‹ Tableau historique des progres de l'esprit humainChapitre 10 sur 11 · DE L'ATLANTIDE · texte numérisé non relu

DE L'ATLANTIDE

Fragment sur rAtlantide. ou efforts combirtés de l'espèce humaine pour le progrès des sciences.

Bacon avait conçu l'idée d'une société d'hommes uniquement dévoués à la recherche de la vérité. Son plan embrasse toutes les parties des connaissances humaines ; une foule d'observateurs parcourt sans cesse le globe pour connaître les animaux qui l'habitent, les végétaux qu'il nourrit, les substances répandues sur sa surface et celles qu'il renferme dans son sein, pour en étudier la forme extérieure et l'organisation. Ils cherchent à reconnaître les monuments et les preuves des anciens bouleversements de la terre, à saisir les traces de ces révolutions paisibles dont la main lente du temps conduit la marche insensible; d'autres hommes, fixés dans les diverses régions, y suivent avec une exactitude journalière les phénomènes du ciel et ceux de l'atmosphère terrestre. Dévastes édifices sont consacrés à ces expériences

qui, forçant la nature à nous montrer ce que le cours de ses opérations ordinaires cacherait à nos regards, lui arrachent le secret de ses lois. On ne se borne point aux essais dont quelques heures ou quelques mois peuvent constater la réussite; on sait Q^nployer ce moyen si puissant que la nature semblait s'être réservé à elle seule, le temps; et des résultats qui ne doivent éclore que pour des générations éloignées se préparent en silence; on y embrasse, et tout ce qui doit éclairer l'homme, et tout ce qui peut le conserver ou le servir. Là, tous les appareils, tous les instruments, toutes les machines par lesquelles nous avons su ajouter a nos sens ou à notre industrie, accroître nos forces ou nuiltiplier nos moyens d'observer, de connaître ou de produire, se réunissent pour l'instruction du philosophe comme pour celle de l'artiste. L'amour de la vérité y rassemble les hommes que le sacrifice des passions communes a rendus dignes d'elles; et les nations éclairées, connaissant tout ce qu'elle peut pour le bonheur de l'espèce humaine, y prodiguent au génie les moyens de déployer son activité et ses forces.

Voilà ce qu'un esprit créateur a osé concevoir dans un siècle couvert encore des ténèbres d'une superstitieuse ignorance, ce qui n'a paru longtemps qu'un rêve philosophique, ce que les progrès rapides, et des sociétés, et des lumières, donnent aujourd'hui l'espoir de voir réaliser par les générations prochaines, et peut-être commencer par nous-mêmes.

Dans un temps où les événements n'avaient pas encore prononcé si la chute inévitable à laquelle la raison avait condamné les rois serait le paisible ouvrage des lumières, ou l'efTet rapide de l'indignation des peuples détrompés, il était permis de penser que peut-être un jour le hasard inspirerait à un monarque la passion des sciences, au même degré oii ils portaient si souvent la fureur de la chasse ou la manie des constructions. Alors, parmi ces grandes entreprises dont l'étendue ôte jusqu'à l'idée même de les tenter, parmi ces difficultés que le génie isolé ne pourrait vaincre même avec le secours du temps, ce monarque aurait choisi celles qui auraient le i^lus ou piqué son goût, ou flatté son

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orgueil. On aurait vu tantôt exécuter ces vastes travaux qui exigent la réunion des efforts obscurs et pénibles d'un grand nombre d'hommes dirigés vers un même but, tantôt entreprendre ces recherches qui demandent que la nature soit interrogée à la fois et par la même méthode, dans tous les climats, sous tous les aspects, à toutes les hauteurs : ici, pour arriver à la connaissance de quelques vérités, on eût égalé ce que l'amour de l'or a fait tenter et souQ'rir; là, des instruments dont la construction est d'un prix au-dessus d'une fortune particulière eussent arraché au ciel quelquesuns de ses secrets. Il n'est point de science qui, à certaines époques, et pour quelques-unes de ses parties, ne puisse être arrêtée, faute de ces ressources extraordinaires; il n'en est point où celui qui en parcourt le système ne voie des questions qui les attendent et les appellent.

Mais ce souhait eût-il été accompli, on n'aurait encore obtenu qu'une partie de ce qu'on peut espérer d'une conjuration d'hommes éclairés en faveur du progrès des sciences.

Il est des obstacles qui ne peuvent être vaincus que par le temps, des travaux dont rien ne peut accélérer le succès, et pour lesquels il faut une volonté longtemps soutenue, longtemps dirigée vers le même but, autant que des moyens vastes et les efforts combinés d'un grand nombre de savants. La fantaisie personnelle n'eût répandu la lumière qu'au hasard et sur quelques portions isolées; mais cette constance, cet ensemble de vues embrassant une longue suite de générations, s'étendantau système entier des sciences, voilà ce que la puissance des rois ne peut promettre, voilà ce qu'on peut attendre d'un peuple dont une raison forte et pure aura dicté les lois et combiné les institutions.

Cependant, ne l'espérons pas même encore de la puissance publique. L'esprit d'égalité dégénère souvent en une basse envie, dans les âmes faibles ou dures et dans les têtes étroites ou vides. L'ambition hypocrite de la médiocrité hait un rival encore dangereux, redoute un juge pénétrant et sévère, dans le talent même le plus modeste. Plus les hommes qui gouvernent restent au niveau des citoyens, plus leur autorité est passagère, partagée et bornée, et plus la

supériorité personnelle que donnent le génie et les lumières offense leur orgueil; quand même ils ne préféreraient pas la charlatanerie qui flatte et qui rampe, au mérite qui se tient à sa place et qui sait y mettre les autres, quelle force peut retenir dans la même route cette masse d'hommes influents dont les éléments changent sans cesse, lui imprimer une volonté constante, et faire que les opinions et la confiance sur un plan de travaux scientifiques se perpétuent à travers leur succession rapide ?

En fait de législation, ils ont pour barrière, et la nécessité de respecter les droits des hommes, et la crainte de fatiguer les citoyens par des changements trop répétés, et le frein de l'opinion publique, qui leur devient redoutable par la facilité d'instruire les peuples des suites fatales et des dangers d'une mauvaise loi. Mais quant aux institutions d'instruction publique, et aux encouragements qu'il serait de leur devoir de donner à ceux qui cultivent les sciences, ils ne peuvent avoir qu'un seul guide, l'opinion des hommes éclairés sur ces objets^ nécessairement étrangers au plus grand nombre. Or, il faut être doué d'une raison supérieure, et avoir acquis beaucoup de lumières soi-même, pour savoir écouter cette opinion, ou pouvoir seulement la bien connaître.

En supposant une bonne méthode délire chez un peuple instruit de tout ce qu'il est possible d'apprendre à la généralité des citoyens, on peut espérer que les choix tomberont en général sur des hommes ayant, dans les affaires confiées à leurs soins, cette capacité commune, suffisante pour les empêcher de rejeter, par amour-propre, ce qui est bon, et d'adoptercequi est mauvais au jugement général des hommes, à qui la voix publique accorde une supériorité de lumières.

