‹ Tableau historique des progres de l'esprit humainChapitre 8 sur 11 · DES ÉDITEURS DE · texte numérisé non relu

DES ÉDITEURS DE

On a vu, dans /'Avertissement de /'Esquisse des progrès de l'esprit humain, que Condorcet composa cet ouvrage pendant sa proscription ; et Von a pu remarquer dans plusieurs endroits l'intention oii il était d'écrire l'histoire des progrès de l'esprit humain, avec toute l'étendue qu'exige un tel sujet. Il parvint à en tracer l'esquisse sans le secours d aucun livre, les résultats dont elle présente la suite n'étant que les jugements mêmes qu'il avait tirés de l'étude de l'histoire, en V envisageant sous son véritable point de vue. Mais lorsque, après avoir écrit l'esquisse des progrès de l'esprit humain, il voulut donner le tableau complet de ces progrès, il sentit que les résultats qu'il avait présentés devaient être accompagnés de faits qui leur servaient de base, et même que ces faits devaient souvent être offerts avec tous leurs détails. Ne pouvant puiser ces détails dans aucun livre, il s'occupa des époques pour lesquelles sa mémoire les lui fournissait. Les fragments qui paraissent ici pour la première fois (1) sont le fruit de ces derniers jours de travaux dont la proscription menaçait chaque moment, et dont une philanthropie héroïque rendit chaque moment utile aux

(1) Le fragment sur la IV' époque et celui sur l'Atlautide sont les seuls qui furent imprimés en InO l. Ceux sur la I""», la V^ et la X^ époque, ont été imprimés, pour la première fois, dans l'édition 0"Gounor-F. Arago, Paris, I8n (Firmin Didot,.

ID'l AVEnXISSEMENT DES ÉDITEURS DE 1804.

sircles à venir. C'est véritablement à eux (j n'est adressé /'Âllaiiliilo, on projet de rétablissement d'une société perpéinelle ponr /(? progrès des sciences' et, par un pressentiment secret des rigueurs de la destinée, Condorcet se hâta d'indiquer à cette société h plan et les premiers objets des travaux dont elle devait s'occuper. En se l'appelant combien la coupe fatale était près de lui lorsqu'il écrivit ce dernier morceau, on sentira qu'il n'a pas eu le temps de donner aux vues profondes et neuves dont il est rempli tous les développements qu'elles exigent, mais qui en découlent si naturellement , qu'ils ne peuvent manquer de s'offrir à l'esprit des hommes capables de les méditer.

FRAGMENTS

D UN

des Progrès

PREMIÈRE EPOQUE

Fragment de Vhistoire de la 1^" époque.

Je peindrai l'homme dans cette époque où, à peine distini;ii(' des animaux, il n'exerce encore que les facultés nécessaires au maintien, à la défense de sa vie, aux soins d'une famille naissante que le hasard lui a donnée, et auprès de laquelle une habitude machinale de bienfaisance et de pitié le retient par un lien volontaire. Je suivrai le développement de son intelligence et de sa sensibilité jusqu'au temps où, s' élevant à la connaissance des véritables méthodes dans les sciences; affranchi de tous les préjugés; arrachant à la nature le secret de ses lois ; sachant, au gré de ses besoins ou de ses désirs, en diriger les forces, en modifier, en multiplier les productions; réglant par une raison sûre les bienl'aisantes inspirations d'une conscience pure et libre, il nous luontre, dans les D'Alembert, dans les Turgot, dans les Franklin, la nature humaine agrandie et perfectionnée. Je

196 rnAGMRNTS d'un TABLEAL' mSTltUUJUE.

parcourrai .celle chaîne ixiiniense qui, à travers les ell'orls, les erreurs, les désastres et les crimes duiu' longue suite de générations, unit les deux exlrèmes de notre espèce, commence au stupide habitant des forêts, et se termine, chez les nations éclairées du dix-huitième siècle, au sage inspiré i>ar l'humanité, soutenu par la vertu, guidé par la l)liilosoi)hie, et savançanl d'un pas ferme dans les roules certaines de la vérité, de la justice et du bonheur.

Si Ton compare l'animal-homme avec les quadrupèdes, classe dont la nature Ta rapproché le plus, on observe en lui des qualités dont la réunion, en le distinguant des autres espèces, paraît devoir lui assurer une supériorité naturelle.

L'homme est conformé de manière à exécuter presque tous ses mouvements avec plus de facilité en ne s'appuyant que sur deux pieds; et il en résulte deux avantages : le premier, qu'employant plus librement ses mains flexibles à saisir, à parcourir, à manier les objets, il acquiert plus facilement sur leur forme des notions plus exactes, et que le sens do la vue, instruit, dirigé par celui du toucher, peut ensuite lui donner, sur les ligures, sur les distances, sur la disposition des mêmes objets, des idées plus nettes, plus précises, et lui dicter même, sur des nuances plus fines, plus difficiles à saisir, des jugements plus justes et plus sûrs.

Le second avantage est d'avoir une plus grande facilité d'employer le sens de la vue à observer les objets, sans être obligé de changer son attitude habituelle. Ses yeux peuvent avec moins de fatigue parcourir un grand espace visible, quelle qu'en soit la direction et quelque changement que cette direction subisse.

De tous les animaux connus, Ihomme est celui qui peut, suivant ses besoins, varier le plus ses moyens de subsistance. Non seulement le nombre et la forme de ses dents le ])lacenl entre les quadrupèdes qui vivent de chair et ceux qui se nourrissent de végétaux, indiquent qu'il peut choisiises aliments dans les deux genres, mais les observation.s faites chez les .sauvages, dans l'état de civilisation le moins avancé, nous montrent l'homme employant indifï'éremmeni au soutien de sa vie tout ce qui renferme une substance

FliAGMENT DE L'HISTOIRE DE LA l""" ÉPOQUE. 1'J7

nutritive. Les plantes molles, les racines, les graines, les fruits, les moelles, les écorces, les gommes, les animaux de la terre, de l'air et des eaux, les insectes même servent à sa nourriture.

Par la conformation même de ses organes de la voix et de Touïe, riiomme seul entre les quadrupèdes a, comme plusieurs espèces d'oiseaux, la faculté de répéter les sons qu'il entend, et d'en imiter le ton et les inflexions diverses. Il peut en émettre à son gré avec ces modifications précises et variées qui constituent les sons articulés.

L'homme, enfin, atteint plus tard que les animaux l'âge oîi il peut lui-même pourvoir à ses besoins, celui de la puberté, et l'époque de son entier développement. Sa vie est plus longue. En lui supposant donc une facilité seulement égale d'acquérir, de combiner des idées, il en résulte que, conservant plus longtemps les mêmes besoins, les mêmes rapports, sa mémoire doit acquérir plus d'étendue, et son intelligence devenir capable d'opérations plus compliquées, de combinaisons plus fortes et plus variées.

Si aucun de ces avantages de l'espèce humaine ne lui est exclusivement réservé, si chacun d'eux appartient à quelques espèces, aucune ne les réunit; et en considérant ce qui doit résulter de leur combinaison, nous trouverons une explication suffisante de cette distance immense qui sépare aujourd'hui l'homme du reste des animaux. Nous pouvons ajouter encore que l'anatomie comparée nous montre, dans la masse et l'organisation du cerveau de l'homme, une disposition des organes de la mémoire et delà pensée, qui semble promettre à ces facultés plus de finesse, d'étendue et de force. Il y a lieu de croire aussi que la même science nous ferait découvrir dans la disposition du diaphragme, des difïërences qui annonceraient une supériorité naturelle dans cet organe. Mais nous nous bornerons à ces différences incontestables ([ue nous avons d'abord observées.

Cette primauté de l'homme paraît consister bien plus dans un développement plus entier, dans une perfection plus grande des facultés semblables, que dans la possession exclusive de quelques-unes, qui, dépendant d'organes

communs à diverses espèces d'animaux, auraient cependant, été refusées à toutes les autres.

On a dit que Ihomme seul avait une langue de convention, c'est-à-dire une langue ou des signes arbitrairement établis, réveillant des sensations et des idées. Mais les animaux qu'on instruit à marquer l'heure, à désigner des nombres ou des caries, ne peuvent exécuter ces opérations qu'à l'aide de signes arbitraires faits par leur maître et dont ils aient l'intelligence.

Les perroquets emploient leurs petites phrases, non à rendre les idées que ces phrases expriment pour nous, mais à indiquer une volonté, un désir, dont ils croient que cette phrase instruira ceux qui peuvent y satisfaire.

On a dit que l'homme seul pouvait raisonner; mais, en observant les animaux, on voit qu'ils ne pourraient exécuter sans cette faculté la plupart de leurs opérations.

Ils ont comme nous des idées abstraites, c'est-à-dire l'idée de qualités communes à plusieurs objets; ils savent, comme nous, les séparer des qualités distinctes qui appartiennent à chacun d'eux. Le chien de chasse, qui juge qu'il existe dans tel endroit une pièce de gibier en général, avant d'en être as.sez près pour en distinguer exactement l'espèce, le pourrait-il sans avoir l'idée abstraite d'un animal. CommenI concevoir toute l'économie du travail exécuté en commun par les castors, sans leur supposer de véritables idées de lieu ou d'étendue?

Sans doute, ils ont des idées abstraites comme les enfants, comme les sauvages, comme les hommes sans instruction, c'est-à-dire, sans les avoir soumises à l'analyse, sans s'être rendu compte de leur nature ou de la manière dont on les forme. Mais cette dernière opération n'est qu'un nouvel emploi de cette même faculté de se rappeler, de considérer séparément les divers éléments des impressions composées qu'on a reçues et conservées dans la mémoire.

Pourrait-on dire même que les idées morales soient absolument étrangères aux animaux? N'ont-elles pas pour premier, pour unique principe, ce sentiment qui nous fait .souffrir des douleurs ou des besoins de nos semblables, qui

FRAGMENT DE L'HISTOIRE DE LA l" ÉPOQUE. 199

nous fait éprouver du plaisir à remplir ces besoins, à plaindre ces douleurs, à les prévenir, à les soulager?

Or, les soins si tendres, si passionnés même, des animaux pour leurs petits; les sacrifices, le courage des mères, ne ])rouvenl-ils pas l'existence de ce sentiment?

Dans les espèces qui chassent souvent en commun, pourraient-ils former et répéter ces conventions momentanées, si un sentiment de justice n'en assurait l'exécution? On dira ({ue l'intérêt suffit; mais c'est l'intérêt d'un autre jour, c'est un intérêt éloigné ; et n'entre-t-il pas aussi dans nos motifs de conformer nos actions à la justice? D'ailleurs, celui des deux animaux réunis pour la chasse qui aurait été une fois trompé, n'éprouverait-il pas le sentiment de l'injustice?

Et peut-il l'éprouver sans devenir par cela seul sensible, sans éprouver de la répugnance à imiter envers un troisième individu la conduite dont lui-même vient de soufifrir?

On ne refuse pas aux animaux la perfectibilité individuelle qui naît de l'instruction; et quant à la perfectibilité des espèces, elle paraît prouvée par la différence entre l'industrie des castors isolés ou en petit nombre, et celle des castors réunis en peuplades nombreuses. Elle exige, pour se développer, des pays oîi les animaux jouissent d'une liberté, d'une sécurité que l'homme leur a enlevées dans les lieux où s'étend son empire; elle est renfermée dans des limites bien plus étroites que la perfectibilité humaine, mais son existence n'en est pas moins réelle ; ainsi tout confirme que, placés au sommet de l'échelle des animaux sans cesser d'être de la même nature qu'eux, nous avons été seulement plus favorablement traités dans le partage des facultés communes (jui en résultent. Si nous examinons maintenant les suites nécessaires des cinq principales différences que nous avons observées entre l'homme et les animaux, nous serons conduits à les regarder comme ayant dû former naturellement une sorte de famille.

En effet, la tendresse des femelles pour leurs petits est •<;ommune à un grand nombre d'espèces d'animaux, à celles dont l'homme se rapproche le plus pour la conformation «extérieure.

PourqiKii celle des mères pour leurs enfants ne serait-elle pas aussi forte dans l'espèce humaine? Ne 1 y trouve-t-on pas dans tous les états où l'homme a pu être observé? Ce sentiment naturel n'est-il pas celui que les vices des sociétés ont le moins altéré? N'a-t-il pas résisté presque seul à toutes les dégradations, à toutes les corruptions qui ont souillé dans nous l'ouvrage de la nature? Qui de nous a pu oublier les soins de sa mère, et cette tendresse si dégagée de toute personnalité, si prompte à tous les sacrifices ? Qui pourrait sans ingratitude l'attribuer aux froids calculs d'un intérêt raisonné?

Dans plusieurs espèces, le m;\le s'attache à la femelle, et cet attachement dure tout le tenqss que les petits ont besoin de leurs soins. Pourquoi le même sentiment ne lierait-il point l'homme à la femme qui lui a fait goûter des plaisirs si vifs et qui lui en promet encore? Pourquoi aurait-il moins de sensibilité ou moins de prévoyance? Cette perfection plus grande dans les organes du tact, dans ceux de la mémoire,, ne semble-t-elle pas au contraire en promettre davantage? En supposant cette première réunion, le long espace de tenqjspendant lequel l'enfant a besoin de soins, ne doit-il pas la resserrer en la prolongeant? La naissance de nouveaux enfants arrivés dans cet intervalle ne doit-elle pas la perpétuer? L'homme n'aurait-il pas senti alors tous les avantagesde ces liaisons durables, et cette vue d'intérêt n'a-t-el!e pas dû ajouter bientôt de la force à ces liens formés d'abord par un sentiment moins personnel?

Enfin, si, dans les espèces qui dans la conformation extérieure se rapprochent le plus de l'homme, on n'observe pas toujours cette société durable du nulle et de la femelle, n'estce point parce que les animaux vivant déjà en troupes ont formé d'autres associations? Ainsi l'on peut croire la société de famille naturelle à l'homme, toutes les fois qu'un rapprochement physique ne l'aura point rassemblé en troupe plus nombreuse; et comme cette dernière espèce ne paraît pouvoir se former à moins que la société de famille n'en ait été le premier élément, l'on doit rapporter à ces dernières sociétés l'origine de celles qui se sont établies entre les hommes.

FRAGMENT DE L'HISTOIHE DE LA l""» ÉPOQUE. 201

Cette société existe dans les pays où les hommes se nourrissent des fruits spontanément fournis par la terre, n'ayant pas un besoin aussi pressant de s'associer d'autres hommes (jui, s'ils attendaient leur subsistance des travaux de la chasse ou de la lente pêche, ont pu être observés dans l'état oîi les liens sociaux sont les plus faibles, où ils sont encore le moins éloignés d'une vie purement isolée et solitaire.

Nous pouvons regarder ces familles séparées comme la source première des nations entre lesquelles l'espèce humaine s'est partagée. Si dans d'autres espèces la réunion d'un grand nombre d'individus, formée, soit par l'accroissement d'une même famille, soit par la coalition de plusieurs, a fait disparaître ces premières sociétés, elles avaient subsisté dans l'espèce humaine, parce qu'elles y sont plus naturelles encore, que leur durée nécessaire doit la rendre plus intime, que l'homme est naturellement doué de plus de sensibilité, de mémoire, de réflexion. Nous partirons de cette hypothèse pour examiner les premiers progrès des peuplades humaines; mais si, au lieu de cette origine que nous avons supposée aux sociétés, nous les avions considérées comme produites par une réunion forfuite, les mêmes causes naturelles que nous venons d'assigner à la formation d'une famille durable expliqueraient encore cette même formation-

Leur influence serait seulement plus incertaine, plus lente, plus dépendante du hasard.

Je préférerai, par la même raison, de suivre les progrès de la civilisation dans l'accroissement successif d'une même famille, plutôt que dans la réunion spontanée de plusieurs, parce que la marche de ces progrès y paraîtra plus simple et plus régulière ; mais j'appliquerai ensuite les mêmes réflexions aux hypothèses que j'ai d'abord abandonnées. Aucune ne doit être rejetée, parce que toutes ont pu se réaliser dans la formation des diflférents peuples, qu'aucune n'est contredite ici par la nature, ni par les observations, et qu'il serait même possible qu'un jour, en observant avec plus de soin les peuplades les moins avancées vers la civilisation, on pût distinguer encore laquelle de ces hypothèses a été réalisée à l'époque de leur formation.

L'homme no pouvait ni perpétuer, ni former une société de famille sans que la sensation pénible qui naît à la vue des douleurs des êtres souffrants se transformât en un sentiment de malaise lorsqu'il leur voyait éprouver des besoins, sentiment duquel a dû naître bientôt et le désir de soulager ces besoins, et lorsqu'il les aidait à y pourvoir, un mouvement de plaisir, récompense naturelle de cette bienfaisance presque machinale. Un attachement plus vif pour ceux à regard desquels il éprouvait journellement ces sentiments, en était une conséquence infaillible, et ils sont devenus à leur égard de premières habitudes morales.

Les événements que celte manière de vivre devait amener, ont produit nécessairement et le sentiment d'indignation qu'excite la vue d'un mal fait à autrui volontairement et sans nécessité, et le remords des injustices que soi-même on avait commises, remords qui se faisait sentir avec plus de force si ceux même qu'on connaît avaient souffert d'un mouvement de violence ou de personnalité. Ce sentiment est le même que, dans les hommes dont les idées morales sont plus avancées, on appelle l'horreur de l'injustice.

La mémoire de ces événements journaliers, des sentiments qu'ils avaient fait naître, devait conduire ensuite aux idées d'égalité dans le partage des choses destinées aux besoins communs, et des peines employées pour se les procurer. Chacun avait pu souffrir de la violation de cette égalité, avait senti qu'on ne pouvait y porter atteinte sans faire éprouver à quelques individus une douleur qu'un sentiment naturel faisait partager à tous ceux en qui l'intérêt personnel ne l'avait pas étouffé; portés ainsi vers la justice, tantôt par leur propre intérêt, tantôt par celui des êtres que des sentiments de bienveillance leur faisaient confondre avec euxmêmes, il a pu commencer dès lors à regarder la pratique de la justice comme l'intérêt commun de tous, comme une sorte d'obligation, puisqu'ils ne pouvaient la violer sans s'exposera souffrir ou de l'injustice d'autrui ou des reproches de leur conscience.

Un exemple connu prouve combien le sentiment du remords, le désir de la réparation d'une vengeance est naturel

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA. I""" ÉPOQUE. 203

à riionime ; combien le retour vers les mouvements d'humanité est prompt et facile. La tille sauvage trouvée dans les forêts de la Champagne racontait que dans une dispute elle avait blessé sa compagne au front d'un coup de sa petite massue, mais qu'à l'instant le repentir et la tendresse avaient succédé à sa colère ; qu'elle s'était efforcée d'arrêter le sang, de calmer ses douleurs, de mettre sur la plaie un appareil qu'elle imagina pouvoir la soulager et la guérir. Cependant les détails de son histoire paraissent prouver que cet enfant abandonné dès ses premières années, ne devait aucun de ses sentiments, aucune de ses idées, à la société où il a pu être nourri, mais dont il ne lui restait aucun souvenir.

Les hommes ont donc reconnu, ont chéri par un sentiment habituel cette égalité entre les individus, d'où résulte pour tous une moindre somme de douleurs ou de précautions. Ils ont reconnu qu'ils devaient observer cette même égalité entre eux et les autres.

La perfection du sens du toucher donne à l'homme la faculté de distinguer, dans les sensations composées que le tact ou la vue lui transmettent, des éléments plus simples et plus précis; il apprend plus aisément à les reconnaître lorsqu'ils se représentent les mêmes dans des sensations successives, et il peut acquérir en moins de temps des idées abstraites plus générales et mieux déterminées. Or, cette habitude d'analyser les sensations extérieures perfectionnerait en lui la faculté d'analyser ses sentiments intérieurs, quand bien même on ne lui supposerait dans les organes de la mémoire ou de la pensée qu'une égalité absolue. Ces premières idées morales étaient sans doute bien éloignées d'une précision rigoureuse. Si elles allaient jusqu'à faire quelquefois éprouver à l'homme le sentiment de l'injustice, même lorsqu'il s'en rendait coupable, elles ne le guidaient pas avec la même sûreté que des principes analysés par la raison, dans le calme d'une conscience pure et désintéressée.

Cette morale grossière, née de l'intérêt et de la sensibilité naturelle, n'allait pas jusqu'à faire renoncer le plus fort à ses préférences exclusives, à des injustices qu'il ne prévoyait pas

devoir bienlùt éprouver à son tour, ou qui n'avaient pas pour objet ceux vers lesquels il savait qu'un sentiment plus doux devait l)ient(jt le ramener.

L'animal qui reçoit une injure est porté à la repousser, et cette volonté d'ùter à TofTenseur le désir ou le pouvoir de la répéter, s'unissant au sentiment pénible qu'en excite le souvenir, produit celui qui porte à la vengeance.

Souvent les animaux conçoivent ces mêmes sentiments pour les injures reçues par les êtres de leur espèce avec lesquels ils ont formé une réunion plus ou moins durable, et il est alors la suite ou d'un intérêt raisonné ou de l'espèce d'attachement que ce sentiment a fait naître.

Ces deux causes réunies doivent agir sur l'homme avec une force plus grande, qui s'accroit à mesure que l'association se resserre et se prolonge; ces idées de justice doivent donc être d'autant plus inexactes, que le lien qui l'unit aux membres de la société est plus intime; il se livre aux excès de la vengeance sans remords, parce qu'il la proportionne au sentiment juste et naturel qui l'unit aux intérêts, aux souffrances des membres de sa famille. Ainsi bornés à des idées imparfaites de justice, au sein même de toute société naissante, ce sera dans une époque bien plus éloignée que les hommes apprendront à les étendre aux étrangers, et surtout à ceux qu'ils regardent comme des ennemis.

Le sentiment des parents pour les enfants doit moins perdre de sa force que le sentiment réciproque des enfants, quoique la reconnaissance ajoute à ce devoir. Les enfants perdent plus aisément l'idée de leur faiblesse passée, que celle de la dépendance qui a duré au delà de leur première enfance. D'ailleurs, la tendresse pour leurs parents est ensuite affaiblie chez eux par le sentiment plus vif qui les unit à leurs femmes et à leurs propres enfants ; l'amour paternel subsiste avec les objets qui l'ont fait naître, tandis que les autres liens se relâchent ou se brisent. 11 finit par rester seul à absorber sa sensibilité tout entière. L'amour filial, au contraire, est successivement forcé d'en céder une partie à d'autres attachements, à qui le penchant naturel qui nous porte à placer dans l'avenir nos craintes et nos espérances donne plus d'at-

FRAGMENT DE l'hISTûIRE DE LA 1 ■•<= ÉPOQUE. 205

trait et de force ; et ce dernier penchant ne demande pas pour se former une grande habitude de réfléchir ; il suffit d'avoir cette idée d'un avenir vague, indéterminé, qui naît facilement de la mémoire du passé. Cependant le sentiment filial ne doit pas se détruire par le temps. Les relations cjui l'ont fait naître ont été trop durables. L'enfant, devenu homme, a continué de reconnaître ses parents, de les aimer, de les préférer à des êtres qu'aucun lien actuellement plus intime n'unit avec lui. L'habitude de la reconnaissance, relie même de la dépendance, ont produit un sentiment de respect qui doit, dans ce degré de civilisation, se marquer déjà par des préférences et même par des sacrifices.

L'homme et la femme commencent à se partager les travaux. Les dangers auxquels expose le soin de la défense commune, les occupations qui exigent une plus grande intensité de force, furent réservés à l'un. L'autre fut chargée des travaux qui ne demandaient que du temps, de la peine, de la patience. Dès lors l'homme a pu abuser à la fois et de la supériorité physique, et de l'avantage de pouvoir seul rendre à sa famille les soins les plus importants et les plus périlleux. Des préférences, une autorité plus grande, lui parurent conformes à la raison même. Le sentiment de la justice, tel qu'il pouvait l'éprouver, s'unit à l'intérêt personnel pour l'écarter de la douce égalité, aux dépens de la félicité commune, et surtout de son propre bonheur.

On m'accusera peut-être d'avoir exagéré l'étendue de ces idées morales que je crois appartenir à ce premier état de l'espèce humaine ; mais si l'on songe aux restrictions que j'ai déjà indiquées ; si l'on observe qu'ici les mots justice, reconnaissance, respect, ne peuvent exprimer ce que nous entendons en les appliquant à l'homme civilisé ; si on désigne seulement par ces expressions les premiers sentiments, les premières notions qui répondent à ces idées développées depuis par les progrès de la civilisation, alors on trouvera peut-être que je suis bien éloigné de chercher ici à peindre la nature humaine avec trop d'avantage.

Déjà on peut prononcer que l'homme est naturellement lion, puisque, indifférent au bien et au mal quand il agit

•206 FRAGMENTS d'UN TABLEAU HISTORIQUE.

d'après son intérêt personnel, un sentiment de pitié et de bienveillance, suite nécessaire de son organisation, le porte ;i la bonté, à la justice, sans être balancé par un sentluK^it contraire. Sans doute, un penchant qui est aussi dans la nature, détermine les hommes à se nuire mutuellement lorsque leurs intérêts sont opposés, comme à s'entr'aider lorsque ces intérêts sont communs ; mais tandis que cette force, dont la direction varie au gré des circonstances, se fait en quelque sorte équilibre à elle-même, une autre force, constamment dirigée vers le bien, rompt cet équilibre, et, s'exerçant toujours dans le même temps au milieu de ces oscillations contraires, retarde les mouvements de l'intérêt personnel quand il exige le sacrifice de celui d'autrui. les accélère quand ces intérêts se confondent, agit seule enfin quand la personnalité se tait et abandonne le cœur de l'homme à ses plus douces afTections.

Nous verrons, dans la suite, que souvent l'opposition habituelle d'intérêts peut détruire presque entièrement, dans un individu, le sentiment naturel de la bienveillance à l'égard d'une portion de l'espèce humaine.

Déjà même nous en avons offert un exemple ; mais presque toujours alors on cède encore à ce sentiment que les circonstances ont rendu exclusif, qui ne cesse d'exister en faveur de tous, qu'en devenant plus vif à l'égard de quelques-uns. Cette dépravation est l'ouvrage de l'erreur, l'effet des événements : elle est dans la nature, puisqu'elle existe, mais comme une exception à ses lois générales, comme une de ces irrégularités apparentes qui semblent s'écarter de l'ordre régulier des phénomènes. Elle est, dans la constitution morale de l'homme, ce que les maladies, les blessures, sont dans sa constituti(ui physique, un accident, et non une disposition générale, habituelle, toujours subsistante, pour laquelle le mot naturel semble avoir été réservé.

Les animaux savent fabriquer des nids, construire ou ériger des habitations, former des magasins et les remplir. Quelquesuns préparent des moyens de se soustraire aux entreprises de leurs ennemis, inventent des pièges pour saisir leur proie. Dans certaines espèces, les travaux s'exécutent par un seul

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA l'"*' ÉPOQUE. 207

individu ; dans d'aulres, par le mâle et la femelle ; dans plusieurs, une société entière y concourt ; ils s'y distribuent suivant un ordre régulier, et cet ordre, rarement troublé par la personnalité, assure le succès de l'ouvrage et la prospérité commune. Mais si les animaux emploient les moyens qu'ils ont immédiatement reçus de la nature, avec une adresse et une intelligence qui supposent souvent des combinaisons fixes ou compliquées, et une faculté de raisonner perfectionnée par l'expérience et la réflexion, on n'en connaît aucune espèce où ils aient su ajouter à l'usage de leurs organes celui d'instruments fabriqués par eux-mêmes.

