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l'inégalité avec laquelle les deux sexes ont été traités par les lois, par les institutions, par les mœurs, par les préjugés; et qu'ensuite on arrête ses regards sur les nombreux exemples qu'elles ont donnés de mépris de la mort ou de la douleur, de constance dans les résolutions et dans les sentiments, d'intrépidité, de courage, d'esprit ou de grandeur, on verra que l'on est bien éloigné d'avoir la preuve de cette infériorité prétendue. Il n'y a donc que des observations nouvelles qui puissent répandre une véritable lumière sur la question de l'inégalité naturelle des deux sexes.
L'inlluence des climats sur les facultés intellectuelles et morales des hommes est encore un de ces faits généraux dont la réalité ne peut être contestée, mais dont les limites incertaines nous laissent abandonnés à toutes les chimères de l'exagération et des hypothèses exclusives.
Tous les objets que nous venons de parcourir exigent, non seulement des observateurs instruits, mais des hommes qui sachent choisir et analyser les faits soumis à leur examen ; mais un plan qui puisse conserver dans la suite de ces observations une entière unité de vues et de moyens.
Ce que je viens de dire sur l'histoire naturelle de l'homme s'étend également à celle des productions employées par lui, soit qu'il les reçoive immédiatement de la nature, soit qu'il contribue par son travail ou ses soins à les multiplier, à les modifier, à les transformer en de nouvelles combinaisons. Que nous les considérions en elles-mêmes, ou par rapport aux besoins et aux facultés des hommes, et nous retrouverons encore ici la nécessité de faire usage des deux systèmes d'observations dont j'ai déjà exposé les inconvénients et les avantages.
En effet, on doit employer le premier, s'il s'agit de connaître pour un pays la masse générale des choses produites, employées, consommées, la quantité de chacune d'elles, la valeur comparée de cette quantité, sa distribution sur le territoire, sa division entre les hommes, la masse de la consommation annuelle, et la somme des travaux nécessaires pour assurer une reproduction équivalente. Mais s'agit-il de comparer les produits réels des terrains diversement em-
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ployés, ou ce qui reste de ces produits après avoir retranché la dépense nécessaire pour obtenir une plus grande somme de nourriture; cherche-t-on à savoir si une terre employée à des productions qui se sont consoniméos par les animaux dont nous tirons ensuite nos aliments, nous fournit une masse de nourriture plus ou moins grande que la terre entièrement semblable dont nous consommerions immédiatement les fruits, c'est uniquement en se servant du second système d'observations que ces questions peuvent être décidées. Mais il est un art à l'aide duquel on parvient à recueillir les observations, de manière qu'aucun des résultats qu'elles offrent ne puisse échapper, et que la probabilité de ces résultats puisse être appréciée.
Il faut d'abord, pour atteindre ce but. que les diverses circonstances qu'une observation présente .soient classées suivant un ordre méthodique qui détermine le nombre et la nature de celles auxquelles on doit avoir égard, et en même temps des divisions auxquelles chacune de ces circon.stances puisse être rapportée.
11 faut ensuite les ordonner, de manière que l'on puisse combiner à volonté les observations, suivant les divers rapports que présentent ces mêmes circonstances. Aussi le concours d'un grand nombre d'hommes est-il nécessaire, non seulement pour faire les observations, mais pour les recueillir et les ordonner.
Cependant, nous n'avons encore parlé que des observations individuelles; il reste à en tirer des résultats généraux. Les uns ont déjà été l'objet des recherches des savants; la question qu'ils résolvent a été proposée, et la recherche n'offre plus de grandes difficultés : les autres résultats n'ont pas été même cherchés; ils doivent servir à résoudre des questions auxquelles on n'a point songé. Ce sont des vérités que les observations renferment, et qu'il faut dégager du voile qui les couvre. Cet autre travail demande plus d'habileté, exige ce tact heureux qui fait pressentir les découvertes. Quelquefois le coup d'œil du génie ne peut même les soupçonner assez, pour savoir les chercher; et alors des méthodes de calcul souvent pénibles, mais dont l'usage n'exige que de
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l'attention et du travail, conduisent à la découverte de ces lois plus compliquées, celles que l'on nomme empiriques, et qui ne sont que des vérités de fait, qu'aucune analogie ne confirme, peuvent servir ensuite à trouver des lois plus générales et plus simples.
