SECONDE PARTIE
Description des diverses sortes de végétations.
Après avoir montré de quelle manière les diver* ses sortes de végétation sont distribuées dans la province des Mines, je tâcherai de donner une idée juste de chacune d'entre elles. Je n'entrerai point
dans des détails de genres et d'espèces; je me contenterai de peindre à grands traits l'aspect des bois et des campus, et je commencerai par les forêts primitives.
Lorsqu'un Européen arrive en Amérique, et que, dans le lointain, il découvre des bois vierges pour la première fois, il s'étonne de ne plus apercevoir quelques formes singulières qu'il a admirées dans nos serres, et qui sont ici confondues dans les masses ; il s'étonne de trouver, dans les contours des forêts, aussi peu de différence entre celles du Nouveau Monde et celles de son pays; et si quelque chose le frappe, c'est uniquement la grandeur des proportions et le vert foncé des feuilles, qui, sous le ciel le plus brillant, communique au paysage un aspect
grave et austère.
Pour connaître toute la beauté des forêts équinoxiales, il faut s'enfoncer dans ces retraites aussi anciennes que le monde. Là rien ne rappelle la fatigante monotonie de nos bois de Chênes et de Sapins; chaque arbre a un port qui lui est propre; chacun à son feuillage et offre souvent une teinte de verdure différente de celle des arbres voisins. Des végétaux gigantesques qui appartiennent aux familles les plus éloignées entremêlent leurs branches et confondent leur feuillage. Les Bignonées à cinq feuilles croissent à coté des Cesalpinia, et les fleurs dorées des Casses se répandent, en tombant, sur des Fougères aborescentes. Les rameaux mille fois divi-
ses des Myrtes et des Eugenia font ressortir la simplicité élégante des Palmiers, et parmi les Mimoses aux folioles légères, le Cecropia étale ses larges feuilles et ses branches qui ressemblent à d'immenses candélabres. Il est des arbres qui ont uneécorce parfaitement lisse; quelques-uns sont défendus par des épines, et les énormes troncs d'une espèce de Figuier sauvage s'étendent en lames obliques qui semblent les soutenir comme des arcs-boutans.
Les fleurs obscures de nos Hêtres et de nos Chênes ne sont guère aperçues que par les naturalistes; mais, dans les forêts de l'Amérique méridionale, des arbres gigantesques étalent souvent les plus brillantes corolles. Les Cassia laissent pendre de longues grappes dorées; les Vochisiées redressent des thyrses de fleurs bizarres; des corolles tantôt jaunes et tantôt purpurines plus longues que celles de nos Digitales, couvrent avec profusion les Bignonées en arbre; et des Chorisia se parent de fleurs qui ressemblent à nos Lys pour la grandeur et la forme, comme elles rappellent X Alstroemeria pour le mélange de leurs couleurs.
Certaines formes végétales qui ne se montrent chez nous que dans les proportions les plus humbles, là se développent, s'élendent et paraissent avec une pompe inconnue sous nos climats. Des Borraginées (i) deviennent des arbrisseaux; plusieurs
i On s'est amusé à diviser cette famille si naturelle;
Euphorbiacées sont des arbres majestueux, et l'on peut trouver un ombrage agréable sous leur épais feuillage.
Mais ce sont principalement les Graminées qui montrent le plus de différence entre elles et celles de l'Europe. S'il en est une foule qui n'acquièrent pas d'autres dimensions que nos Bromes et nos Fétuques, et qui, formant aussi la masse des gazons, ne se distinguent des espèces européennes que par leurs tiges plus souvent rameuses et leurs feuilles plus larges; d'autres s'élancent jusqu'à la hauteur des arbres de nos forêts, et présentent le port le plus gracieux. D'abord droites comme des lances et terminées par une pointe aiguë, elles n'offrent à leurs entre-nœuds qu'une seule feuille qui ressemble à une large écaille; celle-ci tombe; de son aisselle naît unfaisceaude rameaux courts, chargés de feuilles véritables : la tige du Bambou se trouve ainsi ornée, à des intervalles réguliers, de charmantes touffes de branches ; elle se courbe, et forme entre les arbres des berceaux élégans.
