions; car à cette époque, où il n'existoit point de marine militaire, tous ces navires, ou, si Ton veut, ces barques, étoient empruntées ou requises à ia marine marchande.

Les royaumes qui portent maintenant les noms d'Espagne et de Portugal, placés sous le joug des Maures depuis le vu." siècle, ne peuvent être comptés parmi les états commerçans de l'Europe. Les Maures, unis par des rapports d'origine et de religion avec les maîtres de l'Egypte et des autres pays musulmans, y avoient sans doute formé des relations commerciales ; mais ce qui les concerne se confond naturellement avec le commerce des Arabes en général.

Barcelone seule entra d'une manière remarquable dans le commerce européen. Successivement délivrée du joug des Sarrasins dès la fin du ix. e siècle par le secours de ia France 4 , dont elle fut long-temps une dépendance, souvent attaquée et pillée, elle commença sous Raimond Bérenger,à la fin du xi. e siècle,

1 Murât. Antiq. Ital. medii avi , t II, col. 886. — * Boliand. Vila S. Bcrthulphi , cap. xxi et xxii , Febr. 1. 1 , pag. 9 1 4. — s Dipl. Lud. imp. ann. 930 , in Gall Christ. t. 1 , prob. pag. 94. — » Ado, ad ann. 801. Eginh. Vila Lud. PU, ad ann. 8f8. Epist Lud. PU, in Balai, tapit, reg. t. U, col. 817 et 818.

Ixxviij INTRODUCTION.

une ère de prospérité dont j'essaierai de donner une idée par la suite. Son commerce maritime avoit alors acquis assez d'importance pour exciter les encouragemens du souverain, qui eut la sagesse de garantir protection et secours à tous les navires étrangers, même à ceux des Sarrasins Les côtes de Provence, les fies et les côtes d'Espagne et d'Italie , étoient principalement fréquentées par les navigateurs de Barcelone. Rien n'atteste qu'avant l'époque des croisades ils aient visité les ports d'Egypte, de Syrie et des autres états musulmans.

L'Italie entra avec plus d'ardeur qu'aucune autre contrée de l'Europe dans la carrière du commerce maritime. Venise s'a va ncoit avec rapidité vers une grandeur dont les siècles suivans dévoient être témoins. Son commerce avoit été originairement partagé du temps de Charlemagne par les autres villes de PAdriatique ; elle n'eut bientôt plus de rivale qu'Amalfi ». Mais les commerçans de cette ville, entravés dans leurs opérations avec l'empire grec par la jalousie des Vénitiens, qui ne cessoient d'y obtenir des privilèges avantageux et des exemptions de droits au moyen desquels ils pouvoient vendre à meilleur compte que leurs rivaux les marchandises de l'Orient, essayèrent de se lier avec les provinces de Syrie occupées par les musulmans. Hs sont en effet les premiers Italiens que les historiens annoncent s'être introduits et établis dans la Syrie et la Palestine 3 .

Le commerce se développa plus lentement et plus difficilement dans le reste de l'Italie. La partie qui avoit formé le royaume de Lombardie étoit déchirée par les guerres des grands feudatarres qui se disputoient le vain titre de roi; et les provinces restées aux empereurs d'Orient étoient en proie aux incursions des Sarrasins. Cependant l'excès du mal en amena en quelque sorte le remède. Les villes, abandonnées à elles-mêmes par des souverains exclusivement occupés de leurs querelles d'ambition, foibles ou insoucians, n'eurent, pour échapper aux maux de l'anarchie qui se joignoient à ceux des guerres domestiques et des invasions , d'autre ressource que de se gouverner ellesmêmes : elles firent ainsi les premiers pas vers une indépendance qui devoit amener leur grandeur.

1 Usatici Bareinonemt* , cap. Omnt* quippe. — » Luitprand. Légat, ad Nieepk. Phoc. Opp. pag. 155. — » Guill Tyr. Hist. lib. xvui, cap. ir.

INTRODUCTION. ixxtX

Les causes primitives dont le développement graduel amena ce résultat étoient anciennes. La plupart de ces villes avoientété, pendant leur soumission aux Romains, ou municrpes, ou colonies : dans les unes et dans les autres l'organisation étoit républicaine ; elles avoient même conservé ces avantages jusque sous le gouvernement absolu des empereurs Les conquêtes des peuples qui détruisirent l'empire d'Occident et s'en partagèrent les débris avoient violemment suspendu cet état de choses, mais elles ne l'avoient pas remplacé; il ne falloit qu'une occasion pour faire renaître un amour de l'indépendance d'autant plus naturel qu'il se rattachoit à d'anciens souvenirs et à des droits qui n'avoient jamais été volontairement abdiqués. Les premiers fruits de cette indépendance furent, H est vrai, des dissensions domestiques et des guerres qu'excitoit la rivalité de ces villes $ ces malheurs nouveaux ne les empêchèrent pas néanmoins de devenir commerçantes ». Dès le xi." siècle, Pise fut assez puissante pour conquérir la Sardaigne; les chroniques attestent qu'au \ n. siècle elle recevoit une grande anluence de navigateurs étrangers 3 .

On peut croire que l'état habituel d'hostilité entre les Sarrasins établis en Sicile et les Italiens n'empêchoit pas toujours les relations commerciales entre ces peuples 4 ; on en au roi t même l'assurance, s'il étoit possible d'ajouter foi à des actes attribués aux conquérons de la Sicile dans un recueil publié par Airold 6 : mais les savans ont démontré que les pièces qu'il contient étoient apocryphes 6 , et Canciani n'a pas fait preuve d'une critique judicieuse en les publiant dans sa collection des lois du moyen âge 7 .

L'exactitude historique ne permet pas de dissimuler qu'à cette époque le commerce des esclaves étoit général en Europe; qu'un grand nombre de ces malheureux étoient vendus aux Mahométans et souvent mutilés pour être employés au service des sérails de l'Asie 8 . Elle veut aussi qu'on ajoute que , dans tous les pays

1 Novel. il Majoriani , ann. 458, De defetu. civit. — * Morator. Antiq. Ital. medii atri, t. II , col. 400 et seqq. — 3 Murât. Antiq. ItaL medii atvi, t. II , col. 883. — * De Guignes , Mém. de l'A r,ul. des tnscript. t. XXXVII , pag. 489. — * Cod. Arab. Sic. — « Hager, Relation d'une insigne imposture littéraire Aie. M. de Sacv, Maga». encyclop. vi.« année, t. VI, pag. 360 et tutv. — 7 Barbarornm leges , t V, pag. 313 et *eqq. — 8 Sermo ad Anglos , in Langebeck Script, rer. Dan. t. II, pag. 400. Adam. Brem. De situ Dan. cap. v. Lnitprand. lib. vi , cap. m. Anaitas. Vita Zaeh. papa, ad ann. 747.