Enfin, il reste à déterminer la probabilité qui résulte des observations en faveur de la vérité des conclusions générales qui en ont été déduites. Nous trouvons donc encore ici une preuve nouvelle, et de la nécessité du concours d'un grand nombre d'hommes, pour rendre ces recherches utiles, et de l'intérêt que ces grands travaux doivent inspirer.
A ces observations qui s'étendent dans la durée, qui ont pour objet direct et principal la succession des faits, se joignent celles qui se rapportent à l'espace, et tombent directement sur les faits simultanés.
Telles seraient les recherches qui auraient pour objet la connaissance de la configuration du globe terrestre; de la distribution, soit des inégalités de sa surface, soit des eaux qui le couvrent; de la nature des substances répandues sur sa superficie, composant les montagnes dont il est hérissé, ou cachées dans ses entrailles; de leur disposition, ou les unes à l'égard des autres, ou relativement à la masse générale de la terre. Telles seraient encore les observations qui nous apprendraient à connaître les végétaux et les animaux de chaque contrée, leur distribution sur la terre, suivant les hauteurs, le climat ou la nature du sol. Enfin, les variétés actuelles de l'espèce humaine dans ses qualités physiques, intellectuelles ou morales ; les diverses productions de la culture et les différentes méthodes de les obtenir; les produits des arts, les machines, les procédés qu'ils emploient.
Quand même on embrasserait toute l'étendue du globe, une réunion peu nombreuse d'observateurs pourrait suffire ici, parce que la simultanéité que l'on doit entendre n'est ni celle du jour, ni celle de l'année, et qu'ainsi les mêmes hommes peuvent embrasser un grand territoire.
Cependant, comme les observations des faits successifs acquerraient plus de généralité, si plusieurs réunions formées dans des pays différents s'y livraient d'après des plans
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à peu près semblables ; de même il serait à désirer que ces réunions convinssent en quelque sorte de se partager le globe pour les observations simultanées. On pourrait alors les étendre à plus d'objets, et on triompherait plus aisément des obstacles qu'opposent au succès la distance des lieux, les dangers et la dépense des voyages, la différence des langues, et même les difficultés qui peuvent naître des préjugés des peuples et de la barbarie ou de la corruption des gouvernements, tant que la révolution générale du globe ne sera point terminée, tant qu'il restera des nations soumises à la tyrannie de l'erreur ou à celle de quelques hommes.
Dans les observations des faits successifs, on ne sest pas borné à un seul point de l'espace, et de même les observalions des faits simultanés embrassent nécessairement uup certaine durée. On cherche à étendre les premières sur le plus grand espace possible, pour qu'elles acquièrent une plus grande généralité; on doit chercher à étendre les secondes dans toute la succession des temps, et à connaître les variations qu'éprouvent, après une époque déterminée, les objets qu'elles ont fait connaître.
Ces observations simultanées nous donnent donc encore un nouveau plan à former, un nouveau travail à suivre sans interruption et sans jamais pouvoir en atteindre le terme.
A ces grands systèmes d'observations, qui n'ont de bornes ni pour l'étendue, ni pour la durée, que celles de notre univers et de l'existence du globe, il faut joindre, dans presque toutes les sciences, ces questions dont la solution exige ou les efforts combinés de plusieurs individus, ou la durée de plusieurs générations; celles enfin dont un motif étranger aux. difficultés propres de la science pourrait éloigner, et auxquelles on préfère celles qui, offrant une gloire égale, ne rencontrent pas les mêmes obstacles, ou n'excitent pas la même répugnance.
Je place ici nu premier rang ces expériences, dans lesquelles nous nous proposons soit d'imiter des combinaisons que la nature exécute loin de nous, soit d'obtenir des produits (pii. placés dans l'ordre de ses lois générales, demandent cependant l'intervention de l'homme ou le concours de cir-
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constances extraordinaires pour être réalisés, et qui nous échapperaient, si nous n'ajoutions nos forces aux sciences, si nous n'avions le pouvoir de déterminer ces circonstances.