Mais la capacité, pour décider des moyens de jjarvenir à des vérités nouvelles, ne peut jamais avoir le peuple pour juge, et ne doit même pas être le motif de ses choix. Il y aura toujours une énorme distance entre celui qui ne veut acquérir que les connaissances utiles à lui-même, nécessaires pour les fonctions dont il peut être chargé, et celui pour qui la recherche de la vérité est le but, l'occupation de sa vie entière,; entre Ihomme d'un esprit juste, capable de recevoir une ins-

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Iructioii bornée, et celui qui joint la force et l'activité du génie à tout ce que la passion de l'étude et la facilité d'apprendre lui ont donné de lumières et de moyens.

Ainsi ces espérances de voir un jour les efforts des hommes se combiner pour pénétrer ce que la nature s'obstine à nous cacher, pour atteindre ce qu'elle semble avoir placé au-dessus de notre faiblesse, toutes ces espérances resteront reléguées dans la classe des chimères, s'il ne se forme, entre les hommes qui s'élèvent au-dessus du niveau commun par leurs lumières, par leur génie, par la force de leur raison, une réunion volontaire de vues et de principes, telle que les mêmes plans suivis avec une longue constance puissent se perfectionner, se corriger, s'agrandir, sans être ni abandonnés par légèreté ou par dégoût, ni changés par esprit de système ou par vanité. Si cette réunion est possible, toutes les difficultés disparaissent, et le succès devient même indépendant de la puissance publique.

Examinons donc cette possibilité, en considérant d'abord «ne seule grande nation ; soit qu'elle se trouve, comme la France, réunie en un seul peuple, soit qu'elle se divise en plusieurs États, liés entre eux par une fédération plus ou moins intime, comme l'Allemagne, l'Amérique anglaise; ou, soit que ces États, comme ceux de l'Italie, n'aient d'autres iiens que la proximité, l'usage d'une même^ langue, et les communications faciles et multipliées qui en sont la suite. Je parlerai ensuite de la réunion générale des savants du globe dans une république universelle des sciences, la seule dont le projet et l'utilité ne soient pas une illusion puérile. Je me suis placé dans un pays vraiment libre, où règne une égalité réelle, où la simplicité des lois et celle de l'administration dispensent à la fois, et de multiplier les agents publics, et de leur confier des fonctions qui puissent exciter l'avidité et flatter l'ambition ; où les places confiées pour un temps très court, distribuées de manière que chacune d'elles puisse être bien remplie par un individu d'une capacité ordinaire, ne peuvent devenir ni l'objet, ni l'occupation exclusive d'une classe d'hommes qui s'y seraient préparés par des études étrangères au reste des citoyens; où enfin il n'existe plus de

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ces institutions, de ces lois uniquement calculées pour offrir les moyens d'acquérir l'opulence et de grandes richesses.

Or, dans un tel pays, la gloire des talents doit bientôt devenir la première; et l'étude, l'occupation presque générale des hommes qui ont une conception facile, de l'activité et du loisir.

Je me suis placé dans un pays où les lumières générales et la connaissance des droits de l'homme ne permettaient pas de craindre qu'on voulût jamais fonder le bonheur public sur l'égalité de l'ignorance et de la sottise. Ainsi personne ne pourrait y donner les bornes étroites de son intelligence pour celles de la raison humaine, y faire enseigner ses préjugés, comme les sejules vérités dignes d'être connues.

Je puis exiger ces conditions, puisqu'il s'agit ici des progrès de l'espèce humaine affranchie du moins de ses plus grossières erreurs.

Dès que les véritables méthodes d'étudier les sciences et d'y faire des progrès sont une fois connues, il ne peut manquer d'exister ei»tre tous ceux qui cultivent chacune d'elles avec quelque succès une opinion commune, des principes avoués dont ils ne pourraient s'écarter sans trahir leur sentiment intérieur, sans se dévouer à la réputation ou d'ignorance ou de mauvaise foi.

Ces hommes ne sont pas sans doute exempts des petitesses de l'amour-propre, ils ne sont pas étrangers à la jalousie ; mais ils ne sacrifieront pas aux mouvements de ces misérables passions l'objet même qui les excite. Comme ils sont placés à des degrés différents de talent et de réputation, l'homme de génie qui se trouve au premier rang a pour défenseur, contre ceux qui le suivent de plus près, la classe plus nombreuse qui marche après ces derniers, et qui, assez instruite pour prononcer entre eux, sans pouvoir prétendre h la rivalité à l'égard des premiers, est plus disposée à reconnaître leur supériorité qu'à la combattre. Il est très rare que les jeunes gens, s'ils ont un véritable talent, soient blessés de ne pas partager avec égalité des avantages qu'il leur est permis de regarder comme le prix de l'expérience, ou qu'ils soient jaloux d'une réputation accrue par le temps,

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d'une place dans l'opinion qu'ils espèrent un jour pour euxmêmes. Dans les sciences, la génération qui commence, partant du point oîi celle qui finit s'est arrêtée pour suivre sur ses traces une route certaine, n'a pas besoin de la rabaisser pour s'élever elle-même. Quelque loin que la première ait reculé les limites de la science, la seconde peut prétendre avec justice, et avec l'assurance du succès, à les reculer encore. Enfin, les savants de chaque pays ont pour juges ceux de toutes les nations éclairées; c'est leur sulïrage commun qui dispense la gloire, la célébrité durable ; on ne peut ni s'y soustraire, ni le récuser : impartial comme celui de la postérité, il n'est pas moins infaillible.

Or, nous n'avons même ici besoin que d'une justice grossière : il inq^orte peu que la jalousie distribue mal les rangs entre les hommes de génie ; il suffit qu'elle n'en accorde les honneurs ni à la médiocrité, ni au charlatanisme.

L'inconstance ou les erreurs ne seront pas plus à craindre que les passions. Un plan de recherches formé par des hommes éclairés, et nécessairement conforme à l'opinion commune de la classe de savants qu'il intéresse, ne sera point assez mauvais pour que la génération suivante soit forcée de l'abandonner et ne puisse le corriger. Mais aussi il ne sera pas assez bon pour que le progrès des lumières ne rende pas ces corrections nécessaires. Il y aura donc toujours de la gloire à le suivre en le réformant, en le perfectionnant; des reproches de présomption ou de charlatanisme à craindre, si on veut tenter une refonte inutile pour y attacher son nom. D'ailleurs, on peut compter assez sur cette politique qui porte les hommes habiles aménager l'ouvrage de leurs prédécesseurs, pour être sûrs que celui qu'ils préparent soit respecté par leurs successeurs. L'esprit de parti remplace quelquefois cette politique par la passion de tout détruire; mais l'esprit de secte ou d'école qui le représente dans les sciences, qui y produit les mêmes effets, n'y existe plus depuis que les vraies méthodes ont été découvertes et reconnues dans toutes les branches de leur système.