JXXX INTRODUCTION.

où la religion chrétienne étoit connue, ('église et les gouvernemens employèrent tous leurs efforts pour adoucir 1 et dans la suite pour abolir cet odieux trafic 9 .

Commerce Je n'aurois pu , sans interrompre l'exposé de la marche du d " commerce européen , parler de celui des régions soumises à i om mm. j'i s | am j sme> L e moment est venu de m'en occuper.

A peine le siècle dans lequel Mahomet publia sa religion étoit écoulé, que toutes les contrées de l'Asie autrefois possédées par les Perses et les Romains , l'Egypte et le nord de l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, étoient tombés au pouvoir des Arabes, successivement appelés Sarrasins, Mahométans et Musulmans. Bientôt ils occupèrent une partie de l'Italie et ses îles les plus considérables; l'Espagne leur obéissoit au vm. e siècle, et l'Europe entière auroit peut-être subi le même sort si la valeur française, dirigée par Charles Martel, n'avoit opposé une digue à ce torrent.

De quelques malheurs que ces grands événemens aient été accompagnés, on ne peut nier que les Arabes n'aient fait beaucoup en faveur de la civilisation. Aux guerriers ignorans et farouches dont le fanatisme détruisit à Alexandrie les trésors de la science de vingt siècles , avoient succédé des califes amis des arts et des lettres. Sous leur protection et par leur influence, les Arabes , plus habiles peut-être à s'emparer des lumières acquises qu'à en augmenter la masse , répandirent l'instruction dans tous les lieux où ils portoient leurs conquêtes , et furent pendant quelque temps le centre et le lien du commerce universel»

Profitant de la position où la victoire les avoit placés, ils ne se contentèrent pas de donner une plus grande extension au commerce qu'ils avoient fait de toute ancienneté sur leurs propres côtes et sur celles de l'Inde 3 ; ils pénétrèrent dans l'intérieur de ce pays , dont les anciens se bornoient à fréquenter les ports , et commencèrent par y trafiquer en attendant qu'ils pussent y entrer en conquérans.

Cependant les historiens arabes ne nous apprennent rien à ce sujet; ils avouent même que l'Inde leur étoit peu connue 4 ;

1 Capit.Car. Magni, ann. 779, cap. XIX. — * Capit, Lut!. PU de insoL Judttorum. Epitt. S. Greg. ad Brune * ch. ap. Duchcsnc, Script, rerum Franc, t. I, pag. 90». Rembcrt. Vite S. Ansch. cap. xxxii. Audoen. Vita S. FM g. part, i, cap. x. Dandul. Chron. ad ann. 878. — 3 Bakoui , Notice* et Extrait* ècc. t II , pag 404 et 406. — « Abulfed. Choratm. et Mi alnah. descript. pag. 10.

INTRODUCTION. buxj

et nous serions réduits uniquement à des conjectures , si deux relations traduites par Renaudot, et dont l'authenticité, d'abord contestée, a été prouvée par un académicien français 1 , ne nous donnoient quelques détails.

A l'époque indiquée dans ces relations, au ix. e siècle, Caboul dans le haut Indus et Canuge sur le Gange étoient les principaux marchés que fréquentassent les Arabes, et l'on y voyoit arriver des commerçans de tous les pays Les navigateurs continuoient de se rendre dans les ports de la presqu'île endeçà du Gange et jusqu'à l'embouchure de ce fleuve. H est probable, quoique nous manquions de preuves à cet égard, qu'ils se rendoient aussi dans ceux de la presqu'île au-delà du Gange , dont les anciens n'eurent qu'une idée imparfaite. On peut fonder cette conjecture sur ce que les Arabes alioient par mer dans la Chine , où ils ne pouvoient parvenir qu'en doublant cette presqu'île. Sérendib étoit, comme autrefois, un point important de commerce; les Arabes s'y procuroient des perles, des épiceries , du bois de sandal, et le bois de teinture 3 si connu dans les documens commerciaux d'Europe au moyen âge sous le nom de lignum Brasile 4 . Les îles de Socotora, de Sumatra et de Java, les Maldives, dont ils portoient le nombre jusqu'à dix-neuf cents 5 , leur étoient connues; ils en tiroient des métaux précieux, des aromates, du camphre, du bois d'aloès, de l'ambre, et des vases de la Chine 6 .

Les relations traduites par Renaudot donnent aussi des notions sur le commerce des Mahométans avec ce dernier pays , que leurs historiens et leurs géographes ont peu connu Les négocians s'y rendoient par les voies de mer et de terre. Le golfe Persique , devenu par la fondation de Bassora le centre du commerce maritime du midi de l'Asie , étoit le point de départ des navires , qui , indépendamment de leurs expéditions pour les îles et les côtes de l'Inde , doubloient les deux presqu'îles de cette contrée et se rendoient à Canfut [Quen-tong des

i De Guignes , Journal des savons , nov. 1764; Notices et Extrait* tac. t. I, pag. 156. — «* Ane. Relut, des Indes &c. pag. 94 et 79. — * Ane. Relat. des Indes êtc. pag. 3. Bakoui , Notices et Extrait* &c. t. II , pag. 400. — * Murât. Antiq. Ital. medii avi, t. II , col. 899. — * Ane. Relat. des Indes b.c. pag. 1. Bakoui, Notices et Extraits tue. pag. 399. — * Bakoui, Notices et Extraits &c. t. II, pag. 397 et suw. , 410 et 411. — 1 Abulfed. Chorasm. et Mawaralnak. descript. pag. «0. Ouardi , Notices et Extraits &c. t II , pag. 34. Bakoui, ikid. pag. 401 et 403.

hxxK INTRODUCTION.

modernes] ".Une paroît pas qu'ils aient porté plus loin leur navigation; car l'ancienne opinion d'une communication de f Océan avec la mer Caspienne subsistoit chez les géographes arabes * , et une navigation plus prolongée sur les côtes de la Chine aurait dû la détruire.

Les relations que j'ai citées attestent qu'à cette époque, et sans doute plus anciennement , le gouvernement chinois prenoit de grandes précautions contre les étrangers 3 : elles nous donnent les premières notions sur le thé, qui est devenu depuis un important objet de commerce avec ce pays 4 , et sur la porcelaine 3 , dont quelques auteurs ont cru que les anciens avoient connoissanoe sous le nom de vases murrhins °. Le nombre des Arabes établis à Canfut étoitsi considérable, qu'ils avoient obtenu ia permission d'y avoir un cadi pour l'exercice de leur religion et pour l'administration de la justice 7 . Les navigateurs chinois, de leur coté , se rendoient au golfe Persique; mais leurs navires étoient d'une construction si imparfaite, qu'ils ne se hasardoient point à aller jusqu'au golfe Arabique 8 .

