Les Deux Troveors (ou Bordeors) rihaus
2. Lisez, dans le XXIII® vol. de VHist. littéraire de la France, la Pais aux Anglais, relative au traité intervenu entre Henri III et Louis IX (1264).
fabliaux, quelquefois même des dialogues qui affectaient une forme dramatique, et où le théâtre commençait à poindre, comme les jeux à’Aucassin et Nicolelte, du courtois, du pèlerin, du mariage*, etc. Les premiers miracles et mystères ont dû être, sinon représentés, du moins joués par les jongleurs. Aux xiie et xiiie siècles, la passion pour les contes et chansons était si grande, qu’il n’y avait pas d’assemblée ni de festin qui pussent s’en passer, et que tout voyageur, tout étranger reçu au foyer, devait payer ainsi le bon accueil de son hôte *. Ce goût n’était pas moins répandu chez le peuple que parmi la noblesse. Aussi, tandis que les ménestrels de haute volée se faisaient entendre à la cour des rois, à la table des grands, et cherchaient l'hospitalité de château en château, les ménestrels populaires amassaient la foule autour d’eux dans les rues et sur les places, à peu près comme fait aujourd’hui le chante-histoires sur le môle de Naples, pour lui répéter les refrains joyeux de Colin Muset et de Vynot le Bourguignon. Tantôt ils s’installaient en un carrefour pour y célébrer les exploits des héros ; tantôt, debout sur les marches de l’église ou près de l’image de la Madone, attendant le
1. Montcil, Hist. des Franç. des divers Etats, xive siècle, éplt. LVI.
2. On voit cette coutume dans les poèmes de Gérard de Roussillon, des Déduits de la chasse; les fabliaux du Povre Clerc, du Soucretain de Cluny, etc.
peuple à la sortie de la messe, ou allant à sa rencontre sur la route des pèlerinages les plus fréquentés, ils disaient les vertus du saint du jour, les miracles du patron, les grandeurs de la Sainte-Baume ou du Saint Sépulcre. Ils avaient des chants profanes pour tous les jours de la semaine et pour toutes les circonstances de la vie ; des chants sacrés pour toutes les fêtes et tous les actes de la religion. Ils se rendaient aux noces, aux festins \ aux foires, aux réunions de confréries, aux veillées, à toutes les assemblées populaires, aux tournois, aux mariages, parfois aux enterrements, où ils s’adjoignaient aux pleureurs et faisaient entendre des mélodies lugubres. Ils n’avaient garde de manquer ni une cour plénière, ni une cour d’amour, ni un gieu sous l’ormel. Ils pénétraient jusque dans les couvents : des statuts, publiés par le comte de Toulouse et par le légat du Pape en 1233, nous apprennent que les moines, quand ils mettaient leurs vins en vente dans l’intérieur du monastère, y laissaient entrer des jongleurs, qui leur payaient une rétribution et amusaient les chalands *.
Il fallait une grande variété non-seulement de su-
1, Quelquefois môrtie, pour mieux égayer le repas, ils se laissaient enfermer dans des pâtés gigantesques, d’où ils s’élançaient tout à coup en faisant résonner leurs instruments (Math. Coucy, Hist. de Charles VII, an 1454).
2. Daunou, Discours sur l’état des lettres au xiii* siècle, chapitre xxvii.
jets, mais de genres, pour s’accommoder à une telle variété de circonstances et à de si continuels changements d’auditoire. Aussi toutes les branches de la poésie du moyen âge se trouvent-elles réunies et mêlées dans les manuscrits qui ont appartenu aux jongleurs, manuscrits bien faciles à reconnaître au premier coup d’œil par leur format portatif, analogue à ces petites éditions de poche où les acteurs de nos jours étudient leurs rôles. Le jongleur devait posséder à peu près tout son répertoire par cœur, s’il voulait être sùr de ne pas se trouver en défaut; car il lui fallait non-seulement diversifler les plaisirs de son public, mais souvent encore céder à des demandes subites et imprévues, et changer de chanson jusqu’à ce que l’auditoire se montrât satisfait. Pierre, chantre de Paris, dans le vingt-septième chapitre de son Verbum afc6reutatwm, compare d’une façon pittoresque les prêtres qui disent leur messe jusqu’à l’offrande, puis, voyant qu’il ne se présente personne, en recommencent une autre, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu'ils voient quelqu’un venir, aux jongleurs, « qui « videnles cantilenam de Landrico non placerc auditori- « bus, statim incipiunt de Narcisso cantare ; quod si nec « placuerit, cantant de alio. »
Le fond essentiel du répertoire des jongleurs se composait des poèmes chevaleresques, des romans et chansons de geste; et certes il leur fallait une prodigieuse mémoire et une habitude non moins grande
pour se retrouver au milieu d’un pareil chaos d’ouvrages, pour la plupart d’une dimension énorme, et où chaque sujet devient comme un tronc central qui donne naissance à des multitudes de branches diverses. En général, ce n’était pas le jongleur ambulant qui faisait lui-même les poëmes et romans qu’il chantait. Ils avaient pour auteurs des trouvères plus instruits et d’un rang plus relevé, parfois des moines, qui les vendaient aux jongleurs nomades. Cependant quelques-uns de ceux-ci étaient poètes eux-mêmes, comme nous l'avons déjà dit, et tiraient de leur veine des œuvres qu ils débitaient en public, surtout celles de courte haleine, les chansons proprement dites, pastourelles, contes, fabliaux et satires. Presque tous, du moins, les remaniaient à leur fantaisie, y intercalant des passages, y adaptant des débuts ou des dénoùments postiches, des flatteries, des souhaits, des adjurations à la générosité de l’auditoire.
Parmi les poëmes qui nous restent, il y eu a qui, de toute évidence, n’étaient composés que pour être récités devant le peuple, dont ils entreprennent la glorification et soutiennent les intérêts, parfois avec une âpreté violente et toute plébéienne, en attaquant les seigneurs* ; d’autres qui, par le choix du héros, la tendance de l’œuvre entière ou la signification de certains épisodes, annoncent incontestablement la