Maintenant, les hommes qui cultivent les sciences aurontils la volonté de combiner un tel plan et les moyens de'

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l'exécuter? Oui, sans doute; parce que dans l'état de société que nous avons supposé, leur nombre est trop grand pour que chacun d'eux puisse avoir l'idée de faire de l'étude un moyen d'obtenir dans l'opinion au delà d'une simple estime; parce que la plupart auront pour premier mobile de leurs travaux la curiosité, et pour but le plaisir de connaître des vérités nouvelles. Ainsi le désir de contribuer à la découverte de ces vérités, en formant des entreprises communes, ne peut leur être étranger. Croit-on que le moment où, dans chaque année, on leur annoncerait le résultat des observations, des expériences, des recherches, des calculs, dont l'examen aurait été dirigé d'après leurs vues, ne serait pas attendu avec impatience? qu'ils n'éprouveraient pas une jouissance vive et pure eu voyant qu'une de leurs conjectures a été vérifiée, qu'un de leurs doutes a été résolu, qu'une vérité longtemps poursuivie en vain n'a pu échapper à leur constance, à leur zèle? Quel est maintenant même le savant, l'amateur éclairé d'une science qui peut apprendre sans transport que loin de lui on a tenté une expérience iui|)orlante, on a pris des moyens certains d'éclairer des questions obscures, préparé de grands travaux ou des voyages lointains? Or, tout ce qui n'existe pas encore dans ce que j'ai supposé ne peut se réaliser sans rendre ce sentiment (qui existe déjà) plus général et plus actif, en écartant du fanatisme des sciences lintérôt, l'ambition, la personnalité, en rendant l'usurpation de la célébrité plus difficile, en mettant les plaisirs intellectuels à la portée même des âmes communes.

On pourrait craindre encore l'espèce de rivalité qui règne entre les sciences. Il est de l'intérêt de la vérité qu'elles se réunissent toutes, parce qu'il n'en est pas une seule qui ne tienne à toutes les autres parties du système scientifique par une dépendance plus ou moins immédiate. Il n'en est pas une où l'on puisse rompre la chaîne, sans nuire aux deux portions que l'on aurait séparées. Ainsi, par exemple, les sciences métaphysiques tiennent aux sciences mathématiques, et par la théorie, soit des combinaisons, soit des probabilités, et par l'impossibilité d'avoir, sans l'étude de ces

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mêmes sciences, des idées justes, étendues, approfondies, sur la quantité, la grandeur, le mouvement, sur ses lois générales et nécessaires, enfin sur la nature des lois mécaniques ou physiques de l'univers. Combien l'observation des mœurs des animaux, de leur intelligence, de leur industrie, de leurs passions, n'est-elle pas encore utile aux sciences métaphysiques?

Les sciences sociales ne tiennent-elles pas aux sciences mathématiques et physiques, puisqu'il n'en est aucune qui n'offre des vérités susceptibles d'être appliquées aux besoins des hommes, au bien-être des sociétés; puisque, sans le secours de ces mêmes sciences, il serait impossible ou de résoudre complètement une grande partie des questions que les sciences sociales présentent, ou d'ol)tenir les données nécessaires à leur solution ? Ceux qui cultivent une science ne sont-ils pas avides d'en multiplier les applications, d'exercer leur génie sur des objets qui, soit par leur nouveauté, soit par leur importance, excitent un intérêt plus général? Ils chercheront donc à lier la science qu'ils cultivent avec celles qui peuvent avoir besoin d'en emprunter les principes ou les méthodes, d'en employer les théories ou les procédés.

S'il s'agissait de réunir des savants, soit pour conférer et discuter ensemble, soit pour exécuter des travaux communs, sans doute alors il deviendrait nécessaire de les diviser en plusieurs classes; autrement, chaque objet n'intéressant qu'une partie des hommes qui formeraient cette réunion trop étendue, on perdrait pour les sciences tout le temps qu'on les obligerait d'employer réciproquement à des objets ou trop indifférents, ou trop étrangers. En les condamnant à cette nullité périodique, à cet ennui qu'ils recevraient et se rendraient tour à tour, on ferait naître entre les sciences une espèce de rivalité ; et entre ceux qui les cultivent, un dédain irréfléchi, absolument contraire au but de leur réunion.

Mais il s'agit ici d'unir seulement leur volonté et leurs moyens pour le progrès des sciences en général; et, sous ce point de vue, aucune d'elles n'est indiff'érente pour celui qui en cultive une autre.

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On n'exige point de chaque savant qu'il suive les travaux, qu'il se trahie sur les petits détails d'une science qui lui est étrangère; on demande uniquement qu'il en conleinpleavec attention les résultats importants, les applications utiles.

Toute rivalité entre les hommes qui cultivent les sciences ne sera pas détruite sans doute, et il ne faut ni espérer, ni même désirer que le zèle plus actif dont chacun est animé pour l'ohjet de ses études puisse être contre-halancé jusqu'à un entier équilibre. Le motif qui inspire cette préférence n'est-il pas ce même attrait qui anime les elTorls. qui soutient dans les travaux? Mais on peut préserver les esprits d'une préférence trop exagérée, trop exclusive. Celle idée d'étendre à la fois le domaine de toutes les sciences est si grande, si élevée, le but en est si utile, qu'elle siilïit pour exciter dans les têtes vraiment philosophiques un enthousiasme capable de balancer les penchants personnels, les intérêts particuliers. Ces intérêts, ces penchants se partagent entre divers objets, ne sont pas les mêmes dans les différents individus; cet enthousiasme, au contraire, les dirige tous vers un même point : fùl-il plus faible dans chacun d'eux, il aura sur la masse totale une force unique, supérieure à ces forces divisées. Cette philosophie générale qui embrasse dans ses vues, dans ses désirs, dans ses combinaisons, les principes, les effets et l'ensemble de toutes les connaissances humaines, qui n"est que la raison agrandie, fortifiée par l'étude, deviendra nécessairement l'apanage commun des hommes éclairés dans tous les pays où l'inlelligence humaine aura reconquis ses droits et sa liberté.

D'ailleurs, si on examine les causes de la rivalité qui paraît exister entre les diverses sciences, on verra qu'elle tient bien moins qu'on ne croit à la nécessité rigoureuse de préférer l'objet auquel on a consacré sa vie, de vouloir placer au premier rang la gloire à laquelle on aspire. On en trouvera les véritables causes dans cet ordre vicieux, qui faisait de la culture des sciences, non une occupation individuelle, mais un état, duquel on pouvait espérer d'autres avantages que la célébrité due au talent, et le plaisir pur attaché aux travaux de l'esprit; on les trouvera encore dans un système social

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combiné pour la vanité, au milieu duquel il n'était pas étonnant sans doute qu'on eût imaginé d'attacher de l'amourpropre, non seulement aux progrès ou aux découvertes qu'on avait faites, mais au choix même de ses occupations. Enfin, on trouvera ces causes dans les vices de l'instruction con:mune, qui, laissant presque tous les hommes dans une ignorance profonde des sciences vers lesquelles un attrait puissant ne les avait pas entraînés, leur faisait presque une nécessité de concentrer sur une seule toute leur activité comme toutes leurs idées. Aussi cet esprit de rivalité se faisait-il remarquer surtout dans ceux qui, éloignés d'atteindre aux premiers degrés de la science qu'ils cultivaient, avaient besoin de se consoler de cette infériorité par la prééminence du genre même de leurs occupations. Il est aussi plus commun parmi ceux dont l'esprit s'est exclusivement renfermé dans le cercle d'une seule science. Dans presque tous, il était la suite de cette disproportion extrême entre les prétentions et le talent, qui n'est point l'ouvrage de la nature, mais celui des mauvaises institutions.