Mais la nature ne calcule pas la marche de ses opérations sur la rapidité de notre existence éphémère. Nos générations disparaissent, et le temps où doivent se former et s'accomplir les résultats de ses lois reste encore tout entier à son éternelle activité. Cette portion du passé, que nos connaissances ou nos conjectures peuvent embrasser, étonne notre imagination, et peut-être n'est-elle qu'une faible partie d'une des grandes périodes de la nature, dont le rapport avec le tout nous confondrait encore par sa petitesse. Cependant, en ajoutant des générations à des générations, nous pouvons, non l'atteindre, mais la suivre de plus près, et embrasser des ordres de plus en plus élevés dans le système de ces grands espaces, sans jamais en pouvoir épuiser les immenses combinaisons. Je citerai pour exemple ces expériences où l'on essaierait de produire les substances du règne minéral, dont l'analyse n'a point échappé aux méthodes de nos laboratoires, mais dont la recomposition, seule preuve bien certaine que cette analyse est complète, semble exiger la lenteur des opérations de la nature : j'y ajouterai celles où l'on imiterait ces transformations, au moins apparentes, de substances élémentaires qui s'opèrent dans les végétaux et dans les animaux, où l'on chercherait h décomposer ces mêmes éléments qui échappent à l'action rapide de nos instruments, mais qui céderaient peut-être à la force prolongée de moyens moins puissants eux-mêmes.
Telles seraient encore des expériences qui montreraient quels changements la végétation fait éprouver aux terres où les plantes ont vécu, et par là quelle influence physique ou chimique le terrain exerce sur celles qu'il nourrit.
D'autres essais répandraient quelques lumières sur les lois de la dégénérescence ou du perfectionnement des plantes ou des races d'animaux, sur la possibilité ou le résultat du mélange des espèces dans l'un ou l'autre règne, et feraient connaître les effets des croisements de races, répétés suivant diverses combinaisons, ou des greffes indéhniment multipliées.
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Combien n'en pourrail-on tenter également, en emploj'anl la lente, mais puissante action du temps dans un grand nombre de préparations des arts cliimiques?
Considérons ensuite ces recherches qui, par la dépense, par l'étendue des travaux qu'elles exigent, sont au-dessus de la fortune ou des forces d'un individu. Quels motifs auraitil, même pour s'y dévouer, puisque souvent les découvertes qui en doivent être le fruit ne présentent point d'autres obstacles, ne promettent d'autre gloire que celle de les avoir entreprises, ne peuvent obtenir d'autre récompense que l'honneur d'aimer les sciences, et d'y consacrer avec générosité ou ses richesses ou ses longs efforts?
Telle serait, dans l'astronomie, la recherche de la parallaxe du grand orbe, le calcul plus rigoureux de l'orbite des comètes ; en algèbre, la formation réelle et l'examen de l'équation du vingt-quatrième degré, à laquelle on peut réduire celle du cinquième. On peut placer dans la même classe l'examen des moyens de découvrir, dans un espace de temps plus ou moins long, les inégalités de la révolution diurne de la terre ; inégalités si difficiles à reconnaître, puisque les mouvements employés à les mesurer seraient et plus irréguliers, et soumis à l'action de plus de causes perturbatrices que celui dont ils doivent indiquer les variations.
L'optique nous demanderait des recherches sur le point extrême de grossissement compatible avec la quantité de lumière nécessaire pour la vision et la conservation de la forme des objets.
En chimie, on exécuterait un système d'expériences combinées pour le progrès de la science ou celui des arts, dans lesquelles on emploierait soit un système d'expériences faites en grand, et la chaleur d'un verre ardent supérieur à ceux qui ont été fabriqués jusqu'ici, soit le feu animé par un courant d'air oxygène, ou même enUn la combinaison de ces moyens.
Dans la même science, par un semblable système d'expériences, on dirigerait l'usage de la distillation dans le vide, et on aurait réuni ainsi les deux extrêmes de l'action de la chaleur appliquée à la décomposition des corps. On tenterait
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des moyens d'obtenir, dans une même expérience, et la plus grande intensité du feu, et la moindre résistance à l'évaporisation.
Une autre suite d'expériences ferait connaître avec précision des lois physiques de la résistance des fluides.
En histoire naturelle, des expériences détermineraient jusqu'à quel point, dans les difïerentes espèces vivipares, le temps de la gestation est variable ou constant; quelles sont les causes de ces variations, la possibilité et les moyens de faire agir ces causes à volonté, les effets qui en résultent pour l'individu dont la naissance est accélérée ou retardée.
On chercherait, par la dissection de l'homme et des grands animaux, à connaître jusqu'à quel point le système de l'organisation est constant dans une même espèce, et quelle est dans le nombre, dans la forme, dans la disposition des parties, l'étendue des variétés individuelles, compatible avec l'exercice sensiblement égal des mêmes fonctions. Au milieu de ces variétés, on chercherait à distinguer celles qui tiennent à l'organisation première, celles qui ont pour causes ou des accidents, ou la diversité de l'éducation, du régime, des habitudes ; celles enfin qui, dépendantes de l'âge, sont la suite des lois imposées par la nature à l'accroissement et à la destruction graduelle des êtres organisés.