Les singes emploient des pierres pour écarter leurs ennemis. On les a vus se servir de bâtons pour se soutenir et marcher plus aisément sur deux pieds. Vosman rapporte même qu'un singe était parvenu, de lui-même, à détacher lanneau de sa chaîne à l'aide d'un bâton c[u'il passait au travers, et par conséquent en faisant usage d'un levier, comme d'un moyen d'augmenter sa force. Mais ces instruments sont ceux que le hasard lui a offerts, et il ne songeait pas à les préparer pour les rendre plus propres à l'emploi auquel il les destinait. La perfection de l'organe principal du tact a dû donner aux hommes des notions plus précises sur les formes des objets, et par conséquent sur ce qu'il fallait faire pour en rapprocher les instruments c[ui tombent sous leurs mains. La plus longue durée soit de la vie, soit de ses diverses époques, a dû rendre ces observations, ces premières inventions plus commodes. Une fois connues dans une famille, elles s'y sont perpétuées, et ont rendu les nouvelles découvertes plus faciles.

Puisque l'homme a reçu plus de dispositions à former des idées abstraifcs, les conséquences pratiques déduites par l'analogie ont dû se présenter à lui plus souvent ; car ces analogies se découvrent en ne faisant attention qu'aux qualités communes à des objets divers, qui seuls excitent encore, dans une circonstance donnée, un intérêt d'utilité ou de sinq)le curiosité. S'il a une fois employé une branche flexible à lier deux corps entre eux, il en aura conclu qu'il pouvait employer au même usage tout ce qui avait la même forme,

-208 FRAGMENTS li'VS TAIiLEAU IIIS r(Jllin[i:.

la même llexibililé, et comparer ensuite les avaiilaji;es de ces moyens divers.

L'esprit d'imitation a la même oi-igine. On a imité les i^rottes, les abris naturels ofl'erts par certains arbres, parce qu'on a saisi dans chaque objet ce qu'il ét;iit utile d"en imiter, et dans ceux qu'on employait, les qualités dont on avait besoin, en faisant abstraction des qualités indifférentes.

L'homme ainsi disposé a ensuite profité des observations, fies idées offertes par le hasard ; et si on songe au temps pendant lequel il a pu rester à ces premiers éléments de la société, on verra qu'à la longue le hasard a dû amener, ici, l'idée de former des tissus que l'on a pu d'abord essayer en se jouant ; là, celle d'armer un bâton d'une pointe étrangère, et longtemps après peut-être, l'arc qui devait servir à le lancer avec plus de justesse et de force.

La première formation des langues paraît avoir coexisté avec ces grossiers rudiments des arts ; avec les premières inventions qui, en donnant aux organes naturels le secours des instruments nouveaux, en ont étendu ou perfectionné l'enq^loi, et ajouté aux bienfaits spontanément offerts par la nature, des biens qui viennent également d'elle, mais que l'industrie humaine devait apprendre à modifier pour les }tlier ensuite à ses besoins et à ses désirs. Toutes les espèces qui peuvent former des sons paraissent avoir un langage d'autant plus parfait, en supposant l'égalité des autres organes, qu'ils forment plus facilement des sons articulés et distincts, qu'ils parviennent à en répéter avec plus de précision des nuances plus variées.

L'homme, en réunis.sant à cette faculté l'avantage ([ue lui donnent la durée de son éducation et celle de sa vie, la conformation de ses mains, celle des organes de la mémoire, devait porter la perfection de ce langage plus loin qu'aucune espèce. L'habitude de se tenir debout lui rend la langue des signes plus facile, lui permet d'y donner plus d'étendue et de clarté. C'est une raison sans doute pour que, dans les premiers temps, il ait moins éprouvé le besoin d'une langue parlée. Mais l'utilité de pouvoir s'entendre la nuit ou dans les endroits couverts, d'avertir et d'être averti dans les circonstances

FllAGMEM' DE l'HISTOIIU:: Dt: LA 1''° KPOUUl^- ^09

ii:i;)révues, et (Fèlre dispensé d'une alLenlion soutenue, pour en attendre ou en saisir le moment, suffisait pour que ce dernier langage ne fût pas négligé, et alors celui des signes a servi, au contraire, pour en perfectionner la formation, pour en accélérer les progrès.

Il nous suffira d'exposer ici comment, dans une peuplade naissante, on a pu parvenir, d'abord à désigner par des mots les idées plus ou moins générales des objets réels, puis leurs propriétés sensibles ; à exprimer celles des choses non sensibles ; à distinguer ensuite par des modifications du même mot les modifications correspondantes des idées ; enfin à établir une expression générale qui annonce que celui qui l'emploie reconnaît dans tel objet la présence d'une telle qualité ; expression dont il se servira dans la suite pour indiquer qu'il aperçoit dans une telle idée une idée plus sinq^le ou plus générale qui en fait partie.

Les êtres vivants qui peuvent se reconnaître par le son qu'ils produisent, les objets inanimés, les météores, et en général les phénomènes qui se numifestent par un bruit, ont été désignés les premiers par un mot qui n'était d'abord qu'une imitation de ce bruit, et qui, se dénaturant ensuite peu à peu par le désir d'en accélérer ou d'en faciliter l'émission, est devenu un signe à demi arbitraire, sans cesser cependant d'être entendu.

Celles des qualités sensibles des objets qui se manifestent par le son auraient aussi reçu des noms les premières. On sait que les animaux manifestent par des sons leurs sentiments intérieurs, et il est tout simple que les individus de la même espèce conq^rennent, en les entendant, quel sentiment éprouve celui qui les prononce, puisqu'il les a entendu prononcer par lui-même lorsqu'il se trouvait dans une situation semblable.

Mais on a dû distinguer dans ces sons deux choses distinctes : le son même qui exprime le sentiment, parce qu'il en est en quel([ue sorte l'ellét physique, éclatant dans le son étouffé, ou prolongé dans la douleur; et l'articulation vocale qui est prononcée avec ce ton, mais qui pourrait également l'être avec un ton étranger à ce sentiment.

ÎIO FRAGMENTS D'l'X TABLEAT" HISTORIQrE.

Ci'lle articulai ion vocale peut alors devenir le signe iialni-el, non du senlinienl, mais des objets qui Texcitent et qui n"ont jm être désignés ]Kir liniitalion des sons qu'ils produisent.

On sent combien une telle langue est boi-née, mais aussi combien déjà elle peut être utile. Cette utilité ne se borne ])as aux usages immédiats de ce moyen pour s'entendre, se concerter. Les noms qui désignent les objets doivent être communs à plusieurs individus; il serait donc impossible de les employer s'ils ne répondaient point constamment pour tous à la même idée. Dès lors, les hommes ont été forcés par la nécessité à prendre l'habitude d'avoir des idées déterminées et fixes. Le hasard y aurait sans cesse introduit la confusion en présentant de nouvelles combinaisons de sensations, dont la mémoire, on les mêlant avec ce qu'elle avait conservé des nuances, aurait trouvé de nouvelles idées. Ainsi celte fixité des idées, impossible sans le secours des signes, est le ])remier degré de perfectionnement réel que l'esprit humain donne à l'usage d'une langue et à la société qui leur en a fait connaître le besoin. Cette première langue parlée était aidée par la langue des signes, qui exprimait les objets physiques ou leurs modilications sensibles, en imitant grossièrement leurs formes ou leurs mouvements, et les sentiments intérieurs en répétant les gestes ou les changements des phénomènes qui les acconqjagnent.

Jusqu'ici, la langue des sons est imitative, les signes qu'elle emi)loie sont naturels. Le hasard a présidé au choix. Mais ils ne sont pas entièrement arbitraires; ils sont intelligibles par eux-mêmes plus encore que par une sorte de convention tacite. Une barrière plus forte s'oppose ici au progrès du langage, et sans doute les hommes l'ont vue longtemps devant eux, avant même de chercher à la franchir.

Comment l'homme a-t-il donc enlin trouvé le secret d'ex- ])rimer par des sons, les objets, les modifications, les sentiments qui n'atîectaient point le sens de l'ouïe? Il serait absurde de supposer que l'idée d'un langage purement conventionnel ait i»u se présenter dans l'état d'imperfection et de faiblesse où se trouvait alors l'intelligence humaine ;

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA l^e ÉPOQUE. 2H

o! quand un homme aurait eu cette idée, quel moyen auraitil eu pour la réaliser? Comment aurail-il pu se faire ente ndre^ ou se faire écouter?

C'est à la généralisation de ces premiers signes, à des ap- ])iications dirigées par l'analogie, que nous pouvons avoir recours pour expliquer ces nouveaux progrès.

Ainsi le son imitatif qui désignait un coup de tonnerre, employé pour exi)rimer ses eflets, a pu l'être ensuite pour signifier ce qui était imprévu, violent, irrésistible. La circonstancié où le mot était prononcé, le ton plus ou moins fort, en faisait distinguer les différents sens; et de cette différence de tons ont dû naître des articulations différentes, qui, eu se transmettant, ont fini par produire des mots différents, auxquels l'habitude faisait attacher constamment des sens divers.

Si l'imitation du bruit que font les ailes des oiseaux désigna d'abord l'animal même ou l'action de voler, on l'a étendue à tout mouvement uniforme et continu, et de là aux objets qui, sans produire le même bruit, offrent un mouvement dans lequel on aperçoit ses rapports avec celui du vol.

On voit comment, par ce moyen, la langue peut s'étendre non seulement aux sentiments, aux objets qui ne rendent aucun son, aux modifications qui ne sont pas perceptibles par le son ou par l'ouïe, mais même aux idées des choses non sensibles, comme le mot qui exprime le souffle ou la vie, le mot qui exprime les effets du feii à ceux des passions violentes.

La langue des animaux n'est pas dépourvue de signes en apparence conventionnels ; on sait qu'ils en ont pour s'avertir, pour appeler en quelque sorte l'attention. Il suffit que, dans une espèce, ce cri ait été formé même involontairement une première fois, et que la circonstance où il l'a été ait contribué à le faire entendre, pour qu'il soit devenu habituel dans un groupe de familles même, isolées et sans communications journalières, mais rapprochées par la résidence et l'intérêt commun d'éviter les mêmes dangers.

De plus, les hommes emploient alternativement, pour désigner une suite d'objets, et leur langue parlée, et leur

■-'|-. rHAGMKNTS DLN 'lAliLKM H ISK lUKjL't:.

langue de signes; il en a dû résulter à la fois l'habitude, et d'aider par des gestes à l'intelligence des mots, et par ces mots à celle des gestes, et de là celle d'accompagner les gestes de sons n'ayant encore aucun sens, comme les mots de gestes insigniliants.

Sup])osons maintenant qu'un individu prenne naturellement l'habitude de prononcer le même mot en faisant le même geste, tiue ceux qui communiquent journellement avec lui le contractent à son exemple : dès lors, ce son se lie avec le geste, avec la chose que ce geste exprime, ^'t il devient bientôt intelligible pour eux, même indépendamment du geste, comme j)ar exemi)le s'il était prononcé dans l'obscurité.

Les avantages d'étendre la langue parlée, de la ])orter au point de rendre toutes les idées, de suffire à tous besoins, ont fait adoj)ter avec empressement l'usage de ces signes arjjitraires, et l'on a dû ])i'ofiter de tous ceux que le hasard et les circonstances avaient successivement rendus intelligibles. Si la langue renferme un mot qui désigne une modification passagère pouvant appartenir à des objets de différents genres, il est naturel d'exprimer par les deux mots réunis l'objet considéré comms ayant cette modification. Si elle se représente fréquemment, si elle s'applique à un grand nombre d'objets, il est naturel encore que, de l'habitude d'unir ce mot à plusieurs autres, naisse l'usage d'un mot composé que l'on substitue aux deux mots primitifs, dans lequel, surtout dans l'origine, ils sont tous deux assez reconnaissables pour être entendus sans peine; qui, enfin, par quelques suppressions, jtar quelques légers changements d'articulations, devient jjIus court ou plus facile à prononcer sans cesser d'être intelligible.

Dès lors, l'homme apprend, en conservant les mois radiciux qui désignent les objets, à en exprimer les modifications par les variations de ces racines, et la langue, qui n'était qu'une suite de mois isolés, commence à s'organiser. L'intelligence de l'auditeur n'est jilus obligée de suppléer aux liaisons qui, dans l'esprit de son interlocuteur, existaient entre les idées attachées à ces mois.

En prononçant les noms qui (l('sii>-naiont les objets, eu joignant au nom d'un objet celui d'une modification, on avait le sentiment ou de la simple existence, ou de l'objet, ou de son existence avec cette modification. Mais les mots n'exprimaient pas le sentiment, et l'on dut éprouver la nécessité d'un signe qui l'annonçât. Un geste, un cri l'indiquèrent d'abord, et le mot qui en résulta devint ce que les grammairiens ont depuis nommé un Verbe. Ce dernier pas était nécessaire à la formation d'une véritable langue, et sans doute il était le plus difficile. Mais si l'on considère que déjà les hommes ont un langage, qu'ils en font un usage habituel, on verra que chacun d'eux doit, en prononçant successivement des mots, éjirouver le désir d'exprimer le sentiment de la liaison qu'il aperçoit entre les idées exprimées par ces mots, surtout si, pour lui-même ou pour autrui, il a intérêt de faire comprendre qu'il éprouve ce sentiment; il sera donc naturellcnuînt porté à le faire remarquer, comme nous le sommes à prononcer certains mots avec plus de force, à les accompagner de certains gestes. Or, parmi ces expressions, différentes peut-être dans l'origine, quelqu'une doit devenir d'abord habituelle à un individu, être ensuite copiée par plusieurs, et finir par devenir commune à tous ceux qui forment la même société.

C'est ici que nous croyons devoir nous arrêter. Les progrès ultérieurs des langues semblent en supposer d'ultérieurs dans les civilisations mômes.

Mais après avoir exposé ici la marche qui paraît la plus naturelle, il nous reste à montrer comment l'état de la société, (fuehjue imparfaite qu'elle fût encore, a dû les accélérer, et quelle infiuence ont eue sur ces premiers perfectionnements les relations de famille, et la longue enfance des individus.

On sait avec quelle singulière facilité les enfants apl)rennent à parler nos langues actuelles, malgré leur organisation compliquée, leurs irrégularités fréquentes et leurs bi/arres idiotismes. On sait qu'ils acquièrent cette connaissance trcux-mêmes, par la seule habitude, bien plus que par une insiruclion directe.

214 FRAGMENTS D'LN TAHLEAU HISTORIQrE.

Dapi'L'S celte obsei-valioii, nous devons croire que la marche des hommes dans la formation des langues, quelque diflicile qu"il soit pour un philosophe de Tanalyser et de la suivre, n"a cependant été ni si lente, ni si pénible.

C'est l'intérêt soit d'enlendrc ou d'étiT enlciidu (pii accélère les progrès des enl'auls, et dans les sociétés naissantes cet intérêt était commun à tous.

Celui (|ui n'avait pu se l'aire entendre et qui en souffrait n'épargnait aucun effort pour trouver le moyen d'être entendu ; et ceux qui ont observé les enfants, qui ont été témoins des combinaisons fines que le besoin leur inspire quelquefois, même dans les premières années, sentiront (piune cause semblable a dû produire les mêmes prodiges dans cette enfance générale de l'espèce humaine.

La langue d'une génération se transmettant de bonne heure tout entière à celle qui naissait pour la remplacer, il était difficile que celle-ci, dans tout le cours de son existence, n y ajoutât point quelques mots ou n'en perfectionnât pas l'organisation grossière, et qu'ainsi l'époque de chacune d'elles ne fût marquée par ({uel([ues progrès. Enfin, comme la société s'étend, non par la réunion de plusieurs familles, mais par la multiplicalion des individus sortis d'une première souche, la langue devient commune à toutes les familles nouvelles qui se foi-ment, et les progrès divers que cliacuiir deitt'S a pu l'aire aj)pai-lit'iiucnt bieiiliM ;i loules les autres.

Nous avons vu conuiieiit. par le développement de ses facultés naturelles, l'homme avait pu acquérir des idées morales, comment il avait ajouté à la force, à la justesse de ses organes, en plaçant entre eux et les objets sur lesquels il voulait agir, des instruments créés par son intelligence, façonnés par ses mains.

Nous avons montré conuncnl il s'était élevé à la formation d'une langue ayant déjà queliiiics premiers traits d'une organisation grammaticale. Nous I avons conduit dans une société de famille jusqu'au ])oinl où, dansses idées nouvelles, dans son langage, dans les nu»yens de pourvoir à ses besoins, il s'est rendu supérieur aux autres clas.ses d'animaux ; oii

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA !''« ÉPOQUE. ÎI")

déjà cette perfectibilité plus éteiulue, i)lus lente, attachée à son espèce, l'a séparé du reste des êtres organisés. Il nous reste, pour achever ce tableau, à exposer comment il a pu acquérir une connaissance distincte de l'adhésion qu'il donne à une proposition, et séparer, au moins d'une manière grossière, le motif de cette adhésion du sentiment qui le porte à la donner.

L'animal qui, voyant un objet à peu près semblable à celui dont il s'est déjà nourri, s'enq^resse de s'en saisir, est porté à ce mouvement par un sentiment naturel, et dans ce sentiment vague est compris le jugement que cet objet est propre à satisfaire le besoin qu'il éprouve. Il ne cherche sa nourriture qu'en conséquence de ce jugement ; mais il peut obéir à la première impulsion sans avoir la conscience : 1° du jugement que cet objet est semblable, par ses apparences extérieures, à celui de cet autre dont il s'est déjà nourri ; 2° qu'étant semblable par ces qualités, il le sera pour toutes les autres; 3° du motif de ce jugement fondé sur l'expérience répétée que ces qualités se trouvent constamment réunies, qu'une ressemblance partielle aussi forte entraîne constamment une ressemblance entière, qu'on n'a pas été trompé dans d'autres jugements de la même espèce.

La conscience du premier jugement suppose celle du souvenir d'avoir observé le même objet. Nous-mêmes, malgré l'habitude de l'analyse métaphysique, nous n'avons pas cette conscience distincte dans les mouvements machinaux que nous exerçons journellement. J'écris ici une suite de lettres, non seulement sans avoir la conscience que chacune d'elles rappelle l'idée d'un tel son, mais sans avoir celle de la lettre que je trace en ce moment. La seule différence est que nous pouvons nous la procurer à notre gré pour un grand nombre de nos opérations ; car il en est plusieurs oîi leur rapidité habituelle nous empêcherait d'atteindre à cette conscience distincte, même par l'analyse la plus subtile.

C'est lorsque ht ressemblance entre les deux objets est incertaine, lorsqu'on s'arrête pour l'examiner, qu'une intelligence naissante apprend à distinguer la conscience de ce

îlf) FRAGMENTS d'UN TAHI.EAU IHSTORIQUF..

souvonir, do radhésion donnée à la ressemblance des deux objets. On observe retle ineerlitude dans les animaux ; ils doivent donc ôtre également cai)ables de faire celte distinction.

La conscience distincte du second jugement supjiose des opérations plus compliquées. Peut-être juême n'est-elle absolument distincte que lorsque Ton a déterminé les idées en Y attachant des mots; lorsqu'en désignant Tobjet en qui l'on ol)serve certaines qualités d'un nom qui en suppose d'autres, on prononce que la i-t'iiiii.^n de ces qualités existe dans cet objet.

C'est encore lorsqu'on é|)rouve de lincertilude sur la ressemblance ; c'est en cherchant à en rassendjler plus de traits, à vérifier ceux qui se présentent les premiers, que l'on apprend à distinguer le mouvement naturel qui nous fait agir d'après cette conclusion, d'avec le sentiment qui porte à l'adopter. En effet, c'est une règle générale qui s'observe constamment dans le développement de nos facultés, que nous ne distinguons jamais les idées, les inq^ressions reçues simultanément, à moins que les circonstances ne nous les aient présentées séparément, et instruits par ce moyen à les reconnaître. Quanta la conscience distincte du motif de ce dernier sentiment, c'est-à-dire de cette impulsion qui n(His ferait croire comme constant pour l'avenir ce qui l'a (Ml' jiour le passé, l'expérience peut seule le faire naître à la longue ; après s'être trompé souvent sur la constance des faits qui n'auraient été observés qu'un petit nombre de fois; après avoir remarqué dans la production de certains phénomènes un ordre toujoui's le même, et dans celle de quelques autres une irrégularité qui a détruit l'impression première par laquelle ou avait ("té porté à se conduire, à juger, comme s'ils avaient dû être constants.

Mais c'est ici que s'arrête le progrès ([ui peut appartenir à celte époque. L'homme n'apprend point encore à mesurer son adhésion sur le nombre d'observations qui établissent l»lus ou moins fortement, soit la vérité de ce ra])port du passé au présent ou à l'avenir, soit dans les phénomènes ]iassés (|ui eu ronsliluent pour nous la ri'alilé. Il déniêlc ce

FRAf.MF.NT DE L'ilISTOiriE DE I.A {"" ÉPOQUE. TIT

motif, mais il ne ['('VJilue q'ie d'apprs la force qui (Mitraîno son adliésion ; et comme celte force dépend à la fois et de l'intensité de rim])resslon ([uc les o])jets ont faite sur lui, et de la conscience de la répétition plus multipliée de cette impression, tandis que ce dernier élément devrait seul entrer dans le motif qui le détermine à croire, cette confusion devient pour lui la source la plus féconde, sinon la source uni(|ue, de ses erreurs ou de ses préjugés.

Les observations faites sur les animaux prouvent qu'ils n'atteignent pas le terme auquel nous venons de conduire l'espèce humaine, et, dans la faculté de juger, d'avoir la conscience d'une vérité, nous la trouvons déjà parvenue à un degré de perfectionnement qui n'appartient qu'à elle seule.

Si, au lieu de supposer qu'une famille, en se multipliant, se transforme en peuplades, nous avions supposé une réunion de familles d'abord séparées, nous aurions trouvé quelques dilTérences dans le progrès des idées morales et de la formation du langage. En effet, ces idées auraient eu besoin, pour se développer au même degré, que les liens sociaux formés entre les familles se fussent resserrés par l'habitude, ou. eussent été cimentés par quelques institutions politiques ; soit que l'un ou l'autre tle ces moyens tendent à faire disparaître la distinction des familles, soit qu'il ait seulement pour efi'et de les unir sans les confondre.

Quant à la formation du langage, si les familles qui viennent à s'associer ont déjà le leur, et que cette réunion se fasse à ré|)oque oi^i elles n'ont encore qu'un langage d'imitations vocales et de gestes, seule époque qui appartienne à l'hypothèse actuelle : alors, comme ces signes ne sont pas purement naturels, mais choisis au hasard entre les signes naturels, qui déjà sont modifiés par l'habitude, il en résultera que, sans avoir rigoureusement le même langage, des familles s'entendront avec plus ou moins de facilité ; que, pour fondre ensemble les 'deux langues, il faudra un espace de temps perdu nécessairement pour le progrès commun ; mais aussi que la langue deviendra plus étendue, parce que ces deux familles n'auront pas attaché leurs signes |)r('cisément aux mémos objets, aux mêmes modilicalious.

La partie à peu près la même dans les deux langues servira pour faciliter à tous l'intelligence du reste, tandis que la partie séparée de chacune tournera an profit de la langue commune.

Si on suppose enfin la société formée par une réunion spontanée d'individus, le secours des constitutions politiques devient encore plus nécessaire au progrès des idées nouvelles.

Lintérèt pourra faire naître en eux un sentiment qui les porte à s'entr'aider ou à se défendre. La passion de la vengeance contre les ennemis communs s'y montrera dans toute sa force. Mais les sentiments doux qui, dans les sociétés de famille, conduisent à la bienfaisance et même à la pratique de l'équité, y seront moins habituels et plus faibles.

Enfin, l'idée de justice, née plus exclusivement du sentiment de révolte contre l'injure, sera souillée par un mélange de violence ou de dureté. Dans ces réunions de famille, la personnalité n'est qu'un défaut contre lequel les habitudes sociales défendent la nature, même dans ces réunions spontanées ; elle devient en quelque sorte le principe de l'association, dont un sentiment de bienfaisance naturelle ne pouvait que faiblement adoucir l'âpreté et réprimer les excès, si une nouvelle division en famille n'introduisait pas des mœurs plus douces et des habitudes plus fraternelles.

La formation d'une langue y s<>rait plus retardée, puisqu'elle doit principalement ses progrès à la liaison intime que la vie de famille produit entre les individus. Ainsi, en général, dans une telle société, le perfectionnement de l'espèce humaine serait lent, pénible, incertain, si la vie de famille ne devait pas naturellement s'y établir pour resserrer les liens trop faibles qui réunissent les individus. Il est vraisemblable que ces divers modes de réunion se sont mêlés, combinés entre eux dans la formation réelle d'un grand nombre de nations ; etpeut-être retrouverait-on des traces de ce mélange dans les mœurs, dans les usages, dans les institutions de celles qui ont pu être observées assez près de leur origine. Mais cet examen doit être renvoyé à une époque plus avancée.

FRAGMENT DE L'hISTOIRE DE LA l''« ÉPOQUE. 219

Après avoir déterminé les premiers éléments de la société, les motifs qui en ont décidé ou dirigé la formation, enfin les conséquences immédiates de ces réunions primitives, il nous reste à y suivre les progrès de la civilisation.

On a vu que l'homme pouvait vivre de toutes les substances nutritives prises indifféremment dans les deux règnes de la nature organisée. Sa constitution se plie à tous les climats, soit par une suite de son organisation, soit par une conséquence de cette même faculté à se nourrir d'aliments si variés, soit même par l'effet de son intelligence ou de son industrie. Jusqu'ici, ses facultés ont paru se développer avec plus d'étendue, d'énergie dans les climats tempérés.: il vit également, et sur les glaces du Groenland, et dans les plaines du Sénégal. On l'y trouve avec les mêmes vertus, les mêmes vices, les mêmes faiblesses, les mêmes passions. Il a su s'y créer des arts, un langage, s'y réunir en société ; on y reconnaît tous ses penchants naturels ; son intelligence y exerce les mêmes opérations, et si l'intluence des climats a eu le i)ouvoir de le modifier, d'arrêter ou de retarder ses progrès, elle n'a pas eu celui de le dénaturer.

Ges différences de sol et de climat ont partagé les sociétés naissantes en trois classes distinguées par la nature du régime que les hommes y suivent plus ou moins exclusivement. Dans les pays chauds et naturellement fertiles en végétaux savoureux et nourrissants, comme dans certaines îles des archipels asiatiques, les hommes se nourrissent des fruits, des racines que le sol leur offre spontanément. Dans des pays plus froids, où les productions naturelles du sol propres à la subsistance de l'homme sont moins abondantes, contiennent peu de substances nutritives et manquent presque absolument pendant une partie de l'année, où, pour s'en procurer une quantité suffisante, il aurait besoin de l)arr'nurir une grande étendue de pays, de s'exposer à des fatigues (pii souvent ne le préserveraient pas de la disette, la chair des animaux terrestres devient sa nourriture habituelle. Sur le bord aride ou glacé de la mer, dans les îles con-

flamnées ci la slêiMlilé. il vit presque uni([uement de eoquillaj^cs et de poissons.