Après avoir écarté les obstacles que la volonté et les passions peuvent apporter à l'établissement d'une société perpétuelle pour le progrès des sciences, il reste à voir si, dans une telle réunion, les moyens d'agir répondraient à l'étendue du plan qu'elle doit embrasser. Ces moyens peuvent se diviser en trois classes : ceux qui doivent assurer la bonté du plan et le choix d'hommes capables d'en exécuter les diverses parties ; ceux dont elle a besoin pour triompher des obstacles étrangers; enfin, ceux de suffire aux dépenses nécessaires pour le succès d'un plan si vaste. Mais pour prononcer sur la suffisance des moyens qu'une telle réunion peut employer, il faut, avant tout, déterminer avec plus de précision ce même plan, dont j'examinerai la possibilité. Il suffisait d'en connaître l'objet pour voir également, et qu'il ne pouvait être bien rempli que par la volonté libre et spontanée des hommes qui cultivent les sciences, et que l'honneur d'avoir concouru à une telle entreprise, le plaisir d'en voir réaliser le succès, celui de se livrer à des espérances plus étendues, étaient des motifs assez puissants pour inspirer cette volonté,

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pour lui donner toute la force, toute l'activité, toute la constance nécessaire à la réussite.

Ce plan doit embrasser les portions des diverses sciences; autrement la découverte de la vérité resterait dans la dépendance du hasard, et les heureux effets des sciences ne deviendraient probables que dans une longue suite de siècles, si elles n'attendaient leurs progrès que des travaux successifs ou simultanés d'hommes isolés, et n'ayant entre eux que des communications passagères.

On doit compter parmi les objets de leurs travaux toutes ces recherches qui sont à la fois journalières et perpétuelles, qu'il faut suivre avec une exactitude constante, sans jamais les cesser ni les interrompre.

Telles sont les observations astronomiques, celles de météorologie, celles de l'histoire naturelle de l'homme, celles de l'économie rurale.

Il est nécessaire aux progrès de rastronomie que dans un même observatoire on recueille jour par jour tous les faits de l'histoire céleste, de manière qu'aucun phénomène extraordinaire, aucun de ceux qui reviennent au bout de certaines périodes, ne passent sans y être observés, et que la position des étoiles fixes, ses variations, celles de leur lumière, l'orbile des planètes, soient constatées avec une précision toujours croissante, par des observations journalières et répétées sans cesse.

Il est même nécessaire qu'il y ait de ces observatoires sur plusieurs points du globe, et qu'ils puissent correspondre entre eux.

Les savants de chaque nation doivent choisir sur son territoire la contrée où le ciel est le plus pur ; et parmi ceux où cet avantage serait à peu près égal, le lieu le plus éloigné des observatoires établis chez d'autres nations.

Ainsi, par exemple, en France, l'orgueil seul des rois a pu choisir Paris pour le lieu d'un observatoire ; il devait être placé dans les départements méridionaux, en préférant celui où l'on peut obtenir un ciel pur, sans trop s'approcher de l'Italie et de l'Espagne.

Les observations météorologiques ont coûté des travaux

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immenses à un grand nombre de savants laborieux et zélés; cependant, jusqu'ici, elles n'ont répandu sur l'histoire et les lois des variations de l'atmosphère que des lueurs faibles et incertaines.

L'académie de Manheim, encouragée par l'électeur (Charles- Théodore), avait formé un plan général d'observations; mais elle n'avait ni l'autorité, ni les moyens nécessaires pour en faire réussir l'exécution.

Ce travail.doit embrasser les variations journalières de la température, de la pression de l'atmosphère, de l'humidité de l'air, de la proportion des différents fluides qui le composent, de la direction et de la force des vents, de la direction et de la force magnétiques (1), enfin de l'électricité naturelle. En même temps, les observateurs ne doivent laisser échapper ni aucun des phénomènes non journaliers que présente l'atmosphère, ni aucun des effets que ces phénomènes ou les»^ variations journalières peuvent avoir sur l'homme, sur les animaux, sur les productions du sol ou sur le sol lui-même.

Ces observatoires doivent être multipliés dans un même pays, de manière à pouvoir connaître les variations qui dépendent de la hauteur, de la position, de la configuration du teiTain, et déterminer l'étendue, soit d'un même phénomène extraordinaire, soit d'une même loi, dans ces variations dés phénomènes journaliers. Il faudrait répéter les observations, dans un même lieu, à des hauteurs aussi différentes entre elles qu'il est possible, afin de séparer, d'une manière plus sûre, ce qui, dans les phénomènes météorologiques, appartient à cet élément. On combinerait, avec les observations faites à terre, non seulement celles que l'on peut faire à bord des vaisseaux, mais celles qu'on peut tenter dans ces aérostats jusqu'à présent inutiles, et qui cesseront de l'être lorsqu'un enthousiasme éclairé et durable pour les progrès des sciences, et non le désir de mettre à profit pour

(1) Ici, le mot de direction est pris dans sou sens général; il s'entend à la fois de la direction dans le plan de l'horizon, et de la direction dans un plan qui lui est perpendiculaire. Une girouette météorologique doit indiquer ces deux directions.

son intérêt ou sa célébrité l'engouement de l'ignorance, dirigera ceux qui s'occuperont de les employer. Les observations météorologiques y seraient d'autant plus faciles, qu'on peut en préparer les appareils de manière à ne pas exiger la présence de l'observateur.

Dans les observations sur l'histoire naturelle de l'homme, on peut, quant à la manière de les rassembler, suivre deux métliodes très différentes : la première consiste à embrasser dans ces observations la généralité des individus d'un pays ; la seconde, à ne les étendre que sur une partie de ces mêmes individus, suivant que le hasard les offre à l'observateur, ou qvi'il les' choisit d'après certaines combinaisons. Si l'on se borne à ce dernier système d'observations et qu'on veuille en déduire une loi générale, on étendra aux événements futurs ce qu'elles apprennent des événements passés. Comme elles sont en moindre nombre, comme le choix n'est pas nécessairement fait de manière à représenter toutes les observations possibles, il en résulte à la fois, et plus de difficulté de connaître un résultat général, et plus d'incertitude dans la permanence de celui qu'on aura déduit. On doit donc préférer le premier système, toutes les fois que ces deux causes d'incertitude ne se sont pas contre-balancées par celle qui naîtrait de la nécessité de confier des observations délicates à des hommes trop peu éclairés. La seconde méthode sera donc réservée pour celles qui demandent plus de sagacité, plus de lumières qu'on ne peut en supposer dans le nombre d'observateurs qu'elles exigent. Ainsi, par exemple, on emploiera le premier moyen pour se procurer des tables générales de mortalité, contenant non seulement l'âge des morts, mais leur sexe, leur profession, la durée de leur résidence dans le lieu de leur mort, le nombre de leurs enfants, la maladie même dont ils sont morts, parce qu'en composant des tableaux de ces ditTérentes conditions, il sera facile de trouver partout des hommes en état de les remplir d'une manière suffisante.

Ici, le genre de la maladie n'est pas considéré sous un point de vue rigoureux ; on ne doit avoir pour objet que de connaître quelles sont, parmi les classes de maladies bien

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dislinctes, celles qui, dans une telle année, dans un tel lieu, ont contribué le plus à la destruction de l'espèce humaine; quelles sont celles qui, pour les différents âges, les diverses professions de l'un ou de l'autre sexe, moissonnent un plus grand nombre d'individus.

On voit combien ces mêmes observations, par leurs combinaisons avec celles de la météorologie, acquièrent, et d'étendue et d'utilité.

