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Par exemple, le roman de Truhert, par Douins de Lavcsne

même destination. Tel est le roman de Baudoin de Sebourc, où l’on trouve l’apologie du savetier, et dont le type principal est d'une physionomie si franchement populaire ; tel est aussi, dans un autre genre, la Chronique rimée de Bernard Duguesclin, poëme tout à fait national, roulant sur un héros et sur des événements contemporains, et composé d’ailleurs par un jongleur de basse classe, « le pauvre homme Cimelier, » comme l’appelle Philippe de Maizières. Enfin, d’autres encore reprenaient dans un sens moins aristocratique, avec des développements particuliers, des modifications d’intrigue et de style, et en appuyant davantage sur les cotés accessibles aux intelligences grossières, des sujets déjà traités ailleurs et consacrés sous une première forme Il existe presque toujours de chaque roman des versions diverses, souvent innombrables, qui montrent avec quelle facilité les trouvères s’empruntaient leurs sujets les uns les autres pour les arranger à leur guise, ou brodaient, chacun à sa manière, sur un canevas commun ; et entre toutes ces versions, il est aisé de distinguer, à leur caractère général et à la nature de leurs variations, celles qui ont ptour auteurs des jongleurs populaires et qui étaient destinées à la rue. L’examen de ces petits manuscrits portatifs dont nous

1. C'est ce qui est arrivé particulièrement pour Flaire et Blancheflor. Voy. l'Intr. de M. Duméril à ce poëme, p. 21 et suiv. (Bibl. elzévir.)

avons parlé plus haut, et la comparaison de leur texte avec celui des manuscrits aristocratiques de plus grand format, exécutés par d’habiles copistes sur beau parchemin et enrichis d’enluminures, ne permettent pas d’ailleurs de douter que ces variantes, ces intercalations et ces appels à l’auditoire, ne soient l’œuvre du ménestrel de la place publique. Tout y indique la poésie qui n’était pas faite seulement pour être lue, mais pour être récitée, soit en plein air, soit devant une assemblée nombreuse et bruyante.

Les trouvères se plaignent souvent, dans leurs œuvres, de ces altérations des faux jongleurs, et ils s’en prennent vertement à leur outrecuidance et à leur ineptie. Ces intercalations étaient faciles, surtout pour des gens du métier, qui avaient débité des centaines de milliers de vers dans leur vie et dont la mémoire était pleine de tous les lieux communs de la poésie. Ni la grammaire, ni même la prosodie, quoique beaucoup plus scrupuleuse, ne leur opposaient de règles bien sévères. Tout le monde se mêlait de rimer, et l’art du style comptait pour fort peu de chose dans ces productions d’une intarissable abondance, qui embrassaient indifféremment les vies de saints, les chroniques nationales, les miracles, les proverbes, les moralités, les mystères, les allégories, les traités d’éducation, les bestiaires, les fables, la géographie et les voyages, la grammaire, la rhétorique, la philosophie, la statistique môme. La poé-

sie était fort accommodante sur l’article de la rime : celle-ci ne fut longtemps qu’une simple et vague assonance, comme dans la Chanson de Roland, et c'est seulement vers le xme siècle, à partir de Chrétien de Troyes, qu’elle devint plus précise et plus fixe, tout en se contentant encore à très-peu de frais. On obtenait la mesure en allongeant ou raccourcissant les mots à volonté. On ne se faisait nul scrupule d’altérer les syllabes, de modifier l’orthographe ou la prononciation; et les exigences de la métrique étaient aisément satisfaites, grâce aux licences qu’on prenait avec la grammaire. « Tout rimait, dit Barbazan, ou du moins les poètes se donnaient la licence de faire tout rimer, en corrompant, selon le besoin, la terminaison des mots. Ils faisaient rimer Pierre avec pardon, en disant Pierron; Charles avec repos, en prononçant Charlos,.. Jean de Meung a fait rimer aime avec vilain, en changeant le premier mot en ain :

Gentillesce est noble, et si l’ain,

Qu'el n’entre mie en cuer rilain. »

e Un autre fait rimer royaume avec maison, en écrivant ?’oion‘. » Si les trouvères les plus savants prenaient de telles libertés, on peut juger de celles des jongleurs populaires.