Ce sont principalement les lianes qui communiquent aux forêts les beautés les plus pittoresques; ce sont elles qui produisent les accidens les plus variés. Ces végétaux dont nos Chèvrefeuilles et nos
mais, pour être conséquent, il faudra aussi diviser celle des Labiées. Au reste quelque botaniste se propose peut-être de rendre ce service à la science.
Lierres ne donnent qu'une bien faible idée, appartiennent, comme les grands végétaux, à une foule de familles différentes. Ce sont des Bignonées, des Bauhinia, des Cissus, des Hipocratées, etc.; et si toutes ont besoin d'un appui, chacune a pourtant un port qui lui est propre. A une hauteur prodigieuse, une Aroïde parasite, appelée Cipô d'imbé, ceint le tronc des plus grands arbres; les marques des feuilles anciennes qui se dessinent sur sa tige en forme de losange la fout ressembler à la peau d'un serpent; cette tige donne naissance à des feuilles larges, d'un vert luisant, et de sa partie inférieure naissent des racines grêles qui descendent jusqu'à terre, droites comme un fil-à-plomb. L'arbre qui porte le nom de Cipô Matador, ou la liane meurtrière, a un tronc aussi droit que celui de nos Peupliers; mais, trop grêle pour se soutenir isolément, il trouve un support dans un arbre voisin plus robuste que lui; il se presse contre sa tige, à l'aide de racines aériennes qui, par intervalles, embrassent celle-ci comme des osiers flexibles; il s'assure, et peut défier les ouragans les plus terribles. Quelques liannes ressemblent à des rubans ondulés; d'autres se tordent ou décrivent de larges spirales ; elles pendent en festons, serpentent entre les arbres, s'élancent de l'un à l'autre, les enlacent et forment des masses de brancbages de feuilles et de fleurs, où l'observateur ;» souvent peine à rendre à chaque végétal ce qui lui appartient.
Mille arbrisseaux divers, des Melastomées, des Borraginées, des Poivres, des Acanthées, etc., naissent au pied des grands arbres, remplissent les intervalles que ceux-ci laissent entre eux, et offrant leurs fleurs au naturalisle, le consolent de ne pouvoir atteindre celles des arbres gigantesques qui élèvent au-dessus de sa tête leur cime impénétrable aux rayons du soleil. Les troncs renversés ne sont point couverlsseulement d'obscures Cryptogames, les TU— landsia, les Orchidées aux fleurs bizarres leur prêtent une parure étrangère, et souvent ces plantes elles-mêmes servent d'appui à d'autres parasites.
De nombreux ruisseaux coulont ordinairement dans les bois vierges ; ils y entretiennent la fraîcheur; ils offrent au voyageur altéré une eau délicieuse et limpide, et sont bordés de tapis de Mousses, de Lycopodes et de Fougères du milieu desquelles naissent des Bégonies aux tiges délicates et succulentes, aux feuilles inégales, aux fleurs couleur de chair.
Excitée sans cesse p3rses deux agens principaux, l'humidité et la chaleur, la végétation des bois vierges est dans une activité continuelle; l'hiver ne s'y distingue de l'été que par une nuance de teinte dans la verdure du feuillage, et, si quelques arbres y perdent leurs feuilles, c'est pour reprendre aussitôt une parure nouvelle. Mais, il faut en convenir, cette végétation qui ne se repose jamais ne permet pas qu'on trouve dans les bois vierges autant de fleurs que dans les pays découverts. La floraison
met, comme l'on sait , un terme à la végétation; des arbres qui, produisent sans cesse des branches et des feuilles, ne donnent des fleurs que fort rarement; et, par exemple, un Noblevillea Gestasiana, Aug. St.-Hil. (i), qui s'était chargé de fleurs élégantes, est ensuite resté, pendant cinq ans, sans en rapporter de nouvelles.