Les communications par les voies de terre étoient toujours celles que j'ai indiquées en pariant des relations que les Romains , et après eux ies sujets de l'empire d'Orient , entrete» noient avec ia Sériquo et la Chine. On a vu que vers le v. e siècle ies Perses s'en étoient presque exclusivement emparés } les Arabes n'eurent qu'à les continuer. De ia province du Chorasan ( une partie de l'Ariane et de la Bactriane des anciens ) , les commerçans se rendoient, par une voie presque directe vers l'Orient, à Caboul, dans l'Inde supérieure. Ils atteignoient le Thibet (Sérique des anciens), qui porte dans les géographes arabes ies noms divers de Tobbat et Abotton , et qu'ils divisoient , comme ies modernes, en supérieur, du milieu et inférieur 9 ; ils s'y approvisionnoient de pelleteries, de tissus de laine qui ont conservé jusqu'à nos jours le nom de Cachemire , de borax et de musc 10 . De là, en traversant un vaste et aride désert, ils

1 Ane. Relat. de* Inde* &c. pag. 10 , 94 , 15 , 31 , 51 , 74 , 86 et 94. — - Ane. Relat. de* Indes t*e. pag. 73, 74, 164. — 3 Ane. Relat. des Inde* &c. pag. 94. — * Ane. reUl.de* Inde* êtc. pag. 31 , 94. — * Ouardi , Notices et JExtrait* &c. t. 11, ptg. 34. Bakoui , ibid. pag. 397. — 6 L Archer , Mèm. de VAcad. de* in script, t. XI. III , pag. 939 et *uk>. — 7 Ane. Relat. de* Inde* Itc. pag. 9, 14, 180. — • Ane. Relat. de» Inde* 6tc. pag. 10, 74, 111,116, 3O0.— • Abulfed. Chorasm. tt Mawaralnak. deecr. pag. 33. Geegraph, Nub. pag. 1 43. — « Geograpk. Nub. pag. 144.

INTRODUCTION» lx*Vj\

arrivaient à la Chine >. Une voie plus septentrionale les conduisoit à Samarcande [Maracande des anciens ], et de là à Cashgar 9 [Costa regio des anciens], d'où ils atteignoient les parties septentrionales de la Chine. Cette route avoit été probablement celle que dès les vi. e et vn. e siècles les missionnaires avoient suivie pour porter le christianisme dans ce pays, où effectivement les deux commerçans arabes dont j'ai cité les relations trouvèrent un grand nombre de chrétiens 3 .

Ii est facile , en se reportant à ce qui a été dit du commerce intérieur de l'Asie au temps des Perses et des successeurs d'Alexandre , de reconnoître les voies qui servoient à distribuer les marchandises de l'Inde et de la Chine dans les vastes possessions des califes, et à les faire parvenir sur les cotes de Syrie et de la mer Noire, où les peuples européens s'en approvisionnoient. Les révolutions qui démembrèrent l'empire des califes vers le x. c siècle n'interrompirent point ces relations commerciales* Si quelquefois les caravanes furent obligées de changer de routes , soit pour éviter les dangers que leur faisoient craindre quelques circonstances accidentelles, soit lorsque des villes de station et d'entrepôt étoient ruinées et remplacées par d'autres qui attiroient le commerce, la direction générale subsista toujours. Les marchandises partant du grand entrepôt de Bassora alioient, par le Tigre à travers la Perse à Tauris ou Tibris, et par l'Arménie elles arrivoient à la mer Noire, dont la navigation servoit à les conduire à Tana [ Tanaîs des anciens]. On suivoit aussi une route terrestre dans les pays qui séparent la mer Noire et la mer Caspienne, par l'intermédiaire de Tïflis. Les possessions mahométanes s'étendoient, de ce côté, jusqu'à Derbent, lieu célèbre par cette immense barrière qu'on appelle le mur du Caucase 4 . Une partie des marchandises rendues à Tauris étoit dirigée vers Aïas ou Ajaz/o, port de la petite Arménie sur la mer Méditerranée 5 . Probablement aussi, avant qu'elles eussent remonté jusqu'à Tauris , des expéditions en étoient faites de Bagdad vers la même mer par le désert où Palmyre avoit été si long-temps un grand entrepôt 6 ,

1 Ane. Rclat. des Indes fcc.pag. 93.— * Abulfed. Chorasm. et Mawaralnah. descript. pag. 80. — 3 Ane. Relat. des Indes &c. pag. 51 , 5«, 1 80. — * Bakoui , Notices et Extraits &c. t. n, pag. 507. Edrisi ,Afriea, curante Hartmann, pag. 310. — 5 Marc. Paul. De reb. Orient. lib.I, cap. u. — * Saiiut Seereta Jidelium crucis, lib. I, part I, cap. i.

bxxiv INTRODUCTION.

puisque Damas, Alep,Tyr, Antioche, étoient, ainsi que l'attestent les premiers historiens des croisades , des villes florissantes habitées par de riches marchands qui fournissoient à l'Europe les productions de l'Orient *.

Les contrées du haut Indus servoient, comme autrefois . d'entrepôt des productions de l'Inde , qui étoient dirigées vers la mer Caspienne à Strava [l'Asterbadt moderne] , près de la rivière et du golfe de ce nom ; de là vers la mer Noire par les fleuves et les routes qui traversent les pays situés entre les deux mers ». Enfin, en s'ava néant plus au nord, Samarcande expédioit les marchandises de l'Orient dans les pays voisins de la mer Caspienne , qui forment aujourd'hui la Russie méridionale ; les géographes arabes nomment un grand nombre de villes de ce pays , qu'il me seroit aussi difficile qu'inutile de chercher à faire reconnoître. Cette seconde voie dut être suivie avec d'autant plus d'avantages qu'elle servoit, comme on l'a vu, à fournir le nord de l'Europe de tous les objets de luxe dont il commençoit à faire usage et à éprouver le besoin. En échange des marchandises de FInde et de la Perse , les habitans de ces pays donnoient, comme au temps du commerce avec les Grecs , des esclaves , des blés , les produits de leurs pêches, des laines , des cuirs, quelques métaux précieux de l'Ural , et surtout des pelleteries , auxquelles les peuples mahométans paroissent avoir toujours attaché un grand prix 3 .