S'agit-il, au contraire, d'observations médicales, il Vaut mieux en moins multiplier le nombre, et les confier à des mains plus habiles, en ayant l'attention de choisir les points où les observateurs seront placés de manière à obtenir, soit un motif très fondé de croire que leurs observations représentent l'universalité des faits avec quelque exactitude, soit une espérance moins incertaine d'arriver à des résultats dignes de quelque confiance, soit enfin un moindre danger d'être conduit à en adopter de faux.

On ne doit pas étendre ces observations au delà du ternie oîi l'on peut se flatter d'arriver par elles à des résultats certains; il faut examiner surtout si ces observations, au lieu de l'incertitude qu'elles auraient donnée, si le hasard seul en eût fait choix, ne sont pas accompagnées de circonstances qui les empêchent également de pouvoir être regardées comme la représentation de la masse entière des faits.

Mais quand bien même on pourrait employer le premier système, il serait encore utile de faire usage du second, parce qu'il peut donner les moyens de remarquer et de corriger les inexactitudes des résultats du premier, et d'en perfectionner la méthode elle-même.

Les objets que je viens d'indiquer ne sont pas les seuls pour lesquels l'histoire naturelle de l'homme ait besoin d'observations suivies et multipliées.

Je ne m'arrêterai point à montrer en détail tout ce que ces observations de médecine et d'hygiène, faites sur un plan systématique, peuvent nous apprendre de vérités utiles sur le rapport de notre régime, de nos habitudes, de notre constitution organique, et de ses dérangements, avec nos facultés intellectuelles, nos passions et notre constitution morale : je

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ne m'attacherai point à prouver la nécessité do suivre ces observations, dans la vue de prévenir ou de guérir les difformités naturelles, et les maladies réputées incurables; d'arrêter les contagions, ou de prévoir et de dissiper les causes des épidémies; enfin, d'anéantir ces fléaux destructeurs, qui, nés dans un coin du globe, en ont infecté toute la surface, et font acheter si cher à l'humanité les avantages d'uuQ communication plus active, plus étendue entre les nations qui les composent; fléaux dont plusieurs exemples ont déjà prouvé la possibilité de se délivrer.

Je ne m'occuperai point de développer combien ces observations peuvent fournir de vues sur les moyens de perfectionner l'espèce humaine, et de diminuer le nombre et l'intensité des maux auxquels la nature semble l'avoir exclusivement condamnée, et dont la supériorité de son intelligence, jusqu'ici mal dirigée, n'a pu lui procurer encore qu'une compensation trop imparfaite.

Je me bornerai h un petit nombre de questions, que des observations multipliées et longtemps continuées peuvent aider à résoudre, et qui tiennent de plus près à celle de la perfectibilité indéfinie des facultés humaines et de l'ordre social.

Est-ce une espérance ou plutôt une opinion chimérique, que celle de voir un jour la durée de la vie des hommes s'étendre bien au delà du terme où, depuis que l'histoire s'est dégagée du mélange des fables, nous la voyons s'arrêter dans toutes les parties du globe, malgré la ditférence des climats, des mœurs et des habitudes ?

Si nous examinons cette question d'après les observations déjà existantes, les analogies les plus vraisemblables, les connaissances les moins hypothétiques do l'économie animale, nous serons tentés de regarder au contraire cette opinion comme assez probable, non pour être adoptée, mais pour mériter d'être comprise au nombre de celles qu'un système général d'observations doit embrasser. Je la crois même assez fondée, pour ne pas négliger d'examiner dans la suite de cet ouvrage quels seraient les effets do cotte plus longue durée de la vie sur le sort des individus et sur les progrès des sociétés.

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Les observations sur les animaux domestiques ou sauvages, celles des voyageurs sur les hommes qu'ils ont trouvés dans les premiers degrés de civilisation, prouvent également que dans un climat sain, avec un régime frugal, un travail modéré, l'abstinence de tout excès, l'absence des passions violentes et des chagrins profonds qui les accompagnent et qui les suivent, l'homme doit parvenir presque toujours au terme de la vieillesse, si des causes accidentelles ne l'arraclient point à la vie. La plupart des maladies qui en tranchent le cours dans tous les âges sont la suite, soit de l'insalubrité de l'air où il vit, de la profession qu'il exerce, de l'épuisement ou des désordres qui naissent de l'abus de ses forces, de la tyrannie de ses penchants; soit de la mollesse et de l'intempérance qui accompagnent les richesses, ou des besoins et des angoisses qui poursuivent l'indigence.

Si ensuite nous examinons ces affections qui produisent (le véritables maladies à des périodes plus ou moins régulières, ou celles qui détruisent lentement, soit les principes de la vie, soit les organes nécessaires à sa conservation, comme la goutte, les obstructions, la disposition calculeuse, ce qu'on appelle vulgairement une humeur ou un virus, nous trouverons qu'elles- doivent leur origine à des causes éloignées ou prochaines dont il est en notre pouvoir de prévenir ou du moins d'atténuer l'action.

Or, ces maladies, ces affections, lors même que nous échappons à la mort prématurée dont elles nous menacent, abrègent encore la durée de la vie qu'elles ont respectée, elles amènent une vieillesse plus rapide et plus promptement terminée.

N'est-il donc pas très probable que si nous pouvions affaiblir ces causes d'une destruction anticipée, les rendre aussi rares qu'elles sont communes, ce changement qu'il est permis d'attendre du progrès combiné des lumières de la raison générale, de l'ordre social et de l'économie publique, en produirait un très sensible dans la durée de la vie, éloignerait le terme au delà duquel nous ne croyons pas que les forces

la nature puissent le porter '!

Et puisque la destruction de ces mêmes causes doit donner

434 IHAG.MENTS DLN TAULKaI HISTORI<tLE.

aux générations qui suivront une constitution plus forte et plus robuste; puisqu'il est peu d'hommes sur lesquels nous puissions croire qu'aucune de ces causes n'a exercé son action; puisque, enfin, nous pouvons découvrir un jour, et des causes de dépérissement ou de mort qui nous ont échappé jusqu'ici, et des moyens de nous garantir de leur influence, n'est-il pas vraisemblable encore que le point où ce terme peut être reculé n'est pas très voisin de celui auquel nos observations actuelles nous obligent de le fixer 1

Si maintenant nous considérons l'homme soumis à l'action lente du temps, nous le voyons d'abord composé uniquement de parties molles et flexibles; quelques-unes acquièrent ensuite peu à peu une inflexibilité entière, et toutes prennent une plus grande consistance : presque toutes augmentent de grandeur, suivant des lois diverses, qui en changent la proportion et les formes. La nourriture sert à la fois à réparer les pertes journalières, et à former ce qui est nécessaire h l'accroissement. Il arrive une époque oîi cet accroissement, devenant d'abord moins rapide, peut s'arrêter absolument. Certaines sécrétions, dont jusqu'alors les organes n'avaient pas acquis leur perfection, absorbent cette surabondance de nourriture. Mais les parties inflexibles -contractent chaque jour plus de dureté ; celles qui ont conservé de la flexibilité et de la mollesse prennent plus de sécheresse cl plus de roideur. L'irritabilité des organes du mouvement diminue; ceux des diverses sécrétions ont moins d'activité et d'énergie, ou par suite de ce changement dans leur substance, ou par la destruction de leurs parties les plus finement organi-sées ou les plus mobiles. Les actions nécessaires à la conservation de l'existence se font plus péniblement, avec plus de lenteur et d'une manière plus imparfaite. Ainsi, par des gradations successives, on parvient au terme où la cessation absolue d'une de ces actions entraîne celle de la vie.