Il ne faut pas croire que les forêts vierges soient partout absolument les mêmes; elles offrent des variations, suivant la nature du terrain, l'élévation du sol et la distance de l'équateur. Les bois du Jiquitinhonha, au-delà de la Vigie, par exemple, ont plus de majesté peut-être que tous ceux des autres parties de la province, les arbres y montrent une vigueur surprenante, mais les lianes n'y sont pas très nombreuses ; ailleurs les plantes grimpantes étalent tonte la bizarrerie de leurs formes; en quelques endroits, ce sont les Bambous qui, à eux seuls, forment presque toute la masse de la végétation, et,
(i) C'est l'arbre élevé que j'ai décrit sous le nom de Qualea Gestasiana dans mon Mémoire sur les Vochysiées {Mémoires du Muséum d'Iiisl. nat., vol. "V'). Gette plante doit être séparée du Qualea dont elle diffère singulièrement par la position de ses organes ; ainsi que je le démontrerai dans mon Second Mémoire sur les Vochysics. Aucun des deux genres n'a à l'androcée de verticille complet; mais le Qualea ne présente réellement que l'indication d'un verticille unique, celui ordinairement staminal, tandisque le Noblevillea, bien plus normal, offre des parties appartenant à deux verticales.
dans d'autres, l'on voit dominer les Palmitos (Euterpe oleracea, Mart.) et les Fougères en arbre.
Si les forets vierges servent de retraite à quelques animaux dangereux, tels que les jaguars et les serpens, elles sont l'asile d'un nombre bien plus considérable d'espèces entièrement innocentes, telles que des cerfs, des tapirs, des agoutys, plusieurs espèces de singes, etc., etc. Les hurlemens des macacos bardados répétés par les échos, ressemblent, dans les grands bois, au bruit d'un vent impétueux qui s'interromperait par intervalle, en se ralentissant peu à peu. Des milliers d'oiseaux, dont le plumage diffère autant que les mœurs, font entendre un ramage confus; les batraciens y mêlent leur coassement aussi varié que bizarre, et les cigales leurs cris aigus et monotones. C'est ainsi que se forme cette voix du désert qui n'est autre chose que l'accent de la crainte, de la douleur et du plaisir exprimé de différentes manières par tant d'êtres divers. Au milieu de tous ces sous, un bruit plus éclatant frappe les airs, fait retentir la forêt et étonne le voyageur. Il croit entendre les coups d'un marteau sonore qui tombe sur l'enclume, et auquel succéderait le travail étourdissant de la lime s'exerçant sur le fer. Le voyageur regarde de tous cotés; et il s'étonne, lorsqu'il découvre que des sons qui ont autant de force, sont produits par un oiseau gros comme un merle, qui, presque immobile au sommet d'un arbre desséché, chante, s'interrompt.
et attend pour recommencer qu'un autre individu de son espèce ait répondu à ses accens. C'est le Casmarjnchos nudicollis, Tem. ( le ferrador des Mineiros, Yaraponga de la province de Rio de Janeiro), qui change de plumage à ses différens âges, et qui, après avoir été d'un vert cendré, finit par devenir aussi blanc que nos cygnes.
Des myriades d'insectes habitent les forêts primitives, et excitent l'admiration du naturaliste, tantôt parla singularité de leurs formes, tantôt par la vivacité de leurs couleurs. Des nuées de papillons se reposent sur le bord des ruisseaux; ils se pressent les uns contre les autres, et de loin, on les prendrait pour des fleurs dont la terre aurait été jonchée.
Entre les bois vierges que je viens de décrire et les plus grands carrascos, viennent se placer comme intermédiaire, les catingas qui se distinguent surtout des premiers parce qu'elles perdent leurs feuilles tous les ans.
Dans le pays des Mines Nouvelles où, comme je l'ai dit, croissent des catingas, les pluies qui ont duré six mois, cessent en février, et la chaleur diminue peu à peu. Alors les feuilles des catingas commencent à tomber, et, en juin, les arbres en sont presque entièrement dépouillés. Cependant, au mois d'août, les boutons des arbres commencent à se développer, et, ce qui est fort remarquable, ils précèdent ordinairement les pluies. Celles-ci arrivent bientôt, les chaleurs deviennent chaque jour
plus fortes, et les végétaux reprennent leur parure.