Les relations des Arabes en Afrique ne furent pas moins étendues. Indépendamment de la Nubie et de l'Abyssinie, longtemps confondues chez les anciens sous le nom générique d'Ethiopie % où les Arabes faisoient un grand commerce 4 , ainsi qu'en Egypte 5 , ils portèrent leurs conquêtes ou du moins leurs établissemens vers le midi, bien au-delà des pays connus aux Romains. Ils alloient à la côte de Zanguebar, où ils s'approvisionnoient de l'ivoire le plus estimé, et a Sofala, qui leur fournissoit de l'or en abondance 6 ; peut-être même s'étoient-

» Guill. Tyr. De btllo sacro , lib. xni , cap. vi. Alb. Aquens. Hitt. Hierosol. «p. Bongara.

t I, pag. 847.— « Geogr. Nub. pag. 843. — a Geogr. Nub. pag. 945 * Edriai , Africa ,

curante Hartmann, pag. 76 , 86 et seqq., 480 et 588. Ouardi , Notices et Extraits &c. t. Il , pag. 38 etsuh. — * Ane. Relat. de* Indes &c. pag. 897. Edrisi, Africa , curante Hartmann. pag. 78, 75, 450 et seqq. — • Masoudi , Notices et Extraits &c. 1 1, pag. la. Ouardi, ibid. t. il , pag. 40. Bakou [ , ibid. pag. 394 et 401. Ane. Relat. des Indes lac. pag. 305 et 306. Edn i,, , Africa , curante Hartmann, pag. 100, 105, 109 et seqq.

INTRODUCTION. ixxxv

ils avancés encore plus loin au midi» II paroît certain en effet qu'ils fréquentoient l'île de Madagascar 1 , dont il est possible néanmoins que les anciens aient eu quelque connoissance sous le nom de Phebol * , peu différent de celui de Phanboi que lui donnent les géographes arabes 3 . On doit croire qu ils ne s'avancèrent pas plus loin 4 $ car iis n'ont pas connu la véritable configuration de l'Afrique, ni la possibilité d'en faire le tour : ils croyoient au contraire qu'une grande terre méridionale s'étendoit de la côte de Zanguebar à la presqu'île au-delà du Gange, connue par les géographes arabes sous le nom de côte de Sin.

Dans l'intérieur de l'Afrique, les caravanes s'avancèrent, en suivant les anciennes routes commerciales 5 , jusqu'à la Nigritie et au pays du Soudan 6 . Tocrur, Sala, Samkara, Ghana, sont indiquées par leurs géographes comme des lieux voisins du Niger, d'où l'on rapportoit de l'or, de l'ivoire, des peaux de tigre et des esclaves 7 . Ce que nous savons de la manière dont 8'opéroient les échanges avec les naturels, rappelle le commerce muet des Carthaginois dans le même pays 8 .

Le siège principal de ce commerce avec l'intérieur de l'Afrique étoit dans la partie septentrionale, connue déjà sous le nom de Barbarie qu'elle a conservé , et dans les pays qui forment aujourd'hui les états de Fez et de Maroc 9 . Ces provinces étoient aussi le lieu des communications maritimes de l'Espagne, soumise aux Mahométans l0 .

Il est probable que la navigation des Arabes sur l'Océan atlantique ne dépassa point les lieux que les Carthaginois et les Romains avoient visités; et s'ils ont atteint les Canaries, si même quelques aventuriers sont allés dans des îles plus éloignées 11 , rien n'atteste qu'ils y aient entretenu des relations commerciales.

Dans les premiers temps de l'occupation de l'Egypte par les Arabes, le commerce d'Alexandrie éprouva quelque ralentissement. J'ai dit que ce port fut entièrement interdit aux sujets

< Masoudi , Notices et Extraits êcc. 1. 1, pag. tS. Edrisi, Africa, curante Hartmann, pag. 1 15 et seqq. — * AriMot. De mundo , Opp. t. III, pag. 850. — » Masoudi, Notices et Extraits &c. 1 1 , pag. 1 5.— 4 Ouardi , ibid. t. II , pag. 35.— » Edrisi , Africa , curante Hartmann, pag. 33.

— 8 Edrisi , Africa, pag. 309. Ouardi , Notices et Extraits tac. t. II , pag. 35 , 36 et 37. — 7 Ouardi, Notices et Extraits &c. t. II, pag. 35, 36 et 37. Edrisi , Africa, pag. 49 et 60.

— * Ouardi, Notices et Extraits &c. pag. 37. Baioui, ibid. pag. 400 et 404. — 9 Edrisi, Africa , pag. 3t 9. Ouardi , Notices et Extraitshc. t. II , pag. f 3 , 94 et »5. — 10 Edrisi , Africa, pag. 145 et seqq. — " Edrisi, Africa, pag. 197.

lxx.wj INTRODUCTION.

des empereurs de Constantinople et des pays tombés sous leur dépendance; et s'il est vrai, comme je crois f avoir prouvé, que la France ne fut pas comprise dans cette mesure, il faut avouer que le commerce avec ce pays ne présentoit point assez d'importance pour offrir à l'Egypte une véritable compensation.

Tout le commerce de l'empire des califes étoit concentré à Bassora. Les productions de l'Arabie , des côtes de l'Ethiopie , du centre de l'Afrique et de l'Egypte, étoient dirigées vers cette ville pour .servir aux consommations intérieures, aux échanges avec l'Inde, la Chine et les contrées de l'Asie septentrionale, ainsi qu'aux expéditions vers les côtes de Syrie.

Dans cette situation, le commerce d'Alexandrie étoit en quelque sorte anéanti; mais, dès la fin du ix. e siècle, les Fatimites , qui dominoient en Egypte , se rendirent indépendans , et leur haine contre les califes de Bagdad dut les porter à ouvrir aux Européens le port d'Alexandrie pour balancer l'importance de Bassora l »

Quoique la position des musulmans les rendit, en quelque sorte, maîtres de tous les objets de luxe dont l'Europe avoit besoin , il ne paroît pas qu'Us aient essayé de faire eux-mêmes un « commerce d'importation qui, en augmentant leurs profits, eût

élevé au plus haut degré leur puissance maritime , et sans doute avancé de quelques siècles la chute de Constantinople. Le goût des conquêtes dans les premiers temps, celui des jouissances paisibles dans la suite, bientôt enfin les discordes intestines et les révolutions de toute espèce dont l'empire des califes fut le théâtre , s'y opposèrent sans doute. On trouve, il est vrai, quelques notions sur l'Europe dans les géographes arabes 9 ; mais leur imperfection et leur incohérence prouvent qu'elles n'ont été recueillies que d'après les récits de quelques voyageurs qui visitoient les ports méridionaux de la France 3 , ou d'après les communications des Européens , qui alloient en grand nombre chez les musulmans. L'histoire de l'Europe ne parle de la navi-

Sation des Arabes dans cette partie du monde que sous le rapport es incursions armées ou des pirateries.

Mais, si les Arabes ne se lièrent point avec f Europe en fré-

1 De Guignes, Mém. de VAcad. dtt inscript, t. XXX VII , pag. 478 , 498 et 493. — * Geogr. Nub. pag. aïs etseqq. Bakoui , Notictt H Extraits &c. pag. 5*7 et sui». — 3 Mooach. S. Gall. De rébus bellicis Caroli Magni , lib. U , cap. MU.