En portant ses regards sur l'économie générale des sociétés, on s'aperçoit bientôt que les limites naturelles de leurs progrès sont celles de la reproduction des substances nécessaires aux besoins des hommes, et que, parmi ces substances, les aliments et les combustibles sont celles qui menacent d'arriver le plus tôt à ce dernier terme. Des moyens de diriger le feu de manière à produire les mêmes effets avec une consommation moindre seraient donc au nombre de ces découvertes auxquelles sont attachées les destinées de l'espèce humaine. La recherche de ces moyens mérite d'autant plus d'occuper les hommes passionnés pour le pro* grès des lumières, que la rareté des combustibles ralentirait la marche des sciences, forcerait celle d'un grand nombre d'arts à rétrograder, longtemps avant d'avoir mis un terme
à la multiplication de l'espèce humaine. Or, cette recherche, celle de la quantité de matière vraiment nutritive que renferment les divers aliments, exigeraient une longue suite d'expériences plus pénibles que brillantes, de travaux plus utiles que glorieux. Serait-il chimérique de chercher à porter, dans les observations sur les objets qui, par leur petitesse, échappent à notre vue, cette même certitude, cette même précision, que nous avons obtenue dans les observations astronomiques, à mesurer ces atomes, à connaître la vitesse de leurs mouvements, comme nous savons mesurer les diamètres et déterminer la vitesse des astres?
Ne serait-il pas également utile aux progrès des lumières, à la conservation des individus et au perfectionnement de l'espèce humaine, de faire,, autant qu'il serait possible, sur toute l'économie animale, des expériences semblables à celles de Sanctorius et de Dodart, sur la transpiration insensible, d'analyser tous les produits de l'action vitale, de comparer les résultats de ces analyses avec les phénomènes physiologiques que les mêmes individus présentent simultanément ^
Je n'expose ici que ce qui s'est offert à ma première pensée ; mais c'en est assez pour juger combien d'autres objets de travail, non moins importants, se présenteraient à une réunion d'hommes qui auraient approfondi tout le système des sciences, dont j'ai à peine effleuré quelques parties. Combien les observations nouvelles nindiquerontelles pas encore de recherches nécessaires pour rendre plus précis les résultats qu'elles présentent, pour vérifier ceux qu'elles ne font qu'indiquer, pour changer en vérités les conjectures qu'elles font naître?
Enfin, il est des tentatives auxquelles, soit par la nature même de l'objet, soit par sa petitesse apparente, soit par l'extrême incertitude du succès, un seul homme craint de se livrer, parce qu'il s'exposerait soit au ridicule, soit à une •orte de honte : eh ! qui ne sait combien on les craint encore, ces flétrissures, même quand on sent qu'elles ne peuvent être imprimées que par la main d'un préjugé méprisable; combien on redoute l'opinion de ceux même dont on
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dédaigne le plus la raison? On braverait sans doute celte opinion, si elle portait sur une science entière; si, dans leur vaste système, on ne trouvait d'autres travaux vers lesquels un attrait égal nous entraîne. Il faudrait attendre que la philosophie eût absolument triomphé de cette faiblesse, que l'opinion commune eût été délivrée de tous les préjugés qui l'ont infectée ; car le plus faible obstacle suflit pour déterminer notre choix entre des objets qui, par eux-mêmes, se trouvent déjà dans un équilibre presque parfait.
Je placerai dans cette classe les recherches commencées par Spallanzani sur une génération, en quelque sorte artificielle, ou celles des causes qui déterminent le sexe, soit dans les fœtus des animaux vivipares, soit dans les germes des œufs.
On peut y ajouter une suite d'expériences qui auraient pour objet la formation artificielle des substances végétales, ou même animales, dont l'analyse nous fait connaître les éléments, et l'imitation de quelques-unes de leurs parties constituantes, dont l'organisation mécanique, considérée indépendamment de l'action vitale, pourrait n'être qu'une cristallisation compliquée. Serait-il absurde de chercher à rendre perceptibles et mesurables des instants qui nous échappent ; à nous faire apercevoir dans la durée, comme on nous fait apercevoir dans l'étendue, des espaces qui, sans le secours des instruments ou des méthodes artificielles, resteraient insensibles? Combien, par exemple, dans nos jugements n'entre-t-il pas d'idées successives dont nous n'avons pas la conscience ? Combien de choses que nous sentons comme simultanées, et qui, par leur nature même, ont dû coexister avec une succession d'instants dont nous ne distinguons pas les parties ! Et combien ce secret, si nous pouvions y atteindre, ne nous serait-il pas utile dans l'étude de la nature, et pour la connaissance de nous-mêmes !