Presque depuis Sucuriû, dans les Minas Novas, jusqu'à la fazenda de Bon Jardim, dans un espace d'environ 33 lieues portugaises, j'ai toujours traversé des catingas. Lors de mon voyage, elles étaient presque entièrement dépourvues de feuilles. Ces bois présentent des modifications diverses; mais c'est, à ce qu'il paraît, sur la limite du territoire des carrascos que les nuances sont le plus multipliées. Sur cette limite, entre Sucuriû et Setûba, les catingas ressemblent singulièrement aux bois d'Europe, et m'offrirent un épais fourré de broussailles, de plantes grimpantes et d'arbrisseaux de dix à vingt pieds, au milieu duquel se montraient çà et là des arbres de bauteur à peu près moyenne (i). Tantôt les arbrisseaux qui faisaient partie de ces bois étaient peu élevés et rappelaient nos taillis de trois ou quatre ans, et tantôt on les eût pris pour des taillis de 18 années; le plus souvent les grands arbres laissaient entre eux beaucoup de distance, et quelquefois ils étaient assez rapprochés; tantôt ils n'atteignaient pas même la grandeur moyenne, tantôt ils la surpassaient, mais nulle part ils n'étaient aussi élevés que ceux des forets primitives.
Entre Setûba et Boa Vista, plus loin de la limite des carrascos dont je parlerai bientôt, j'observai de
(i) On verra plus bas que ce n'est pas toujours la grandeur qu'ils atteignent.
nouvelles différences. Les arbres qui s'élevaient au milieu des arbrisseaux, étaient plus grands, moins éloignés les uns des autres, et, surtout dans les environs de Bon Vista, la végétation était plus vigoureuse. De grandes lianes environnaient les arbres, comme dans les forêts vierges ; elles pendaient du haut de leurs branchages, et formaient d'immenses lacis qui se croisaient en tous sens. La plupart des grands végétaux ne différaient point de ceux de l'Europe par la disposition de leur branches; cependant il en était qui indiquaient assez d'autres climats. Ainsi, un Cactus que j'avais vu près de Rio de Janeiro, élevait ses troncs coniques et ses rameaux verticillés, au milieu des lianes tortueuses. Un autre Cactus très rameux, dont la tige et les branches épineuses et profondément cannelées n'ont guère que l'épaisseur de deux doigts , semblait serpenter entre les rameaux dépouillés des arbres voisins; et, par sa couleur verte, il contrastait avec l'écorce grise dont il était revêtu.
Parmi les arbres des catingas , il en est trois qui attirèrent mon attention par la singularité de leurs caractères. L'un d'eux, qui a beaucoup plus de deux brasses de circonférence, frappe d'autant plus que le diamètre de ceux qui rentourent ne va guère au-delà d'un pied. Comme certaines colonnes, il est plus renflé au milieu qu'à la base; le plus souvent il grossit déjà à peu de distance de la terre, et, à sa partie supérieure, il va en diminuant à la manière d'un fu-
seau. Son écorce roussâtre et luisante n'est point fendue; mais elle porte des tubercules gris qui sont les restes des épines dont l'arbre était chargé pendant sa jeunesse. Dans toute sa longueur, le tronc qui atteint une grande élévation, ne présente pas un seul rameau, et son extrémité seule se termine par un petit nombre de branches presque horizontales. Le Barrigudo ou Ventru (Chorisia ventricosa Nées et Mart.), c'est ainsi qu'on appelle l'arbre dont il est question, a un bois très tendre, et c'est ce bois qui , jeune encore, est employé par les Botocudos pour faire les singuliers disques qu'ils placent dans leurs oreilles et leur lèvre inférieure.
Le second arbre que je remarquai encore s'élève beaucoup inoins que le Barrigudo; mais il présente, à quelques pieds du sol, des renflemens ovoïdes.
Le troisième enfin, appelé Emburana {Bursera kphtophloeos, Mart.), a un tronc généralement incliné, et il est couvert d'une écorce rousse qui se lève en lambeaux, et laisse voir, par intervalle, la nouvelle écorce dont la couleur est d'un beau vert.