Nous distinguerons, dans ces premières sociétés en peuplades, les phytophages, zoophages, ichthyophages, ou frugivores, carnivores et pi.scivores. Dans les peuplades frugivores, les familles restent plus séparées, parce quelles^ se suffisent davantage à elles-mêmes, qu'elles n'ont pas besoin de se réunir pour chercher, pour attendre ce qui doit servir à leur subsistance, et de i)lus, parce que leur rivalité passagère dans cette recherche ne leur fait pas sentir si fortement la nécessité d'une union qui prévienne les effets de ces querelles, et leur donne plus de force pour défendre contre un ravisseur étranger le fruit de leurs peines. Aussi le lien social s'y bruMir-l-il presque absolunienl à l'usage d'une même langue, à la tradition de queUpies coutumes, de la ressemblance des mœurs, des goûts, des habitations ou des vêtements ; à des réunions fortuites dans le cas d'un péril commun, d'un événement imprévu ; enfin à une sorte de bienveillance, de respect mutuel pour les propriétés de chacune, pour le droit que la proximité, l'habitude, une première occupation leur donnent à des productions sur lesquelles le travail n'a cependant point encore conféré un droit exclusif. Les institutions politiques ont dû s'y former plus tard ; les progrès de l'intelligence et de l'industrie doivent y être plus lents, mais aussi les mœurs y sont plus douces ; il règne plus d'égalité dans les familles, parce que l'inégalité de force y a moins d'influence. La femme peut, presque autant que lliomme, contribuer à la subsistance commune ; la dépendance des enfants n'y est entière que pendant les premières années ; ils deviennent plus tôt capables de chercher, de recueillir, de transporter leur nourriture.

Cependant, la nécessité de repousser des animaux féroces ou destructeurs, celle de se défendre contre une peuplade voisine qui voudrait chercher sa subsistance sur un même territoire, peut fait naître le besoin d'une réunion plus habituelle et conduire à l'établissement d'une société politique Sans >'t^< événcrufiils étrangers, rrlte vii' sauvagr. mais

FRAGMENT DE L'iIISTOmE DE LA 1'''= ÉPOQUE. iH

douce et paisible, aurait duré jusqu'au moment oii le nombre des individus de la peuplade aurait trouvé insuffisant ce mode de subsistance, et où la nécessité de recourir aux ressources de Tagriculture aurait fait naître des relations nouvelles et plus compliquées. Dans les peuplades carnivores, l'avantage plus grand, plus immédiat, de se réunir pour chercher sa proie en connnun, a dû resserrer l'union entre les familles d'une origine commune. Les disputes y auraient été trop fréquentes, trop funestes, entre des hommes chez (jui rhal)itude de poursuivre avec acharnement une proie (jui fuit ou se défend, de voir couler le sang, de le ré|)andre avec une sorte de plaisir, avait endurci, resserré le sentiment naturel de la compassion. Les occasions de querelles avec les étrangers devaient aussi se présenter plus souvent. Ces trois causes hâtèrent l'établissement des règles conventionnelles. On en avait besoin pour agir de concert dans les chasses longues et lointaines, pour éviter que des discordes habituelles ne détruisissent la société, enfin i)our mieux résister aux ennemis.

Comme, dans ces peuplades, les hommes seuls sont en état de supporter les fatigues de la chasse, et qu'ainsi la subsistance de la famille déi)end plus entièrement d'eux, ils doivent exercer sur les femmes un enqjire plus dur, les assujettir plus impérieusement à des travaux plus rigoureux, finir par se partager entre une oisiveté entière et les occul>ations qui ne conviennent qu'à eux seuls.

Enfin, dans les peuplades piscivores, les réunions de famille sont moins nécessaires. La dorri'ination de l'homme sur celle dont il est le chef doit être d'autant plus étendue, que les liens sociaux y ayant moins de force, il y est moins rappelé aux idées d'égalité, moins forcé de modifier ses caprices sur les règles convenues entre les associés. Il sera aussi brave, aussi irritable, mais moins inhumain, parce que les animaux qu'il est obligé de sacrifier pour sa nourriture sont ]»lus éloignés de son espèce, et que l'habitude de se jouer de leur existence a, par cette raison, une inlluence plus faible sur les mouvements sympathiques qui nous font partager les douleurs des êtres sensibles.

Après avoir exposé les principaux caractères qui distinguent les trois classes de peuplades, nous allons tracer le tableau général des progrès de Tcspril humai n dans celte époque de civilisation.

Chaque homme seul qu'il a drnil d'employer ses facultés pour subvenir à ses besoins, et il ne peut pas voir que ce droit est le même pour tous. Celui d'employer à son usage ce qu'il s'est procuré par l'emploi de ses facultés en est une conséquence nécessaire, et il sera naturellement porté à étendre cette conséquence aux autres hommes. Un droit n'est, dans le sens le plus précis, qu'un titre à une jouissance extérieure fondée sur l'égalité, comme la justice n'est que l'égalité telle qu'une raison éclairée la reconnaît. Or, l'homme qui, s' étant procuré à force de travail les choses propres à satisfaire ses besoins, ne pourrait les y appliquer, et verrait tout à coup les fruits de son labeur passer à un voisin paresseux ; cet homme n'éprouverait-il pas une juste indignation et une peine d'autant plus vive qu'il aurait pu se croire plus assuré de cette jouissance? L'idée de cette peine, soit qu'on l'ait éprouvée, soit qu'on ne l'ait sentie que par le spectacle du malheur d'autrui, sufiit pour faire naître un sentiment de justice qui porte l'homme à respecter cette propriété exclusive : il saura qu'il fait mal, il éprouvera des remords en privant un autre de ses instruments de chasse ou de pèche, de ses armes, de ses ustensiles de ménage, des provisions qu'il a rassendjlées. Si l'on a éprouvé la tentation, cette première répugnance, la crainte du remords, celle d'éprouver un traitement semblable, de sVxposer à la vengeance, suffira pour détourner du vol, du moins à l'égard de cette partie de l'espèce sur laquelle alors nos sentiments d'humanité sont presque exclusivement concentrés.

Un autre motif viendra bientôt s'y joindre. Un intérêt commun engage chaque mendjre de l'association à désirer que les autres soient justes. Le plus grand nombre a nécessairement plus à craindre qu'à espérer d'une conduite opposée. Elle l'exposerait donc à devenir un objet d'aversion pour la plupart des membres de la société. Au contraire, chacun a intérêt d'inspirer un sentiment de bienveillance,

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA !>•<= ÉPOQUE. 223

afin que, s'il éprouve le besoin de quelques secours, cette bienveillance ajoute une force nouvelle au sentiment général qui porte à s'intéresser aux maux d'autrui. Ainsi, le désir de mériter la bonne opinion de ceux avec lesquels nous vivons n'a pu tarder à naître parmi les hommes ; et plus ils se sont rapprochés, plus leur bonheur s'est trouvé dépendre d'autrui ; plus aussi ce désir a dû influer sur leur conduite, diriger leurs habitudes et modilier leurs premiers penchants.

Le besoin d'avoir un chef pour la guerre, pour la chasse, pour la pêche, ou même pour ramasser avec plus d'ordre et de profit une récolte spontanée; l'intérêt d'opposer des forces réunies à la violence d'un seul; la crainte de s'exposer, en se guidant d'après ses propres passions, à la vengeance de ceux envers qui on aurait violé la justice, et à la haine, à la malveillance des autres, tels furent les motifs des premières institutions politiques.

On choisit un chef unique, parce que l'on sentait la difficulté d'un accord constant entre plusieurs chefs égaux; on conserva le même longtemps, parce que les élections exigeaient une réunion de volontés presque unanimes ; parce qu'il était diffic-ile de se tromper sur les qualités qui rendaient un homme capable de cette place ; parce que l'habitude, toujours si puissante, y portait naturellement, et qu'elle ne pouvait être contre-balancée ni par la défiance, ni par l'ambition ou la jalousie; car les avantages de cette dignité étaient trop faibles, les fonctions en étaient trop simples et trop bornées.

Les atïaires générales étaient traitées dans des assemblées composées des hommes faits, où se réunissaient tous ceux qui devaient supporter les fatigues et les dangers de la guerre ou des travaux communs, et en qui on pouvait reconnaître quelque expérience. Ainsi le mariage, quelques chasses, ou quelques campagnes, ou même l'âge seul mettaient en possession de ce droit, constaté chez quelques nations par une cérémonie dans laquelle les jeunes gens étaient solennellement installés au rang des hommes. Les femmes n'y étaient pas admises : et c'était un nouvel abus

•JVï FRAGMENTS D LN TABLEAU IHSTOIilQLE.

de la force, qui dérivait presque nécessairement de l'inégalité déjà établie dans les familles, et que justifiait en quelque sorte le partage des travaux et des emplois, puisqu'il réservait les femmes pour les travaux sédentaires et privés, et • laissait aux hommes seuls les dangers et les fatigues des expéditions communes.

Les mêmes assemblées, et ailleurs les vieillards seuls, décidaient les contestations entre les membres des peuplades.

Les constitutions n'ont pu se perpétuer sans (|ue, pour la forme des assemblées, des délibérations, des jugements, et même, quant aux principes d'après lesquels ceux-ci étaient rendus, il ne s'établît des usages, des maximes auxquelles l'habitude donnait une autorité morale, supérieure à celle que les lois obtiennent chez les peuples civilisés.

Ce jugement naturel, c'est ainsi qu'ontfait nos pères, c'est ainsi que nous devons faire, ne pouvait être combattu par une raison encore trop faible pour analyser les motifs de ce penchant, les apprécier et savoir y résister. 11 devait même triompher de l'expérience, parce que Ibabitude avait aussi le pcuivoir de faire supporter patiemment, de rendre insensibles, et presque d'empêcher de voir les inconvénients de ces usages, les conséquences injustes de ces principes.

Ce fut alors que la vengeance particulière et les représailles publiques furent en quelque sorte organisées, et que l'hospitalité prit une forme solennelle.

En général, on restreignit avec soin les effets de la vengeance particulière. Il était trop aisé de sentir qu'entre des hommes qui ne trouvaient ni dans leur raison, ni dans leur morale, les moyens de résister à leuis premiers mouvements, cette vengeance menacerait daliaiblir, de dissoudre, d'anéantir même la société. Mais presque partout les représaUles à 1 égard des ennemis furent portées jusqu'à la barbarie. Le sentiment qui unit l'homme aux douleurs d'un autre homme, loin d'exister à leur égard, n'agissait que pour ajouter de nouvelles fureurs à la férocité de la vengeance. On ne voyait pas en eux des êtres d'une même espèce, dont les maux nous rappelaient ou ceux que

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA \'^ ÉPOQUE. 225

nous avions soufferts, ou ceux qui nous menaçaient, mais comme les meurtriers, ou les complices des meurtriers des aïeux de sa femme, de ses frères, de ses enfants, et des êtres sur qui seuls se concentrait cette sensibilité impétueuse, mais égarée.

Les voyageurs étaient rares. Leurs gestes, leurs manières amusaient Foisiveté dune vie désoccupée. On les observait avec avidité ; on racontait longtemps ce qu'on avait observé ou entendu pendant leur séjour ; ils pouvaient donner des connaissances ou du moins des avis utiles. L'amitié réciproque entre les hôtes devait servir à former des liaisons entre les peuplades voisines, à prévenir des ruptures funestes. Mais ces hôtes pouvaient tromper, pouvaient cacher des projets dangereux. On était donc également porté à les bien recevoir, et à ne pas s'y confier légèrement. Aussi les coutumes des sauvages répondaient-elles à la fois à ces deux principes opposés. On y voit la bonté, la générosité même ; mais toujours la défiance se laisse apercevoir à côté d'elles.

D'après ce qui a été observé dans un grand nombre de peuplades, il paraît que l'usage de se nourrir de la chair des ennemis tués dans le combat, ou même de celle des prisonniers, a été presque générale chez les nations carnivores. Est-ce à la fureur de la vengeance qu'il faut attribuer cette dégoûtante férocité, comme pourraient le faire croire les excès des peuples civilisés dans quelques instants d'un délire barbare? Ou faut-il croire que les hommes, bornant à leur famille seule les sentiments de l'humanité, ont commencé par se nourrir sans répugnance de la chair des êtres de leur espèce comme de celle des autres animaux; et qu'avoir borné l'usage de ces horribles repas à la solennité de leurs fêtes guerrières, ail déjà été un pas vers l'amélioration de l'espèce humaine '/

Cette dernière opinion parait la plus vraisemblable. Les détails révoltants qu'offrent les relations de la Nouvelle- Zélande semblent le prouver. Cette opinion ne contredit point ce que nous avons dit de la bonté naturelle de l'homme. Si la rareté des aliments le mettait en contra-

Jo

226 • 1 RAGMENTS d'un TABLEAU HISTORIQUE.

diciion avec un besoin impérieux, file cédail a ee l)esoin lorstiuelle n'avait pour base que les rapjiorls de sensibilité, et d'identité d'espèce; mais elle en triomphait lorsque riialdtude et des rapports plus intimes en avaient fortifié le sentiment. On ne doit voir dans cet usage qu'un malheur attaché aux commencements de l'espèce hunuiine sans culture, et, malgré la supériorité de son organisation, encore confondue avec le reste des animaux. Mais ai)rès n'avoir conservé ce reste honteux de sa stupidité première que dans la victoire, on a vu des hommes faire la guerre dans l'intention de flatter un goût barbare ; c'est alors qu'a commencé une véritable dépravation dont les progrès de la société ont pu seuls corriger à la longue les peuples avilis par cette barbare et précoce corruption.

Le danger d'une destruction ])resque certaine, dont une guerre, même heureuse, menaçait une peuplade ; l'intérêt commun de pouvoir se livrer paisiblement aux soins nécessaires à la subsistance ; les embarras, les dangers auxquels on serait exposé en cherchant à se soustraire par la fuite à des ennemis trop puissants : toutes ces causes ont fait naftre l'idée (le terminer la guerre par un accord. On a senti combien on avait d'intérêt d'y rester tidèle, et déjà les relations sociales avaient fait connaître et les avantages de la bonne conduite, et ce sentiment de tranquillité, de satisfaction intérieure qu'éprouve celui qui a su inspirer la confiance, et qui n'a i)oinl à craindre d'être regardé comme un ennemi. Enfin, le danger commun aux individus de deux peuplades, d'être surpris, immolés sans défense dans une attaque inattendue, a fait naître l'usage d'avertir des hostilités. Mais il a été moins général, parce que souvent l'avantage de surprendre ses ennemis a frappé les esprits avec ]dus df' force que le danger d'être surpris par eux.

Les progrès de l'industrie furent l'ouvrage du temps et des besoins. On perfectionna les instruments de pêciic et de chasse. Le hasard, secondé par resj)ril d'observation, fil trouver des moyens de conserver les subsistances qui s'offraient en abondance dans un tem])s de l'année, et qu'on ne retrouvait plus dans les autres. On imagina de nuilliplier,

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA l""" ÉPOQUE. 227

auprès de sa cabane, les planLes qui servaient à la nourriture. On chercha les moyens de. défendre celle récolte contre la rapacité des animaux, ou même contre celle des hommes. Les femmes, dispensées de la guerre et des travaux périlleux, sont chargées de celte culture. Ou sent le besoin, et on prend les moyens de garantir, en 1-es couvrant, les parties du corps qui auraient été habituellement exposées à des déchirements et à des blessures. De ces premières précautions à l'idée de se couvrir pour se préserver d'un froid excessif ou de l'humidité, il n'y avait qu'un pas, et le désiidu bien-être l'eut bientôt franchi.

On perfectionna la construction des cabanes; on apprit à leur donner plus de solidité, à les mettre plus à l'abri, soit de l'attaque des animaux de proie, soit de l'intempérie des saisons.

C'est à celte époque qu'il faut placer la découverte de l'usage du feu, puisque sans elle tout progrès ultérieur eût été presque impossible.

Les volcans, les terrains brûlants, la foudre, les embrasements spontanés, ont fait connaître le feu; mais ces incendies n'ont dû inspirer d'abord qu'un sentiment de terreur qui éloigna rhomme du lieu où ils s'étaient manifestés. Cependant les sauvages errants qui n'en auront rencontré que de faibles restes, ceux à qui la longue durée et l'atfail>lissement de ces incendies auront donné le temps de se rassurer, ont pu s'approcher du feu et découvrir que s'il brûlait ceux qui le touchaient, il réchaullait, il dissipait l'impression de l'humidité, tant qu'on restait à une distance plus grande. En observant qu'il consumait le bois, les herbes, qu'il saugmentait, qu'il se perpétuait en les consumant, on a dû concevoir l'idée de lui présenter cet aliment, pour jouir plus longtemps, soit de l'utilité qu'on en relirait soi-même, soit du spectacle qu'il présentait. Sans doute alors ce soin fut bientôt abandonné : le feu se perdit; mais on en garda l'idée, on en regretta la perte; et si le hasard en présentait une seconde fois à la même génération, elle éprouvait déjà le désir, elle cherchait, elle trouvait le moyen d'en «conserver plus longtemps.

228 FRAGMENTS D'LN TABLEAl' HISTORIQUE.

Elait-il possible de renlrelcnir un certain espace de lemps^ dans la vue de se préserver contre le froid et Fliumidité, sans être conduit à connaître (|uelques-iins de ses usages économiques, sans observer, par exemple, qu'il séchait les aliments, qu'il en préservait quelques-uns de la corruption, qu'il en clmngeait le goût, (ju'il séchait, qu'il durcissait les bois, qu'il pouvait être employé pour en retrancher des parties inutiles, pour y donner plus facilement la forme dont l'expérience avait appris les avantages? Alors la crainte de le perdre redoubla avec l'intérêt d'en conserver toujours à sa disposition. Le culte si répandu du feu sacré, solennellement confié à des prêtres ou à des prêtresses chargées de l'entretenir, de le garder, semble prouver la vérité de cette conjecture. Les monuments qui nous restent indiquent plutôt une origine économique qu'une allégorie astronomique. On ne les trouve point dans les pays très froids, où l'on ne devait pas craindre que le feu s'éteignit à la fois dans toute la peuplade; mais dans ceux où le besoin du feu étant moins journalier, on pouvait éprouver à la fois le désir de le conserver et une crainte plus fondée de le voir disparaître.

On connaît deux moyens simples de le rallumer : l'étincelle tirée d'un caillou, l'embrasement jiroduit par le frottement rapide de deux morceaux de bois. Le premier paraît avoir dû se présenter d'abord; mais, pour être sûr de pouvoir l'employer, il faut des précautions, et les voyageurs ont trouvé plus souvent l'usage du second, qui d'ailleurs a dû être facilement découvert par des hommes robustes et habitués à manier le bois, et qui, ne connaissant pas l'usage du fer, étaient souvent obligés, pour le polir, pour l'aiguiser, pour lui donner une forme, d'employer aussi un frottement fort et rapide.

L'expérience a fait connaître à plusieurs espèces d'animaux l'usage de quelques remèdes.

Le hasard, secondé par une attention habituelle sur ce qu'ils éprouvaient, les a conduits à cette découverte, qui se transmit d'un individu à l'autre, par l'elTet ou de la communication qu'ils ont entre eux, ou du sentiment qui les porte il) ut naturellement à l'imiter. Cette attention est d'autant

jiliis active, qu'on est distrait par un moindre nombre d'intérêts, et qu'on agit moins d'après des habitudes convenues, d'après des règles fixes, des principes raisonnes. Elle perd donc de sa force par les progrès mêmes de la civilisation et de la raison. Cette remarque suffit pour expliquer la sagacité d'instinct que nous trouvons dans les animaux, et en même temps pourquoi cette sagacité nous étonne.

L'homme la possédait dans cette première époque de la société, et elle a dû lui indiquer aussi quelques moyens de soulager ses souffrances, de rétai)lir ses forces, de guérir même ses maladies (1). L'idée de couvrir les plaies pour les empêcher d'être déchirées, ou de les laver pour les nettoyer; celle d'arrêter le sang, dont la perte trop abondante abat les forces et paraît menacer la vie : ces idées ne paraissent pas au-dessus du degré d'inlelligence qu'il est permis de lui attribuer.

De quel intérêt ces soins restaurateurs n'étaient-ils pas dans ces familles liées par l'habitude, par la tendresse naturelle? Quelle occupation plus douce, plus attachante, que celle d'étendre, de perfectionner ces connaissances? Quel plaisir plus touchant que de voir un objet chéri renaître à la vie, et de sentir qu'il le doit à notre tendresse, à notre expérience, qu'elle est un de nos bienfaits! Il ne faut donc pas s'étonner si ces premiers éléments de l'art de guérir ont fait des progrès rapides; s'ils ne se sont arrêtés qu'au point où ils exigeaient des observations répétées, suivies, combinées entre elles, et par conséquent impossibles dans cet état de civilisation.

Ainsi, presque partout a-t-on trouvé l'art de bander et de panser les plaies, d'en accélérer la guérison par des applications de plantes pilées ou préparées par la cuisson ; quelquefois des moyens de s'opposer, avec plus ou moins de succès, au venin terrible dont la nature arme quelques

(1) L'exemple du inaaioc, dont les nègres savaient extraire la fécule, en la débarrassant du poison que contient cette racine, serait une forte preuve de ce que peut cette sagacité naturelle ; mais je crois que cette invention doit se rapporter à une époque plus rapprochée de nous.

230 FRAGMENTS D'I'N TABLEAU HISTOIilQUE.

espèces d'animaux; presque partout, des remèdes internes, ])ropres à soutenir les forces. îi procurer de? évacuations, à exciter des sueurs.

Les hommes ont aussi découvert, à cette époque, l'art de se préserver de la morsure des insectes, en se frottant le corps du suc de certaines herbes, en se durcissant la peau par des piqûres ou des hachures multipliées. Les usages dont ils ont fait depuis une sorte de parure bizarre ont eu pour origine une précaution utile, presque nécessaire même, dans les pays où des forêts marécagouses vomissent desnuées d'insectes dont souvent une seule blessure cause une douleur longue et cruelle, et dont les piqûres répétées peuvent même menacer la vie.

Peut-être nraccusera-t-on d'exagérer l'esprit d'invention dans les hommes grossiers dont j'esquisse ici l'histoire. Mais, parmi les découvertes dont le temps grossit le trésor de l'espèce humaine, quelques-unes arrivent pour ainsi dire d'elles-mêmes; elles sont le résultat nécessaire d'une foule de petites observations que le hasard présente dans les actions de la vie commune, dans la pratique des arts, que tous les esprits peuvent faire également, dont chacune produit un léger perfectionnement, bientôt imité par tous dans des circonstances semblables ; elles ne font apercevoir un progrès réel qu'au moment où, par leur réunion, elles ofï'rent une différence frappante à celui qui se rappelle le point dont on est anciennement parti.

Il est d'autres découvertes qui, par la nature, doivent appartenir à un seul homme, ou il faut quun seul ait parcouru toute la chaîne des combinaisons nouvelles, nécessaire pour y conduire.

Mais cette organisation, qui fait qu'un homme, dans nos sociétés civilisées, a pu être Newton, Vaucansonou Bergman, n'appartenait-elle qu'à ceux qui ont su la développer avec tant de grandeur, de hnesse et d'énergie? Non, sans doute; des hommes qui n'ont jamais su lire l'avaient aussi reçue. Leur génie, étouffé par la misère et l'esclavage, ou employé obscurément pour eux-mêmes, a été perdu pour l'espèce luimaiue. Chez les sauvages, où les hommes qui ont reçu

FRArxMENT DE L'HISTOIRE DE LA l-^e ÉPOQUE. 231

celle lieureuse organisation ne sont pas doiîiinés par la supériorité que la culture et rinslruction donnent sur eux à (les esprits vulgaires, ils ont été les inventeurs de ces arts grossiers, mais nécessaires, dont leurs peuplades nous offrent le spectacle si intéressant pour l'histoire des premiers progrès de l'homme en société.

Dans une autre époque, où nous analyserons celte faculté de faire des combinaisons nouvelles, nous montrerons comment, en s'exerçant sur des idées déjà reçues, elle apparlient également à tous les degrés d'instruction, à toutes les époques de la vie, et produit, par des procédés semblables, des résultats si différents : à douze ans, une simple observation sur les propriétés d'une figure; à trente, la solution du problème de la roulette (1) ; à Cambridge, la découverte des lois du système du monde, et sur les bords de l'Ohio, l'idée de porter jusqu'à l'inflammation la chaleur que le frottement excite.

On avait déjà fabriqué des ustensiles de ménage pour contenir de l'eau et la boire avec plus de facilité ; pour renfermer, pour transporter les subsistances. On apprit alors à fabriquer ceux qui doivent servir à les cuire, à les préparer. On eut bientôt quelques meubles, des espèces de lits plus commodes que des lits de feuilles ou d'herbes sèches, interposés entre le corps et la terre. D'abord, dans la construction des maisons, dans la fabrication des meubles, des ustensiles, des armes, on eut égard à la simple utilité ; mais ensuite on s'occupa de l'agrément, de ce que, dans un sens général, on peut appeler la beauté. Les disputes des philosophes sur la nature du beau viennent de ce qu'ils ont voulu définir ce qu'il fallait analyser, de ce qu'ils ont cherché un principe unique du beau, ou entrepris d'en classer méthodiquement les causes, sans voir que la variété des combinaisons de la nature et celle de leurs efl'ets sur l'homme lui-même, si diversement modifié par ses habitudes et ses

(1) L'auteur pourrait citer à cet égard un exemple personnel, moins brillaut ciue celui de Pascal, mais prouvant la même vérité. (.Vo<e de iaiilenr.) Voir le fragment sur la V'e époque.

opinions, (lovaient nécessairement échapper à celle exactitude rigoureuse.

Les sensations que nous recevons par le tact, par l'odorat, par le goût, p(>uvent être accompagnées d'un sentiment agréable ou pénible que nous éprouvons immédiatement et indépendamment de notre attention ; celles qui nous sont transmises, au contraire, par la vue et par l'ouïe, ne portent point avec elles ce sentiment immédiat de peine et de plaisir. Le plaisir que nous éprouvons à la vue même d'une couleur vive et douce, mais nette, pure, ou agréablement nuancée; celui que nous procure ou le son d'une voix douce et claire, ou une suite de sons modulés suivant certaines proportions ; la peine que nous sentons, soit à la vue d'une couleur obscure et sale, soit en étant frappés d'un cri rauque et aigu ou de sons discordants : ces impressions appartiennent moins à la sensation elle-même qu'à l'exercice facile ou pénible que nous faisons alors de nos facultés.

C'est dans l'analyse de ce sentiment, qui s'étend non seulement aux sensations transmises par ces deux sens, mais à nos idées abstraites, que nous trouverons les diverses sources du beau.

Ainsi le sauvage s'en était découvert déjà quelques-unes, dès l'instant où il a observé que la symétrie, la régularité des formes dans la construction de son habitation, de ses ustensiles; un mélange de' couleurs opposées, distribuées sur des espaces, renfermées dans des figures simples, et se correspondant avec ordre, lui transmettaient plus facilement une notion distincte de la forme des objets, et en lui présentant des sensations variées sans être confuses, exerçaient son organe, occupaient son attention, sans fatigue comme sans langueur.

Le hasard dut, à la longue, faire apercevoir quelques faibles rapports entre la forme d'un morceau de bois, d'un caillou roulé, et celle d'un quadrupède, d'un oiseau, d'un poisson. L'ombre des corps, et même les taches formées au hasard sur la surface des rochers par l'humidité, par les pluies, présentaient aussi ces mêmes rapports, quoique tracés sur une surface plane. On observait avec plaisir les choses qui

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA l""" ÉPOQUE. 233

(jffraienl ces rapports; cette ressemblance grossière donnait plus de force aux idées que la mémoire rappelait, et elles étaient déjà un moyen de se retracer les objets présents avec plus d'exactitude. Il était facile de s'apercevoir qu'on pouvait imiter artiticiellement ce que le hasard avait produit, et naturel de le tenter. On dut même chercher à imiter les couleurs. Dès lors, il exista une espèce de sculpture et même de |)einture. Mais la première se bornait à l'imitation grossière des formes, à donner à la statue les mêmes membres qu'à l'original, dans un nombre égal, à leur conserver à peu près la même disposition. La peinture ne fut qu'un simple trait qui exprimait le contour, dans l'intérieur duquel d'autres traits indiquaient quelques parties de l'objet, tandis (fue des lumières plaquées en grande masse servaient à faire reconnaître celles qu'une ditïérence de couleurs distinguait dans l'original. Mais toute idée d'effet, d'ombre ou de lumière, de gradation, de nuance, et même d'imitation exacte de couleur, était étrangère à ces premiers rudiments de l'art de peindre, comme la juste idée de proportion, d'ensemble, de vérité dans la distribution des parties, l'était également à cet art et à la sculpture.