Or, si tout nous prouve que cet ordre est une conséquence nécessaire des lois auxquelles la matière organisée est soumise, rien ne montre que le temps pendant lequel elle doit parcourir ces différentes périodes ne puisse être raccourci ou prolongé.

FRAGMENT SUR L'aTLANTIDE. 435

Il n'est aucun de ces phénomènes sur lequel l'air, la nourriture, les habitudes, n'aient une influence qui semble i^orter au contraire à leur attribuer le pouvoir d'en accélérer ou d'en retarder la marche.

Supposons deux montres construites par un même ouvrier et parfaitement semblables; chaque jour, le frottement nécessaire à leur action même en use les différentes parties et avance })ar degrés insensibles le terme de leur destruction. Chaque jour voit s'accroître, soit par leurs propres débris, soit par les atomes suspendus dans l'air qui viennent s'y déposer, la masse étrangère qui finirait par opposer au mouvement une résistance supérieure à la force du principe moteur. Il est impossible de les débarrasser de cette masse étrangère, sans enlever à chacune de leurs parties une portion de sa substance. Je suppose que toutes deux, traitées avec ménagement, n'éprouvent aucun de ces accidents qui en détruiraient l'action, que toutes deux sont également portées, qu'elles sont employées aux mêmes usages. Mais si l'une est régulièrement remontée avec plus de précautions ; si on évite plus soigneusement que des corps étrangers puissent s'y introduire ; si elle est mise à l'abri de tous les mouvements inutiles à l'usage qu'on en peut faire ; si même on trouve des moyens pour cfue ces mouvements nécessaires la fatiguent moins en la rendant d'un service plus sûr et non moins étendu, cette montre ne conservera-t-elle pas son action plus longtemps? Supposons maintenant que la construction des deux montres soit absolument la même, que le travail de l'horlogerie se borne à disposer les pièces que d'autres artistes ont fabriquées; n'est-il pas évident encore que celui qui mettrait en œuvre les pièces les moins destructibles assurerait à ses montres une durée plus longue? Or, ces réflexions ne peuvent-elles pas s'appliquer aux machines humaines? Pourquoi ne découvrirait-on pas des moyens d'en retarder la destruction, sans diminuer la masse d'action utile qu'elles peuvent produire? Pourquoi, malgré l'impossibilité de rien changer k la nature, ni de la substance, ni de l'organisation de leurs parties, n'aurions-nous pas le pouvoir de faire tomber l'action destructive de la nature sur celles des combinaisons

conformes à ses lois, qui prornellent plus de solidilc el uneaction plus libre?

Des observations bien dirigées nous éclaireraient à la fois, et sur les moyens de conservation, et sur ceux d'obtenir une première constitution plus robuste, plus saine, plus heureusement combinée; elles pourraient, après un long temps, nous apprendre par le succès même de ces moyens, non pas précisément le terme qu'il est impossible de franchir, mais une limite plus ou moins éloignée, qu'il ne serait plus absurde de se flatter de pouvoir atteindre.

Une distinction entre ce qui , relativement aux qualités physiques et morales, est transmis par les parents, et ce qui appartient au soin de l'éducation de l'enfance, à l'instruction, au climat, aux lois, à la différence des professions, des exercices, des habitudes, ou même des divertissements, à ce qu'il faut encore attribuer au hasard ; cette distinction, dis-je, éta[)lie sur des faits bien vus et analysés avec exactitude, nous ofl'rirait une mine de vérités encore intacte et longtemps inépuisable.

Des observations qui apprendraient à connaître l'étendue de l'influence des races donneraient à la fois, et de nouveaux moyens pour le perfectionnement de l'espèce humaine, et des lumières sur la nature de sa perfectibilité.

On sait, par l'observation des animaux domestiques, et même des animaux sauvages, que les qualités physiques, comme la force, l'agilité, la beauté des formes, la finesse ou la longueur de la laine et des poils, l'aptitude à certaines opérations, se transmettent dans les races avec la vie par la naissance, et que celte transmission ajoute à l'influence du climat . de l'éducation, du régime. Les qualités peuvent également. ou se perfectionner, ou se détériorer en passant à travei-s plusieurs générations; et cette observation s'étend même aux plantes. Il n'est pas douteux que dans les mêmes espèces d'animaux, les qualités intellectuelles et morales qui dépendent de ces qualités physiques ne soient soumises à l'ao lion de la même cause dont les effets commencent déjà cependant à se confondre davantage avec ceux de l'éducation.

KllAGMENT SUR l'aTLANTIDE. 437

Mais ces mêmes observations deviennent plus difliciles à faire sur Tliomme. En etïet, s'il est impossible de nier que ses facultés intelleclnelles, quant à leur force, à leur activité, à leur étendue, ne dépendent en grande partie de son organisation première, on n'aperçoit cependant point de rapport précis ou constant entre ces facultés et entre les différentes qualités des organes, ou la constitution physique des individus. La constitution physique paraît môme influer sur l'intelligence, non comme ayant le pouvoir de la modifier, mais €omnie opposant des obstacles à son activité, ou donnant la force de l'employer avec plus de constance à des travaux plus étendus ou plus pénibles. Elle parait agir comme une cause accidentelle qui fait que l'on peut donner à l'étude une application plus ou moins forte, plus ou moins suivie. Ni la mauvaise constitution de Pascal, ni son jansénisme n'ont pu détruire ni même afl'aiblir son génie mathématique, mais elles l'ont empêché d'en faire usage ; elles en ont arrêté le développement, et diminiié la masse de ses productions. L'influence de notre organisation première sur nos facultés ne peut se reconnaître d'après des différences observées dans cette organisation, auxquelles il en correspond d'analogues dans ces facultés elles-mêmes. Nous savons seulement que parmi celles qu'on observe entre les facultés des divers individus, il en est qui ne peuvent être attribuées à des causes postérieures. Nous savons que cette égalité absolue d'aptitude n'existe, au moment de la naissance, ni pour aucun de nos sens, ni pour aucune de nos facultés. Mais des observations nouvelles peuvent seules nous apprendre s'il existe, entre les différences qu'on peut remarquer dans l'organisation physique et les divers degrés des facultés intellectuelles, des rapports assignables, ou si nos lumières doivent éternellement se borner à savoir que ces rapports existent. Les mêmes réflexions s'appliquent aux facultés morales.

Puisque l'influence de l'organisation première sur nos facultés intellectuelles et morales nous est encore si peu connue, combien sommes-nous éloignés de pouvoir reconnaître ou déterminer les rapports de ces facultés, soit avec ce qu'elles sont dans nos parents, soit avec ce qu'ils nous ont transmis

de leur organisation? Nous ne pouvons espérer doMenir sur ces objets des lumières certaines, que par un grand nombre d'observations faites avec précision et suivant un plan bien combiné; mais alors on aurait ;i résoudre ces deux questions importantes : Les facultés bumaines sont-elles perfectibles par le perfectionnement même des organes qui les produisent '! le sont-elles seulement par le progrès des moyens de développer ces organes, de les diriger, de les fortifier en les exerçant, par le progrès des méthodes employées, soit pour rendre le système d'une science plus facile à saisir, soif pour en étendre les limites?