Ce fut entre les villages de Chapada et Sucuriu, environ par le i6° £8', que, pour la première fois, je vis des catingas. On était au mois de mai. En descendant une côte, j'entrai dans un bois composé d'arbrisseaux serrés les uns contre les autres, et au milieu desquels s'élevaient, de distance en distance, des arbres d'une grandeur moyenne. Ce bois, qui était une catinga peu vigoureuse, avait une ressemblance par-
faite avec ceux de nos taillis, où on laisse cà et là croître des baliveaux.^Les arbres conservaient à peine quelques feuilles jaunâtres ou d'un pourpre foncé ; la terre était jonchée de celles qu'ils avaient perdues, et de temps en temps il en tombait encore quelquesunes à mes pieds. Les gazons qui bordaient le chemin avaient été brûlés par l'ardeur du soleil ; une seule Acanthée laissait apercevoir de petites fleurs à deux lèvres et à tube alongé -, mais ses feuilles presque flétries retombaient sur la tige, et l'on aurait pu prendre cette plante pour notre Galeopsis ladanum, tel qu'il se montre dans les plaines de la Beauce après la canicule. Le soleil était sur son déclin ; la chaleur avait diminué; aucun vent ne se faisait sentir, et le ciel n'offrait plus que des teintes affaiblies. Je me serais cru en France par une belle soirée d'automne, si quelques Palmiers que j'apercevais çà et là avaient pu me permettre de m'abandonner à une erreur si douce (Je Guariroba des Brésiliens, Cocos oleracea, Mai* t.).
Si l'on demandait pourquoi les catlngas perdent leurs feuilles, tandis que les véritables forêts gardent toujours les leurs, il ne serait pas, je crois, bien difficile de répondre à cette question. La terre où s'élèvent les bois vierges, ma paru moins susceptible de se dessécher que le sol un peu sablonneux, meuble et fort léger qui donne naissance aux catingas, et cellesci ne se voient point, comme les forêts proprement dites, dansjdes pays où de hautes montagnes s'abritent
réciproquement, et où de nombreux ruisseaux entretiennent une continuelle fraîcheur. Ce qui prouve d'une manière incontestable que les catingas doivent à la sécheresse la chute de leurs feuilles, c'est qu'elles les conservent sur le bord des rivières et des lieux mouillés. Lorsque je traversais les catingas du Jiquitinhonda, un peu au-dessous du confluent de VA' rassuahy, les rives du fleuve, ornées d'une lisière de la plus fraîche verdure, contrastaient avec les bois voisins dépouillés de leurs feuilles, et, ce qui peutêtre n'a jamais eu lieu dans aucun pays du monde, j'avais tout à la fois sous les yeux l'image de l'hiver et celle des jours les plus délicieux du printemps.
Le savant Martius, qui a vu les catingas dans un pays où, dépouilléesde verdure, elles sont, à ce qu'il paraît, plus tristes encore que celles de Minas; Martius, dis-je, partage entièrement mon opinion sur la chute de leurs feuilles. -
Voici en effet comment il s'exprime dans un éloquent discours ou, d'un coup d'œil rapide, il embrasse cette immense portion de l'Amérique qui s'étend du Rio de la Plata à la rivière des Amazones : « On nous a assuré que les catingas restaient quel- « quefois plusieurs années de suite sans se couvrir « de feuilles, lorsque les pluies manquaient pendant « le même espace de temps, comme cela arrive à Fer- « nambouc; et, au contraire, des arbres qui appar— (( tiennent à la végétation des catingas conservent « leur parure, lorsqu'ils croissent sur le bord des
« rivières. Cela prouve que le manque d'eau est ici
•*< la seule cause de la chute des feuilles Une
« pluie soudaine vient-elle humecter la terre..., un « monde nouveau paraît comme par enchantement. « Des feuilles d'un vert tendre ont couvert tout à a coup les branches dépouillées; des fleurs nombreu- « ses ont étalé leurs brillantes corolles, les buissons ce hérissés d'épines et les lianes grimpantes qui n'of- (( fraient plus que des tiges arides se sont revêtues
« d'une parure nouvelle ..Partout l'air est
« embaumé des plus doux parfums, et les animaux « qui avaient fui la forêt desséchée, y accourent de <f nouveau, ranimés par les sensations délicieuses « que fait naître un printemps enchanteur (i) . » C'est ainsi que des phénomènes, occasionés sous la zone tempérée par l'absence et le retour de la chaleur, sont produits, dans les contrées équinoxiales, par l'alternative de la sécheresse et de l'humidité. Les carrascos proprement dits se distinguent encore pi us des véritables catingas pour la vigueur et l'élévation , que celles-ci ne diffèrent des bois vierges. Dans les parties des Minas Novas ou s'observe ce genre de végétation, on ne voit point, comme je l'ai dit, de hautes montagnes terminées par des crêtes ou des pics aigus, et séparées par des vallées étroites et profondes. Là sont des mornes peu élevés, bordés par des vallons, et dont le sommet présente une espèce
(i) Pliys. Pflanz. Braz.> 17.