INTRODUCTION. Ixxxvij

quentant ses ports pour y amener directement les marchandises asiatiques et africaines, il est impossible de méconnottre qu'ils étoient la première source de ce commerce. La Syrie étoit le lieu où se rendoient principalement les navigateurs européens , et les son ii mens religieux se réunissoient à l'intérêt pour les y attirer en fouie.

Dès les premiers siècles de l'Eglise, l'usage s'étoit introduit parmi les chrétiens de faire des pèlerinages à la Terre sainte ». Les malheurs accumulés sur l'empire d'Occident dès la tin du v. e siècle, et qui en changèrent entièrement la face, n'interrompirent pas ces pieuses pratiques. Les conquérans eux-mêmes, devenus chrétiens, les adoptèrent; leur caractère entreprenant et aventureux y trouvoit une nouvelle occasion d'activité a . Bientôt la dévotion ne fut plus le seul objet de ces voyages. Les pèlerins devinrent commerçans; ils portoient dans l'Asie quelquesuns des produits de l'Europe ; ils en rapportoient les marchandises d'Orient. Les commerçans des villes maritimes d'Europe avoient des comptoirs dans les ports de la Syrie, et des établissemens dans la plupart des villes de la Terre sainte. La prise de Jérusalem par les musulmans ne put détruire ces habitudes 3 . On a vu quelle activité avoit ce commerce au temps de Charlemagne et du calife Aaroun.

Mais la dynastie des Abassidcs eut en Orient le sort de celle de Charlemagne en Europe. La Palestine devint successivement la conquête de califes qui se disputoient l'empire de Mahomet et se succédoientavec tant de rapidité que l'histoire peut à peine connoître quel prince y dominoit. Les efforts de l'empire grec pour conquérir la Syrie et la Palestine furent sans succès. Jérusalem , un instant délivrée du joug des califes de Bagdad, retomba sous celui des Fatimites qui régnoient en Egypte. Quelque temps elle jouit de la paix et du commerce qu'y entretenoient les pèlerinages ; bientôt une révolution qui donna aux Turcs l'empire de l'Asie mit le comble aux persécutions et aux malheurs dont les chrétiens étoient victimes 4 . Les restrictions que le commerce éprouvoit excitoient l'inquiétude des gouvernemens et le mécontentement des peuples déjà accoutumés aux jouissances

* Greg. Tnr. De mirae. S. Mort. Iib. m . cap. xx. Vilm patr. cap. m. — * Radulph. Glab. lîb. I, cap. iv. — 3 Jacob. Vitriac. Iib. Itl, part, vm, cap. m. Sun ut Sécréta fidelium eruci», Iib. lu, part, vu, cap. 111. — * De Guignes, Mém. deVAcad. dê$ iiucr. t. XXXV II, pop. 493.

Ixxxviij INTRODUCTION.

qu'il leur procuroit. La piété des fidèles étoit continuellement affligée par le récit de la profanation des lieux saints et des outrages ou des cruautés exercés envers les pèlerins. La religion et l'intérêt se réunissoient pour appeler un remède aux maux des voyageurs et des comraerçans : tout-à-coup la voix cfun solitaire se fait entendre ; l'Europe , à qui une grande révolution étoit nécessaire, se réveille, et, pour me servir des expressions d'un historien grec , elle s'arrache de ses fondemens pour se précipiter sur l'Asie

Ce grand événement ouvre la dernière des époques dont j'ai entrepris de tracer le tableau. Son importance, puisqu'elle comprend le temps où doit être placé l'usage de la boussole, des lettres de change, des assurances, puisque ce fut alors que le commerce européen acquit les grands développemens qui présageoient ses futures destinées , exige quelque chose de plus qu'une esquisse sommaire et un tableau rapide. J'en ferai l'objet d'un travail qui précédera l'un des volumes suivans, si la bienveillance du public daigne encourager mon entreprise.

1 Ann. Comn. Alexias, lit. x, p*g. «33,

Tableau du Commerce maritime antérieurement à la découverte de l'Amérique, *

La quatrième époque , dont j'ai maintenant à présenter le iv.« Émqoe. tableau , occupe un espace d'environ quatre cents ans , qui peut être divisé en deux termes presque égaux : le premier commence avec les croisades en 1096 et finit en 1291, année dans laquelle Ptolémaïs, la dernière place du royaume de Jérusalem, fut conquise par les musulmans, et par conséquent H occupe les XII.* et XIII.* siècles; le second commence à la destruction du royaume de Jérusalem , jusqu'au temps où les Portugais doublèrent le cap de Bonne-Espérance et où Christophe Colomb découvrit l'Amérique , ce qui répond aux xiv. e et xv. c siècles.

L'égalité chronologique de ces deux termes est le résultat d'une sorte de hasard; mais, dans le fait, ils présentent une importante différence sôus les rapports de la marche et de l'extension des opérations commerciales.

Pendant les xu. e et xin. c siècles, le commerce de l'Orient est presque entièrement entre les mains des villes maritimes du midi de l'Europe : le nord, les îles Britanniques, les côtes occidentales de la France et de l'Espagne, n'y participent que d'une manière médiate et indirecte. Les variations de succès ou de revers des croisés, les révolutions de l'empire grec , influent nécessairement sur ses opérations.

Pendant les xiv. e et xv. e siècles, le mouvement est général dans l'Europe : la ligue anséatique, dont la formation et les foibles commencemens appartiennent, il est vrai, au siècle précédent, prend un accroissement dont les causes sont encore l'objet de l'étonnement et la matière des recherches des publicistes, atteint son plus haut degré de prospérité, et marche rapidement vers sa décadence. Les états du Nord commencent à comprendre 'leurs intérêts; l'Angleterre jette les fondemens de sa puissance maritime; la France, où le régime féodal tombe devant l'autorité des rois et les progrès de la civilisation, prend

• Le commencement de celle introduction se trouve en tête du tome L" il. a

jj INTRODUCTION.

place parmi les nations commerçantes et industrieuses. Les mers du nord et de l'ouest de l'Europe sont couvertes de navigateurs qui établissent, sinon des communications directes avec l'Orient, du moins des rapports habituels avec les villes de la Méditerranée en possession d'y faire le commerce. Les Européens ont perdu tout ce que l'enthousiasme religieux et la valeur des croisés avoient conquis; l'empire grec est successivement envahi; ce n'est plus que par l'effet de traités avec les nouveaux maîtres des pays enlevés aux Grecs, que les Européens peuvent y former des établissemens. Le besoin de créer de nouvelles relations conduit plus habituellement qu'autrefois les navigateurs sur les cotes de la Barbarie et de l'Afrique occidentale. Ils semblent s'avancer vers un monde qui ne tardera pas à être découvert.