L'homme nage comme les quadrupèdes; quoique constitué moins avantageusement, son adresse et son intelligence y suppléent. Des arbres jetés par le vent au milieu d'un ruisseau, lui servaient à le passer. En imitant l'ouvrage du hasard, il apprit à s'en rendre indépendant, à devoir cet avantage à sa propre industrie. Il vit qu'en saisissant un arbre entraîné par le courant, il s'épargnait une grande partie de la fatigue de nager. Après quelques essais, il s'aperçut qu'il pouvait se tenir aisément sur cet arbre. Bientôt il découvrit qu'il avait le pouvoir de le détourner du til de l'eau, de le diriger en partie. Si, dans une baie paisible, il s'asseyait, il se plaçait sur un arbre pour se reposer, il s'apercevait qu'il lui imprimait un mouvement, qu'il lui en imprimait encore un en s'agitant dans l'eau, en la frappant, en suivant des directions différentes. Il observa l'avantage de se placer dans un arbre creusé par le temps, plutôt que sur le tronc d'un arbre sain.

Ces observations, intéressant la vie et ses movens de sub-

•23i FRAGMENTS D'UN TABLEAU HISTORIQUE.

siï^tance. étaient trop importantes pour ne pas le frapptM* fnrtement: et son expérience les lui représentant souvent, il était impossible qu'avec le temps quelques-unes des combinaisons heureuses qu'il pouvait tenir de ces observations ne soHrissent pas même par le hasard à son attention et à sa mémoire.

Telle fut l'origine de la navigation, bornée, dans ces premiers temps, à l'usage des canots faits d'arbres creusés, de radeaux, même de bateaux, dont la réunion de ces deux moyens devait donner l'idée ; et à l'usage de rames, d'abord très courtes, parce que le désir de trouver un moyen de remplacer l'emploi trop limité, et le secours trop faible de la main.' en donne la première idée.

Le temps, la patience, suppléent aux outils, aux procédés que nous employons pour des constructions navales, et leur suffisent pour faire disparaître les imperfections, la grossièreté des premiers essais.

Rien ne nous prouve d'une manière certaine que les animaux aient des idées distinctes des nombres : cependant ceux qui ont plusieurs petits s'aperçoivent de l'enlèvement d'un seul: et d'autres observations sur les espèces qui exécutent des travaux en commun, ou que rbomme instruit à exécuter certaines opérations, semblent indiquer également que s'ils ne perçoivent la différence exacte des nombres, ils ont au moins celle d'un et de plusieurs, d'un nombre plus grand ou plus petit qu'un autre.

Il est donc vraisemblable que l'homme, même borné à la société de famille, a pu acquérir ces idées, même d'une manière plus distincte, et qu'il a même appris de bonne heure à les désigner, du moins par gestes. On les a trouvées désignées par des mots chez presque toutes les nations sauvages. Mais il n'en est pas de même de l'usage dune véritable numération, c'est-à-dire, d'une composition de nombres plus grands, propres à rendre l'idée plus distincte par le rapport qu'elle indique entre eux et d'autres nombres plus petits. En effet, on n'en voit pas de traces dans leur langue; dès lors, il n'existait pas quand cette langue a été formée, et même il n'a pas existé depuis ; car on n'aurait pu l'établir

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA l" ÉPOQUE. 235

sans employer des signes propres à faire entendre l'ordre de celte composition. Les. opérations arithmétiques s'y exécutaient par l'intelligence seule ; elles ne pouvaient s'exécuter que sur des nombres très petits.

Les langues continuent à s'organiser; elles laissent moins à deviner, soit les rapports des idées entre elles, soit leurs modifications, d'après la place que quelques mots occupent, le ton avec lequel ils sont prononcés, les gestes qui les accompagnent, ou les circonstances dans lesquelles se trouvent celui qui parle et celui qui l'écoute. Ces rapports et ces modiiications sont indiqués d'une manière plus sûre et plus précise, soit par des particules, soit par certaines intonations régulières du mot qui exprime l'idée principale. En observant la direction constante de leurs flèches, des pierres qu'ils lançaient, de leur marche vers l'objet qu'ils voulaient atteindre, ils connurent la ligne droite; l'avantage de la suivre dans leurs routes, l'intérêt de comparer les distances du lieu de leur habitation à ceux où ils devaient trouver leur proie, et celle des objets avec la portée de leurs flèches, de celle-ci avec l'étendue de leurs pas, leur fit naître les premières idées de la mesure de l'étendue linéaire. Mais, bornés dans leurs calculs, n'ayant pas encore l'idée d'une unité fixe de longueur, ils étaient souvent obligés d'y suppléer, commcpour la numération, par des moyens indirects, qui ne leur donnaient que des équivalents, que des résultats appariés. Ces suppléments sont du même genre que ceux dont se serviront les géomètres, quelques progrès que puissent faire les mathématiques. Les besoins d'une science s'étendent toujours bien au delà de ses ressources. Le sauvage évalue par le volume ce qu'il ne peut compter, comme le géomètre résout par une construction linéaire un problème numérique. Il sait qu'en évaluant un espace d'après le nombre de portées de flèches, de jets de pierres qu'il renferme, il en connaîtra le rapport avec un autre espace assez exactement pour ses besoins, comme le géomètre sait qu'en regardant comme une ligne droite une portion très petite de l'orbite d'une comète, il en déterminera les éléments d'une manière suffisamment approchée.

■23(j FRAGMENTS D'L'N TABLEAU HISTORIQUE.

Ce sont les mêmes opérations, exécutées par une intelligence semblal)le ; la ditlérence est seulement dans la force, dans l'étendue, que des connaissances acquises et l'habitude de s'exercer donnent à cette intelligence. Aussi, en suivant la marche de la nature dans le développement des êtres qu'elle a doués de la sensibilité et de la pensée, nous retrouvons toujours les mêmes facultés à des degrés différents, les mêmes procédés employés avec plus ou moins d'habileté ; nous passons par des nuances insensibles de la brute à l'homme sauvage, de Ihomme sauvage à Euler et à Newton.

Autant qu'on peut observer la marche de l'esprit humain dans ces premiers progrès, il paraît que, malgré la diversité apparente des procédés des langues, tous dérivent d'un même principe que nous avons exposé déjà.

On a d'abord exprimé les rapports des idées, leurs moditications, celles même qui ne sont, pour ainsi |dire, que grammaticales, par d'autres mots qui désignaient des idées analogues à ces rapports, à ces moditications. Ensuite, on a pris Ihabitude. lorsqu'on les entendait prononcera cùté des autres, de ne plus faire attention à l'idée dont ils avaient d'abord été le signe, pour s'arrêter uniquement à ce rapport, à cette moditication de l'idée principale qu'il s'agissait de faire entendre. Enfin, les deux mots se sont confondus.

On voit des traces de cette marche progressive dans presque toutes les langues, surtout dans celles que le mélange d'un idiome étranger a le moins altérées, et plus encore lorsqu'elles appartiennent à un peuple qui n'a point été au delà des premiers degrés de civilisation, et que la nécessité qui les ploie aux besoins de la poésie, de l'éloquence et de la philosophie, n'a point effacé jusqu'aux derniers traits de leurs premiers caractères.

Les formes grammaticales des langues sauvages- seront encore très simples. Toutes celles dont on n'a besoin que pour lier ensemble un [grand nombre d'idées, pour former des combinaisons compliquées, pour exprimer dans une proposition toutes les nuances, ou de l'adhésion qu'on y donne, ou des restrictions auxquelles on veut l'assujettir; toutes celles qui ne sont employées que pour des raisonne-

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA l''*' ÉPOQUE. 237

ments méthodiques et suivis y sont étrangères, comme les clioses pour lesquelles on emploie ces formes le sont aux hommes qui parlent ces mêmes langues.

Mais on y trouve toutes les formes passionnées, toutes celles qui peignent les mouvements de l'âme. Ils expriment leurs sentiments par des images, et non par un développement analytique des impressions plus simples, des divers mouvements de Fâme, des idées accessoires dont ces sentiments sont le résultat. Ils emploient les comparaisons, car les objets sensibles leur sont plus familiers que les idées abstraites, et il leur est plus facile de saisir rapidement un rapport entre deux objets, que de concevoir une pensée. Leur langue est pleine de métaphores, non comme chez les poètes ou les écrivains des peuples civilisés, pour donner aux expressions plus d'énergie et produire sur les esprits une impression plus forte, mais par nécessité, parce que l'impression simple abstraite n'existe pas dans leur langue. Le sens propre des mots employés dans un sens figuré pour suppléer' à ces expressions ne s'est pas encore effacé, et tous deux partagent l'attention. Le mot réfléchir ne réveille que l'idée de l'exercice d'une des facultés de l'intelligence humaine: mais replier sa pensée sur elle-même est une expression figurée qui me présente ;i la fois et cette opération de l'intelligence, et une action physique à laquelle on la compare. L'expression re^e'cAfr a la' même origine; elle présente également un sens composé : d'abord, celui qui se rapportait aux choses sensibles fixait le premier l'attention ; ensuite, il n'a plus été'^apercu que comme ajoutant quelque chose à l'idée métaphysique; enfin, il disparut totalement par l'elTet de l'habitude d'employer ce mot pour exprimer une opération purement intellectuelle, dans des circonstances où l'esprit devait uniquement s'arrêter sur cette opération. Si on compare le style figuré des sauvages avec celui qu'emploient les écrivains chez les peuples à demi civilisés, et qui se nomme vulgairement style oriental; si, ensuite, on les compare tous deux avec les morceaux où, dans les beaux siècles de la littérature, des hommes de génie ont prodigué les images et les figures, on sentira, malgré leur ressem-

-J38 FHAGMENTS d'L'X TABLEAU HISTORIQUE.

blanco .ipparenlf, un caractère essentiellement différent.

On voit dans les discours des sauvages que les figures les plus hardies, les plus bizarres même, sont les premières impressions qui se soient présentées à leur esprit ; qu'il leur en aurait coûté pour être ce que nous appelons plus simples ; peut-être même leur langue s'y serait-elle absolument refusée.

Dans le style oriental, au contraire, on aperçoit sans cesse l'intention dexpiimor dune manière extraordinaire des idées simples et communes.

Tantôt l'écrivain, en cherchant avec (Mtort une expression figurée, tâche de renchérir sur Textravagance de celles que l'habitude a déjà rendues insipides ; tantôt il les reproduit sans cesse, comme nous répétons les exagérations convenues auxquelles nous n'attachons plus aucun sens.

Dans les siècles éclairés, les figures produites par une imagination brillante ou une t\me passionnée, choisies par le goût, sont combinées de manière que les deux sens qui doivent rrajjper à la fois l'esprit, se présentant sans obscurité, peuvent être saisis sans fatigue.

Réveiller, soutenir l'attention par des impressions agréables, donner ])lusde force à la raison, porter plus sûrement dans les âmes des senlinienfs plus ])rofonds. tel est le but de l'orateur cl du poêle : mais il faut analyser un ouvrage pour que celte attention se laisse apercevoir. 11 semble n'obéir qu'à l'imagination qui l'inspire, qu'à la passion qui l'anime.

Chez les sauvages, le langage figur^ est celui de la nature même. Chez les peuples à demi civilisés, ce même langage n'est qu'un art grossier qui êtouU'e et détigurc la nature, au lieu de limiter et de l'embellir.

Dans les siècles du génie, le style est encore inspiré i)ar la nature ; mais on l'emploie par choix et non par nécessité. L'art apprend à le perfectionner, à l'ennoblir, h le soumettre aux lois générales de la raison.

Les répétitions, si naturelles à ceux qui ont peu d'idées ; ce bon sens, partage de ceux qui n'ont combiné qu'un petit nombre de notions simples; cette sagacité d'un premier

aperçu, d'aulanl plus frappant qu'on raisonne moins : tels sont les traits qui caractérisent les harangues des sauvages. On voit que l'adresse de flatter les passions des hommes sur lesquels ils veulent faire impression ne leur est point étrangère, et qu'ils connaissent les moyens propres à réveiller en eux les sentiments qu'ils veulent exciter. La tradition les a conservés ; elle paraît même avoir consacré certaines formes oratoires; mais comme les occasions d'employer ces formes sont rares, leur monotonie sert plus l'orateur en ranimant l'attention, qu'elle ne nuit à l'effet par le dégoût attaché à l'uniformité.

Les sentiments d'affection ou de haine, ce désir d'obtenir la bienveillance, ce respect pour la justice dont nous avons déjà exposé l'origine et les premiers progrès, se sont fortifiés par l'habitude, ont acquis des développements ailleurs, et vont nous offrir des nuances nouvelles. Ces premiers attachements particuliers s'étaient bornés aux relations de famille ; mais, dans une réunion commune, le hasard a dû rapprocher quelques hommes, soit par des services mutuels, soit par le partage d'un péril extraordinaire, ou d'une action remarquable. Dès lors, l'amitié a embelli ces sociétés naissantes ; et elle s'y est montrée avec d'autant plus de force, de fidélité, de constance, que l'opposition habituelle désintérêts lacontraiiait moins ; que les soins desséchants <]e la fortune et de l'ambition n'en relâchaient pas les nœuds ; que le besoin des plaisirs factices n'en rendait pas les jouissances insipides ; qu'enftii, si elle exigeait quelquefois de grands sacrifices, elle ne fatiguait point par lesdétails souvent remplis d'une exigence journalière.

Le hasard et le désir du moment avaient seuls form é entre l'homme et la femme une liaison que Thabitude avait resserrée.

La beauté, un goût individuel n'y avaient eu que cette faible inffuence qu'on a pu observer quelquefois dans les amours des animaux.

Mais, quand les mèmeS objets se sont présentés plus souvent, qu<>lqiiefois ensemble, et qu'on a pu les rapprocher, les comparer, ces comparaisons ont développé, ont perfec-

?40 FRAGMENTS d'lN TABLEAU HISTORIQUE.

lionne le sentiment de la beauté : ont appris à mieux distinguer les impressions que les regards, l'expression de la figure, les attitudes, les mouvements peuvent produire sur les sens. Il naît alors entre les individus des deux sexes un penchant qui doit son origine au désir physique, que ce désir anime encore, mais où il ne domine plus seul, où souvent il n'est plus même distinctement aperçu. Le sentiment de la bienveillance, de la tendresse, s'y mêle pour en augmenter le charme et la durée. Il s'ennoblit et s'épure dès sa naissance par ces plaisirs souvent mal démêlés, mais vivement sentis, qu'on éprouve au seul aspect de la beauté, que renouvellent ces regards, ces sourires interprètes d'une sensibilité dont on voudrait être l'objet, d'un désir qu'on voudrait exciter. 1! donne de nouvelles délices à ces douces et innocentes jouissances attachées aux naïves impressions d'une tendresse mutuelle et pure.

On a trouvé presque généralement chez les sauvages la pente pour le plaisir moins forte, moins impérieuse que chez les peuples civilisés. Leur imagination est moins active ; leur éducation plus libre n'excite point en eux la curiosité par les précautions mêmes employées pour empêcher de la satisfaire. Les femmes y sont moins désœuvrées, et, malgré de longs intervalles de repos, la vie des hommes les soumet à des fatigues trop épuisantes.

Dans les pays où le climat, la nourriture, les occupations favorisent davantage ce penchant, les personnes qui n'ont 'contracté aucune union s'y livrent sans honte, et cette liberté sert encore à modérer les désirs par la facilité de les satisfaire. Mais on aurait tort de confondre cette liberté avec ce qu'on nomme libertinage chez les peuples civilisés.

C'est volupté et non corruption : le plaisir n'y est souillé ni par l'avarice, ni par l'inégalité, ni par le mépris de l'opinion publique. Ce ne sont pas des esclaves qui se livrent en gémissant, ou se vendent avec dégoût aux caprices d'un maître, qui se soumettent par nécessité ou s'avilissent par intérêt. Un désir mutuel inspiré par la nature préside seul à ces unions passagères. L'amour ou l'amitié peuvent encore s'y mêler et les transformer en liaisons plus durables. Il était

FRAGMENT DE l'HISTOIRE DE LA l""" ÉPOQUE. 241

naturel de cacher des plaisirs qui exposaient sans défense à la surprise d'un ennemi, ou aux emportements de la jalousie.

Le désir d'obteuir la bienveillauce et l'estime a dû inspirer quelque répugnance à se montrer dans des moments de délire et d'abandon. L'usage de couvrir certaines parties du corps pour les soustraire à l'action du froid, aux contusions, aux déchirements, a conduit à l'habitude de cacher celles qui peuvent être l'objet d'un dégoût qu'on est humilié d'exciter, ou de désirs qui peuvent exposer à des persécutions, à des violences, lorsqu'on les inspire sans les partager. L'usage de cacher ces parties du corps ajoute une nouvelle force à celui de dérober aux regards les plaisirs dont ils sont les organes. Telle fut l'origine naturelle du sentiment de la pudeur, que les préjugés, la superstition, les coutumes locales ont dénaturé depuis par tant de bizarreries.

La jalousie est une passion commune à presque toutes les espèces d'animaux. Dans celles pour qui la possibilité de la jouissance est limitée, soit à certaines saisons, soit à un état où les femelles ne se trouvent qu'à certaines époques, cette passion va jusqu'à la fureur. Les deux sexes l'éprouvent; mais elle est plus violente dans les m;\les, parce qu'il s'agit pour eux d'un bien dont ils croient pouvoir se saisir ou jouir à leur gré, tandis que les femelles ne font que l'espérer et sont obligées de l'attendre.

L'homme a connu cette passion même avant de se rénnir en famille; mais cette première union a dû l'atTaiblir, comme on l'observe chez les animaux où les mâles et les femelles s'occupent en commun du soin de leurs petits. Dans l'état de civilisation où nous sommes parvenus, la froideur du tempérament ou la facilité étaient un préservatif contre les excès de la jalousie. L'esprit de propriété ne pouvait la rendre bien vive après le mariage. On ne recherchait pas la femme d'autrui, parce qu'il était facile d'en avoir une à soi ; parce que la beauté des femmes, leurs agréments se dégradaient rapidement.

Ainsi, dans ces peuplades, l'amour embellit le temps de la jeunesse, adoucit ses mœurs sans les amollir. 11 se perd dans

54'2 rnAGMENTs d un tableau historique.

une habitude grossière, dans une sliipide indilTérence, et nous ne sommes pas encore i)arvenus au temps où, corrompus par l'orgueil, il trouble la société par ses fureurs, et souille par la barbarie le ])Ius doux des bienfaits de la nature.

Les idées de justice, comme nous l'avons observé déjà» étaient trop bornées pour que, dans l'établissement des coutumes relatives au mariage, l'homme n'abusât point de sa force ou respectât les droits de l'égalité naturelle. Nous ne devons pas, sans doute, en être étonnés, puisque aucun peuple encore ne les a pleinement reconnus à l'égard des femmes; puisque, dans cette union même, dont les incommodités des grossesses, les dangers et les douleurs de l'aecouchement, et les soins de la nourriture leur font supporter tout le poids, la nation française est encore la seule qui ait cessé d'ajouter par l'injustice des lois à l'inégalité de la nature. N'est-ce pas, de tous les préjugés qu'elle a su vaincre dans ces derniers temps, celui qui a résisté le plus opiniâtrement aux eflbrts de la raison? Presque partout, dans les peuplades .sauvages, les femmes sont réduites à un humiliant esclavage; dans celles même où le culte de l'amour llatte dans les jeunes filles l'orgueil de la beauté, où la tendresse d'un anuint sollicite longtemps avec une soumission délicate l'aveu d'un penchant mutuel, cette réserve, ce culte, cette déférence disparaissent ;i l'instant du mariage, pour faire place au sentiment de la propriété, de la supériorité des forces physiques. L'homme a tout oublié pour ne plus se souvenir que des droits oppresseurs autorisés par lusage et chers à sa personnalité.

La dépendance des enfants est moins dure que celle des femmes ; mais les mêmes motifs personnels y endurcissent le cœur des pères, et corrompent plutôt qu'ils naflaiblissent la tendresse paternelle, qui ne conserve plus de pureté que durant le premier âge des enfants. Le père semble à peine les aimer; mais il les pleure, il s'expose à tout pour les sauver ou les venger.

Du moment où chaque homme, propriétaire d'une cabane, d'une petite enceinte, de quelques armes ou de quelques

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE L.A. 1''" ÉPOQUE. 243

tistcnsiles, a des moyens réguliers de pourvoir à sa su])sislance, il veut avoir autant de femmes qu'il en peut nourrir ; il sait qu'il en obtiendra plus de services, qu'il satisfera plus facilement ses désirs. Une femme de plus est un avantage que plusieurs hommes peuvent avoir intérêt de se disputer; les pères, abusant de leur force, conçoivent doncl'idée d'iniluer sur le choix de leurs filles, et de recevoir, pour le déterminer, un présent qui les dédommage des secours qu'ils espéraient de leurs filles.

Cette influence, changée même en une véritable autorité, devient bientôt une coutume consacrée, et l'usage de payer une dot aux parents s'est élabli ]n'esque généralement, et a |)récédé presque partout celui de donner une dot aux filles, qui tient aux idées d'une autre époque.

On trouve rarement que la coutume ait permis le divorce. Il y avait trop peu de différence entre le sort d'une femme i't celui d'une autre, et l'intérêt des enfants était à peine compté. Les parents auraient craint qu'on leur renvoyât leur fille si quelque accident la rendait inutile à son mari, qui, vu l'espèce de service auquel la femme était assujettie, ne pouvait guère avoir d'autre motif de s'en séparer. L'union du fils avec la mère eût dû paraître contraire à la nature, dès que les premières idées de morale ont pu se développer. Puisqu'une coutume fondée sur le droit de la force accordait à l'homme dans l'opinion une sorte de supériorité, et que cette supériorité peut seulement être balancée par le pouvoir de la jeunesse et de la beauté, ces unions devenaient incompatibles avec cette vénération qui doit accompagner la tendresse filiale.

La rivalité qui aurait pu naître entre la fille et la mère, l'abus de l'autorité paternelle employée à faire oublier l'inégalité d'âge, a dû rendre odieuse, aux yeux des membres de ces sociétés naissantes, les unions du père avec ses filles.

Celles même des frères et des sœurs, contraires au repos de la fau)ille, ont dû être envisagées avec c{uelque répugnance. Les faits sont d'accord avec ces réflexions.

C'est suivant ce même ordre que ces trois genres d'incestes ont été proscrits plus ou moins généralement par les mœurs

des diverses nations, quils ont inspiré une horreur plus ou moins forte.

L'union même du frère et de la sœur, contre laquelle il ne sélève que des motifs fondés sur des considérations d'intérêt commun plus éloignées et moins sensibles, cette union a été regardée comme indilTérente chez plusieurs peuples, et consacrée chez d'autres par des vues religieuses ou politiques que les circonstances ont fait naître dans l'esprit de leurs législateurs.

Les hommes n'étant plus obligés de chercher une nourriture journalière; eurent nécessairement des intervalles de repos, et dès lors ils éprouvèrent bientôt ce besoin de recevoir des sensations nouvelles, au milieu d'une inaction longue et absolue à laquelle on donne le nom d'ennui. Tant que l'impression, soit de la souffrance, soit de l'inquiétude, soit d'un travail pénible, dure encore, et que nous la sentons s'adoucir et s'éteindre par degrés, le repos est un état agréable. Mais s'il se prolonge, alors la mémoire nous offre une idée vague d'un état animé par un désir, que nous avons goûté le plaisir de satisfaire; cette comparaison de notre situation présente avec une situation passée plus heureuse fait naître le dégoût de la seconde: et si aucun intérêt ne nous occupe, si le même objet ne réveille plus en nous un nouveau désir, celui de changer d'état devient un sentiment indéterminé, mais pénible. On cherche un objet vers lequel on puisse se diriger et qu'on puisse se flatter ou s'occuper d'atteindre. Dans les mêmes intervalles de repos, les animaux connaissent aussi ce sentiment. On observe les symptômes de l'ennui chez ceux qui vivent dans l'état de domesticité.

Ceux que l'homme n'a point assujettis l'éprouvent également, puisqu'il les voit chercher à s'en délivrer, et en trouver le moyen par des chants plus ou moins modulés, par des jeux où ils semblent s'essayer à la course, au combat, par des mouvements qui n'ont d'autre but que d'exercer leur force.

On pourrait croire, d'après ces observations, que l'inaction absolue des organes de la sensibilité et de l'intelli-

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA l""" ÉPOQUE. 2-45

:gence, quand ils ne sont pas engourdis par le sommeil, produit un sentiment pénible, comme celle des membres et •des organes qui servent au mouvement.

L'homme a donc connu bientôt le besoin de se soustraire à l'ennui en se procurant volontairement des sensations nouvelles, et telle est l'origine des jeux entre les enfants ou les jeunes gens, de l'invention du chant modulé ou mesuré, ■de la danse et des premiers instruments de musique.

Les mouvements qui se font en cadence s'exécutent avec plus ■de facilité ; on peut les continuer plus longtemps sans éprouver •de fatigue, et Ion a besoin d'une moindre attention pour les régler. La symétrie, l'ordre régulier de ces mouvements contribuent encore à cet effet, qui devient plus sensible lorsque plusieurs hommes doivent les exécuter de concert. Enfin , ceux qui en sont spectateurs en saisissent alors les détails plus dislinctivement, en voient plus clairement l'ensemble.

Il était donc naturel d'introduire dans les jeux des mouvements réguliers, symétriques et mesurés.

Une distribution des sons suivant des espaces de temps égaux entre eux plaît à l'organe de l'ouïe, qui lui-même alors ne reçoit que des vibrations régulières. Les changements de tons sont saisis avec plus de facilité, et le sentiment de la mesure, par cela seul qu'il soutient l'attention, a,joule encore au plaisir. De même, par la constitution de l'organe même de l'ouïe, les divers intervalles de tons l'affectent d'une manière agréable ou pénible, peut-être parce que la succession des vibrations qui n'auraient pas» ■entre elles de rapports simples forcerait les fibres à des mouvements fatigants et pénibles.

On a donc assujetti la voix à suivre et une mesure uniforme ^t des intervalles déterminés. Le nombre des intervalles qui ne blessent pas l'oreille, la faculté de changer la mesure ■<iprès un certain nombre de tons, préservaient de l'ennui -d'une trop grande uniformité.

On observa que certains corps rendaient des sons distincts et constants, soit en les frappant, soit en soufflant dans leurs «avités. On imagina d'employer ces sons pour marquer la mesure. En les comparant entre eux, on vit que les corps,

2i6 FRAGMENTS D'L'N TABLEAU HISTOIUQUE.

suivant leurs dimensions et leurs formes, pouvaient donner des sons différents, et on eut la première idée des instruments de musique.

Ce fut au son de la voix ou de ces instruments que s'exécutèrent les mouvements mesurés, soit des jeux, soit des marches guerrières.

