‹ Tableau du vieux ParisChapitre 45 sur 138 · Édit. Giiessard et Grandmaison. 1860; p. 148 et · texte numérisé non relu

Édit. Giiessard et Grandmaison. 1860; p. 148 et

2. C’est-à-dire ; ... « Je vous prie tous, si vous m’avez cher, ainsi qu’Auberon et Huon le renommé, de revenir demain. Et maintenant, allons boire, car j’en ai bien envie. Et je prie chacun de vous de m’apporter une motlle nouée dans le pan de sa chemise, car c’est peu de chose que ces poitevines. (La poitevine était une petite monnaie encore inférieure à la maille, qui ne valait pourtant qu’un demi-denier.) Chiche et avare fut celui qui les fit frapper, et aussi celui qui les donna au courtois ménestrel. *

Ma cançon tost vous ferai definer (arriver à sa fin).

Tous chiaus escumenie, de par m’atorité,

Du pooir d’Auberon, et de sa disnito,

Qui n'iront à lour bourses pour ma famé donner).

Enfin, il termine le roman en souhaitant le paradis à ceux qui lui ont fait part de leurs deniers.

Le passage que nous venons de citer montre que le ménestrel était accompagné de sa femme, qui tenait le bureau et recevait les dons des auditeurs. Peut-être l’aidait-elle aussi dans sa tâche et le suppléait-elle au besoin, car nous savons, par un règlement de 1321 adjoint au Livre des métiers, d’Etienne Boileau, que, à côté des jongleurs et ménétriers, il y avait des jongleresses et ménestrelles, quoique ce cas ne se soit produit, selon toute vraisemblance, d’une façon régulière et suivie, qu’assez tard, dans les plus basses régions et dans la décadence de l’art *.

On voit aussi, surtout par le premier passage, que le jongleur récitait de longs poëmes tout entiers, mais en les partageant entre plusieurs séances et en s’y reprenant à plusieurs jours au besoin. C’était

1. « De par mon autorité, par le pouvoir et la dignité d’Auberon, j’excommunie tous ceux qui n’iront pas à leurs bourses pour donner à ma femme. » Le reste se comprend sans peine.

2. Le roman de Perceforest nous montre une demoiselle faisant métier de ménestrandie, et venant chanter un lai sur sa harpe devant le roi et les chevaliers. On pourrait citer encore d’autres exemples; mais, je le répète, c’était presque une exception.

liO JONGLEtmS, TROUVÈRES

l’équivalent du feuilleton-roman actuel, avec ; « La suite au prochain numéro. •

Il était impossible, on le comprend, de dire en une traite et tout d'une fois des ouvrages de pareille taille, où les vers se comptent toujours par milliers, et assez souvent par dizaines de mille. Mais la division de chaque cycle en branches distinctes, qui se divisaient encore en épisodes formant de courts poëmes, complets par eux-mêmes , facilitait cette manière de procéder. Quelquefois on se bornait à réciter une ou plusieurs laisses, c’est-à-dire, autant qu’on peut définir ce mol, des tirades embrassant un détail du roman, et qui se prêtaient à des citations isolées, comme autant de petits chapitres. L'un des jongleurs, dans les Deux Bordeors ribauz, se vante de savoir plus de quarante laisses de Perceval le Gallois.

Gomment les ménestrels récitaient-ils ces poëmes? Était-ce une simple déclamation, ou un chant? Il est assez difficile de répondre nettement à cette question, sans se jeter dans les conjectures, à défaut de renseignements précis. Les chansons, romances, lais, pas tourelles, toute la poésie lyi'ique, en un mot, était certainement chantée. Mais il n’en pouvait guère être de même, ce semble, pour les fabliaux ou satires et pour les romans de geste. Cependant il est à croire que les instruments jouaient toujours leur rôle dans la récitation : chaque fois que le ménestrel apparaît.

dans les chroniques ou dans les images, c’est avec sa harpe ou sa vielle, signes distinctifs de sa profession et inséparables de sa personne. 11 est probable qu’il préludait au récit et qu’il l’interrompait de temps à autre par un concert; peut-être même soutenait-il sa déclamation d’un accompagnement, continu ou momentané.

Ceci nous conduit à parler avec quelque détail des instruments du ménestrel. Les romans et fabliaux les mentionnent fréquemment ‘ : ils étaient nombi’eux et variés. Nous allons citer les plus impoi tanls et les plus usités, entre ceux dont se servait de préférence le jongleur populaire.

On peut les partager en trois classes : les instruments à cordes, les instruments à vent et les instruments à percussion.

Parmi les instruments à cordes, le premier rang est dû à la harpe, « qui tout instrument passe, • dit Guillaume de Machault. Elle avait habituellement vingt-cinq cordes, parfois trente, et affectait des formes très-diverses, dont le type principal était la forme

1. Voy. Guill. de Machault : le Tems pastour, et le Dit de La Harpe; le roman de la Poire, fragment cité par Roquefort en appendice, p. 312; les Deux Troveors ribauz, le Cléomadès, d'Âdenés le Roi, etc. — Voy. aussi le règlement fait pour les ménétriers en 1349. Les instruments de musique en usage sont représentés dans beaucoup de vignettes et d’enlnminures du temps, ainsi que sur les portails de plusieurs églises.

triangulaire. Le psallérion ou salteire, la cithare, le décacorde, etc., étaient des variétés de la harpe: on les ébranlait d’ordinaire avec une plume et non avec les doigts. Ily avait aussi lalyre, lechoron, la guitare ou guilerne, montée à quatre ou cinq cordes, le luth, la citole au son très-doux, le tympanon, à cordes de laiton ou de fil d’archal, qui se touchaient avec des baguettes, la rote et la gigue, qui ne sont pas trèsnettement connues*, le rubebe ou rebec, sorte de violon rustique et grossier, au son aigre, qui parait toutefois, d’après un passage de Rabelais*, avoir peu à peu monté en dignité dans la hiérarchie musicale. Mais l’instrument à cordes le plus en faveur, sinon le plus illustre, dans le peuple des ménestrels, c’était la. vielle, correspondant à notre violon actuel, et dont on jouait avec un archet, comme on le voit par une chanson du ménestrel Colin Muset, et par l'un des Miracles de la Vierge, de Gautier de Coinsy *. On l’appelait aussi quelquefois viole; toutefois, la viole proprement dite, moins en usage que la vielle, à cause de ses dimensions gênantes, rappelait plutôt le violoncelle d’aujourd’hui. Cette vielle ou violon ne remontait pas très-haut : on ne la trouve point avec

1 . Suivant VHist. Ult. de la France (Notice sur Adenés le Roi), la rote et la gigue étaient deux espèces de violoncelle ; suivant d’autres, la gigue était une variété de la flûte.

Page 1