Plus on a étudié dans ses lois et ses conditions

1. üaunou, Disc, sur V état des lettres au xiiio stède.p. 404-405.

ET MÉNESTEELS POPULAIRES. 135

générales la littérature du moyen âge, mieux on compi-end combien elle offrait de facilités à l’improvisateur. Rien de plus mobile et de plus flexible que la langue, comme rien de moins rigoureux que les principes de l’art. La poésie, essentiellement orale, était une poésie de rapsodes, apte à recevoir toutes les empreintes, se prêtant par tous les sens aux adjonctions, aux modifications, aux allusions. L’imagination du ménestrel se mouvait, pour ainsi dire, à sa guise dans le cadre tracé d’avance, en se rattachant aux grandes lignes qui lui servaient de points de repère. Gomme dans les poèmes primitifs, et en particulier dans ceux d’Homère, chaque nom de héros, chaque circonstance importante de l’action entraînaient à leur suite un cortège d’épithètes consacrées, de tournures invariables et de phrases toutes faites, qui se présentaient enfouie au premier besoin : ce n’était qu’une affaire d’habitude et, en quelque sorte, une question de métier, où l’auditoire était pour presque autant que le trouvère lui-même.

Les additions habituelles des jongleurs , la plupart de la même nature, sont fort caractéristiques et nous fournissent des éléments précieux pour l’histoire de leur art. Tout d’abord ils invoquent, non les Muses, mais l’attention du public : presque toujours le début est une sorte de petit prologue, destiné à obtenir le silence et à exposer brièvement le sujet, en le faisant valoir. Quelquefois ils présentent le

poëme comme de leur invention, ou composé tout exprès pour eux; ou bien ils racontent, afin de piquer la curiosité, par suite de quelles circonstances et par quel concours d’heureux hasards il est venu en leurs mains. Ils s'interrompent encore, de temps à autre, dans le cours du récit, pour répéter ces invitations au silence, qui reviennent à satiété : « Signour, or escoutez.... Or, faite paix.... Oyez, pour Dieu le grant.... • Ils traitent volontiers leurs auditeurs, fussent-ils loqueteux et déguenillés, non-seulement de signors, ce qui est une locution usuelle dans la langue du temps, mais même de barons, et pour cause. Ils les comblent de vœux de prospérité, et, après avoir préparé les voies, ils peignent leurs propres besoins , se recommandent à la générosité du public, tantôt indirectement, en ayant grand soin d’appuyer sur la magnificence de leur héros et sur les présents dont il avait coutume de combler les jongleurs ’, tantôt de la façon la plus directe et la plus pressante.

Les jongleurs donnaient en plein air de véritables séances, suivant toutes les règles usitées aujourd’hui parmi les farceurs et baladins de carrefour : ils réservaient des places de faveur aux amateurs de bonne volonté et reléguaient les autres à l’extrémité du cercle. Souvent même ils avaient des sièges où l’on

1. Roman de VAtre périlleux, extrait cité par Roquefort, p. 89.

pouvait s’asseoir pour son argent. Le début du cinquième chant de Baudoin de Sebourc, poème d’ailleurs tout populaire, comme nous l’avons dit, est concluant sur ce point :

Or, vous traiez en cha (retirez-vous par là), signour, je vous en prie.

Et qui n’a point d'argent si ne s'asièche mie (qu’il ne s’assoie pas),

Car cil qu’il n’en ont point ne sont de ma partie.

Il nous reste plusieurs autres passages analogues, qui ont le double mérite de nous montrer, pour ainsi dire, la mise en scène des jongleurs, et de nous donner une preuve sans réplique de ces intercalations singulières qu’ils mêlaient à la trame du roman, avec lequel elles font corps aujourd’hui. En personnage lettré, le jongleur s’exprimait dans la langue dos dieux, même lorsqu’il s’adressait pour son propre compte à l’auditoire, et c’était l'auteur du roman qui semblait encore parler par sa bouche, comme pour donner plus de poids à ses recommandations.

La plupart des dûs de métier, faits pour être récités devant les gens des corporations, se terminent ]>ar un appel à la munificence de ceux qui écoutent le jongleur :

Quand de ce conte orront la fin.

Qu’ils donnent ou argent ou vin Tout maintenant et sans répit*.

Mais les exemples les plus curieux sont ceux que

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