On unit les paroles au chant, on apprit à les mesurer : les jeunes gens chantèrent les plaisirs et les peines de ranuuir; on s'encourageait par des chants à supporter les fatigues de la chasse et à braver les périls de la guerre. D'autres chansons célébraient les exploits ou la mort des guerriers, consacraient le .souvenir d'une victoire, d'un événement remarquable, heureux ou funeste. La musique, la danse, la poésie se réunirent pour répandre sur l'unifuiinilé de la vie des plaisirs jusqu'alors inconnus.

Ces arts donnèrent aux mœurs privées plus de délicatesse ou de douceur, augmentèrent la sensibilité morale, ajoutèrent dans les deux sexes au désir et aux moyens de plaire, donnèrent de l'activité aux esprits, les forcèrent à prendre l'habitude d'une attention suivie, les plièrent aux procédés réguliers d'un travail volontaire et dirigé vers un but déterminé.

La nécessité de s'assujettir à une mesure obligeait à cliercher des mots qui pussent à la fois rendre ce qu'on voulait exprimer et satisfaire à cette condilion nouvelle. On cessa d'employer la première expression qui s'oiî'rait à l'esprit; il fallut en chercher d'autres, les examiner, les comparer; on apprit à distinguer celles qui avaient le plus de clarté, de précision, d'énergie, et le premier art du style naquit du besoin d'asservir le discours à la marche d'un chant mesuré.

En s'occupant de retracer, dans ces chansons, les sentiments dont l'amour avait rempli leur Ame, ils les y fixaient en quelque sorte; ils apprenaient à les mieux distinguer, à les sentir plus vivement. L'imagination, plus fortement frappée des souvenirs de l'amour, de ses espérances, de ses craintes, les rassemble, et, les offrant à la fois, en fait éprouver, en un instant, toutes les douleurs ou tous les-

FliAGMENT DE L'HISTOIRE DE LA 1''^ ÉPOQUE. '247

plaisirs. L'amour n'avait (Mé d'ahoi-d qu'un désir passamer^il était devenu un sentiment; déjà il est une passion.

Au désir de mériter la bienveillance, la confiance de ses voisins, succède celui d'en recevoir des témoignages puldics,, d'être célébré dans des chants de gloire. On savait qu'on méritait d'obteinr ce sentiment : on apprenait, par la con-. duite des autres, cju'on l'avait obtenu. Cette jouissance était douce et paisible; mais, dès que l'impressiun de l'estime se, manifeste dans les fêtes solennelles, ces jouissances deviennent plus vives, plus ardemment désirées; l'imagination peut alors réunir, dans un seul instant, toutes celles qu'une estime muette avait répandues sur une vie entière, et l'homme connaît l'enthousiasme.

Un sentiment naturel attacbait l'individu à la société dont il était membre; mais, lorsqu'il a pu y trouver des plaisirs, que l'habitude lui rendait presque nécessaires; lorsque le souvenir des jeux, des fêtes qui ont embelli sa jeunesse, s'unit à la douce mémoire de la cabane paternelle, des peines et des plaisirs de l'enfance, des épanchements, des caresses de la nature et de l'amitié; lorsque l'haldtude lui rendait personnels, en quelque sorte, les exploits, les victoires, les défaites, les événements publics consacrés dans les chants nationaux, ce sentiment naturel devint une vt^ritable passion. Dans ses actions, dans ses projets, dans ses désirs, au delà de son bonheur, de sa gloire, des intérêts de sa famille, il voit les intérêts, le bonheur, la gloire de sa peuplade; il a enfin une patrie.

Mais cet amour même de son pays a exalté cette soif de vengeance à l'égard des ennemis, a détruit ce qui pouvait lui rester encore du sentiment naturel d'une bienveillance générale, et même, en la présentant plus souvent à ses propres yeux comme membre de la société, et non comme membre d'une famille, a favorisé, aux dépens de sa sensibilité, la pente qui déjà ne le portait que trop à exercer une domination injuste sur des êtres faibles, frappés d'une inégalité politique, ne partageant point avec lui la défense de la patrie et le besoin d'en régler les destinées.

J'ai exposé les progrès de l'homme tels que j'ai cru les

lire dans la nature de ses facultés et dans l'ensemble des faits recueillis par les voyageurs. Nous avons vu les affections de la bienveillance se perfectionner en lui, le sentiment de la justice se développer, mais, en même temps, ces affections se corrompre, ces sentiments s'égarer par TefTet nécessaire de la direction que les premières relations sociales ont donné à sa sensi])ililé. et des intérêts plus dai'abli'S, plus compliqués qu'elles ont fait naître.

Il nous reste à le montrer assujetti, par la suite même de ses progrès, à la tyrannie des besoins factices, et se livrant à l'erreur, parce qu'il a pu devenir capable d'avoir une conscience distincte de ses jugements, parce que sa raison n'a pu s'élever jusqu'à comprendre quelques vérités, sans devenir en même temps susceptible d'adhérer à des opinions fausses, et de se conduire d'après leurs illusions.

Les hommes, dans le besoin de se procurer des sensations nouvelles, ont eu recours à celles de l'odorat et du goût. Des poudres ou des fumigations qui, aspirées par le nez, produisaient sur cet organe une sensation forte, renouvelée à volonté; des boissons, dont les unes, en augmentant l'activité, l'énergie des forces vitales, flattent par le sentiment d'une force nouvelle, dont les autres produisent un délire complet et passager, donnent plus de mouvement aux idées, plus de pouvoir aux illusions de l'orgueil et de l'espérance ; des drogues assoupissantes qui calmaient les inquiétudes, engourdissaient les chagrins, conduisant à une sorte de demi-sommeil où l'homme s'abandonne a toutes les impressions, confond, avec le souvenir et le sentiment des objets réels, les fantômes de son imagination : tels furent ces moyens, dont l'effet nécessaire devait être d'anéantir l'activité naissante des esprits, tandis que l'usage habituel de quelques-uns finissait par abrutir l'àme, par engourdir la raison.

Des plaisirs qui se renouvelaient tous les jours, qui se répétaient sans cesse, devinrent une habitude impérieuse, un véritable besoin : le soin de se les procurer ou d'en jouir fut bientôt la plus chère occupation, la première passion de ces peuples; et dès lors leurs progrès doivent ou s'arrêter

FRAGMENT DE L'hISTOIRE DE LA 1'"'' ÉPOQUE. 249

OU n'avoir plus qu'une marclie presque insensible. On se permet tout pour satisfaire à des besoins factices : ces habitudes, portées jusqu'à la fureur, attaquèrent les principes de la santé, de la force et de la vie. L'on vit ces nations malheureuses se corrompre, se dégrader, se détruire : heureusement, ces excès ne pouvaient être portés au même degré que chez celles où le commerce avec des peuples civilisés n'a point facilité les moyens de s'y livrer ; et chez les autres, ces mêmes habitudes n'ont été funestes qu'à la raison, au progrès de la morale : elles ont plutôt engourdi que corrompu et perpétué l'enfance de l'espèce humaine, sans l'empêcher de se conserver et de s'étendre.

L'hérédité des chefs a été presque générale dans les peuplades sauvages. Si on cherche la cause de cette erreur, source première de l'esclavage sous lequel l'universalité du genre humain a presque toujours gémi depuis, on la trouvera dans Tégalilé même qui régnait entre eux, sans être altérée dans le cours habituel de la vie, ni par la supériorité du talent ou de la force, ni par la considération attachée aux exploits guerriers ou à l'éloquence : on la trouvera dans l'indépendance presque entière de ces mêmes hommes, sur lesquels la volonté générale n'exerçait qu'un empire momentané et limité à un petit nombre d'objets; dans leur liberté, d'autant plus grande, que non seulement ils n'obéissaient qu'à la décision de la peuplade entière, mais qu'ils y obéissaient seulement pour des actions communes à tous, comme une guerre, une expédition de chasse, et qu'alors toujours réunis, ils conservaient la faculté de révoquer à leur gré cette même décision. Ainsi cette institution, fatale à la liberté de leurs descendants, s'établit, parce qu'ils n'avaient même pas l'idée de la possibilité de perdre la leur. Si on exposait au sau- •vage qui marche gaiement à la guerre, sous la conduite de son chef héréditaire, le système de succession établi chez nos peuples civilisés, système plus absurde même que celui qu'ont adopté les esclaves de l'Asie, il croirait, ou que l'on insulte à sa simplicité, ou qu'une démence, également héréditaire, s'est emparée des têtes européennes.

Le même motif qui perpétua les premiers chefs, la diffi-

culte (lo se concLTlei" pour un iiuuvi'au clujix. lit naître lliérédité. Le fils, le frère du cher. (|ui lavaient plus constamment accompagné ou secondé, avait été à i)ortée de profiter davantage de son expérience. L"lial)itude de reconnaître une sorte de supériorité dans le père disposait à l'accorder à ceux qui en rappelaient l'idée, qui l'avjuent partagée dans quel((U('s occasions. Ce motif de préférence sur les autres priHcnilants, s'étendani avr^c égalité sur tous, blessait moins chacun deux, qui alors cédait avec moins de répugnance. La reconnaissance, le souvenir des services qu'un sentiment naluri'l porte à réconqx'iiser dans les parents de ceux qui li's ont rentius, entraînaient encore les suCTrages.

L'exemple de cette hérédité, dont rien ne pouvait faire pressentir les dangers, étant une fois donné, il dut se perpétuer, se transformer en un de ces usages consacrés qu'on n'a pas même l'idée de changer. Ce qui n'avait été d'abord qu'une comluile 1res naturelle devient un véritahle préjugé.

C'est ici le inouieni de remonter à la source commune de ces erreurs générales, qui, après avoir retardé les progrès de la raison et de la civilisation dans ces peui)lades naissantes, se sont en>uite pei|)(''tuées ; (pii. malgré les progrès mêmes, se retrouvent chez toutes les nations, à toutes les époques; qui enfin, changeant d'objets et de forme, suivant les temps, les pays, les événements, mais toujours également funestes, ont plus contribué aux longs malheurs de l'espèce humaine que les passions des tyrans et la corruplicni des peuples.

Nous avons observé déjà que, si une combinaison de sensations se représente souvent à nous, ou toujours la même, ou avec des changements assujettis à des lois régulières, nous ne pouvions ne pas nous la re|)résenter comnn; devant se reproduire constamment dans tles circonstances semblables. Ce sentinuMit, qui est pour nous celui de la réalité des objets, de la parité des pays, de la constance des phénomènes, dirige nos désirs, notre volonté ; conformément à cette hypothèse du retour des mêmes objets, des mêmes faits, des mêmes phénomènes, il détermine notre

FliAr.MENT DE L'iIÎSTOlItE DE I.A 1"'^ ÉPOQUE. Tji

adhésion aux jiii;(Miients qui prononcent ou suspendent, soit cette réalité, soit cette constance.

Mais, comme la mémoire nous représente avec plus de force et les objets qui ont ému notre sensibilité et ceux qui nous ont constanniient frappés; comme l'impression ])roduile par cette répétition multipliée est la même, soit ([ue CCS combinaisons nous soient offertes par la nature ménu', par notre imagination, par une suite de la volonté, de la conduite habituelle des autres hommes; comme le sentiment qui naît de cette impression, longtemps avant que nous puissions l'analyser, doit être le même, quelle que soit la cause qui lui ait donné plus de force, il arrive nécessairement que tous les individus dans les premières époques de l'espèce humaine, comme dans les autres époques, les enfants de ceux qui n'ont pas cultivé leur raison, ne savent pas distinguer ces causes diverses, et que le sentiment de la réalité des objets ou de la constance des phénomènes n"ait sa mesure sur la seule force de l'impression.

Ce défaut d'une conscience distincte des causes qui produisent ce sentiment est donc une source d'erreurs. En etfet. l'une de ces causes ne peut nous tromper, toutes les fois que les combinaisons, souvent répétées, sont la suite d'une loi vraiment constante; et l'expérience peut nous apprendre à reconnaître, à distinguer quand cette condition existe. Au contraire, il ne résulte des autres aucun motif de croire, puisque l'expérience ne nous montre aucun rapport entre elles et les événements réels. Lorsque les hommes ont entre eux une communication habituelle, ce ciu'on entend dire et répéter aux autres produit le même sentiment, surtout dans l'âge oîi la distinction cjue nous venons d'exposer ne peut être faite que plus vivement encore, ou lorsque ces discours frappent trop fortement notre imagination ou notre sensil)ilité. Ainsi l'erreur d'un seul homme devient commune à tous^ et se propage d'autant plus aisément qu'elle touche à des intérêts plus pressants, que celui qui la transmet est plus vivement ému, et produit dans l'àme des autres une émotion plus profonde. Il n'est personne qui, en rélléchissant sur ses opinions, sur ses jugements, sur ceux particulièrement qu'il

forme presque machinalement, ne puisse y apercevoir l'influence de cette même cause d'erreur. Combien donc ne doitelle pas être active lorsque rintelligence humaine n'est pas encore formée, lorsque la conscience distincte de ses opérations n'existe pour personne?

Lorsqu'une proposition à laquelle nous avons donné notre adhésion se présente k nous, le souvenir de l'avoir donnée nous tient lieu d'une adhésion immédiate. L'homme qui analyse ses propres opérations sait que ce sentiment est fondé alors sur une expérience constanle. En effet, toutes les fois •que sa mémoire lui rappelle et son adhésion et les motifs de cette adhésion, s'il a voulu l'examiner une seconde fois, il a été conduit à y donner une adhésion nouvelle; mais celui qui, •cédant à une impulsion involontaire dont il ne démêle pas la cause, se détermine, par le seul souvenir d'avoir donné .son adhésion, sans avoir la conscience du véritable motif d'y persister, ne dislingue pas le cas où ce motif existe dans toute sa force de ceux oîi il n'existe pas. Il lui arrivera donc de croire toujours ce qu'il a cru une fois, même sans aucune raison. Comme il attache ses idées à des mots, souvent il ne distinguera pas si, depuis qu'il a donné sa première adhésion, les mots qui forment cette proposition lui offrent encore les mêmes idées. Alors, si sa mémoire ne lui offre pas de ■combinaisons absolument distinctes, si les mots qui désignent ces. idées n'ont pas pour lui un sens très précis, il continuera de croire une proposition, parc(^ qu'il aura le souvenir d'y avoir donné son adhésion. Le sentiment qui le porte à y persister agira dans toute sa force, pour diriger ses opinions, sa conduite, d'après cette même adhésion, et dans la réalité, cependant, il admettra tantôt une proposition, tantôt une autre, parce que, fidèle aux mots seuls, il ne le sera point au premier sens qu'il a donné d'abord aux mêmes expressions. Ainsi, l'on voit combien cette première source d'erreurs se grossit et s'accroît en se combinant avec les effets nécessaires du peu de précision des idées, des variations dans le sens des mots, enfin de l'habitude de les retenir plus exactement que les idées qu'ils doivent exprimer.

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA l''<= ÉPOQUE. 25Î

Appliquons ces réflexions à un premier exemple des préjugés.

L'habitude de voir le pouvoir dans une même famille transporte sur elle une partie du respect qu'on rendait au pouvoir même. On jugea qu'il ne devait jamais en sortir, parce qu'il y était resté longtemps. On crut, en quelque sorte, qu'une même race était destinée à donner toujours des chefs,, comme un arbre à donner toujours les mêmes fruits. L'incertilude des effets du changement produisait dans nos imaginations, promptes à réaliser ce qui les frappait vivement, cette terreur vague de l'ignorance, souvent plus irrésistible que celle d'un danger réel et connu. L'enfant qui avait entendu, dès ses premières années : Nos chefs sont pris dans cette famille, le répétait toute sa vie, comme il continuait de se servir du même bois pour faire sa massue, sans examiner si les forêts ne lui en off"raient pas un meilleur. Ce qui avait été, par la libre volonté de ses ancêtres, se présentait à lui comme aussi constant, aussi nécessaire, en quelque sorte, que s'il avait été le résultat des lois de la nature.

Je ne crois pas ici calomnier la stupidité humaine. Qui,, d'ailleurs, n'a pas été frappé, môme dans nos sociétés, de ces paroles si etfrayauties pour la raison : Cela s'est toujours fait; cela ne s'est jamais fait. Interrogez l'histoire, et voyez si cen'est pas sur ces fragiles fondements que se sont élevés ces édifices de préjugés dont le poids a si longtemps fatigué la terre, et dont la main du temps, secondée par la raison, peut à peine, après une longue suite de siècles, ébranler la masse hideuse.

Mais suivons l'histoire des erreurs qui ont succédé à notre ignorance première.

Du moment où les hommes ont eu des habitations constantes, ils ont voulu dérober à leurs regards le spectacle de la destruction des personnes qui leur avaient été chères. L'idée de voir ces restes de ce qu'ils avaient aimé devenir la proie des animaux sauvages devait leur causer d'autant plus d'horreur, que ce spectacle leur eût rappelé des accidents funestes.

L'aspect des lieux qui renfermaient ces dépôts inspirait

-254 FRAGMENTS D UX TAHLEAU IIISTOUIQLE.

nue doulour mêlée datlcadrissenieiiL et de souvenirs louf'hanls. On s'y rendait pour pleurer ceux dont on regrettait la perte. Une mère arrosait de son lait la tombe de son fils. On Adressait involontairement la parole à ces objets chéris, comme dans les mouvements passionnés on l'adresse aux absents. ■On aurait voulu les avoir jtour témoins des larmes qu'ils faisaient répandre, et leur faire goûter la consolation de savoir qu'ils étaient adorés; et on tiiiit ))ar croire être entendu d'eux, parce qu'on l'avait fortemeut désiré.

L'opinion qu'il subsiste après la mort une i)artie de nousmêmes qui se plail à vivre dans les mêmes lieux, qui conserve les mêmes goûts, les mêmes affections, était trop consolante pour n'être pas avidement adoptée par des êtres dont la sensibilité était vive et la raison débile. Ce que cette opinion renferme de contraire aux lois générales de la nature ne pouvait les frapper. L'anéantissement absolu d'un être qui naguère avait des sentiments et des pensées devait même leur paraître plus difficile encore à concevoir que cette existence nouvelle. Des hommes d'une imagination ardente crurent bientôt avoir entendu les morts, avoir vu le corps léger, impalpable, qui avait survécu à leur dépouille mortelle. Des Ijruits lointains ou in)])révus dont on ne connaît pas la cause, des fantômes produits par îles exhalaisons tei'restres, par des accidents de lumière et dont la foi-me vague présente à l'imagination prévenue l'objet doid elle désire ou craint d'être frappée, donnèrent souvent à ces illusions une sorte de vraisemblance. On supposa que si ces morts avaient conservé des aft'ections, ils avaient aussi le pouvoir de servir ou de nuire. Bientôt des cérémonies, dontlauteur était inconnu, s'ils s'accordaient avec les passions, les intérêts qu'on leur supposait, furent regardées comme leur ouvrage; et dès lors la terreur activa la conviction. Douter de la réalité de ces ombres eût été s'exposer à leur vengeance..

Ainsi des soins pour les morts, et des soins qui annoncent J qu'on leur croit encore de la sensibilité, ont été presque gé- 1 méralement la première superstition des nations sauvages.

On l'a trouvée seule chez quelques-unes, et il est presque sans exemple qu'on en ail rencontré d'autres où elle ne fût pas mêlée.

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA {"" ÉPOQUE. 255

• L'homme exécute les moiivemenls de son corps d'après sa Tolonté, les dirige suivant une intention. Ce pouvoir s'étend sur les autres corps et s'exerce de la même manière. Il doit en conclure que cette volonté, cette intention existe dans les autres hommes, dans les animaux, puisqu'il les voit employer aussi leur pouvoir sur leurs propres membi'es, pour agir sur d'autres corps.

Dès lors, il a été porté à supposer que les phénomènes de la nature qui avaient sur son bien-être une influence plus directe, qui lui paraissaient se renouveler spontanément et sans ordre régulier, étaient produits par des êtres doués d'une volonté, ayant l'intention de leur nuire ou de les favoriser.

On imagina voir dans l'ouragan, dans le nuage qui porte le tonnerre, un être inanimé qui les dirigeait, qui les employait pour servir sa vengeance, pour satisfaire sa passion. On étendit ensuite cette hypothèse à des phénomènes plus réguliers, et toutes les fois qu'un effet naturel remplissait une intention favorable ou contraire au bonlieur de la peuplade, toutes les fois qu'on aurait supposé cette intention dans un ami ou dans un ennemi, s'il avait pu produire cet effet, <3n l'attribuait à cette cause inconnue, mais intelligente et capable d'amour ou de haine. Cette analogie paraissait d'autant plus naturelle à ces bommes grossiers, que n'ayant encore aucune idée de la régularité ni des lois de la mécanique, ni des effets généraux auxquels nous donnons le nom des causes, et dont les effets sensibles que nous observons sont les résultats, l'action d'une volonté sur les corps était de toutes les causes celle qui leur était la plus familière et dont ils avaient même une notion plus distincte.

L'homme fit ces êtres à son image, car à cjuel autre objet aurait-il pu les faire ressembler? Quel autre modèle aurait-il ' pu choisir? Peut-il se former l'idée d'un autre entendement que le sien, ou d'une autre sensilulité? Le dieu d(>s métaphysiciens est-il encore autre chose qu'une intelligence humaine 'dont ils ont agrandi indéfiniment toutes les proportions? Ces êtres pouvaient donc s'irriter et s'apaiser, être sensibles aux dons, aux priè'res, aux marques de soumission; et tel

fut dans l'espèce humaint' le secoiul dej;ré il(> la supci-sUtion.

Les peuples ont-ils admis d'abord un dieu ou plusieurs? Les ont-ils supposés méchants ou bons? Cette question a occupé les philosophes ; mais l'observation paraît s'accorder avec les conjectures de la raison, pour prouverqu'àceté^ard la marche des esprits n'a point été uniforme. On trouve à peu près au même degré de civilisation cl la croyance d'un seul èlre bon et celle d'un seul être méchant ; enfin celle de plusieurs êtres occupés, les uns de proléger, les aulres de tourmenter l'espèce humaine.

Si le premier phénomène auquel on imagina d'attribuer pour cause la volonté d'un être inconnu faisait aux hommesplus de bien que de mal, on commença ]>.ir un dieu bienfaisant; et par un dieu méchant, au contraire, si le hasard présenta d'abord cette idée à l'occasion d'un phénomène effrayant ou funeste. Puis, ceux qui avaient le temps de s'accoutumer à l'idée de ce premier agent trouvèrent plus simple d'étendre son pouvoir, au lieu de lui donner des rivaux ou des frères^ Quand, ensuite, on attribua d'autres phénomènes à une cause dirigée par une intention, ces phénomènes annonçaient-ils des intentions contraires, il suffisait de supposer un dieu tour à tour content ou mécontent, voulant lantùt les récompenser, tantôt les punir. Dans l'hypotlièse contraire, tout phénomène eut son dieu particulier. Ces divinités, amies ou ennemies de Ihomme, se partagèrent alors l'empire du monde. L'une faisait trouver le gibier, conduisait les poissons aux barques des pêcheurs; l'autre les dispersait. Si un dieu favorisait une peuplade, la peuplade ennemie avait aussi le sien ])our la défendre. Cette idée des dieux nationaux a même été une des plus générales. On la trouve chez les Juifs, chez. les Grecs, chez les Romains. Le progrès des lumières l'y avait modifiée, mais ils en conservaient encore des traces, même dans les siècles illustrés par les sciences et par les philosophes.

C'est là que se sont arrêtées les premières idées religieuses, nées de l'imagination, de la crainte et de l'espérance. Le reste de leurs progrès est dû aux prêtres, dont l'origine a suivi de près la naissance de ces idées.

11 se trouva des hommes doués d'une imagination viviî, {)i-()mpte à réaliser leurs illusions, exerçant, par celte raison même, un plus grand empire sur la croyance des autres. Agités par CCS fantaisies, tour à tour frappés d'espérance ou de crainte, ils goûtaient ce plaisir attaché aux émotions de l'àme, plaisir qui s'augmentait à mesure qu'ils pouvaient le faire partager. Ces hommes s'occupèrent avec plus d'intérêt des devoirs que l'on rendait aux morts, et de la reconnaissance que ces morts en avaient témoignée. Ils cherchèrent à découvrir ce qui pouvait l'exciter davantage; ils s'efforçaient de pénétrer l'intention des dieux, et à connaître ([uelles actions, quels présents avaient le mieux réussi à les apaiser, à s'attirer leurs bienfaits; quelle manière de s'adresser à eux amenait plus promptement la guérison d'une maladie, produisait une chasse plus heureuse, conduisait plus sûrement à la victoire. Fortement émus, ils produisaient des impressions vives qui entraînaient la persuasion. Us dirigeaient les cérémonies qu'ils avaient imaginées ; bientôt après, ils se chargèrent de les exécnter, afin de mieux observer ce que les âmes des ancêtres exigeaient pour ne pas blesser les dieux par une négligence même involontaire. Leur imagination s'exalta jusqu'à réaliser les conjectures sur l'avenir ; jusqu'à prendre pour l'efï'et d'une volonté étrangère, d'un agent surnaturel, la force que ces conjectures devaient uniquement à l'enthousiasme. Ils furent les ])remiers prêtres, et les seuls i»eut-êlre, qui aient été les (Inpes des erreurs inventées par eux-mêmes, mais ils ne le lurent pas longtemps. La supériorité de leurs prétendues lumières, la confiance qu'ils inspiraient, leur attira le respect, leur donna, sur les opinions, une influence utile et flatteuse ; la reconnaissance paya les succès qu'ils devaient au hasard. L'orgueil, l'avidité, l'ambition leur apprirent hientôt à inventer des choses extraordinaires pour ajouter a celles que leur imagination avait réalisées, à supposer des événements quand le sort ne leur en présentait pas ; à frap- ])er par des prestiges, par des convulsions ou des tours de force, par des cris bizarres, les imaginations qu'ils ne dominaient pas encore à li?ur gré.

258 FRAGMENTS D UN TAIiLEAU HISTOUIQUE.

Après avoir rùvé rav(MHr. ils le composèrent d'après leursintérêts. Au lieu de demander à leur imagination en délire des prophéties ou des oracles, ils en forgèrent pour les vendre. Ils devinrent charlatans et fourbes sans cesser d'être enthousiastes. Bientôt l'homme ne put naître, se marier ou mourir sans le secours de leurs cérémonies ; ils se mêlèrent dans les actes les plus importants de la vie commune, afin de la dominer. Ils voulurent que l'homme, dans toutes ses actions, fut frappé de la crainte des dieux, et qu'il les IronvAt sans cesse entre les dieux et lui. Voilà quelle fut rorigine des prêtres; et leur histoire, continuée jusqu'à nous, prouverait combien, aux yeux de la justice et de la raison, le sacerdoce s'est toujours montré digne de la sottise et de la fourberie qui avaient entouré son berceau.

Dans ({uelques pays, l'autorité du chef d'une famille, son expérience, lui donnèrent ce même droit de diriger, d'exalter les idées religieuses, et cette autorité en fut augmentée. Ailleurs, il tomba entre les mains des chefs de la peuplade, et fut une des sources- principales de l'accroissement de leur pouvoir.

Nous trouvons en effet dans les autres époques où l'on observe l'espèce humaine, le sacerdoce, tantôt divisé entre les familles, tantôt réuni avec l'empire, tantôt appartenant à une classe particulière ; souvent même, chez les peuples oii les révolutions ont confondu les débris de plusieurs nations primitives, dont les comnuinications avec les étrangers ont modifié les institutions et les mœurs, on a trouvé à la fois des traces de ces trois formes diverses que le sacerdoce a pu recevoir dans les premières sociétés.