Ne pourrait-on pas tenter une foule d'autres expériences sur les moyens de diminuer les consommations, sans altérer les jouissances ; d'employer à des usages utiles des substances qu'on abandonne, qu'on est obligé d'éloigner et de détruire avec un soin pénible et coûteux, si l'on n'était
éloigné de ce travail par l'espèce de ridicule attaché à ces détails minutieux, et quelquefois dégoûtants?
A tous ces objets viennent encore se joindre d'autres travaux, où l'on doit réunir l'exposition des vérités connues, à la recherche de vérités nouvelles, et dont quelques-uns même se bornent à cette exposition.
Ainsi, dans l'anatomie, on aurait besoin d'une description exacte et complète du corps humain : ouvrage déjà tenté plus d'une fois avec courage, mais qu'il n'a encore été donné à personne d'avoir le temps d'achever ; et ce travail exige à la fois que l'on vérifie ce qui a été observé, et que l'on élève au niveau commun quelques parties qui ont été trop négligées.
L'anatomie comparée nous présente des matériaux immenses, mais dispersés jusqu'ici. Ils attendent que des mains habiles en forment un édifice régulier, et réunissent ceux qui seraient nécessaires encore pour assurer l'ensemble, la liaison, le juste rapport de ses diverses parties.
La physique et l'anatomie végétales ; l'analyse des substances que nous offrent les trois règnes de la nature ; la connaissance des configurations régulières qu'affectent presque tous les corps, lorsque leurs éléments se peuvent réunir avec lenteur et sans trouble, soit dans un espace libre, soit dans un fluide qui en retarde les mouvements, nous ofTrent également une grande masse de faits observés, un système à former, des faits nouveaux à chercher pour le compléter, pour en raccorder entre elles toutes les branches. Enfin, il nous manque un tableau général des vérités connues, oij l'on puisse saisir, d'un coup d'oeil, l'état actuel de chaque science, le terme oii elle s'est arrêtée, les découvertes les plus nécessaires à ses progrès, celles dont elle peut avoir une espérance plus prochaine ; un tableau où l'on distingue les vérités prouvées et reconnues, celles qui, presque aussi certaines, mais encore entourées de quelques nuages, ne brillent qu'aux yeux impartiaux et pénétrants ; celles dont les preuves indirectes ou contestées permettent encore un doute raisonnable; celles enfin que des probabilités imposantes, des suffrages d'un grand poids, ou l'opinion
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commune ont consacrées, mais que cependant il faut laisser dans la classe des simples conjectures, jusqu'à ce que le temps et de nouvelles recherches aient fixé invariablement leur place, soit dans le système des sciences, soit dans la masse des erreurs qui ont momentanément usurpé le nom de vérités.
Ce tableau, qui ne devrait contenir que la simple exposition des vérités, mais qui indiquerait oii l'on peut en trouver les détails, les développements, la discussion et les preuves, ne pourrait être formé, même pour une science, que par plusieurs hommes qui en auraient entre eux approfondi toutes les branches; il exigerait à la fois, au moins à l'égard de plusieurs sciences, et des lumières assez étendues pour qu'aucun objet ne pût leur échapper, et une philosophie assez sûre pour ne pas confondre les vérités et les opinions; pour distinguer dans un fait ce qui est le fait en lui-même, et ce qui n'en serait réellement qu'une explication conjecturale; pour séparer, dans une proposition, le véritable sens qui résulte des preuves, de celui que présente la langue hypothétique employée par les savants.
Mais il est inutile de multiplier ces exemples : j'en ai dit assez pour montrer, et toute l'étendue, et toute l'importance du plan qu'une société nombreuse aurait à former pour le progrès des sciences ; et maintenant que je vais examiner si elle aurait les moyens d'en combiner avec sagesse l'ensemble et les diverses parties, d'en diriger l'exécution avec succès, d'y persister constamment, de subvenir aux dépenses qu'elle entraîne, de triompher des obstacles étrangers qu'elle peut rencontrer, j'en ai dit encore assez pour qu'on ne m'accuse pas d'en avoir affaibli les difficultés, en resserrant ce plan dans des bornes trop étroites.
