LES CORPORATIONS ET METIERS
Au moyen âge, les corporations étaient l'une des formes naturelles de l’état social. Par une conséquence logique des idées et des mœurs, comme de tout le système administratif, chaque métier, chaque industrie, chaque classe, pour ainsi dire, s’organisait en une compagnie fortement constituée, avec des chefs pris dans son sein, un trésor commun, des statuts et règlements obligatoires, dont l’ensemble a clé recueilli sous le règne de saint Louis, par le prévôt Étienne Boileau. Ces corporations , généralement agglomérées dans les mêmes quartiers et divisées en paroisses, formaient comme autant de sociélés particulières au milieu de la nation, comme autant de petits États dans l’État. Toutes, indépendamment de leurs lois, avaient leure coutumes et leurs fêtes, leurs
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lieux de réunions solennelles, leurs jours de réjouissauce et de manifestations publiques, leurs vicreaux, ou jetons de plomb, espèce de monnaie représentative, peut-être de sceau, frappée à l’image du patron et avec la figure symbolique de la profession, enfin la bannière du métier, derrière laquelle maîtres et apprentis se rangeaient avec orgueil aux grandes dates où il s’agissait d’affirmer son existence et de montrer ses forces à la face du soleil. Les rivalités de corps à corps venaient encore donner un nouvel éclat à ces fêtes, si bien dans le goût et dans les traditions de l’époque. Les vieilles milices corporatives furent même rétablies par Louis XI, qui divisa les artisans en soixante et une compagnies, habillées et armées à leurs frais, et rangées sous des étendards dont chacun portait, avec une croix blanche, les armoiries des métiers formant la compagnie. En outre, toute corporation se doublait d’une confrérie*, et l’élément religieux se joignait toujours à l’élément civil. C’était dans les églises, au pied de l’autel et devant l’image des saints, que se déroulaient, au moyen âge, tous les actes principaux de la vie ordinaire, sociale et industrielle.
1. Ce complément naturel des corporations resta longtemps facultatif, mais il devint cfbligatoire pour la plupart d’entre elles à partir des règnes de Louis XI et de Charles VIII, comme on te voit par la révision de leurs statuts à cette date.
ET LES CONFRÉniES.
La plupart des métiers avaient d’aboixi leurs cérémonies intimes et leurs solennités de famille, telles que l’examen et le jugement, par les prud’hommes, du chef-d'œuvre qui prouvait que l’apprenti était digne de sortir de tutelle, et la réception à la maîtrise. Dans la corporation des lalemeliers ou boulangers, l’aspirant, escorté des anciens maîtres et jurés, devait comparaître par -devant le grand panetier ou ses lieutenants, auxquels il présentait un pot de terre neuf, rempli de noix et de nieules, c’est-à-dire d’oublies ou de feuilles légères de pain sans levain. Toute l’assemblée sortait ensuite dans la rue pour briser ce pot contre le mur de la maison; après quoi, les anciens et les nouveaux maîtres, ainsi que les valets, entraient chez le chef de la corporation, qui leur fournissait le feu et le vin, en échange d’un denier payé par chacun des assistants. Plus tard, vers le commencement du xvii® siècle, s’établit un autre usage. La troisième année après sa réception, le nouveau maître était tenu de se présenter, le premier dimanche qui suivait les Rois, devant le grand panetier, pour lui offrir un pot neuf rempli de dragées, avec un romarin aux branches duquel pendaient des sucreries, des oranges et les fruits de la saison L Les bouchers qui se faisaient recevoir maîtres
1. Le Livre des métiers, d'Etienne Doileau, publié pour la première fois par Depping, en 1837, P' partie, titre i.— Legrand d’Anasy, T'i'e privée des Français, t. P'', p. 72-73.
LES CORPORATIONS
devaient un déjeuner et un festin, dont les détails avaient été réglés par une ordonnance, en 1381, et toutes les personnes qui avaient droit à cette redevance, — le chef de la corporation, la femme du syndic, le prévôt de Paris, le voyer, le prévôt du Fort-l’Evêque, le cellerier et le concierge du Parlement, — étaient obligées, quand elles envoyaient prendre leur part, de payer un ou deux deniers au ménétrier qui jouait dans la salle h Du reste, ces cérémonies se terminaient toujours par un repas où se resserraient les liens de la fraternité entre les membres du même corps de métier, dans le genre de ces festins pantagruéliques des ghildes flamandes et hollandaises, dont les taldeaux de Frans Hais, Govaërt Flinck et Barthélemy Yan der Helst nous ont conservé de si curieux spécimens. C’était là une des traditions les plus chères aux confréries *, et aussi leur écueil et leur péché mignon. Du temps de Sauvai, c'est-à-dire vers la fin du XVII* siècle, il y avait au Saint-Esprit une association de Notre-Dame de Liesse, laquelle, prenant ce dernier nom trop au sérieux, non-seulement n’admettait personne qu’à la condition d’offrir un grand