L'imagination des femmes, aussi vive, plus mobile, plus facilement égarée par ses propres prestiges, les appelait à partager avec les hommes l'empire de la superstition. Aussi les voit-on presque partout prédire aussi l'avenir, interpréter la volonté des dieux, employer leur médiation pour les faire changer au gré des hommes, présider aux. cérémonies. Quelquefois, chaque sexe s'est réservé quelques fonctions particulières.

On ne voit point d'exclusion totale dans ce qu'on peut

FRAGMENT DE LHISTOIRE DE LA l'"'^' KPOQIE. 259

regarder comme des religions premières, mais seulement dans celles que de nouveaux fourbes ont formées des débris des cultes plus anciens.

Nous venons de voir commentle développement des facultés morales et intellectuelles a produit des vices et des erreurs, et comment cette corruption de l'àme et de la raison est une suite presque nécessaire des progrès de l'espèce humaine.

Mais l'enfant ne fait de chutes que dans les temps où ses forces lui permettent d'essayer de se soutenir et démarcher. Faudrait-il en conclure que ce serait un bien pour lui d'être condamné àramper toute savie?J\'est-il pas dans la nature d'un être borné de ne pouvoir acquérir quelque perfection sans un apprentissage marqué par des fautes et des bévues?

Aurait-on voulu que le système entier des facultés humaines, dans la masse générale des individus, pût faire des progrès tellement méthodiques, que jamais il n'en résultât, pour aucune partie de ce système, ni trouble, ni désordre; que toutes les facultés se perfectionnant, et à la fois, sui- A'ant une heureuse proportion, conservassent toujours entre elles l'équilibre le plus favorable au bonheur de l'espèce entière f Non. sans doute, un tel ordre ne pourrait appartenir qu'à une autre terre, à une espèce autrement constituée. Les maux inévitables qui ont accompagné les progrès de la nôtre ne sont donc point une preuve que ces progrès soient pour elle ni un mal, ni une dégradation. Nous ne devons regarder ces maux que comme une des conditions que la nature a voulu attacher à l'exercice de la perfectibilité dont elle Ta douée. Les difficultés d'une route, les fatigues d'un voyage empêcheront-elles que l'ensemble n'en puisse être agréable, grand, utile ? L'expérience n'a-t-elle pas prouvé, d'ailleurs, que la race humaine n'a jamais pu s'arrêter sans se corrompre? Elle n"a eu que le choix d'embrasser un malheur constant ou de pourchasser le bonheur en marchant avec courage dans la route pénible, mais sûre, que la nature lui a tracée. Que l'on choisisse donc, dans l'espace même que nous venons d'indiquer, un point où l'on veuille l'arrêter, on verra qu'il est impossible de former une combinaison où le progrès de ses facultés demeure suspendu,

260 FR.vr.MENTs d'un tableau historique.

sans y iiilroduire des circonstances ddiil l'eflet infailli!)le serait de la condamner à la destruction cl à la misère, ou sans former des hypothèses contradictoires.

l.es faits nous montrent l'homme dans l'état de civilisalion où nous l'avons conduit ])ar le dével()])p('monl hypothétique de ses facultés ; mais aucune observation inimédiale ne nous éclaire sur la route qu'il a réellement suivie pour y parvenir. Celle-ci peut sembler la ])lus naturelle sans être la vraie. Je l'ai tracée d'après les ])hénomènes (pie la construction physique ou morale de riiomme offre le plus constamment dans tous les temps et dans tous les pays, d'après ce que peut nous apprendre sur l'histoire de ces premiers perfectionnements l'analyse des opérations de notre intelligence ou des mouvements de notre Ame. En examinant ce tableau, on verra du moins qu'il est possible d'expliquer les progrès de l'espèce humaine sans avoir besoin de recourir à une différence essentielle entre elle et les animaux,- et à l'existence d'une àme d'un ordre privilégié ; que l'on peut assigner les causes des contradictions apparentes entre des afTections naturelles qui portent l'homme au bien et la pente qui l'entraîne au mal ; entre une raison capable de s'élever à des vérités sublimes et une faiblesse d'esprit qui le plonge dans les erreurs les plus slupides, sans supposer ni un premier étal de perfection dontje ne sais quelle faute l'aurait lait déchoir, ni des puissances ennemies qui se partagent l'empire de sa volonté. On verra qu'il peut connaître la l)ienfaisance et la justice sans qu'un dieu ou descende luimême sur la terre, ou charge un individu privilégié de l'y représenter. La formation des sociétés, l'invention des premiers arts, la ressemblance qu'on observe dans l'usage des nations qui sont parvenues au même degré de civilisation, est la suite naturelle du développement des facultés semblables, et ne suppose ni une tige commune dont les chefs auraient reçu une instruction céleste, ni un peuple ])riinilif dont on conserve les traditions, mais dont il faudrait expliquer les progrès d'une autre manière.

Ainsi l'on voit disparaître ces chimères de l'imagination des théologiens et des philosophes ; ces explications de plié-

FRAGMENT DE l'hISTOIHE DE LA l'" ÉPOQUE. ^Ol

nomènes très simples, fondées sur des hypothèses inintelligibles, vains fantômes dont quelques-uns n'ont eu d'autre inconvénient que de faire perdre du temps à leurs sectateurs, mais dont quelques autres, en pervertissant la morale, en introduisant un fanatisme sombre et barbare, ont couvert la terre de sang et de crimes, et ont fait à l'espèce humaine des plaies que la philosophie sera longtemps à fermer.

FRAGMENTS

D UN

des Prog-rès

Fragment de Vhistoire de la 4° époque (1).

Chaque ville grecque avait un roi ; Homère, qui les vit ^■hasser de quelques-unes, leur donna l'épithète de mangeurs d' hommes .

D'après les monunienis qui nous restent, il paraît que ces chefs très peu absolus de citoyens peu soumis furent moins des tyrans que des hommes féroces et corrompus. On parle beaucoup plus de leurs assassinats que de leurs vexations, et il était plus fâcheux d'être leur parent que leur sujet. Les peuples qui s'en délivraient étaient moins fatigués de la dureté de leur domination, que révoltés des excès de

(1) Tontes les dates sont ici rapportées à notre ère républicaine ; et •comme «'est à la même ère qi;e se termine la partie historique de ce talîloau., cette manière de date uniforme dans tout l'ouvrage, eu se ra[)poTtant à une époque certaine et connue généralement, est préféirable à toute autre. [Note de L'auteur.)

leurs l)rulales passions, cl irrites des pilla,i;es qu'entraînuicnl les querelles de ces familles royales, oii il était rare qu'un mariage se terminât sans un meurtre, un enlèvement et quelques batailles. Cependant, suivant la iradition, Athènes se ressaisit de la liberté au inninrnt même mi Cudrus, le dernier de ses rois, se dévoua jiour le salut du peuple. Ce qui ju'ouve que les Athéniens, plus éclairés nu plus indi'pcndants, n'avaient pas besoin de li.iïr un roi p(uir sentir le poids de la royauté.

Celte révolution, dont les premiers mouvements remontent à trois mille ans environ avant l'ère républicaine, embrasse un espace d'environ six siècles, et. vers la tin du cinquième, il ne restait plus de rois héréditaires, ni dans la Grèce, ni dans les îles, ni même dans ses colonies. Les deux chefs de la république lacédémonienne en gardèrent le nom; mais ils n'étaient plus que des magistrats, tenant de la loi un pouvoir dont elle avait fixé les limites.

C'est à cette même révolution que le genre humain doit ses lumières et devra sa liberté.

Elle a plus influé sur le sort des nations actuelles de l'Europe que les événements, bien plus rapprochés de nous, dont nos ancêtres ont été les acteurs et leur pays le théâtre : elle forme en quelque sorte la première page de notre histoire.

La distribution de cespetits Etals dans un paysmonlagneux et difficile, mais placé sous un ])eau ciel et dans un climat tempéré, fut la première cause de cette révolution et de In permanence de ses effets.

Dans de grandes plaines, ces petites monarchies auraient fini parse confondre dans un seul Etat: sous un climat moins favoiable, avec une population plus également répartie sur le territoire, on aurait eu moins de motifs et moins de moyens pour détruire la tyrannie. Mais, en Grèce, chaque Etat se trouvait composé d'une ville et d'un petit territoire, dont la plus grande partie, cultivée par des esclaves, appartenait aux liabilanls de la ville, et quelquefois était leur propriété commune. La force ne devait donc presque jamais cesser d'appartenir à la majoiité du peuple, qui, à portée de se réunir à tous les instants, avait toujours la faculté de former une

volonté générale, et le pouvoir de la faire exécuter. Les richesses royales, qui consistaient en (juelques terres, en quelques provisions d'armes, de bestiaux et de denrées, pouvaient à peine soudoyer une faible truupe de satellites; et tout roi qui n'était pas soutenu par la force d'un roi voisin se trouvait sans cesse dans une dépendance réelle du peuple. Ainsi, pour renverser un trône, il sullisait que la haine de la tyrannie l'emportât sur l'habitude d'un vieux respect pour les races, où la superstition populaire voyait les descendants de ses dieux.

Ces Etats furent presque tous, et devaient être souillés par des institutions aristocratiques.

La chute des rois les trouva déjà corrompus par les genres d'inégalités les plus dangereux. Les habitants des villes, plus riches, plus rapprochés d'intérêts, plus faciles à réunir, dominaient ceux d'un territoire trop peu étendu pour balancer leur pouvoir. La même cause qui avait assuré la destruction de la tyrannie s'opposait à l'établissement d'une véritable liberté.

Dansplusieurs contrées, on distinguait deux races d'hommes libres, soit qu'elles eussent une origine différente, soit quel'inférioi'ilé de l'une d'elles fût la suite de révolutions amenées, par la conquête, dans la distribution du territoire.

Dans les autres lieux oîi cette distinction avait disparu,. des tribus qui remontaient à une tige fabuleuse avaient obtenu un respect que la superstition perpétuait en le rendant volontaire. Entin, la richesse conférait une véritable puissance, parce que l'homme riche avait de meilleures armes, parce qu'il avait pu s'exercer plus longtemps à les manier avec une adresse qui décidait presque entièrement du succès.. D'ailleurs, n'étant pas obligé à un travail assidu, il avait ou il pouvait acquérir plus facilement, et les limiières et l'habileté nécessaires pour dominer les esprits; enfin, celui qui pouvait armer et nourrir des soldats devenait, par cela seul, le chef d'une troupe qui, après avoir combattu sous lui pendant la guerre, votait pour lui pendant la paix.

Ainsi, dans la plupart des villes, l'aristocratie remplaça la royauté; dans quelques autres, elle s'introduisit à la longue :

266 FRAGMENTS D'UN TAULEAU HISTOniQUE.

car l<'s riches savaiiMit mieux se concerter pour leurs usurjiali(Uis. que la partie pauvre du peuple pour la défense de sa liberté. Ils avaient l'art de tenir le peuple dans leur dépendance par des prêts ruineux, ou de se rattacher par des présents. Enfin, dans plusieurs villes, l'aristocratie lut établie par la loi même, sous le prétexte d'assurer la tranquillité publique, et d'éviter les tumultes très fréquents dans ces constitutions populaires, où la distinction des pouvoirs que le peuple délègue, et de ceux qu'il se réserve, était faite, mais où les principes qui doivent diriger leur action étaient absolument inconnus.

Cependant, les mêmes causes qui avaient aun'né la destruction de la royauté s'opposaient à l'établissement paisible de ces nouvelles usur|)ations. Les opprimés étaient trop près des oppresseurs, pour que la haine ne l'empoi-tàt pas sur la i-raintc l't tiv»p voisins, pour (juc la force put les empêcher de se réunir.

]/aristocratie devait donc être partout chancelante, partout inquiète et jalouse.

Telle fut la cause de l'établissement des tyrans; nom que nous avons consacré depuis à désigner l'abus violent d'un pouvoir même regardé comme légitime, mais qui, chez les Grecs, désignait l'exercice d'un pouvoir contraire à la liberté, soit qu'un homme ou plusieurs l'eussent usurpé par la force d'un p.irti ou d'un peuple étranger, soit que les citoyens euxnièinrs l'eussent établi, tantôt pour échapper aux désordres de l'anarchie ou de la guerre civile, tantôt pour se délivrer d'une aristocratie trop oppi-essive, tantôt aussi pour n'être pas obligés tie céder à la portion pauvre du peuple cpii réclamait des rlroits plus étemlus. Ce dernier motif suppose des circonstances extraordinaires, comme lorsque la faction des riches n'avait que ce moyen d'éviter un tyran populaire. Il est naturel de vouloii' changer de maître, même avec l'incertitude tlun meilleur sort; il ne l'est pas de vouloir s'en donner un pour avoir moins d'égaux. Cet orgueil servile, qui préfère un esclavage décoré à la liberté d'une égalité que l'on trouve humiliante, n'était pas dans le caractère indépendant et fier des nations grecques, et ne pouvait exister dans

FRAGMENT DE l'hISTOIUE DE LA 4« ÉPOQUE. "67

\ui pays où la tyrannie étant toujours violenlc, rien no garantissait à la vanité de ses esclaves le prix de leur bassesse.

C'était toujours un danger momentané qui servait de i^ré- Icxte, comme celui de chasser ou de prévenir un ennemi étranger, de détruire une faction, de dissiper un complot; une troupe soldée, et souvent une troupe étrangère, servaient ensuite à perpétuer le pouvoir du tyran, à le préserver du poignard des citoyens. Rarement ils y échappèrent, et si (jaelquefois ils eurent un frère ou un fils pour successeur, jamais la patience du peuple n'attendit une troisième génération.

Dans quelques républiques de la Grèce, comme à Syracuse, la tyrannie eut en qnelque sorte des retours périodiques: il semble que le peuple n'y ait jamais pu s'arrêter à des institutions supportables. Les Athéniens ne se laissèrent néanmoins asservir qu'une seule fois sans le secours d'une violence étrangère. Thèbes, malgré le peu de réputation des Béotiens (chez qui l'on trouve cependant Pindare, Epaminondas et Plutarque), Thèbes ne fut jamais soumise, et secoua promptement la tyrannie étaldie par la trahison des Lacédémonieng;^

Il semble que les guerres intestines, jointes aux guerres étrangères, auraient dû promptement détruire ces Etats faibles et divisés; mais plusieurs circonstances servirent à les conserver. Non seulement ces peuples ditïérents avaient la même langue, les mêmes mœurs, les mêmes dieux, des institutions presque semblables, des lois, des opinions, des ])rincipes analogues; mais plusieurs temples célèbres, qui attiraient les habitants de la Grèce entière, et des jeux où ils se réunissaient, resserraient ces liens. Entin, il s'était établi, ilu tenqis même des rois, une confédération religieuse et l)olitique à la fois. Les députés des peuples qui la formaient se réunissaient pour offrir des sacrilices au nom de la nation entière ; décidaient les questions élevées sur les bornes des divers territoires, et prononçaient sur les droits que ditférents peuples prétendaient à l'inspection des temples, à l'intendance d'un sacriftce. Enfin, cette association devint vraiment utile il la conservation de la Grèce, par l'anathème lancé contre

568 FnAr.MENTS d'un tableau HlSTOr.IiJUE.

(•('lui (|iii (k'truirail une ville aniphicl V()ni(|iie : anallième qui iiiellail (les bornes aux cruautés et aux ftireui-s de la guerre. Tn grand nombre de villes avaient établi dans les îles de la nier Kgée. sur les eûtes de l'Asie Mineure, sur celles delà Sicile ('( de l'Italie niiTididnalc. des l'ulduics indépendantes, il est vrai, mais liées à la métropole par la religion, par unjj^ sorte de respect filial. Le souvenir de la même origine, un rapport plus grand dans les lois et dans les mœurs, dans le culte, un titre à des secours mutuels, consacré par l'opinion plutôt qui' par les traités, formaient entre ces Etats une union plus intime. Ils étaient l'un pour l'autre un appui dans les guerres étrangères, un asile pour ceux que les factions exilaient de leurs foyers, un défenseur contre les tyrans, quelquefois un médiateur dans les dissensions civiles. L'asservissement ou la destruction d'une colonie était une humiliation, une perte pour la métropole ; la chute de la métropole, une calamité commune à toutes ses colonies.

De tels liens eussent été trop faibles, si les peuplades grecques, comme celles de rilalie septentrionale, de l'Espagne, de la Germanie, avaient conservé la dureté de leurs mœurs. Mais les Grecs avaient été instruits par les peuples de l'Orient; ils avaient reçu d'eux les arts de l'esprit, et les avaient perfectionnés. Déjà leur langue s'était formée : riche, hannonieuse, énergique, se prêtant à tous les mouvements de la pensée, à toutes les combinaisons d'idées,, n'ayant ni ces anomalies, ni ces formes compliquées qui caractérisent les langues formées au hasard des débris d'idiomes plus anciens; déjà pure, noble, élégante dans ces siècles encore grossiers, elle est un monument.de la perfection des organes du peuple qui l'avait créée. Leur passion pour une musicjue déjà supérieure à celle de leurs maîtres, leur goût poui- la danse, pour les fêtes, pour les jeux publics^ les détachaient des passions viles et personnelles. Leur climat leur donnait peu de besoins, et ne les condamnait pas à cette longue solitude de l'hiver, qui, dans les nations septentrionales, isole les familles. Avides de toute espèce de jzjloire, sensibles ;i tous les plaisirs de l'esprit, ils étaient préservés de celte dureté de l'àme qui a pour origine l'àprelé

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 4" ÉPOQUE. 'ifV.)

(run travail imposé par la nécessité, la fureur exclusive de la gloire militaire, et cette inertie des facultés intell<H'tuelIes, qui exclut les sentiments délicats et doux. Aussi voit-on, dans un long espace de temps, la Grèce, souvent troublée par des guerres, n'olïrir qu'un seul événement désastreux, la destruction des Messéniens; et cette destruction fut l'ouvrage des S])artiates, c'est-à-dire, d'un peuple dont les institutions sociales proscrivaient tout ce qui pouvait adoucir les mœurs, rmbellir la vie, qu'elles dérobaient aux influences du climat, (lu'enfin elles rendaient étranger au caractère général des (irecs, pour lui conserver toute la férocité des premiers âges. Mais avant d'exposer cruels furent pendant cette époque (1) les progrès des Grecs ou plutôt ceux de l'esprit humain (car les nations éclairées qui ont existé depuis n'ont point eu d'autres précepteurs), il est nécessaire de montrer avec plus de détail ce qu'ét;iient alors, chez les Grecs, les sciences, les arts, les institutions publiques, les (opinions et les mœurs.

Les sciences métaphysiques n'existaient pas encore. Ce que les prêtres ou quelques voyageurs avaient pu pénétrer des doctrines secrètes de l'Orient, sur la cause première et la . nature de l'homme, n'en peut mériter le nom honoral)le.

Les vieillards, ceux qu'on nommait sa^es, avaient recueilli par les traditions un certain nombre de maximes sur la morale, sur l'art de se bien conduire pour son propre bonheur, quelques préceptes politiques, quelques observations générales sur le cœur humain. Ce recueil, transmis de génération en génération, s'accroissait à chacune d'elles. Les sages les plus célèbres se faisaient honneur d'y placer une maxime qui leur paraissait renfermer la leçon ou le conseil le plus utile, la vérité la plus importante, et ils y attachèrent leur nom. Ces espèces de proverbes, souvent exprimés en vers, formaient toute la morale, toute la politique alors connue.

On n'avait pour lois que les anciens usages, quelques

(1) Elle s'étend depuis environ l'an 2700 jusqu'à i'an 2150 avant la République française, et embrasse à peu près o5U ans depuis Lycurgue Jusqu'à .\ristote.

règles dictées par les circonstances, et souvent par l'opinion: du moment. L'administration n'avait pour base que la sagesse passagère de ceux qui gouvernaient. L'industrie, le commerce étaient libres. Leur activité était trop faible, pour que l'idée de les gêner par des règlements eût encore pu séduire. Il est des erreurs qui suppo.sent plus que de l'ignorance.

Quoique dans les poèmes d'Hésiode et d'Homère la langue grecque approchât déjà du terme de sa perfection, la grammaire ne formait point encore un art. Ces deux poètes avaient laissé bien loin derrière eux les poètes des nations orientales. Leurs beautés immortelles excitent encore, après trente siècles, l'admiration des hommes les plus éclairés et du goût le plus pur. L'art dt^ conduire une action, d'enchaîner, de combiner des événements, de former et d'ordonner de grands tableaux, de tracer et de faire agir des caractères nobles ou passionnés, étonne d'autant plus dans Homère, malgré des imperfections souvent grossières, que depuis lui jusqu'à Eschyle (c'est-à-dire, dans un espace de plus de quatre siècles) rien ne retrace plus l'idée de ces grandes compositions. Ces poèmes se chantèrent longtemps par fragments : si cependant Homère n'a réellement composé que des morceaux détachés ; si l'ordonnance du poème est l'ouvrage de celui qui les réunit du temps de Pisistrate, en y ajoutant alors des liaisons, une partie du prodige disparaît ; il ne reste plus d'extraordinaire que le génie du poète dans les détails, et cette foule d'idées ou d'images délicates ou sublimes dans un siècle encore si grossier.

Les hymnes, les poésies lyriques que l'on chantait en s'accompagnant d'un instrument, étaient les genres les plus cultivés ; et si on juge de l'art par les ouvrages d'Homère, on verra que, quoique pour les convenances, pour la composition d'un ouvrage, pour le soin d'éviter les détails minutieux et vulgaires, en un mot pour tout ce qui tient à la composition d'un ouvrage, l'art étaitencore dans l'enfance; celui de l'expression, du style, de l'harmonie, avait déjà fait desprogrès rapides. Il n'existait d'autre histoire, ou même d'autres annales, que de courtes inscriptions qui rappelaient

quelques époques, ou conservaient la succession des rois ou des pontifes ; des chroniques qui, destinées à être contiées à la mémoire seule, étaient écrites en vin-s. Nous n'uA'ons aucun monument de l'éloquence grecque dans ces temps reculés ; et si nous voulons en avoir quelque idée, c'est encore dans Homère (ju'il faut la chercher. Cependant, malgré les beautés de son style, elle y parait grossière et sans art. Dans les siècles postérieurs, l'exagération, l'incohérence des images, l'emphase des mots, les éternelles répétitions des mômes idées qui détîgurent si souvent les discours des personnages de ses poèmes, furent remplacées, chez d'autres auteurs, par des beautés simples et naturelles, parla sage hardiesse, par une élégance rarement démentie, par une harmonie presque toujours soutenue ; mais, chez Homère, les injures que les héros se prodiguent, la naïveté avec lac{uelle ils se vantent de leurs actions ou même de leur profonde sagesse, et leur peu de ménagement pour l'amourpropre de ceux dont ils veulent entraîner l'opinion, prouvent <îvidemment que l'art de persuader, au temps de ce père de la poésie grecque, ne venait, en quelque sorte, que de naître; car il est diflicile de croire qu'Homère soit resté audessous de ce qu'était dans son siècle l'éloquence, lui qui, dans d'autres parties, a devancé l'art et le goût des siècles les plus éclairés.

La musique n'était c^u'un art purement pratique : on connaissait l'accompagnement ; mais la voix et l'instrument rendaient une suite de sons assujettis aux mêmes intervalles, et l'art de l'harmonie, celui de varier les accords, fut encore longtemps inconnu, si même l'origine n'en est point absolument moderne. Leurs instruments consistaient en diverses espèces de flûtes et de lyres ; mais celles-ci n'avaient encore qu'un petit nombre de cordes.

La peinture, la sculpture n'étaient presque encore, comme dans l'Egypte, qu'une représentation grossière des objets. Si déjà le dessin avait fait quelque progrès, s'il avait acquis quelque correction, si l'imitation s'était rapprochée de la nature, les parties de l'art qui tiennent au génie étaient ignorées, et il devait s'arrêter encore longtemps à ce qui ne

272 FRAGMENTS D LN TAnLEAU HISTORIOUE.

parle qu'aux sens, cl à ce que lieil et la main peuvent exécuter. La description du bouclier d'Achille a pu faire croire que l'art de composer des tableaux existait de son temps : mais Homère décrit l'ouvra.^e d'un dieu, et il est vraisemblable que rimat^in.ition du poète s'était élevée bien au-dessus de ce qu'alors des mains humaines auraient su réaliser.

Quant aux sciences mathématiques ou ])hysiques, le peu qu'on pouvait ap|)rendre dans les collèj^es sacerdotaux de i'Egy})t(', de la Chaldée et de l'Inde, n'avait pas encoi'e pénétré dans la Grèce. Elles ne s'y distinguaient pas d(!s arts qui en employaient cjuelques applications, et ces a]>|)licalions en marquaient les limites. Ainsi les mathémati([ues s'y bornaient à quelques principes pratiques d'arithméticpuî ou de géométrie, nécessaires pour l'arpentage et les calculs de la vie commune. Les hommes les plus instruits avaient «ne connaissance grossière du cours de la lune et du soleil qu'ils employaient à régler l'année, et des constellations principales qui leur servaient pour en marquer les é[)oques, et pour se conduire dans leurs navigations. Ils n'osaient ((uitter la terre de vue que dans quelques traversées très courtes, avec lesquelles l'habitude les avait familiarisés. La voile n'était pour eux qu'un supplément à la force des rames, et celles-ci les dirigeaient seules quand il s'agissait de comijattreou d'aborder la terre. Leur géographie ne s'étendait pas au il<'l.i du cercle étroit de leur pays, et à une partie des côtes et des iles de la Méditerranée les plus voisines des nations grecques.

Nous ne trouvons aucune trace vers ce temps de ce que uous appelons des instruments et des machines ; mais les arts mécaniques et chimiques avaient déjà fait de grands progrès.

On savait former des tissus avec la laine et le lin.

On connaissait des méthodes de préparer le cuir, de teindre les étoiïes, de cuire et détourner les vases de terre. Tous les art* qu'exige nécessairement la fabrication d'armes, d'outils, d'ustensiles de fer ou de cuivre, étaient répandus <lans la Grèce. Le fer avait remplacé le cuivre, qui était <nicore employé exclusivement pour les armes vers le temps du siège de Troie.

FRAGMENT DE L'hISTOIRE DE LA 4<= ÉPOQUE. 273

Un exploitait des mines d'argent dans l'Attique. Celles de Ter de l'île de Crète l'avaient été dans des temps bien plus reculés. Ainsi les Grecs possédaient déjà les connaissances ((lie supposent et le travail des mines, et l'art d'en retirer les métaux ; mais ils ignoraient celui de les séparer,

Phidon, tyran d'Argos, y avait fait frapper des monnaies d'argent près de deux mille sept cents ans avant notre ère, et introduit l'usage des poids et mesures. On cultivait le blé, la vigne, l'olivier.

Depuis la guerre de Troie, on avait substitué l'usage de la cavalerie à celui des chars. L'art de panser les blessures, de remédier aux luxations et aux fractures, de traiter les maladies, était exercé par des hommes qui, sans former aucun corps, sans aucun mélange de superstition, se dévouaient au secours de leurs semblables, les uns par l'appât du gain, d'autres seulement par l'attrait de la gloire. Des connaissances assez étendues sur l'ostéologie et très faibles sur les autres parties de Tanatomie, celles qu'on avait acquises sur la matière médicale, sur le pronostic des maladies, sur la méthode de les traiter, sur quelques opérations chirurgicales, sur l'art d'administrer les remèdes, se transmettaient tantôt d'un maître à ses disciples, tantôt des pères aux enfants, dans les familles où la profession de la médecine était héréditaire. On avait même formé dans les temples d'Esculape quelques recueils d'observations qu'il était permis aux voyageurs et aux malades d'y consulter librement.