Il ne faut pas ici perdre de vue l'hypothèse que j'ai d'abord établie, celle d'une grande nation vraiment libre ; c'est-à-dire, d'une nation où non seulement la masse entière du peuple ait conservé la souveraineté, oîi les citoyens exercent leurs droits politiques dans toute leur étendue, mais où le système entier des lois respecte les droits naturels de l'individu, où l'on ne puisse lui rien interdire au delà de ce qui blesse le
droit particulier rl'uii autre, où le droit qui, appart(Miant à chacun comme membre de la société, est commun à tous, et ne pouvant être violé à l'égard dun seul sans l'être à l'égard de tous, paraît un droit de la société même.
Plus un peuple se rapprochera de ce point, moins la réalisation du plan que je considère ici doit rencontrer d'obstacles.
Il faut d'abord qu'un ou plusieurs hommes, de concert, proposent de former la réunion, et le proposent sous des conditions provisoires.
Ces conditions seraient simples. Elles consisteraient en cela seul, que tous ceux qui voudraient concourir au projet se fissent inscrire, et consentissent à élire, suivant la forme qui leur serait indiquée, un petit nombre de savants, chargés par eux de rédiger le plan même de l'association.
Cette élection, comme toutes celles qui seraient faites par la totalité des membres, doit être combinée de manière à ne pas exiger qu'ils se rassemblent dans un même lieu, ni même dans plusieurs, par portions séparées. Il faut en général éviter toute réunion nombreuse : c'est le seul moyen d'obtenir une égalité véritable, d'éviter l'influence de l'intrigue, de la charlatanerie et du verbiage ; de conserver à la simple vérité tout son empire, d'être conduit par les lumières, et non par les passions.
Deux lettres et deux réponses sufliraient pour chaque élection.
Le projet d'association une fois formé, serait rendu public ; et ceux qui ont concouru à choisir les rédacteurs, conservant la liberté de ne pas entrer dans l'association ou d'en former une autre, il devient inutile de soumettre le projet à leur acceptation postérieurement. Comme ici le vœu de la majorité ne peut faire loi pour la minorité ; comme d'autres individus peuvent arbitrairement se joindre à l'une ou à l'autre, il est évident que cette décision serait absolument sans objet. Elle ne dit rien de plus, et même elle dit quelque chose de moins que la simple résolution de contribuer à l'exécution, ou de s'y refuser.
N'est-il pas permis de supposer que ce projet d'association
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serait combiné de manière à inspirer aux hommes véritablement zélés pour le progrès des lumières le désir d'en être (les membres utiles, du moins par leur zèle ; qu'il offrirait des moyens de bien choisir, et les hommes qui seraient chargés de former un système général d'observations à suivre, ou d'expériences à tenter, et ceux à qui ces observations et ces expériences seraient confiées?
Serait-il difficile de trouver un mode d'élection qui donnât à tous les individus de cette société une influence suffisante pour soutenir leur intérêt, en s'assurant cependant des précautions nécessaires pour cjue ces choix tombassent seulement sur des hommes capables du travail dont ils seraient chargés, ayant l'activité qu'il exige, et le loisir comme la volonté de s'y livrer avec constance ?
Quant aux moyens de subvenir aux dépenses nécessaires, on aurait d'abord une souscription générale de tous les associés; souscription modique, en retour de laquelle ils recevraient chaque mois, et de plus chaque année, un recueil d'observations et de mémoires, qu'un comité de l'association serait chargé de publier. Les recueils, si les souscripteurs étaient très nombreux, seraient presque un équivalent de leurs dépenses, et de plus, ils y trouveraient l'avantage de voir publier leurs propres travaux dans un ouvrage nécessairement très répandu.
Lorsqu'une fois le tableau général des sciences aurait été formé, on donnerait, chaque dixième année, celui des vérités dont elles se sont enrichies. On aurait soin de n'y insérer que les découvertes qui ont déjà quelcjues années de date. Une publication annuelle exigerait cpie l'esprit philosophique des rédacteurs, leur impartialité, et l'empire des savants sur les mouvements de leur amour-propre, eussent atteint un degré encore trop éloigné de nous.
Au produit des souscriptions, on joindrait les off"randes volontaires des membres de l'association.