Des deux divisions que je viens d'indiquer, la première seulement servira d'introduction à ce second volume. La nécessité de réunir et quelquefois d'attendre long-temps des renseignemens relatifs aux pays étrangers m'oblige de réserver la seconde division pour le troisième volume, dont je dispose les matériaux. Les amis des véritable* études historiques ne m'accuseront pas, j'ose l'espérer; ils savent que, même dans les siècles les plus éclairés, la marche et les développcmens du commerce ont peu lixé l'attention des historiens. Le temps auquel se rapporte le tableau que j'ai prorais sous le nom de iv. e époque, est celui sur lequel l'histoire fournit le moins de lumières : les chroniques des villes qui ont eu le monopole du commerce ne nous instruisent pas mieux que celles des . villes moins favorisées; c'est en vain qu'on y cherche des notions sur l'origine et la nature de ce commerce, qui fut cependant la source unique de leur prospérité et de leur puissance.

JjJjjJjJ Quelle que soit l'opinion qu'on adopte sur les causes éloignées ou prochaines qui portèrent des millions d'Européens à se pré- ™H^7 ci P iter sur TOrient, on ne peut méconnoître l'immense influence f«xiii.««*ci*». que les entreprises et les conquêtes des croisés ne tardèrent pas à exercer sur le commerce de l'Europe *•

L'Océan et la Méditerranée baignent les côtes de cette

» Ce sujet a e'té habilement traite' dans les Me'moires <Ic MM. de Choiscul et Heeren , couronnes par l'Académie des inscriptions en 1808.

INTRODUCTION. iij

partie du monde j mais la Méditerranée présente le plus d'importance sous les rapports commerciaux , puisqu'elle étoit le seul moyen de communication avec l'Asie et le nord de l'Afrique. Dans un temps où l'on ne connoissoit ni l'Amérique, ni le moyen d'arriver dans l'Inde par le cap de Bonne- Espérance, l'Océan ne pouvoit servir qu'à l'extension du commerce de la Méditerranée sur les cotes occidentales et dans les pays septentrionaux de l'Europe, ou au commerce local de ces pays entre eux.

Je vais retracer en peu de mots ce qu'étoit le commerce de la Méditerranée à la fin du \i. siècle, avant d'exposer ce qu'il devint dans les deux suivans.

J'entends sous le nom de Méditerranée toutes les extensions de cette mer, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'aux bouches du Don (le Tanaïs des anciens). Mais aussi, pour me faire mieux comprendre, je dois la subdiviser en deux parties, séparées par une ligne qui seroit tirée du Péloponnèse à l'extrémité méridionale de l'Asie mineure.

Dans la partie située au-delà de cette ligne et jusqu'aux bouches du Don, ce qui comprend l'Archipel (anc. mer Egée), la merde Marmara (anc. Propontide), la mer Noire (anc. Pont- Euxin ), la mer d'Asof ( anc. Palus Méotides), étoit concentré le commerce de l'empire grec Ce commerce n étoit plus dans l'état dont Constantin Porphyrogénètc a laissé un tableau brillant, quoique peut-être exagéré 3 . Un grand nombre de circonstances l'avoient paralysé et presque éteint. Les empereurs, entraînés dans des guerres terribles et toujours malheureuses, s'occupoient plus de leurs armées que de la marine, et plus même, sous ce dernier rapport, de la marine militaire que de la marine commerçante. La mollesse et la vanité des Grecs étoient disposées à abandonner aux étrangers une industrie considérée par le gouvernement moins comme une source de prospérité publique que comme une branche de revenus pour le fisc 3 . Dès le ix/ siècle, les Vénitiens se présentèrent à eux avec tout ce que l'activité née du besoin, l'ambition d'une nation jeune, l'habileté d'un gouvernement vigilant, pou voient réunir

1 Voir sur ce commerce un écrit de M. Hiilleman, dont la traduction est inse'ree dans le Magasin encyclopédique de 1808, t. VI, pages 319 et suiv. — * Constantin Porphyrog. De themat. pag. I4i8 et 1463. — 3 Benjamin de Tudèle, trad. de BaraUer, pag. 49 et suit.

IV INTRODUCTION

de moyens pour arriver aux plus hautes destinées commerciales. D'abord tolérés, ils devinrent utiles, bientôt nécessaires; leur adresse à profiter de toutes les circonstances avoit fait, au xi. c siècle, passer en réalité dans leurs mains le commerce des mers que je viens de nommer 1 , d'où ils étoient parvenus insensiblement à exclure les Amallitains et les navigateurs des autres villes de l'Adriatique.

Par l'effet des événemens qui enlevoient successivement aux Grecs presque toutes leurs possessions dans l'Asie mineure, vers les bords du Danube et de la mer Noire, les ports des pays conquis se trouvoient fermés aux foibles restes de leur marine, et réciproquement les ports et les marchés de la Grèce étoient fermés aux habitans de ces pays.

Les Vénitiens devinrent les intermédiaires intéressés entre ces ennemis irréconciliables. Plus chers encore au peuple grec, dont ils satisfaisoient les besoins et la vanité, qu'au gouvernement, qui de temps en temps ouvroit les yeux sur l'énormité et l'abus de leurs privilèges, ils étoient tout-puissans à Constantinople, parce qu'ils assuroient, non sans y faire d'immenses profits, la subsistance de la multitude et les jouissances du luxe. Us avoient même réussi à s'affranchir de l'obligation d'acheter les produits manufacturés de la Grèce, en établissant pour leur compte des fabriques dans le quartier destiné à leur habitation 9 . Les barbares les voyoient d'un œil non moins favorable venir chercher un superflu qu'eux-mêmes ne pouvoient porter dans les marchés de la Grèce, et leur offrir en échange une foule d'objets nouveaux, utiles, agréables, et presque toujours consistant, malgré les plaintes des empereurs et les prohibitions religieuses, en armes et en munitions de guerre de toute espèce 3 .

Jusqu'au xi. c siècle, les Sarrasins avoient exercé les plus affreux ravages dans l'autre partie de la Méditerranée , et principalement sur les cotes de l'Italie et de la France 3 . Mais enfin ils avoient trouvé une résistance qui arrêtoit leurs progrès; ils avoient été successivement chassés des rivages de la

1 Dandolo , Chronicum Vcnetum , apud Muratori, Rcrum Italiearum Scriptorcs , t. XII, col. 883, cite un privilège de 996. Fanucci , Sloria dei trr eclebri popoli maritlimi dei Italia, t. I.", pag. 86 et 130, dit que ce privilège existe, en grec et en latin, à la bibliothèque Ambroisienne de Milan. — * Ann. Comncn. Altxiad lib. vi, pag. 161 et *eqq. Murât. Antiquit. liai, mediietvi, 1. 1.", col. 900. — » Dandolo, ubi suprà, col. 175, 177, 181 , 801.

