‹ Tableau du vieux ParisChapitre 75 sur 138 · I" partie, question LI, p, 73 de l’édition Delahays · texte numérisé non relu

I" partie, question LI, p, 73 de l’édition Delahays

250 OlMÎnATEURS ET CHARLATANS.

ne faut qu’en engraisser la partie malade avec un linge bien chaud; on en voit des effects admirables... Pour le mal de teste, il se faut graisser les deux temples, la nuque et la suture coronale...

Comme tous les opérateurs importants, Mondor avait-une troupe comique, un orchestre, et des représentations. Une estampe du temps, placée en tête des Œuvres de Tabarin, représente son théâtre avec ses accompagnements élémentaires et indispensables : une estrade, décorée dans le fond d’un lambeau de tapisserie; sur le devant Tabarin et Mondor; derrière eux, un joueur de violon, un joueur de rebec, et un valet qui ouvre un coffre pour passer les fioles et boites à Mondor. Les séances avait lieu tous les jours, surtout vers le soir, et les vendredis les représentations extraordinaires. Dans son ensemble, le spectacle se composait généralement de deux parties. C’était d’abord une sorte de parade, se rapprochant de celles de nos pitres d’aujourd’hui, de ces conversations impossibles, farcies de quolibets et de coq-à-l’âne, qu’ils engagent avec leurs maîtres pour mettre le public en train. Toutes ces parades sont jetées dans le même moule : Tabarin commence par poser quelque question saugrenue à Mondor, qui donne tête baissée dans le piège , et répond avec une gravité docte et prolixe, comme un professeur de philosophie parlant ex cathedra; puis, quand il a terminé sa dissertation, désarçonné plus d’une fois par les boutades

irrévérencieuses de Tabarin, celui-ci énonce à son tour, à la grande indignation de son maître, qui le traite de vilain, de lourdaud et de gros-porc, une solution burlesquement cynique , destinée à faire éclater de rire chaque joyeux compère de l’auditoire, « depuis le talon gauche jusqu’à l’oreille droite. » Le sujet ne change guère plus que le plan. L’imagination de Tabarin n’a pas un vol très-élevé; comme Gaultier-Garguille, comme le Savoyard, comme Bruscambille, il se contente d’un idéal qui déconcerterait le plus éhonté des paillasses de nos jours. Il piétine en pleine ordure comme un enfant dans un tas de boue; il a pour les plaisanteries scatologiques un penchant qui fait songer à certain insecte sur lequel roule une des questions de son recueil ; il vous couvre, il vous asperge , il vous inonde de ses déplorables gouailleries, avec une verve endiablée et une abondance si congruente au sujet, qu’il ne reste aux délicats que la ressource de se sauver à toutes jambes en se bouchant le nez.

Essayons de détacher quelques échantillons de son style, parmi la demi-douzaine de questions et de fantaisies où l’on peut se hasarder à choisir ;

TABARIN. — Mon maistre, lequel des deux a le plus grand jugement, l’asne ou l’homme?

LB MAISTRE. — Voüà la qucstiou d’un asne, Tabarin... As-tu oublié que l’homme est l’honneur et le premier des animaux, et qu’il les passe d’autant en excellence que

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son espritest relevé par-dessus leur nature terrestre, etc.

TABARiN. — Vous avez beau conter tout ce que vous voudrez : si est-ce que je prouve qu’un asne a bien plus de jugement qu’un homme.

LB MAISTRE.— En quoj, Tabarin?

TABARIN.— Premièrement en ce que, si un homme mène un asne au marché pour porter sa charge, l’asiie, comme plus judicieux, marchera devant; si son maislre luy fait le moindre signe, à dia ou à hue-hau, l’asne l’entend. Ne sont-ce pas là des traits d’un grand jugement? Il en a bien plus que l’homme; car, s’il vient à entonner son langage et parler en langue asinique, son maistre n’a pas l’esprit de l’entendre seulement ; luy, au contraire, il entend le langage de son maistre '.

La question que Tabarin pose à Mondor à la page suivante est celle-ci ; « Quelle est la chose du monde la plus hardie? » Sur quoi Mondor répond d’un ton lyrique :

C’est la mort, Tabarin ; il n’y a rien de plus hardy ni déplus audacieux; elle combat, renverse et terrasse les plus foudroyans monarques et les princes les plus sourcilleux : les dieux mesmes (pour parler avec les anciens) ont craint de l’offenser; elle affronte les plus puissans empereurs, bouleverse leurs desseins. La mort ravit, pille, emporte et saccage tout....

Mais Tabarin coupe court à ce beau développement oratoire, en prouvant que la chose la plus hardie du monde, « c’est la chemise du meusnier,. parce qu’elle prend tous les jours un larron au collet. »

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