On les recevrait, ou pour l'objet général de la réunion, ou pour quelqu'une de ses divisions particulières. Dans ce dernier cas, on imposerait deux conditions : l'une, qu'un dixième, par exemple, de la souscription serait toujours
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regardé comme destiné à remplir les vues générales de l'association, afin d'être sûr que son utilité pourra s'étendre à tout le système des connaissancos humaines, et que l'esprit dominant de chaque époque, en favorisant davantage quelques-unes de ses parties, n'en pourra condamner aucune à un abandon absolu.
L'autre condition doit être que ces applications particulières formeront de grandes divisions déterminées par l'association elle-même, qui ne doit pas s'exposer à la tentation de les soumettre aux vues, aux idées d'un individu. Dix ou douze divisions suffiraient pour satisfaire au goiH des hommes qui ont à la fois un véritable zèle pour le progrès des sciences et des lumières réelles.
Le plan des travaux en renferme nécessairement deux classes, qu'il paraît difficile de pouvoir suivre avec le secours incertain et variable des souscriptions. L'une est celle des recherches, qui deviennent inutiles, si elles ne sont ou perpétuelles, ou continuées très longtemps; l'autre, celle des travaux qui exigent une première mise très considérable. Mais on peut corriger, soit l'inégalité, soit l'insuffisance de ces ressources, en établissant, sur le produit de chaque année, deux fonds de réserve, l'un destiné aux dépenses premières qu'exigerait l'entreprise d'un nouveau travail, l'autre consacré à former un revenu fixe. Cette précaution suppo.se des lois sur les hypothèques aussi sages que celles qui existaient, il y a vingt-deux siècles, dans la république d'Athènes ; mais ce n'est pas trop exiger de l'état de civilisation où je suppose que l'espèce humaine est parvenue.
Ainsi s'unissent entre elles, par quelques points, les parties du système social les plus éloignées en apparence.
Ainsi, pour que la raison puisse exercer entièrement son empire sur une seule, il faut qu'elle soit parvenue à l'étendre sur toutes ; et il est également impossible que le mal ou le bien y puissent s'isoler, de même que dans un corps organisé il n'est point de mal local qui n'affecte tout l'ensemble, et que le bien n'y existe qu'à demi, s'il ne l'embrasse tout entier.
Le gouvernement pourrait concouz'ir à ces dépenses ; mais il faudrait que l'association sentit toute la dignité de l'indé-
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pendance qui appartient à l'individu chez un peuple libre, qu'elle refusât les bienfaits, ou qu'ils fussent assujettis aux règles communes. Il serait trop dangereux de souffrir qu'aucune autorité s'introduisît dans un empire où la vérité doit régner sans partage, et que des vues étrangères, fussent-elles même utiles, vinssent troubler le culte pur qu'une volonté libre lui aurait voué.
Sans doute, on pourrait attendre et désirer de la puissance publique, soit des facilités pour la correspondance, soit des moyens pour exécuter des voyages éloignés, soit la concession d'emplacements dont quelques-uns peuvent être rigoureusement nécessaires ; soit l'entremise de ses agents extérieurs et intérieurs ; interventions indispensables pour certaines recherches, comme celles qui ont pour objet la formation de tables générales de mortalité : sans doute, tous ces objets établiraient, entre la puissance publique et une association libre, des relations dont le progrès des sciences et l'utilité générale seraient le but et la récompense. Mais si les dépositaires de cette puissance ne sont pas assez éclairés pour sentir qu'ils ne doivent pas diriger les travaux, mais les seconder; qu'ils ne doivent pas ordonner les découvertes, mais en profiter, ils seront bien plus incapables encore d'en combiner les encouragements avec des vues justes, étendues, profondes, et il est permis de douter si leur influence ne serait pas alors plus nuisible que leurs secours ne seraient utiles.
C'est à l'association à juger seule, d'une manière indépendante, ce qu'elle croit devoir être entrepris pour accélérer le progrès des sciences. C'est à la puissance publique à juger, avec la même indépendance, ce qui, dans ses projets, paraît mériter ou son concours, ou sa munificence. Ne désespérons pas qu'il ne vienne un temps où ce partage pourra être fait par la raison seule, sans que la main de l'amour-propre pèse trop fortement sur aucun des côtés de la balance.
On peut demander maintenant qui assurera la constance et le perfectionnement du plan général, qui assurera la même constance dans l'exécution ?