de petite plaine. Dans le pays, on donne à ces sommets singuliers le nom de taboleiros, qui signifie plateau, et on les appelle chapadas, quand ils ont une plus grande étendue. Des espèces de forêts naines couronnent ces plateaux, et sont composées d'arbrisseaux à tiges et à rameaux grêles, hauts de 3 à 5 pieds, en général rapprochés les uns des autres. Tels sont les carrascos. Certaines plantes les caractérisent d'une manière spéciale; telles sont la Composée à feuilles de bruyère qu'on appelé Alecrim do campo, le Pavonia que ses fleurs charmantes ont fait surnommer la Rose des champs [Pavonia Rosa campestris, A S. AJ. C); deux Hyptis, le petit Palmier à feuilles sessiles appelé vulgairement Sandaia ou Sandaiba; enfin surtout une Mimose dont les tiges sont légèrement épineuses, les feuilles d'une délicatesse extrême et les fleurs disposées en épis [Mimosa dumetorum, Aug. S. Hil.)
La nature ne met point ordinairement entre ses diverses productions, une distance aussi considérable que celle que j'ai signalée entre les véritables carrascos et les catingas; aussi existe- t-il une sorte de végétation , qui forme le passage des carrascos proprement dits aux catingas ; ce sont les carrasquenos. Ceux-ci présentent des arbrisseaux d'environ 6 à 1 5 pieds, dont les tiges droites et menues sont fort rapprochées les unes des autres, et qui, parleur ensemble, donnent l'idée de nos taillis. C'est encore dans les Minas ISovas que se trouvent les carrasque-
nos ; et tandis que les carrascos croissent sur les plateaux, les carrasquenos se montrent sur leur pente ; ce qui achève de prouver que la végétation s'élève à mesure que le terrain devient plus abrité.
En ne consultant que la hauteur,on peut, je crois, rapprocher des carrasquenos une végétation qui, du moins dans la province des Mines, ne s'observe que sur les bords du Rio de S. Francisco. Chaque année ce beau fleuve sort de son lit , et , sur les terrains qu'il inonde (alagadiços), s'élèvent des buissons impénétrables, formés principalement par deux plantes épineuses, X Acacia Farnesiana et le Bauhinia mandata, Aug. S. Ilil. [Periebia Bauhinioïdes^Mart.)
J'ai tâché jusqu'ici de donner une idée de la physionomie des diverses sortes de forêts naines ou gigantesques qu'on observe dans la province de Minas Geraes. A présent je dirai quelques mots de ses campos.