Les Grecs n'avaient jamais été asservis, quoique passagèrement opprimés par des tyrans ou par des vainqueurs ; car on ne comptait plus au nombre des peuples ces malheureuses nations que l'avarice et la cruauté lacédémoniennes avaient condamnées à un esclavage éternel. Des distinctions de naissance n'y avaient dégradé les âmes ni par l'orgueil, ni parla bassesse. Ce n'était point dans les enfants de leurs vainqueurs qu'ils reconnaissaient une sorte de grandeur héréditaire, c'était dans les descendants de leurs dieux. Ce respect n'entraînait aucune idée de dépendance, ni même d'inégalité. Ils n'avaient point cette connaissance distincte des droits de l'homme, encore même si récente parmi nous; mais ils trou-

valent au D'iul de leur cauir que la nature ne les avait paformés jKiur avoir des maîtres. Ils étaient révoltés par la seule itlée (l'une nation grecque dominéepar un autre peuple, ou soumise à des tyrans. Celle qui s'y était volontairement livrée dans un moment d'égarement ou de terreur, s'indignait bientôt de sa faiblesse ou rougissait de son erreur. L'aristocratie n'y était soufferte que sous les formes de la liberté. Avant de pouvoir opprimer, il fallait quelle eût longtemps trompé, et que l'égalité outragée dans les droits les plus importants, dans les plus grands intérêts, se montrât avec éclat dans des institutions futiles. On craignait également dappesantir le joug ou de le montrer, et la politique prescrivait impérieusement aux chefs la modération et la modestie.

Leur tactique, leurs institutions militaires étaient encorecelles des peuples barbares. Les citoyens se fournissaient d'armes, et s'entretenaient à l'armée par le pillage ou à lours^ propres dépens. Les stratagèmes n'étaient que de grossières fourberies. La lactique se bornait à tâcher «le préserver se.s flancs et ses derrières, à se porter sur ceux de Tennemi, non par des manœuvres, mais par des surprises ou des embuscades. Les sièges des villes n'étaient que de longs blocusy dans lesquels on détruisait les forces de l'ennemi, on le réduisait à la famine, on l'empêchait de cultiver ses terres et de pouvoir renouveler ses vivres, sans livrer des combats, journaliers. Un profitait de sa négligence pour le surprendre, pour briser une porte, s'introduire par un conduit souterrain. On escaladait une ville faible ou déjà épuisée de défenseurs. Mais les moyens d'approcher des murailles avec moins de danger, ceux de les miner ou de les battre, de les dominer, d'en éloigner leurs défenseurs, étaient encore inconnus. L'on ne pouvait connaître davantage l'art de se défendre contre ces moyens et de les rendre inutiles.

Les Grecs avaient reçu des Orientaux le goût et l'usage des jeux publics, et ils perfectionnèrent celte institution. Ucs jeux périodiques furent établis auprès de plusieurs temples célèbres. Des couronnes, des prix étaient distribués aux vainqueurs en présence de la Grèce entière réunie dans ces fêles brillantes. La gloire de ces triomphes devint pour

FRAGMENT DE l'hiSTOIRE DE LA 4« ÉPOQUE. ÎTTi

ces villes mêmes un oljjet de rivalité. L'athlète combatlait à la fois pour sa gloire et pour celle de sa patrie. Il en résulta une passion générale pour ces exercices, qui, sagement dirigés vers le but de donner au corps plus de légèreté et de force, contribuèrent à rendre la nation plus robuste, plus en état de supporter les fatigues, plus propre à toutes les fonctions qui exigeaient de la légèreté et de la vigueur. Comme les villes, les bourgades même avaient aussi leurs jeux moins solennels. L'espoir d'obtenir, de disputer avec honneur ces couronnes moins brillantes, suffisait pour rendre généra.le riiabitude de ces exercices utiles. C'était dans ces fêtes que les poètes lisaient leurs vers, que les musiciens exerçaient leurs talents, que les peintres, les sculpteurs apportaient leurs tableaux ou leurs statues. Les sages y venaient chercher ou des lumières ou des applaudissements. Les héros s'y montraient aux regards des peuples. C'était laque les citoyens de toutes les villes se rassemblaient pour jouir de tous les plaisirs des arts et pour en juger les productions, et que l'opinion libre de la Grèce entière distribuait toutes les couronnes de la gloire. Quelle influence ces institutions ne devaient-elles pas avoir sur des hommes ingénieux et sensibles ! Quel moyen plus sûr de rendre vraiment populaire l'enthousiasme de tous les talents, de placer l'amour de la gloire au rang des passions communes, et de porter les efforts qu'elle inspire jusqu'au terme des forces de la nature (1) t

La religion des Grecs était un mélange de fables allégoriques apportées de lOrient, et de fables historiques nationales. Mais le peuple ignorait le sens de ces allégories, et les fables historiques, calquées sur elles, ne lui en présentaient aucun. Les opinions religieuses se bornaient à croire que ces dieux, quels qu'ils fussent, récompensaient la vertu et punissaient le crime après la mort, sur une espèce de fantôme qui survivait après la destruction du corps. Ces dieux gouvernaient le monde comme un roi gouverne son empire.

(1) On aura déjà parlé, dans les époques précédeutes, dâ l'origine des doctrines religieuses, des cultes, etc.

par dos lois fiénérales, auxquelles ils se permettaient de déroj<er.

Le destin, c'est-à-dire la nécessité personnifiée, bornait leur pouvoir. Sujets aux passions des hommes, ils aimaient les adorations, les sacrifices; ils voulaient qu'on y observât certaines cérémonies. C'était à ce prix seul qu'on obtenait leur faveur. Ils protégeaient particulièrement certains peuples. Chacun avait son dieu qu'il honorait diin culte plus assidu, plus magnilique, et dont il se croyait le favori. Ces dieux avaient aussi une alTection de préicrence pour une contrée, un temple. Cest là qu'ils se plaisaient à manifester leur ])onté ou leur colère, et qu'on pouvait espérer d'en être plus sûrement exaucé. Chaque temple avait son culte, que le même dieu y préférait à tout autre, quoique ailleurs il aimât mieux un culte différent. Ils se rendaient plus particulièrement garants des promesses qu'on faisait sur leurs autels, en suivant les formes établies en leurs noms. Ils accordaient à leurs prêtres ou prêtresses le don de prédire l'avenir, mais seulement dans les accès d'un délire sacré, par des moyens bizarres. On avait senti que l'état d'une folie habituelle avilirait trop aisément un ])rophète, et que l'histoire de l'avenir, racontée du même ton que celle du passé, ne trouverait qu'une faible croyance. Ce talent, d'abord attaché à des êtres privilégiés, le fut aussi à certains temples, et on y rempbiçnit un prophète aussi aisément qu'un boucher sacré. Les dieux avaient longtemps vécu dan^s la Grèce sous una forme humaine.

Chaque ville, chaque île, chaque montagne, chaque fleuve, était un monument de leur naissance, de leurs exploits, de leurs aventures galantes. On les voyait encore quelquefois, on leur parlait; mais- ils avaient cessé d'avoir des enfants, même un peu avant le siège de Troie.

Les prêtres étaient occupés d'augmenter le nombre des sacrifices et la valeur des oflrandes, par la pompe des cérémonies de leur culte, la beauté du temple, la magnificence de ses ornements, par l'éclat des miracles, par la renommée <le la vérité de leurs prédictions. Mais ils ne se mêlaient ni «l'instruire les peuples, ni de prêcher la morale, encore moins

FRAGMENT DE l'hISÏOIHE DE LA 4^ ÉPOQUE.

(l'en fahi-iqiier une au gré de leurs inlérèls. Chaque temple avait ses prêtres; ils ne formaient aucun eorps. n'avaient aucune influence politique. Se contentant de pouvoir exercei* en paix leur industrie sacrée, les intérêts de leur commerce n'excitaient entre eux qu'une émulation dans l'art de protiter de la crédulité populaire, et ils se gardaient sur leurs fourberies un secret réciproque. Toujours prêts cependant à réveiller la superstition des peuples, à dévouer à l'exécration générale quiconque oserait ou toucher à leurs richesses, ou en attaquer la source, en vendant des prodiges et des oracles aux tyrans, aux ambitieux, aux fourbes de toute espèce qui voulaient en acheter.

Dans un petit nombre de temples, on avait conservé ou recouvré la connaissance de quelques points des doctrines secrètes anciennement apportées de l'Egypte ou de l'Orient, et en même temps l'usage de ne les confier qu'à des hommes choisis après des expiations et des épreuves, et sous le sceau d'un secret inviolable. Ces mystères, réservés aux hommes que leur pouvoir, leur opulence, leur célébrité ou leur dévotion envers les dieux rendaient recommandables, devenaient pour ces prêtres une nouvelle source de crédit et de richesses.

On peut diviser en quatre classes les fables religieuses des Grecs.

La première est celle des allégories cosmologiques, où les intelligences, les forces physiques, les substances matérielles, et même le» idées métaphysiques qu'on faisait entrer dans l'explication de l'origine ou des lois générales de l'univers, sont déguisées sous des noms d'hommes, dont les aventures expriment les résultats successifs de ces lois et les changements opérés dans la nature. Telles sont les fables du Chaos, de la Nuit, du Destin. d'Uranus, de Chronos, de Zeus, de Juno. La seconde classe renferme les allégories astronomiques : ce sont les Astres, les Constellations, qui portent des noms humains, et l'histoire de ces êtres imaginaires n'est que celle des phénomènes célestes. On trouve ensuite des allégories : telle est la fable des douze travaux d'Hercule, d'Apollon, conducteur du soleil; telle est celle de

■278 FlîAGMENTS D'uN TABLEAU HISTORIQUE.

la déesse de la Raison, sortant tout armée de la tète du dieu suprême, comme depuis on a fait émaner le Logos ou le Verbe du même dieu devenu incorporel, les Muses, tilles de la Mémoire, les Grâces qui accompagnent la Beauté, l'Amour qui en est le fils, Hercule devenu le dieu de la force, épousant la Jeunesse, etc., etc. Enfin, on ne peut s'empêcher de reconnaître des fables vraiment historiques. Dans celles-ci, des dieux allégoriques sont identifiés avec des personnages réels, et les nouvelles aventures de ces dieux ne sont plus des allégories, mais des événements merveilleux attribués à ces personnages, événements qui, en général, ont eu quelque fondement dans l'histoire : telles sont les fables qui appartiennent à l'Hercule compagnon de Thésée, au Zeus de Crète, à la Cérès de Sicile, etc. Non seulement l'histoire du même dieu renfermait des fables de toutes les classes, mais souvent même elles se confondaient dans une seule de ses aventures, et c'est par celte raison que ropini;\ treté à n'admettre qu'une de ces classes a produit tant d'explications forcées; souvent, le dieu désigné par le même nom avait une histoire différente dans chacun de ses temples. D'autres fois, on réuni.ssait sous le même nom plusieurs êtres d'abord distingués, tandis qu'un autre êtie, originairement le même, paraissait dans diverses contrées sous des noais différents.

On peut croire que les mystères consistaient en grande partie dans une explication de ces allégories. Les initiés se trouvaient ainsi délivrés d'une partie des fables dont l'intérêt sacerdotal occupait encore la crédulité du peuple. Ils étaient au commun des citoyens à peu près ce que sont aujourd'hui nos théologiens unitaires à la tourbe croyante; ils avaient substitué des hypothèses raffinées à des absurdités grossières.

Dans l'Orient, l'initiation agrégeait un individu au corps sacerdotal d'une manière plus ou moins étroite, et l'on proportionnait l'étendue des secrets révélés à l'intimité de cette association, aux grades qu'on y obtenait successivement. En Grèce, la même cérémonie n'était que la marque dune confiance réciproque; les initiés étaient obligés au

FHAriMlCNT DE L'HISTOIRE DE LA 4"-" ÉPOQUE. T,\)

si'.cnce, mais non à l'obéissance et ii l'iiypocrisie; ils élaienl des appuis, et non des instruments; l'indépendance naturelle aux (Irecs avait forcé les prêtres à se contenter de ce partage : en exigeant trop, ils auraient risqué de tout perdre.

On voit aisément c^u'une telle religion rendait le peuple iplus superstitieux que fanatique, formait des dévots imbéciles plutôt que des hypocrites; qu'elle égarait les imaginations, mais sans les enchaîner ou les noircir; que ses terreurs pouvaient rapetisser les âmes, mais non les corrompre ou les endurcir; qu'elle ajoutait à la morale des motifs de respecter la justice et des obligations envers les dieux, mais qu'elle n'en dénaturait pas les principes; que ses prêtres étaient (les cliarlatans dangereux, des instruments politiques quelquefois funestes, mais non des tyrans abrutisseurs, comme ils l'ont été sur presque tout le reste du glo])e.

La masse du peuple croyait aux fables religieuses; ceux à •qui la nature avait donné plus de finesse ou une raison plus forte, ceux qui avaient cultivé la leur auprès des sages, n'ignoraient pas c{ue cette religion n'était qu'une allégorie qui servait de voile à une doctrine moins grossièrement iibsurde; ils cherchaient à s'en instruire, soit en voyant euxmêmes, soit en consultant des voyageurs célèbres, soit en se faisant initier aux mystères. Quelques-uns se contentaient de chercher la vérité dans leurs propres pensées; tous dédaignaient les superstitions vulgaires en s'y soumettant moins encore par politique C[ue par un respect vague pour le sens caché qu'elles renfermaient. Mais ces hommes étaient dispersés dans la société, et n'y formaient pas une classe distincte, habile à profiter des erreurs auxquelles les autres demeuraient abandonnées.

Les femmes, chez les Grecs, quoique soumises à une vie domestique et retirée, jouissaient d'une sorte d'autorité dans l'intérieur des familles. Les lois et l'esprit de liberté les avaient un peu rapprochées de l'égalité naturelle. Elles <'taient les compagnes intérieures, mais non les domestiques de leurs maris. Elles partageaient avec eux le respect de leurs enfants et l'honneur de les former. Si elles étaient

exclues des fonctions politiques, et même de la présence aux assemblées du peuple et de l'assistance aux jeux publics, elles partageaient avec les bommesles fonctions religieuses. Elles remportèrent même dans le talent de rendre des oracles.

On ne pouvait avoir qu'une seule femme. Il eût été honteux de chercher à corrompre celle dautrui: l'union habituelle d'un homme avec une femme libre était même unetache pour tous deux. Ces mœurs étaient le fruit de cette égalité entre les hommes, dont l'aristocratie était forcée de respecter au moins l'apparence. L'usage de soumettre ti sesplaisirs, et les esclaves, et les femmes prises à la guerre, était publiquement autorisé; mais il ne s'étendait plus qu'à celles des peuples étrangers : on respectait dans les autres la dignité de la nation grecque, où l'on craignait d'éterniser les représailles et d'envenimer les haines nationales.

L'histoire des siècles reculés prouve, par un grand nombre de guerres dont l'enlèvement de quelques femmes était leseul motif, que la passion de l'amour agissait avec violence sur l'âme des Grecs, mais que la jalousie y tenait à cette passion même, au sentiment de la dignité outragée, plutôt qu';i un orgueil de préjugé, qu'à l'esprit de domination sur ui» sexe plus faible. On cherchait à se venger d'un rival, bien plus qu'à punir une femme infidèle. La jalousie allumait des haines, inspirait des crimes, mais ne conduisait pas à l'asservissement, à la dégradation des femmes. Ces recherches sur la conservation de la virginité physique, ces soins pour obtenir une continence forcée, étaient alors inconnus dans la Grèce. Si l'on y observait encore des restes de la brutalité des temps héroïques, ce qui, dans la débauche, corrompt,, amollit l'Ame, la rend incapable de sentiments énergiqueset généreux, n'existait pas encore.

Une de ces habitudes honteuses nées, comme on l'a vu. dans la stupide oisiveté de la vie pastorale, était commune en Grèce dès les temps les plus reculés. Les législateurs, lesphilosophes furent obligés de la traiter avec indulgence, et nous verrons dans la suite que, s'ils ne parvinrent pas à la détruire, ils diminuèrent ce reste de la barbarie des premiers

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 4« ÉPOQUE, 28t

âges que la perversité grossière des mœurs romaines a perpétué jusqu'à nous.

Partout on avait des esclaves; mais ceux qui étaient employés aux travaux domestiques, aux travaux des arts, à l'agriculture, à la garde des troupeaux, ceux surtout qui,. placés à la campagne avec leur famille, cultivaient, régissaient la terre d'un citoyen de la ville, étaient traités avec quelque humanité. Regardés comme des hommes d'une racemalheureuse, ou comme des victimes du sort de la guerre, et non comme des êtres d'une espèce inférieure, ils avaient plus à souflrir de l'intérêt que de l'orgueil. Cet intérêt même ne pouvait endurcir généralement un peuple qui avait peu de besoins, et où la conservation, la multiplication d'esclaves difficiles à remplacer, était une des premières sources de richesse.

Mais il faut excepter ici, et ceux que l'on destinait aux travaux des mines, et les diverses races d'ilotes contre lesquels les Lacédémoniens se plaisaient à déployer toute leur férocité et tout leur orgueil.

Une hospitalité réciproque formait un lien sacré entre le& citoyens des diverses villes. Elle s'étendait aux enfants, se conservait de génération en génération. Elle offrait un appui à celui qui se serait trouvé sans crédit dans une ville étrangère, quoique très voisine, où les intérêts de sa fortune pouvaient souvent l'appeler; elle offrait un asile au citoyen qui était persécuté dans sa patrie. Cette institution contribuait à modérer les haines nationales, si promptes à naître entre des Etats très rapprochés, et elle étendaitle sentiment de la bienveillance, trop resserré dans les nations peu nombreuses.

Les supplices cruels, l'usage de la torture, étaient inconnus, du moins à l'égard des hommes libres, et même rarement employés contre les esclaves. Les tyrans en faisaient un instrument de terreur, et c'en était assez pour préserver les législations républicaines d'une imitation si honteuse.

Quelques institutions de la férocité du siècle des rois souillaient encore les mœurs; mais on le savait, et un vœu commun pressait le moment, appelait les moyens d'en effacer jusqu'aux dernières traces.

282 FRAGMENTS D'UN TABLEAU MISTOniQLE.

Voilà ce que la nature et la liberté avaient fait pour les Grecs.

Nous allons voir maintenant leur génie s'exercer sur l'homme et sur l'univers, accélérer les progrès des sciences, perfectionner les arts, créer la philosophie, agrandir et améliorer l'espèce humaine.

Cette quatrième époque peut se diviser en deux portions. La première embrasse le temps qui s'est écoulé entre l'établissement général de la liberté dans la Grèce et le moment où, après la guerre médique, la rivalité entre deux villes puissantes qui se disputaient le premier rang partagea la fédération des Grecs en deux ligues opposées, dont les guerres longues et sanglantes préparèrent-la destruction de la liberté.

La deuxième commence au moment où l'on vit éclater ces dissensions intestines, c'est-à-dire, vers l'an 2250 avant notre ère, jusqu'au moment où la puissance macédonienne .s'éleva sur les ruines de la liberté, et où l'étendue des sciences obligea ceux qui les cultivaient de les partager entre eux.

La première est celle où les républiques grecques se sont consolidées, où elles ont reçu de leurs législateurs des constitutions plus régulières et un système de lois écrites; où, si on en excepte la poésie qui avait devancé cette époque, les arts littéraires et pittoresques sont sortis de l'enfance pour la première fois (du moins dans ce qui nous est connu de l'histoire de l'espèce humaine); où les sciences, se montrant enfin aux hommes délivrées d'un voile superstitieux, commencent à être cultivées sans autre motif que le charme de la vérité et l'amour de la gloire; où la philosophie indépenda'nte s'est occupée, dans le silence d'une vie privée, de connaître la nature, d'étudier riiomme et de le perfectionner.

La deuxième nous montre les sciences, les arts, la philosophie se débarrassant des liens de l'enfance, et se montrant dans toute la vigueur d'une jeunesse brillante. On y voit les diverses parties de l'art social se raffiner, s'éclairer au milieu de passions que la petitesse des républiques grecques rendait plus actives en les concentrant, tandis que les

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 4« ÉPOQUE. 283

rapports nouveaux des intérêts de cliaque ville avec les intérêts généraux de la Grèce et de TÂsie rendaient plus éiu^rgiques ces mêmes passions, en agrandissant la sphère de leur activité et de leurs espérances.

Les changements dans l'état politique de la Grèce qui furent la suite de ses victoires sur les Perses, et les travaux d'Hippocrate ou de Méton, la première réforme de la philosophie par Socrate, qui marque le terme de Finfluence attribuée aux doctrines orientales, se répondent avec une exactitude chronologique assez grande pour permettre de séparer ces deux portions du tableau d'une même époque.

Nous avons vu chez les peuples dont l'époque précédente renferme l'histoire les lois fondamentales faire partie de la religion, contracter sur les autels de la superstition le caractère d'une irrévocabilité presque sacrée; le droit divin de la tyrannie insulter aux droits de l'espèce humaine, et les collèges de prêtres usurper le véritable pouvoir constituant à l'aide de cette hypocrisie politique. Dans la Grèce, les mêmes lois fondamentales, séparées de la religion, lui durent cependant en grande partie cette opinion de leur iri'évocabilité qui s'est établie chez presque tous les peuples. Un serment solennel, des imprécations efl'rayantes semblaient devoir lier toutes les générations à la volonté d'une seule. Ce n'était pas de la divinité, mais du génie qu'ils croyaient avoir reçu leurs lois. Des hommes ne les leur avaient point apportées du ciel, mais ils les avaient demandées à des sages inspirés par la raison. Cependant, ignorant encore celte destinée de l'homme qui l'appelle à des progrès sans cesse nouveaux, cette marche des sociétés, qui présente à cliaque instant de nouvelles ressources en même temps qu'elle en fait sentir le besoin, ils ont cru que des lois qui convenaient à leurs progrès actuels devaient toujours leur sufhre, et pouvaient être éternelles comme les moeurs, les opinions, les principes qui les avaient vues naître.

Malheureusement, cette même idée, alors si excusable, les empêcha de placer dans les lois fondamentales elles-mêmes les moyens de les réformer, et les peuples se trouvèrent condamnés à lalternative ou de n'en reconnaître aucune, ce

qui Ifvs livrait à tous les iangcrs d'une législation toujours incertaine, ou de ne pouvoir les changer que par des révolutions qui, presque toujours sanglantes, les exposaient à subir le joug passager d'un tyran.

Presque toujours, on confiait à un seul hiinime 1<' soin de former le système de la législation entière. Si on songe qu'il s'agissait, non de lui conférer aucune autorité sur les citoyens, mais de lui confier un travail avec lequel sa fonction devait finir pour toujours: si Ton observe que le peuple entier, réuni dans une seule place publique, pouvait l'entendre et le ju^er: qu'enfin l'égalité des lumières rassurait contre l'abus de la confiance imprudemment accordée ;i ce législateur unique, on trouvera que peut-être ce moyen, en assurant l'unité du système de législation, le garantissait encore de l'influence des passions personnelles, plus difficiles à cacher, moins audacieuses à se montrer, quand elles sont celles d'un seul homme. Mais un tel moyen supposait l'aven de sa supériorité ; il ne convenait qu'à cette époque où l'enthousiasme l'emportait sur l'envie, parce qu'une instruction facile n'avait pas multiplié les demi-talents et permis à la médiocrité même d'avoir de l'orgueil. Il n'y eut point de distinction établie entre les diverses lois fondamentales, soit d'après, leur objet, soit d'après leur importance, pour le maintien de la lil)erté. On attacha le caractère d'inviolabilité à toutes celles qui, consacrées par des S(?;"/ne?î/5, s'appuyaient encore du nom respecté d'un législateur devenu en quelque sorte l'objet d'un culte politique. Ces lois ne pouvaient être changées que par des moyens ou bizarres, ou non prévus par elles et dès lors toujours dangereux.

Lycurgue à Sparte, Dracon et Solon chez les Athéniens, Zaleucus à Locres, Charondas à Thurium, sont presque les seuls législateurs dont le nom soit venu jusqu'à nous avec quelque détail de leurs lois.

Il semble que l'époque où parut Lycurgue n'était pas très éloignée du temps où une grande partie du territoire des villes grecques était encore possédée en commun, et il est probable que les Héraclides avaient forcé les peuples vaincus à les cultiver pour eux et leurs soldats. Lycurgue avait donc

FRAGMENT DE L'hISTOIRE DE LA 4^ ÉPOQUE. 285

tr(nivé des inslitulions semblables à cette absurde et féroce ilutie qu'il cousaci-a, qu'il systématisa par ses lois ; et puisque la propriété d'une grande partie des possessions paraissait n'être fondée que sur des usurpations dont le souvenir n'était pas éteint, l'idée de partager les terres et les esclaves devait alors moins blesser ses compatriotes. Mais ce partage nouveau, sur lequel l'histoire ne nous a transmis que peu de détails, ne peut avoir été général; il ne nous reste aucune trace des précautions c[ui alors auraient été nécessaires pour assurer la subsistance des familles, et pour maintenir cette égalité pendant tout le temps où l'on sait que les institutions de Lycurgue ont été observées. Il est donc plus vraisemblable qu'il distribua seulement certaines portions du territoire propre de la Laconie entre un grand nombre de citoyens, •qu'il en lit des espèces de petits fiefs qui suffisaient à la subsistance étroite d'une famille, et qui dès lors, sans établir une égalité absolue de fortune, assuraient à un grand nombre de citoyens une indépendance entière, et par conséquent une égalité réelle.

Il voulut la porter même dans les jouissances, dans les habitudes de la vie. Des repas publics pour lesquels chacun fournissait une égale quantité de comestibles, et où présidait la frugalité, remplaçaient les réunions particulières ; on ne doit pas s'imaginer que tous les citoyens mangeassent tous les jours à ces tables républicaines, et même qu'ils ne vécussent pas habituellement avec leurs familles. Nous trouverons assez de torts réels à Lycurgue, sans y ajouter ceux que ses admirateurs ont voulu lui donner. Une monnaie de fer d'un poids incommode était seule en usage dans l'intérieur de l'Etat. Mais, du temps de Lycurgue, celui de la monnaie d'argent était à peine connu dans la Grèce. Ainsi, on doit moins attribuer l'exclusion durable de cette monnaie aux vues politiques de Lycurgue, qu'à la superstition qui attacha longtemps les citoyens à la lettre de ses lois, ou à la crainte que l'amour du butin porté à l'excès ne nuisit même au succès des brigandages honorés du nom de guerre.

Les lois de I^ycurgue accordèrent aux femmes quelques droits qui les rapprochaient peu de* l'égalité naturelle ; il

;>8G FRAGMENTS d'uN TABLEAU HISTOr.IQUE.

voulait qu'elles fussent dignes d'inspirer à leurs époux, à leurs frères, a leurs fils, l'amour de la patrie et les vertus i>:aerrières. Des exercices publics propres à fortitier le corps, des danses accompagnées de chansons patriotiques, formaient ])resque toute l'éducation des deux sexes. Les jeunes gens tiraient le reste de leur instruction des conversations que les vieillards avaient entre eux dans les édifices destinés aux repas communs, dans les places, dans les promenadi-. Lycurguc avait senti qu'en rendant les femmes plus agiles, plus robustes, il formerait une race dhommes plus saine et plus vigoureuse.