Ces moyens se trouveront dans les règlements de l'asso-
dation, et il suffira d'y introduire l'usage des décisions à des pluralités plus ou moins nombreuses. La nature des questions à examiner exige que les délibérations se fassent toujours entre un très petit nombre d'hommes. Il est impossible de ne pas supposer que ces hommes, nécessairement choisis dans le nombre des savants connus dans toute retendue d'un grand territoire, n'eussent-ils même que cette faible portion de sagacité naturelle nécessaire pour faire des progrès dans une branche quelconque du système des sciences, seront en état d'entendre et de suivre des formes de décisions combinées avec quelque soin. Ainsi l'on pourra graduer les pluralités exigées, suivant la nature des questions. De plus, il sera nécessaire que chaque comité de l'association puisse, par l'ensemble de ses membres, embrasser toute l'étendue des connaissances humaines, ou du moins n'en laisser échapper aucune branche importante; il faudra en attacher un certain nombre à chacune de leurs grandes divisions, et dès lors on peut, sur une partie des questions relatives à cette Itranche. donner à leurs voix une influence plus grande, sans cependant quelle puisse jamais être réellement exclusive.
Ainsi, par exemple, s'il s'agissait de retrancher d'un plan d'observations celle d'un phénomène, de ne plus avoir égard à une telle circonstance, on ne pourrait faire cette suppression qu'à une grande pluralité : au contraire, la plus faible devrait suffire pour exiger dans les observations plus détendue et de détail.
Dans le premier cas, les savants dont cette suppression intéresse le genre d'études devraient avoir une plus grande influence ; mais ils en auraient une moindre pour établir une addition qu'ils doivent naturellement désirer; ils resteraient dans l'égalité, s'ils votaient pour rejeter cette addition.
Les principes d'après lesquels ces formes doivent être réglées ne sont pas les mêmes que ceux qui doivent diriger dans les sociétés politiques pour les institutions analogues. Le but de l'association n'est pas le même : celui d'une société est le maintien des droits égaux de chacun des membres dans leur plus grande étendue ; celui d'une association scientifique est le progrès des sciences. Dans l'une, les formes
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doivent vive à la portée des indiviilus les moins éclairés; on ne doit supposer dans l'autre que des lionnncs habitués à suivre des raisonnements, ;i combiner des idées. Dans l'une, une décision fausse peut violer les droits les plus importants ou des commettants, ou de la minorité; dans l'autre, elle ne peut en violer aucun, puisque chacun est entré volontairement pour un temps marqué dans l'association, dont il connaissait d'avance les conditions et les lois. Dans l'une, une inlluence égale est un droit pour chacun, et dans toutes les décisions; dans l'autre, l'inégalité peut être conforme à la raison, et elle l'est à la justice, surtout quand elle est réciproque.
Un renouvellement annuel d'un tiers assurerait encore la persistance dans les mêmes vues, en prévenant le danger des opinions personnelles ou des préjugés d'école.
On s'assurera les mêmes avantages dans l'exécution, en mettant au changement d'observateurs des obstacles qui empêcheraient le caprice ou les passions personnelles de les nndtiplier sans motifs, et cependant ne les arrêteraient pas lorsqu'ils deviendraient nécessaires pour réparer de mauvais choix.
Comme chaque année, tous les membres de l'association seraient instruits du résultat des travaux, et qu'il est impossible que la grande majorité ait un autre intérêt que celui de la réussite même de ces travaux, il serait difficile que son influence sur les choix ne corrigeât bientôt les abus que le temps traîne toujours à sa suite. Enfin, comme l'intrigue, le charlatanisme, les prétentions trop exagérées trouveraient toujours la honte et le ridicule à côté d'un succès passager, on les verrait bientôt se dégoûter de tentatives qui auraient trop constamment un tel effet.
Cette réunion de tous les hommes qui, dans une même nation, font du soin de cultiver leur raison, d'augmenter leurs lumières, ou leur occupation ou leur plaisir, peut s'étendre à toutes les nations éclairées. Dans chacune, une association nationale suivrait les travaux d'une manière indépendante ; mais la comparaison de ces mêmes travaux chez les diverses nations; mais leur combinaison pour former
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un résultat commun; mais quelques entreprises plus vastes, rétablissement d'une langue universelle, l'exécution d'un monument qui mît les sciences à l'abri même d'une révolution générale du globe, tous ces objets seraient réservés à une association plus générale dont l'établissement, embrassant tous les peuples parvenus à peu près au même degré de lumières et de liberté, ne rencontrerait pas d'obstacles, et assurerait entre toutes les sciences, entre les arts soumis, dirigé&par leurs principes, comme entre toutes les nations, un équilibre de connaissances, d'industrie et de raison nécessaire au progrès et au bonheur de l'espèce humaine.