Ceux qui sont simplement herbeux ont assez l'aspect de nos prairies; mais les plantes ne s'y pressent pas autant, et, dans aucune saison, ils ne sont émaillés d'un aussi grand nombre de fleurs. Des Graminées entremêlées d'autres herbes, de sousarbrisseaux et quelquefois d'arbrisseaux peu élevés forment ces pâturages ; on y trouve en abondance des Composées et surtout des Vernoniesj les Myrtées, les Mélastomées à fruits capsulaires y sont fort communes ; mais on n'y revoit plus d'Acanthées,
famille si nombreuse dans les bois vierges (i). Dans le Sertào ou Désert, des arbres sont épars, comme je l'ai dit, au milieu des pâturages ; mais loin de s'élever avec cette majesté qui caractérise ceux des forêts primitives, il n'approchent pas même, a beaucoup près, de la hauteur ordinaire de nos Chênes, de nos Bouleaux ou de nos Hêtres. Ils sont tortueux et rabougris; une écorce fendillée et souvent subéreuse revêt leur tronc, et leurs feuilles, assez ordinairement dures et cassantes, ont pour la plupart la forme de celles de nos Poiriers. Ces arbres ont généralement le même aspect que les Pommiers d'Europe, et lorsque l'on parcourt les campos du Désert, on se croirait transporté au milieu de ces vergers que les habitans de certaines provinces de France plantent dans leurs prairies. Mais, si les arbres du Sertâo n'ont rien dans leur port qui excite l'admiration, ils charment le voyageur par la beauté et l'étonnante variété de leurs fleurs. Tantôt cesont des Légumineuses aux grappes pendantes et une Bignonée à cinq feuilles, qui étale des fleurs d'un jaune doré; tantôt des Ochna, des Ternstromiacées, des Malpighiées à^longs épis, de nombreux Quaka, des Fochisia, enfin le Salvertia à odeur de muguet qui redresse ses thyrses plus beaux peut-être que ceux de Y Hippocastanum.
(i) Voyez mon Introduction h Y Histoire des Plantes remarquables du Brésil et du Paraguay.
Le passage des campos aux forêts ne se fait pas toujours d'une manière brusque, comme il ne s'opère pas toujours non plus par des transitions plus ou moins insensibles. Lorsque je me rendais de Rio de Janeiro à Barbacena, ville de la province des Mines située par le 1 1 ° 1 1/ latitude sud (1 ) , un Millepertuis, que je n'avais pas coutume de voir dans les bois, se montra, vers Mantiqueira, comme l'avant-coureur d'une végétation nouvelle; sur l'un des côtés du chemin, les arbres commencèrent à ne plus étaler la même vigueur, et me semblèrent moins rapprochés les uns des autres ; bientôt j'aperçus des pâturages, mais ils étaient encore parsemés de bouquets de bois; peu à peu ceux-ci devinrent plus rares, et ils finirent par disparaître. Il n'en fut pas ainsi, lorsque, deux années plus tard, je me dirigeai, par une route différente, de la capitale du Brésil à S. Joâo d'El Rcy, autre ville de Minas Geraes située par le 1 1 ° 10' iS'1 '. Je venais de traverser des forêts épaisses où souvent j'aurais pu toucher avec la main les arbres majestueux dont j'étais entouré ; tout à coup l'aspect du pays changea avec la même rapidité qu'une décoration de théâtre ; une étendue presque incommensurable de mornes arrondis, couverts seulement d'une herbe rare et grisâtre se déroula sous mes yeu*, et je pus contempler une image de l'immensité,
(i) J'ai fait connaître cette ville clans mon p'oyage dans les Provinces de Rio de Janeiro, etc., vol. I, p. 17.
moins imparfaite peut-être que celle qui est offerte par la mer, lorsqu'on y jette les regards sur un rivage peu élevé.
Je n'étendrai pas ce tableau davantage. De plus longs détails rentreraient dans le domaine des Flores et des ouvrages de botanique spéciale; et je n'ai pas eu d'autre but que de faire connaître dans son ensemble la végétation de Minas Geraes, telle qu'elle est aujourd'hui.
Mais, si l'intelligence et la sagesse des habitans de cette province peuvent la préserver des dangers qui la menacent, comme tout le reste du Brésil, sa population augmentera avec rapidité ; où l'on voit d'humbles hameaux, s'élèveront des cités florissantes •, de nouveaux défriehemens diminueront encore l'étendue des forêts ; enfin les campos eux-mêmes seront creusés par la bêche et sillonnés par la charrue. Alors il ne restera plus rien de la végétation primitive; une foule d'espèces auront disparu pour jamais, et les travaux sur lesquels le savant Martius, mon ami feu le docteur Pohl et moi, nous avons consacé notre existence , ne seront plut en grande partie que des monumens historiques.
New York Botanical Garder) Librarv
QK 268 .S23 1837
Saint-Hilaire, Augu/Tableau géographique
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