Supposons l'organisation d'Euler reproduite dans quelques !^iècles : non seulement des méthodes ignorées aujourd'hui, une masse immense de vérités non découvertes encore, mettront ce nouvel être, après quelques années d'études, à portée de résoudre des problèmes que nous ne pouvons même songer à nous proposer aujourd'hui : mais un meilleur système d'inslruction pourra de cette même organisation tirer, et un développement plus étendu, et une plus grande énergie d'intelligence; rendre cette intelligence susceptible d'une attention plus forte, plus soutenue; et sans qu'elle ait besoin d'une intensité plus grande, lui donner la faculté d'embrasser avec une égale clarté un plus grand nombre d'idées à la fois.

Alors son génie pourra s'élever à des spéculations dont Euler lui-même n'aurait su former l'idée, et qui, si elles avaient pu lui être révélées en quelque sorte, auraient confondu sa vaste et puissante intelligence. Mais Euler, placé avec cette même organisation, dans le vingt-quatrième ou le vingt et unième siècle avant notre ère, aurait été le rival de Pytbagore ou d'Archimède; il n'aurait pu se proposer ou résoudre que les mêmes problèmes; il n'aurait pu concevoir la possibilité de s'élever aux questions qui l'ont occupé dans celui qui vient de finir.

Mais au delà de cette perfectibilité, n'en existe-t-il pas une qui tient à l'organisation même ; de manière que. partant du même point, ayant reçu les mêmes secours, un individu put parcourir à lui seul toute la carrière, qui à peine n'aurait pu l'être dans plusieurs siècles par une succession

FKAGMENT SUR l"aTLANTIDE. 'i39

d'hommGS du génie le plus actif et le plus profond, si celle organisation n'eût pas été susceptible de se perfectionner?

Est-il possible de porter ce progrès au point qu'un homme, par exemple, placé dans le siècle d'Archimède, après avoir atteint le terme oîi le géomètre de Syracuse a porté les sciences mathématiques, pût arriver ensuite, dans le court espace d'une vie humaine, jusqu'au point où Euler et La Grange les ont laissées?

Or, celte hypothèse renferme nécessairement celle de la transmission graduelle d'une organisation plus ou moins parfaite, relativement aux facultés intellectuelles. Elle ne peut être conforme à la vérité, à moins que les perfectionnements donnés à ces mêmes facultés par l'éducation ne réagissent à leur tour sur l'organisation physique, ne la modifient, et, par là, ne deviennent eux-mêmes vraiment transmissibles.

Ce que je viens de dire des facultés iutellectuelles peut s'étendre aux facultés morales, comme la conscience; elles sont susceptibles d'une perfectibilité dépendante, et de celle de la constitution physique, et de celle de l'intelligence.

Le degré de vertu auquel un homme peut atteindre un jour est aussi inconcevable pour nous que celui auquel la force du génie peut être portée. Qui sait, par exemple, s'il n'arrivera pas un temps où nos intérêts et nos passions n'auront sur les jugements qui dirigent la volonté pas plus d'influence que nous ne les voyons en avoir aujourd'hui sur nos opinions scientifiques; où toute action contraire au droit d'un autre sera aussi physiquement impossible qu'une barbarie commise de sang-froid l'est aujourd'hui à la plupart des hommes?

Au reste, il ne faut pas confondre cette transmission de qualités d'une génération à l'autre, avec une transmission individuelle, une sorte d'hérédité, quoique l'une soit le résultat général de l'autre. Celle-ci est nécessairement exposée à l'action des causes accidentelles et particulières qui arrêtent ou modifient les effets de la cause générale, sans cependant les détruire. Les physiciens qui ont observé les progrès ou la dégénération des espèces dans les animaux

440 FRAGMENTS D'UN TAHLEAU HISTOUIQUE.

OU dans les plantes, dans ces classes d'êtres soumis à une des causes dont l'action est plus régulière et moins compliquée, ont vu souvent de ces exceptions, et savent qu'elles n'interrompent pas la marche générale du phénomène. Pour refuser de les admettre, il faudrait supposer que toutes les altérations des qualités quelconques sont transmissibles à un égal degré ; que celles d'une même qualité le sont également, quelle qu'en puisse être la cause.

Autrement, si une cause dont l'effet immédiat n'est pas transmissible est contre-balancée par une autre dont l'en'et immédiat peut se transmettre, le résultat combiné de ces deux causes devient nul dans l'individu qui s'y trouve à la fois soumis; et cependant, celui des deux efTets qui seul est transmissible n'en est pas moins réel; quoiqu'il ne puisse être aperçu, il n'en doit pas moins passer à une autre génération où il peut devenir sensible. D'ailleurs, il s'agit ici seulement de la transmission des qualités semblables : elle n'existerait pas moins quand ces qualités seraient ditïérentes; et quand elles seraient ou seulement analogues, ou même opposées, il suffirait qu'on en eût observé la succession constante, comme celle des individus. L'observation en devient plus difficile, les lois à suivre pour la bien faire deviennent plus compliquées; le voile qui couvre la vérité l'enveloppe dans un plus grand nombre de replis : mais ce n'est pas une raison pour en nier trop tôt l'existence, pour renoncer à l'espoir d'en pénétrer le secret. L'influence du sexe sur les qualités intellectuelles et morales n'est pas moins importante à déterminer. Quelques philosophes semblent avoir pris plaisir à exagérer ces différences : ils ont en conséquence assigné à chaque sexe ses droits, ses prérogatives, ses occupations, ses devoirs, et presque ses goûts, ses opinions, ses sentiments, ses plaisirs; et prenant ces rêves dune imagination romanesque pour la volonté de la nature, ils ont dogmatiquement prononcé que tout était le mieux possible pour l'avantage commun; mais cet optimisme, qui consiste à trouver tout à merveille dans la nature telle qu'on l'invente, à condition d'admirer également sa sagesse, si, par malheur, on avait découvert qu'elle

FnACiMENT SUR l'aTLANÏIDE. 441

a suivi d'autres combinaisons; cet optimisme de détail doit être banni de la philosophie, dont le but n'est pas d'admirer, mais de connaître; qui, dans l'étude, cherche la vérité, et non des motifs de reconnaissance. D'ailleurs, on ne voit pas trop pourquoi un des sexes se trouvait en quelque sorte la cause finale de l'existence de l'autre. Sans doute, un philosophe abeille ne manquerait pas de trouver que les bourdons ont été faits pour renouveler la race des ouvrières. L'orgueil du fort se laisse aller aisément à croire que le faible a été formé pour lui ; mais ce n'est là ni la philosophie de la raison, ni celle de la justice.

J'ai établi ailleurs qu'une entière égalité des droits entre les individus des deux sexes est une conséquence nécessaire de leur nature ; que ces droits doivent être les mêmes pour tous les êtres sensibles, doués de la faculté de raisonner et d'avoir des idées morales.

J'ai fait voir que l'intérêt du bonheur commun, d'accord avec la justice, prescrivait de respecter cette égalité dans les lois, dans les institutions, dans toutes les parties du système social. J'ai indiqué quelle serait alors la distribution naturelle des fonctions entre les deux sexes également libres, distribution dans laquelle de nombreuses exceptions rempliraient le vœu de la nature, loin de le contredire, et qui se fera de la manière la plus utile, si on l'abandonne à la volonté indépendante des individus, si surtout elle cesse même d'être dirigée par des préjugés. Mais ces préjugés disparaîtront-ils avant l'époque où la différence entre les facultés intellectuelles et morales de l'homme et de la femme pourra être appréciée d'après des observations assez précises, assez certaines, assez répétées, pour détruire les sophismes de la vanité des deux sexes, et ceux qu'inspirent aux hommes, tantôt l'amour de la supériorité, tantôt l'envie de plaire ou de gouverner, et aux femmes le ressentiment d'une injustice éternelle, ou la fausse crainte de perdre un empire plus doux, en aspirant à la simple égalité?