Provence, de la Ligurie et de la Toscane : la Corse avoit été conquise sur eux parles Génois; ia Sardaigne, par les Pisans aidés des Génois 1 et des Marseillais a . Les princes normand» leur avoicnt enlevé la Sicile et la basse Italie, leurs plus riches étabiissemens 3 ; et ces farouches guerriers , après avoir vu plus (Tune fois les chrétiens venir attaquer, même détruire leurs villes d'Afrique 4 , et inquiéter leurs possessions d'Espagne, sentoient la nécessité et les avantages d'un commerce régulier avec leurs ennemis 5 .

Les villes les plus importantes à cette époque sous le rapport du commerce dans la Méditerranée, étoient Venise, Amaifi, Pise, Gènes et Marseille.

Venise devoit à sa situation géographique, à plusieurs siècles d'une indépendance peu contestée, à la marche à-ia-fois ferme et prudente de son gouvernement, aux circonstances qui lui avoient fait acquérir presque exclusivement le commerce de l'empire grec, une supériorité évidente sur les autres villes de l'Italie, qui essayoient presque au même moment leurs pas vers la liberté et ia prospérité commerciale. Quelques autres ports de l'Adriatique, tels que Ravenne, Ancône et Trani, d'où se faisoient un assez grand nombre d'expéditions pour les pèlerinages de la Terre sainte 6 , ne pouvoient sous aucun rapport entrer en comparaison avec Venise.

A ma Mi, moins libre que Venise, mais délivrée des incursions et de la domination des Sarrasins, en passant sous l'autorité des princes normands, se dédommageoit du peu d'avantages qu'elle obtenoit dans ses relations avec Constantinople, par un commerce considérable dans les pays soumis aux rausuJmans; on a vu , t. I. er , page lxxviij, que ses commerçans avoient obtenu d'assez grands privilèges en Syrie 7 .

Pise et Gènes, presque affranchies de l'autorité des empereurs d'Allemagne et jouissant déjà d'une liberté qui ne pouvoit tarder à devenir une indépendance absolue, étoient r par leur

1 Chronica varia Pisana, apud Murât. Rrrum Jtal. Script, t. VI, col. 107, 1fî7 et l<>8. — » Ru(G , Hist. de Marseille, t. I.", pag. 58. De Guignes , Mém. de l'Acad. des inscr. t. XXXVII, pag. 497. — * Falcand. Hist. Sicul. ap. Murât. Rerum Itat. Script, t. VII, pag. 9f>0. — * Baronius, cum notis Pagi, t. XVII , pag. 581. Muratori , Rerum Ital. Script, t. III, pag. 400 Sigonius, De regno Jtaliœ, lib. il. — * Malatcrra, Hi.it. Sicul. lit». Il, cap. xxxiv, lib. ir, cap. ijuv. — « Benjamin de Tudèlc , pag. 8. — 7 Guill. deTjT, HUt. Hieros. lib. xvm, cap. i?. Jacob Vitriac. Hist. Orient, lib. i, cap. m.

vj INTRODUCTION.

position géographique, en relations réciproques, et l'accroissement de leur fortune devoit promptement les rendre rivales et ennemies. Des expéditions contre les Sarrasins, couronnées de succès, avoient excité leur courage en leur procurant des richesses Elles pouvoient plus facilement que Venise faire le commerce avec les côtes méridionales de la France, l'orient de l'Espagne, les provinces de la basse Italie, la Sicile et le nord de l'Afrique. Leurs navires se rendoient aussi à Venise, sur les cotes de la Syrie et dans les îles voisines.

Je ne compte pas la Sicile dans cette sorte de dénombrement des pays navigateurs. Cette île avoit conservé une partie de la prospérité dont elle jouissoit sous la domination des Sarrasins : mais les princes normands sans cesse en guerre dirigeoient exclusivement leur marine vers les expéditions militaires; et la Sicile étoit plutôt un lieu d'approvisionnemens, d'entrepôt et d'échanges pour les étrangère , qu'un pays adonné aux entreprises du commerce maritime.

Marseille, la seule des villes méridionales de la France qui occupât un rang parmi ce qu'on pouvoit, à cette époque, appeler des puissances maritimes, réunissoit à son pavillon quelques villes de la Provence et du Languedoc, qui commeneoient à sortir de l'état de langueur où les avoit jetées l'anarchie des siècles précédens. Ses flottes s'étoient signalées par des expéditions guerrières; à une époque où la marine militaire ne se composoit que de navires des particulière , ce fait constate qu'elle avoit conservé une partie de sa prospérité. Plus anciennement commerçante que les villes d'Italie dont je viens de parler, elle avoit éprouvé des révolutions qui troublèrent souvent la paix de ses habitans et compromirent leur indépendance politique, mais sans détruire le commerce auquel on a vu , t. I. cr , pages lxij et suivantes, qu'elle se livroit dans la Syrie, dans l'Egypte et sur les côtes septentrionales de l'Afrique. Le voisinage la mettoit aussi en rapport avec les villes d'Italie et d'Espagne.

Le commerce de la Méditerranée étoit encore partagé dans une proportion assez considérable par les Sarrasins 8 . A cette époque plus qu'à toute autre, les animosités nationales ne

1 Murât. Antiq. liai, t II, col. 885 et seqq. — » Hut. Sicul. Satacen. *p. Murât. Rerum Ital. Script, t. I.«, part. U, pag. 851.

INTRODUCTION. vij

faisoicnt point obstacle aux négociations entre les sujets des états beliigérar.s. Les Sarrasins paraissent avoir été divisés en deux classes : l une, de pirates qui, sans considérer si leur nation étoit ou non en guerre avec ies navigateurs dont ils attaquoient les navires, exerçoient sans cesse des hostilités et des prises; l'autre, de commerçans qui, occupés uniquement de leur trafic, s'y livraient même avec ceux à qui leur souverain faisoit la guerre.

Les villes que je viens de nommer ne prirent point une part active à la première croisade. Sans qu'il soit nécessaire d'examiner si quelques intérêts secrets ne s'y opposèrent pas, il suffit de remarquer que leur marine n'étoit pas, à cette époque, assez considérable pour transporter les immenses armées qui se dirigèrent vers la Terre sainte. Ce fut par la voie de Constantinople que la plus grande partie des croisés se rendit dans la Palestine.