Nous^ savons que les femmes sont plus faibles ; mais quand nous croirions pouvoir rigoureusement conclure de cette infériorité de forces physiques une égale différence

442 rr.AOMENTS d un tahleau msTortiguE.

dans celles tic Tàme ou de rintelligence, il en résulterait seulement que les femmes ne peuvent s'élever à la niénic hauteur que les hommes extraordinaires; mais que celles qui occupent le premier rang dans leur sexe peuvent cependant laisser derrière elles la grande majorité de l'espèce humaine.

D'ailleurs, on sait que la force musculaire, et tout ce qui contribue à la vigueur du corps, ne paraft contribuer à l'énergie des facultés intellectuelles ou morales que jusqu'au terme où ces qualités physiques sont nécessaires pour soutenir les efïbrts qu'exige, soil la contention de l'esprit, soit la résistance de lame à ses penchants, et ne pas céder à la fatigue, à l'épuisement qui suivait ces efforts : or, la force organique des femmes atteint et surpasse même ce terme de bien loin.

Une révolution physique qui coïncide avec cette époque si précieuse pour l'instruction, où l'esprit commence à devenir capable d'efforts, sans avoir encore perdu la flexibilité de l'enfance, peut sans doute être dans les femmes un obstacle au développement de leurs facultés intellectuelles.

Une indisposition qui se renouvelle après de courts intervalles, les souffrances de la grossesse, les soins de l'allaitement, sont encore des obstacles très réels ; mais s'il résulte de ces observations qu'une femme ne peut devenir Euler ou Voltaire, il n'en résulte pas qu'elle ne puisse être Pascal ou Rousseau.

On a pensé que les femmes, douées des mêmes facultés que les hommes, mais à un degré plus faible, ne pouvaient s'élever à la première de toutes, le génie : qu'elles partageaient tout avec les hommes, excepté le talent de l'invention.

Mais l'analyse de ce talent montrerait qu'il ne consiste pas uniquement dans la force de l'attention, mais aussi dans la promptitude, dans la justesse des opérations de l'esprit. Or. si on suit dans l'histoire des sciences la marche des découvertes, on en verra beaucoup qui n'ont pu exiger de combinaisons très étendues ou très profondes, et qui sont dues, non à l'intensité de l'attention, mais à la précision, à la

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finesse du lact qui l'a dirigée. Les femmes seraient donc capables de faire des découvertes de ce genre ; et il n'en resterait plus qu'une seule classe, exclusivement réservée au sexe dominateur. Mais souvent une découverte à laquelle la force du génie d'un seul homme a pu s'élever aurait pu, comme d'autres de la même nature, se partager en plusieurs découvertes successives, dont chacune n'eût exigé que de plus faibles efforts. Le temps l'aurait amenée, si le hasard en avait écarté le génie heureux auquel elle est due. Ainsi les femmes peuvent concourir aux découvertes les plus importantes dans les sciences, môme où elles sont le fruit d'une méditation profonde; et dans les autres sciences comme dans les arts, le génie ne suppose pas cette force qui paraît leur avoir été refusée. Mais qui sait si lorsqu'une autre éducation aura permis à la raison des femmes d'acquérir tout son développement naturel, les relations intimes de la mère, de la nourrice avec l'enfant, relations qui n'existent pas pour les hommes, ne seront pas pour elles un moyen exclusif de parvenir à des découvertes plus importantes, plus nécessaires qu'on ne croit à la connaissance de l'esprit humain, à Fart de le perfectionner, d'en hâter, d'en faciliter le progrès?

Les ouvrages faits par des femmes ont confirmé cette opinion, ou tout au moins ne l'ont pas encore détruite. En effet, si on ne compte que le petit nombre de femmes qui ont reçu, par l'instruction, les mêmes secours que les hommes, qui se sont livrées à l'étude d'une manière aussi exclusive, il n'est pas assez grand pour en tirer un résultat général. Veut-on les comparer à ceux des hommes que leur éducation première destinait à des travaux mécaniques, à ceux qu'un instinct naturel a portés vers les connaissances les plus sublimes, dont le courage a surmonté tous les obstacles? Alors, si on observe que la plupart de ces hommes ont fait de l'étude l'occupation, l'objet unique de leur vie, on voit qu'il faudrait, pour être juste, faire seulement entrer dans cette comparaison les femmes auxquelles il a pu être permis de se livrer à la même passion d'une manière aussi exclusive. On en trouverait trop peu, pour donner même une faible proba-

4'ji FltAGMENTS d'un TABLEAU HISTOUIQUE.

bililé ;i la conclusion qu'on en pourraiL liror contre elles. Si, au contraire, on veut faire entrer dans ce calcul toutes les femmes qui ont cultivé leur esprit, il faut alors comparer leurs ouvrages à ceux des hommes connus sous le nom d'amateurs, et l'observation prouverait bien plus en leur faveur.

Il y a plus : Sapho fut longtemps le seul poète qui eût peint avec vérité, avec force, la passion de l'amour. Ou le génie du style n'existe pas, ou les Lettres de Sévigné en offrent des exemples (1); ou le génie de la composition, celui de l'expression n'existe point dans les romans, ou ceux de La Fayette (2) en présentent des traces : il faut encore ou l'exclure du Roman sentimental, et la refuser à Richardson, ou l'accorder à Miss Burnet.

Je ne puis trouver de semblables exemples dans les sciences; mais le nombre des femmes qui les ont portées au point de pouvoir y faire des découvertes est presque nul. L'histoire n'en présente même à peine qu'une seule, la célèbre Agnesi. Les ouvrages de la belle Hypatie, assassinée dans l'église d'Alexandrie par les moines aux gages de saint Cyrille, ne sont pas venus jusqu'à nous. Nous ignorons également jusqu'où elle portait ses connaissances, et si ses ouvrages renfermaient ou non des vérités nouvelles. Or, en comparant le grand nombre d'hommes qui ont porté leurs études à ce point, au petit nombre de ceux qui ont fait des découvertes, on verra qu'on ne peut tirer aucune conclusion probable dun exemple unique.

Si on cherche à comparer l'énergie morale des femmes à celle des hommes, en ayant égard aux efl'ets nécessaires de

(1) Tel est ce mot célèbre : Comment se porte mon frère? Sa pensée rCosnit aller plus loin, eu peignant une mère ;i qui on vient annoncer la nouvelle de la mort de son fils.

(2) Les "deu-x amants qui, se rencontrant le premier jour, ignorant réciproquement la langue de chacun d'eux, et qui, en se retrouvant, s'aperçoivent qu'ils se sont accordés pour l'apprendre, et sont éclairés sur leur amour mutuel. La princesse de Clèves, qui, voyant à côté d'elle Nemours plongé dans le silence et l'immobilité d'une rêverie profonde, tourmentée de son idée, lui dit : Monsieur, laissez-moi tranquille.

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