Mais, attentifs aux résultats, ies commerçans de ces villes tenoient leurs navires à la portée des côtes que suivoit l'armée des croisés. A la nouvelle des premiers succès, ils s'empressèrent de fournir ies vivres et les munitions dont avoit besoin un pays où les récoltes avoient été ravagées à-la-fois par les vainqueurs et par les vaincus ; ils rapportèrent en échange de riches cargaisons de marchandises asiatiques, entassées dans les villes de la Syrie

Les plus actives relations ne tardèrent pas à s'établir entre les commerçans européens et le nouveau royaume de Jérusalem. Dans tous les ports de l'Italie et de la Provence, on s'occupa du soin de construire et d'équiper des navires. Les procédés de la navigation se perfectionnèrent, et leur connoissance devint de plus en plus générale, comme on peut en juger par les détails curieux que les historiens du temps nous donnent sur cette branche importante de l'industrie humaine»; les croisades nouvelles s'effectuèrent par des transports maritimes; et les commerçans de la Méditerranée, après avoir rempli ce premier objet, qui seul étoit déjà pour eux une source de profits considérables 3 , ramenoient leurs navires chargés de marchandises asiatiques.

1 Gufll. de Tjt, Hist. Hierot. lib. vu, cap. xxi; lib. xra , cap. v. — * Gaufr. Vinisauf , apiid Gale, Hùl. Angl. Script, t. II, pag. «73. — » Muratori, Antiquit. liai. t. II, col. 905.

viij INTRODUCTION.

Les circonstances semblèrent se multiplier pour rendre ces spéculations lucratives. La grande révolution qui avoit entraîné tant d'Européens sur les rivages de la Syrie, exerça en Europe une influence dont, sans doute, les auteurs de la première entreprise ne s'étoient pas doutés; et cette influence étoit de nature à s'accroître, quel que pût être dans la suite rafloibiissement du zèle religieux.

Les croisés, sortis du sein d'états qui commençoient à peine à connoître les jouissances du luxe, et dans lesquels même ces jouissances étoient le partage exclusif d'un petit nombre, s'étoient rendus dans la Palestine, les uns par les villes maritimes riveraines de la Méditerranée , où l'industrie manufacturière et le commerce commençoient à répandre l'aisance et la civilisation; les autres, en traversant les plus riches et les plus florissantes provinces de l'empire grec.

II falloit long-temps sans doute pour que ce spectacle apprit aux guerriers européens les secrets d'une opulence qu'ils admiraient , que peut-être même ils ne tardèrent pas à envier : mais quelques instans avoient suffi pour leur donner le goût des jouissances dont le commerce est la source.

Les villes maritimes surent mettre à profit tant de circonstances favorables. II suffit, pour s'en convaincre, d'indiquer ce que nous connoissons des privilèges que les nouveaux maîtres de la Syrie et de la Palestine leur accordèrent depuis la première jusqu'à la seconde croisade, c'est-à-dire, dans un espace de moins de cinquante ans.

Les Génois en obtinrent à Antioche en 1098 1 et 1127 a ; à Jaffa, Césarée et Saint-Jean d'Acre, en 1 105 3 ; à Tripoli, en 1 109 4- à Laodicée, en 1 108 5 et 1127 6 : les Vénitiens, à Jaffa en 1099 7 , et dans tout le royaume de Jérusalem en 1111 8 , 1 1 1 3 9 , 1 123 10 et 1 130 " :lesPisans, à Jafla , Césarée et Saint- Jean d'Acre, en 1 105 **, et à Antioche en 1 108 13 : les Marseillais, dans tout le royaume de Jérusalem, en 1 1 17 14 et 1 136 ,s .

* Fanucci, Storia dei tre tmlebri popoli b.c., t. 1." - , pag. 1 49. — * Nom. Mêm. deVAcad. de* inscript, t. III , pag. 104. — 3 Fanucci , t. I.", pag. 16t. * Fanucci, t. I. ,r , pag. 165. — * Fanucci, t. I.", pag. 163. — 6 Nom. Mémoires de l'Acad. des inscript, t. III, pag. 104. — 7 Fanucci, t. I.' r , pag. 153.— » Marin, Storia &c, t. III, pag. 39. — 9 Marin, ibid. pag. 48 et 146. — «o Guill. de Tyr, HUt. Ilieros. M». SU, cap. xxv. — " Murât. Antiq. Ital. tnedii avi, t. H , col. 918. — " Fanucci , t. I.", pag. 168. — 1S Murât. Antiq. liai, mediia-vi, t. II , col. 906. — '* Ruffi, Histoire de Marseille, pag. 318, 339 et 335. — «» Papon, Histoire de Provence, t. II , pr. n. 14.

INTRODUCTION. a IX

CYtoit une révolution immense dans ie commerce de ces villes. Jusqu'aux croisades, queïques-uns de leurs navigateurs, admis par tolérance dans les ports de la Syrie , ne se livroient qu'en tremblant à des spéculations que le caprice d'un sultan pouvoit anéantir sans ressource; les croisades leur donnèrent les moyens de s'établir en maîtres dans les conquêtes des guerriers européens.

Par l'effet des concessions qu'ils avoient obtenues,- les commerçons des villes maritimes jouissoient de diminutions considérables, quelquefois même d'un affranchissement absolu des droits d'entrée et de sortie sur les marchandises : exempts de la juridiction locale, et soumis exclusivement à des magistrats de leur nation, ils formoient dans le nouveau royaume des espèces de colonies indépendantes. Us avoient, pour leur habitation et leur commerce, des quartiers réservés, des églises, des bains, des magasins nationaux , des places et des marchés où leurs magistrats exerçoient l'administration et la police. 11 paroît même que ces magistrats étendoient leur autorité sur les commerçans des autres villes moins importantes qui, n'ayant pas obtenu de semblables privilèges, se plaeoient sous leur protection

A cette époque où le commerce des Européens avec l'Asie commerce prend une consistance et commence à recevoir des dévelop- t1kAu *pemens qui n'ont cessé de s'accroître dans les siècles suivans, il me paroît utile de donner avec précision l'indication des différens points où s'approvisionnoient les navigateurs des villes maritimes de la Méditerranée.

Les documens du xn.° siècle indiquent presque exclusivement, du coté de la mer Noire, Soldadia [Soudak], située dans la partie méridionale de la Crimée [ anc. Chersonèse Taurique] ; Théodosie, qui, dans la suite, prit le nom de Caffa, vers la jonction de la mer Noire et de la mer d'Azof; Tana à l'extrémité de cette mer, près de l'embouchure du Don; Phasis sur la cote orientale de la mer Noire, à l'embouchure du Phase, lieux déjà tombés au pouvoir des peuples barbares qui s'avançoient sans relâche contre l'empire grec; et Trébizondc, au « midi de la mer Noire, dépendant encore de Cet empire.

• D. Vaissette, Histoire de Languedoc, t. III, pag. 531. Puuli , Codice diplomatico del S. militare Ordine Gerosolimitano, nnm. 139.

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