Dans ces jeux publics, les fdies paraissaient ou nues, ou vêtues de manière à exciter peut-être des désirs plus vifs encore. L'intention de diminuer l'attrait de la volupté par l'eflet de l'habitude ne serait ni bien entendue, ni conformeau reste de ses vues. On peut plus raisonnablement lui en supposer une absolument opposée. Il voulait prévenir ou combattre, par ce spectacle, une habitude qui, trop enracinée chez les Grecs, était encore favorisée par les exercices, gymnastiques où les hommes paraissaient nus.

D'ailleurs, puisqu'il voulait que la race lacédémonienne se perfectionnât, et pour la taille, et pour la force, il devait vouloir que les hommes ne se décidassent point dans leur choix par les seuls agréments de la figure.

La vie de famille était pour les Lacédémoniens un délassement, une jouissance, et non une habitude qui pût les engourdir ou les énerver. Mais il ne faut pas prendre à la lettre cette exagération oratoire, qu'ils ne voyaient leurs femmes qu'à la dérobée. On prétend que, lorsqu'ils étaient d'une constitution faible, ils engageaient leurs femmes à leur donner des enfants de pères d'une taille plus élevée, plus svelte, d'une plus belle figure, d'une conformation plus robuste. Il est possible qu'il y en ait eu des exemples dans un pays où l'on mettait son plus grand orgueil dans la gloire militaire de ses enfants, et à une époque où cette gloire dépendait beaucoup des qualités physiques; mais on peut douter que ce fût une coutume générale, encore moins une. institution publique, et presque une loi.

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 4« ÉPOQUE. ÎS7

Toutes ces institutions n'avaient pour l)ut ni le perfectionnement physique ou moral des hommes, ni leur égalité, mais seulement la guerre. Les supplices auxcpiels on livrait les enfants pour exercer leur patience, l'hahitude cju'on leur faisait prendre de dérober avec adresse, l'obéissance à laquelle on les exerçait, annoncent assez cette intention. On ne cultivait à Sparte ni les sciences, ni la philosophie, ni les lettres. On y dédaignait la peinture et la sculpture, comme des occupations indignes d'un être formé sans doute par la nature pour égorger ses semblables. On tolérait cependant la poésie et la musici[ue, quand elles avaient pour effet d'exciter la fureur martiale. Le Lacédémonien ne devait connaître ni les arts mécaniques, ni le commerce. Des ilotes soumis à tous les travaux, à tous les outrages, cultivaient ses terres ; il avait pour subsister ou celle qui lui était échue, ou un patrimoine ; et, à défaut de ces ressources, le produit de ses vols à la guerre. Avait-il trop d'esclaves, il les égorgeait; sa l)arl)arie en avait-elle trop diminué le nombre, il en volait.

Les enfants c|ui naissaient faibles et difformes étaient impitoyablement massacrés. Ce n'était pas cette pitié cruelle de certains peuples sauvages qui ùtent la vie à des êtres pour lesquels ils croient qu'elle ne serait plus qu'une longue souffrance; ce n'était pas, comme à la Chine, où l'humiliation et la misère ont étouffé la nature: c'était uniquement parce que ces enfants ne promettaient pas de pouvoir un jour égorger d'autres hommes.

De telles institutions semblent faites pour former, non un peuple d'hommes, mais une troupe de brigands, sachant exercer entre eux la justice, pour la violer sans remords à l'égard du reste de l'humanité. Etait-ce donc un ami de l'égalité que le législateur qui conserva dans sa famille un pouvoir héréditaire assez grand pour que, peu de temps après lui, on fût obligé de le diminuer? qui établit des distinctions avilissantes entre les habitants de Sparte et ceux du territoire? qui resserra tous les pouvoirs dans une aristocratie peu nombreuse? Le peuple formé par lui n'en fut-il pas constamment le protecteur dans le reste delà Grèce? Toutes les vertus qui tiennent à l'humanité, à la justice naturelle, furent

288 FRAGMENTS D'QX TADLEAU HISTOniOUE.

bannies de Sparte. Leur histoire est féconde en traits de lirandeur d'âme, de générosité altière, de dévouement pour la pairie ; elle noUre pas un seul individu sur la vie duquel un ami des hommes puisse arrêter sa pensée avec quelque douceur. Si Ion appelle vertu le sacrifice de soi-même à l'opinion de son pays, aux principes de la société où le sort nous a fait naître, elles furent communes à Sparte, elles y furent portées jusqu'à l'héroïsme. Mais on doit reprocher à leurs institutions d'avoir corrompu cet héroïsme même, d'en avoir fait un instrument dinjusliee et de liarbarie, d'avoir souillé la vertu, en plaçant à cùté d'elle, dans les mêmes âmes, le mépris des droits, du bonheur et de la vie des hommes.

On prétend que Lycurgue ayant fait jurer aux Spartiates d'obéir à ses lois jusqu'à son retour, s'imposa un exil volontaire, pour que leur serment les obligeât à une obéissance éternelle. Cet attachement scrupuleux ;i la lettre de serments, même surpris à l'aide d'une équivoque, est dans les mœurs grecques ; mais le moyen qu'on prête à Lycurgue, et (jui ressemble beaucoup aux expédients des casuistes de Pascal, est plus digne d'un pi'être que d'un législateur.

Je ne louerai point Lycurgue d'avoir refusé d'obtenir le trùne par un crime atroce : le temps où l'on pouvait entendre dire que tout est permis pour se faire roi n'existe heureusement plus, et nous avons appris à voir ces crimes de l'ambi- ■tion dans toute leur bassesse. Le peuple lui remit le sort d'un citoyen qui, dans une sédition, l'avait grièvement blessé, et il pardonna. Cela prouve que les mœurs grecques s'étaient déjà élevées à une générosité inconnue dans les temps héroïques, et que le peuple était capable de prévoir et de sentir celle du législateur.

Il eut le malheur de ne connaître d'occupation digne d'un homme, que la guerre ; de bonheur que dans la domination; eX le peuple qu'il forma, étranger à tout ce qui a fait des (jrecs les bienfaiteurs du genre humain, serait conlundu avec cette foule de nations qui ont passé sur la terre sans y laisser aucune trace, s'il n'eût partagé avec Athènes l'honneur d'avoir préservé l'Europe de la domination des Perses, et la raison du joug des superstitions orientales.

rnACMENT DE l'hISTOIRE de la 4° ÉPOQUE. 2;8Q

Cent vingt-quatre ans après l'établissement des lois do l-.ycnrgue, Théopompe crut nécessaire de donner des bornes à la puissance excessive qu'elles laissaient aux rois héréditaires. Mais ce ne fut pas en détruisant une hérédité que le nom d'Hercule rendait presque sacrée ; ce ne fut point en rappelant le peuple à l'exercice d'une partie de ses droits : ce fut, au contraire, en plaçant auprès des rois une autorité rivale, red(nitabie pour eux, tyrannique à l'égard des citoyens. Dans les cités grecques, l'autorité d'un sénat ou celle des assemijlées, soit du peuple entier, soit de quelques-unes de ses portions, partageait l'autorité des premiers magistrats et dominait sur eux. Mais c'est ici le premier exemple connu <le cet équilibre des pouvoirs, devenu depuis un siècle le syslème, ou plutôt la chimère des politiques qui ont prétendu à la réputation d'habileté ; à Lacédémone comme ailleurs, s'il a emi>èché un des pouvoirs d'usurper une autorité absolue, c'est aux dépens de la liberté du peuple, sur qui ces pouvoirs pèsent à la fois, et qui porte doublement le poids de tout ce qu'on ajoute à chacun d'eux, pour assurer leur équilibre.

Lycurgue avait puisé une partie de ses lois dans celles de la Crète ; on les y regardait comme l'ouvrage de ses rois, (■basses peu de temps après la guerre de Troie. Elles n'avaient rien, en effet, qui annonçât ce respect pour l'indépendance des individus, ces soins pour leurs intérêts ou leur bonheur, caractère naturel des lois qu'un peuple libre s'iml)Ose volontairement à lui-môme. Il parait que, plus rapprochés de l'Egypte, ayant avec la Phénicie une communication plus intime, les Cretois ont puisé leur législation dans ces règlements, auxquels les collèges de prêtres, les castes privilégiées s'étaient soumis chez quelques peuples orientaux. On y voit le même dessein d'enchaîner, d'éteindre dans l(^s hommes les sentiments naturels, pour ne leur laisser d'autre passion que l'orgueil et le fanatisme de corporation.

De telles lois étaient propres à produire d'excellents soldats pour un monarque descendu des dieux, comme après la destruction de la royauté elles formèrent d'intrépides dé-

fensonrs pour Taristocralie qui la rouiplaca. Gel esprit niilitairo maintint longtemps l'indépendance de la Crète ; mais on n"y connut ni la vraie liberté, ni la paix sans cesse troublée par des guerres qui s'élevaient entre ces villes érigées en républiques séparées. Elle vendait également des soldats, et aux nations libres de la Grèce, et aux rois de l'Asie. Une partie des babilanls était soumise à une ilotie moins dure, à la vérité, que celle de Sparte ; tandis que le reste de la nation asservie, cacbé dans des rodicrs impénétrables, défendait son indépendance, le brigandage au dedans, au dehors le commerce du sang des hommes, furent les glorieux effets de ces institutions si vantées.

Dracon. philosophe et poète, fut le premier législateur des Athéniens. On a dit que ses lois auraient dû être écrites avec du sang. Dans ce même code, où, pour inspirer l'horreur du meurtre, il le punissait même dans les animaux; où les choses inanimées cjui en avaient été la cause étaient soumises à un simulacre de supplice, l'humanité était violée par la punition même des meurtres involontaires, par celle des actions qui annonçaient des dispositions cruelles. La peine de mort y était prodiguée. Mais l'homme pourrait-il apprendre à respecter le sang de ses semblables, (juand les lois ne savent pas l'épargner? et ce sentiment d'humanité qui nous éloigne de toute action violente ou cruelle n'est-il pas un appui naturel de la justice, sans lequel, vainement aidée par la terreur, elle demeure impuissante contre la férocité de l'intérêt ou le délire de la vengeance ?

On reprochait à Dracon l'excessive dureté de son code pénal : Ce ne sont pas les actions que foi voulu punir, répondit-il, mais la désobéissanee à la loi ijui les proscrit ; et cette désobéissance est toujours également criminelle. Ainsi, l'on ignorait alors que la loi n'a point le droit de défendre une action, mais de marquer, parmi les actes contraires à la justice, ceux qui doivent être réprimés par la crainte des supplices. On ignorait également cjue la justice de la punition ne dérive point seulement de la légitimité de l'autorité de la loi, mais de la nécessité de l'infliger ; et que, même pour les plus grands crimes, toute punition serait injuste, si elle

FRAGMENT DE L'hISTOIHE DE LA 4« ÉPOnUE. î'91

n'était évidemment un moyen de les prévenir. (}u"au(iiii autre ne peut remplacer. On ignorait cntin que ["intensité de la peine ne doit pas se mesurer sur la gravité morale du délit, mais sur le rapport qu'il est nécessaire d'étahlir (Mitre la crainte de la punition et les motifs qui inspirent le crime, et sur celui qui existe entre le tort produit par l'action et le mal que la peine fait éprouver au coupalde.

Mais ces principes, entin connus de nos jours, ne font pas encore partie de l'opinion connnune; nous retrouverons ceux du législateur d'Athènes, avec quelques adoucissements, il est vrai, soit dans la politique, dans la morale de plusieurs sectes de philosophes, soit surtout dans la pratic^ue de presc^ue tous les peuples.

Les Athéniens, que leur sensibilité portait à l'indulgence, et chez qui un long repentir suivait les emportements oîi leur caractère passionné les entraînait, les Athéniens ne purent supporter que trente ans ces lois qui, favoral)les à raristocratie des riches dans la distribution des pouvoirs, la cimentaient par leur dureté. Ils sentaient ce que l'expérience a confirmé, ce que la théorie de la science sociale a démontré depuis, que la sévérité des lois ne sert qu'à maintenir l'apparence de la liberté avec la réalité de l'esclavage; tandis que des lois douces sont seules compatibles avec la véritalde liberté, avec celle qui étend également ses bienfaits sur un peuple entier.

Il y avait cinq cents ans qu'Athènes n'avait plus de rois héréditaires; un archonte perpétuel qui, sans hérédité comme sans couronne, ressemblait encore beaucoup troji à un roi, avait été remplacé depuis cent-soixante ans par un archonte élu pour dix ans, et depuis quatre-vingt-dix ans ceux-ci avaient fait place à un archonte annuel, lorsque le sage Solon fut appelé par ses compatriotes à leur donner des lois plus douces et plus égales.

Son code renfermait le système entier de la législation, et même des institutions publiques. C'est là que, cent quarantecinq ans après, les décemvirs puisèrent les principes des lois qu'ils présentèrent aux Romains, et qui ont été l'origine de leur jurisprudence. Ainsi la science judiciaire telle qu'elle

292 ir.ACMENTS d'un tableau HISTOniOUE.

existe nujdurdliui parmi nous, ses i)rincipos. ses formes, ses préjugés même, remontent jusquà Solon. cuviron deux mille huit cents ans avant notre ère.

Les nouvelles lois ne pouvaient être laites que par l'assemhlée générale du peuple, où tous les citoyens avaient nn droit de suffrage égal comme dans Imites les république^ iirecques. Ce titre était héréditaire ; mais un habitant ou nn étranger ne pouvait Tobtenir que de la volonté des citoyens.

Pour apprécier cette exclusion, il faut oi)server (^ue, dans les petits l'itats. l'admission trop facile des étrangers serait rarement sans danger ; que, dans la Grèce, ces étrangers conservaient presque tuus, et des droits dans leur patrie, et le projet de se rapprocher des lieux où leurs ancêtres avaient vécu ; que presque tous ceux qui étaient nés dans la cité même y conservaient cependant des intérêts, des relations avec celles dont leurs familles étaient originaires, et avaient souvent des liaisons avec les factions qui l'agitaient; qu'enfin ils faisaient une partie très peu considérable de la population. La prudence exigeait donc cette sévérité qui ne blessait ni la saine politique, ni la justice, puisque les exclusions n'étant ni absolues, ni nombreuses, étaient fondées sur des motif-; évidents d'utilité générale. Mais cette même sévérité devint. <'t une injustice, et une des causes de la destruction d'Athènes, lorsque l'accroissement du nombre des étrangers partagea ses habitants en deux peuples, l'un sujet etLautre souverain. Les lois, les actes généraux d'administration étaient formés dans un sénat nombreux, qui seul avait droit de les pré- .senter à l'acceptation du peuple.

Ânacharsis trouvait que c'était donner aux sages la peine de délibérer, et aux insensés le droit déjuger : mais il oubliait apparemment que ces insensés décidaient de leurs propres intérêts, et que ces sages discutaient ceux d'autrui. D'ailleurs, ces insensés, incapables de concourir à la formation d'une loi. déjuger même la bonté du système, des dispositions qu'elle présentait^ pouvaient avoir la capacité comme ils avaient le droit de prononcer si elle ne renfermait rien qui blessât à leur égard la justice, qui violât leur liberté,

FRAGMENT DE L'HISTOlIiE DE LA •!« ÉPOQUE. ÎOS

qui conipromiL leur bien-être. Aiiacharsis aurait-il eu rorj:,u('il de croire que l'espèce humaine avait été formée pour se soumettre en aveugle à ceux qui méi-itcraient ou usiirperai(Mit le nom de sages '!

Malheureusement, Solon, quoicpic ennemi du parti des riches, n'eut pas le courage d'appeler dans ce sénat la dernière classe des citoyens, formée des individus sans fortune. Cette exclusion, toujours contraire au droit naturel, peut ne pas être dangereuse pour la tranquillité publique dans un grand pays où le peuple est dispersé; elle le devient nécessairement, s'il est réuni dans une seule ville, ou dans un petit teri'itoire ; si la portion du peuple que cette exclusion a frappée n'a pas une grande induence dans les élections, et si ces élections ne sont pas assez fréquentes, il est à craindre que, lassée d'avoir tant dr maîtres, elle se jette dans les bras d'un tyran.

Solon s'exile comme Lycurgue après avoir fait accepter ses lois, et plus sage que le législateur de Sparte, il se contenta de demander aux Athéniens le serment de les obsei'ver pendant cent ans. Mais trente-quatre ans après, Pisistrale, un flatteur du peuple, obtint de lui la permission d'avoir une garde pour se soustraire aux violences des riches, et fonda une tyrannie de cinquante et un ans, dont les premières et les dernières époques furent orageuses, mais qui compta trente-six années d'une possession tranquille. Cette tyrannie survécut à la mort violente du premier de ses (ils, et ne finit que par l'exi)ulsion du dernier. Cependant, les tyrans ne détruisirent qu'une partie de la constitution de Solon, et respectèrent le reste de ses lois.

La personne du débiteur y était mise à l'abri des poursuites des créanciers ; loi humain(' et juste, que nous venons de renouveler au bout de vingt-trois siècles.

La loi décernait un éloge solennel aux citoyens morts pour la patrie. Leurs femmes étaient nourries, leurs enfants élevés, armés aux dépens de la république.

L'infamie était prononcée contre ceux qui dissipaient leur patrimoine, refusaient de prendre les armes pour la patrie, ou négligeaient de nourrir leurs parents. On ignorait alors

204 Fn.VGMENTS d'L'N TAI5LEAU llISToIilUlE.

que rdiiiiiioli ne doit avoir (|u"mi s"ul niaili-i". la raison; d que di' ilarer une action -in fànie par la loi, c'est ordonner de la croire telle; c'est une absurdité, si le législateur est d'acconl avec l'opinion générale; absurdité et tyrannie, s'il s'en écarte.

Cette infamie s'étendait a ceux (jui ne prenaient aucun ])arli dans les discordes civiles. Solon voulait lleli-ir, sans doute, ceux qui, dans ces dissensions, préfèrent leur repos et leur sûreté à l'intérêt de la patrie. Mais les admirateurs de celte loi la citent comme s'il avait voulu ol)liger les citoyens à clioisir entre deux partis opposés, lors même qu'ils les trouvaient également insensés ou dangereux; lors même que les hommes éclairés et de bonne foi pourraient, en les dédaignant, en les combattant tous, les réduire à une égale nullité: et dans ce sens, malgré la finesse des observations de Montesquieu, une telle loi n'ordonnerait qu'une hypocrisie politique, dangereuse pour la liberté.

L'aréopage veillait sur l'industrie, se faisait rendre compte des moyens de subsister de chaque citoyen, enqièchait qu'aucun d'eux ne restât oisif; loi qu'il faut pardonner à l'ignorance de ces temps reculés, que la petitesse d'un Etat excuse bien faiblement, et dont l'imitation serait le comble de la stu|)idité dans un grand pays, ou dans un siècle éclairé.

Nous trouverons souvent de ces prétendues bjis morales, qui tantôt cachent un moyen donné au fort d'opprimer h^ faible ; tantôt confèrent à quelques hommes une autorité arbitraire ; tantôt affermissent et conservent une puissance usurpée; mais on ignorait que l'autorité légitime de la loi ne s'étend pas au delà de ce qui blesse le droit d'autrui, de ce qui rompt les conditions essentielles du pacte social, et l'hypocrisie politique profitait de cette ignorance.

On reproche à Solon de n'avoir puni que dans les esclaves ce reste de mœurs grossières qui s'était perpétué dans la Grèce. Mais peut-on l'accuser de n'avoir point placé au nombre des crimes ce qui n'est qu'un vice honteux? En punissant seulement l'esclave coupable d'avoir corrompu les enfants des citoyens, Solon fit sans doute une loi injuste, puisqu'elle blessait l'égalité; mais des lois inégales, et dès lors con-

Iraires à l'équilé naturelle, sont une suite nécessaire do l'existence même de la servitude.

Il nous reste de Zaleucus le [>réand)ule de ses lois, monument plus précieux pour l'histoire de la philosophie que pour celle de la politique. La constitution qu'il établit était populaire, comme en général toutes celles qui furent l'ouvrage des Pythagoriciens. On fait l'éloge de la sagesse, de la douceur de ses lois. Elles conduisaient les hommes par l'honneur, plus que par la crainte. Cependant, il punissait l'adultère i)ar la perte de la vue. Il eût été plus humain et plus juste de prévenir ce qui, dans cette action, peut être un véritable crime, en donnant plus de liberté ])our la dissolution des mariages. Du moins n'eùt-il pas l'absurde injustice de ne punir qu'un sexe d'une faute que l'autre a partagée nécessairement. On rapporte que son lils s'en étant rendu coupable, Zaleucus se présenta dans la place publique, après s'être privé d'un œil, méritant par son sacrifice qu'on lui pardonnât d'éluder la loi ; mais on n'ajoute pas qu'après en avoir senti la dureté, il en ait demandé la révocation.

On prétend que ses lois prononçaient la peine de mort contre celui qui proposerait d'y faire un changement, si ce changement n'était pas adopté; une telle disposition annoncerait plus d'orgueil que de respect pour les droits des hommes, et de confiance dans les progrès de la raison. Mais •piand ce fait serait un de ces contes philosophiques dont les Grecs ont rempli l'histoire de ces temps reculés, il n'en prouve pas moins l'idée que l'on avait alors de l'utilité de porter jusc[u'à la superstition le respect des lois anciennes.

Charondas, philosophe de la même école, donna des luis aux habitants de Thurium ; il voulait que les citoyens cultivassent leur raison, ([ue l'étude de la philosophie et des sciences, le goût des lettres, en répandant généralement les lumières, devinssent la sauvegarde de la liberté. Il excluait des places ceux qui, ayant des enfants d'un premier mariage, en contractaient un second, ne croyant pas les vertus publiques compatil)les avec l'absence des vertus de famille, et ([u'on pût aimer sa patrie quand on n'aimait pas ses enfants. Mais il oubliait c[ue le droit du peuple à nommer ses agents

2'j6 fragments d'un tahleal Hisrorsiot'E.

ne peut légilimement être limité par des considérnlions murales, et que c'est îi lui seul de juger ceux (pii mérileul sa confiance. Les calomniateurs élaient exposes au publie, coifïés d'une couronne infamante, punition d'autant mieux choisie pour un crime presque toujours difficile à prouver, qu'elle cesse d'exister, si l'opinion publique ne ratifie jias le jugement. Ceux qui avaient fui dans le combat, ceux qui avaient abandonné l'armée, étaient exposés trois jours en habit de fenmie. Mais pourquoi cette insulte à un sexe qui a souvent dminé aux hommes des leçons de tous les genres de courage, qui sait comme eux mépriser la mort, et mieux qu'eux supporter la douleur? Pourquoi favoriser cette fausse idée d'une autre supériorité que celle de la force, idée destructive des sentiments de la nature et funeste aux vertudomestiques?

On dit que Charondas avait d('fendii. s(ais jieiue de mort.. de paraître en armes dans l'asseuiblée du peuple. Au refour d'une expédition guerrière, il apprend que des mouvements tumultueux agitent le peuple réuni dans la place ])ubli(iue; il y vole pour les apaiser, sans avoir quitté ses armes. Ou lui reproche de violer ses propres lois : Non, répond-il, je les exécute sur moi-même, et il se perça de son épée.

Si l'on rapproche ce fait ou cet apologue de celui qu'on rapporte de Zaleucus et de la mort de Dracon, étoulTé, diton, sous le poids des bonnets et des habits, ([ue, suivant un usage bizarre, le peuple jetait sur lui pour lui faire honneur, on verra qu'un exil honorable, tel que Lycurgue et Solon se l'imposèrent volontairement, était le seul asile d'un homme que l'autorité dangereuse attachée au titre de législateur avait trop exposé à la jalousie des ambitieux, à l'admiration, mais à l'inquiète surveillance des amis de la liberté.

Les Grecs étaient alors dans l'heureuse position d'un peuple qui, s'élançant hors de la nuit des premiers âges, rend un hommage pur aux lumières naissantes, et regarde comme un bienfaiteur celui qui en fait briller à ses yeux quelques faibles rayons. Ils se trouvaient entre l'ignorance naïve et franche du sauvage qui dédaigne d'apprendre à "voir, parce qu'il n'a pas l'idée de l'utilité de ce nouveau

FRAGMENT DE l'iIISTOIRE DE LA 4e ÉPOQUE. 297

sens, et celte hypocrisie de l'orgueil qui craint qu'une lumière trop vive n'éclaire sa nullité ou ses projets, qui ne v(Hit pas que les hommes s'instruisent, parce qu'ils apprendraient à la juger, et qui leur conseille l'ignorance, afin qu'ils se laissent conduire ou tromper par elle. Ce sentiment n'existait encore qu'à Sparte : ailleurs, le philosophe qui apportait des vérités ou même des opinions nouvelles était sûr d'obtenir le respect, sans presque exciter d'envie ; non que cette passion honteuse fût étrangère au cœur des Grecs : Hésiode l'avait peinte avec une énergique simplicité. Le poète, dit-il, est jaloux du poète, le musicien du musicien. Mais l'hommesentait plus fortement le besoin d'avoir des lumières que l'humiliation de les recevoir, et ce besoin ne permettait pas de se livrer à celte haine vague de tout ce qui s'élève, à celle fureur d'écarter, de rabaisser, d'anéantir tout ce qui existe au-dessus de son niveau, pour se dérober au sentiment de sa propre infériorité. Mais lorsque ce besoin se fait sentir moins impérieusement, lorsque la médiocrité orgueilleuse a pu concevoir respérance de trouver des diqies, c'est alors que ce vil senlimcnt, devenu commun à toutes les âmes étroites et dures, peut être regardé comme un des iléaux les plus dangereux pour les progrès de la raison.

Les premiers philosophes grecs allèrent chercher des lumières en Egypte, dans la Chaldée, jusque dans les Indes; car la doctrine secrète des prêtres de ces contrées était regardée comme renfermant toute la sagesse humaine. Des vérités de la géométrie élémentaire-, des notions astronomiques, et quelques idées de cosmogonie, furent tout ce qu'ils en rapportèrent. Ainsi les mêmes questions que, malgré le secours de nos méthodes de calcul, de leurs applications, nuilgré nos progrès, soit dans la connaissance des phénomènes ou de leurs lois, soit dans l'art de faire des expériences, nous n'oserions attaquer aujourd'hui, furent les premiers essais de la philosophie naissante. Elle épuisait ses efforts à chercher le principe général qui avait présidé à l'ordre de l'univers, et qui le conservait, sans connaître ni la loi d'aucun phénomène, ni aucune des lois de la mécanique.

•208 FRAGMENTS D'I'N TAHLEAU HISTORIQT'E.

Thaïes, Anaxiinène, lléraelile, altrihiiLTcul loul à un i)rincipe matériel, mais actif par sa nature, qui, se combinant avec la matière inerte, formait les différents corps, était la cause première de tous leurs mouvements, de tous les ]tiu''nomènes de la nature. Tiialès trouvait ce ])rincipc dans l'eau, Anaximèue dans lair. Héraclile dans le feu; mais il est vraisemblable quils entendaient moins ces substances telles qu'elles se présentent à nos yeux, qu'un ])rincipe élémentaire qui dominait dans leur compositi<tn, et pour qui elles n'étaient qu'un moyen d'action.

Anaxagore croyait chaque substance composée d'éléments semljlables, et animés d'une force qui tendait à les rapprocher et à les unir.

Démocrite supposait un nombre infini d'éléments d'une même nature, mais différents par leur figure, leur grosseur ot leur position, par la quantité et la direction du mouvement qu'ils avaient reçu au moment de leur existence, au premier instant de l'univers. Ces éléments indivisibles l)ortèrent le nom d'atomes, qui indique cette qualité. On doit supposer encore qu'à la force qui tendait à réunir les éléments semblables d'une même substance, .\naxagore en joignait une autre qui tendait à réunir entre eux ceux des diverses substances : autrement, ce système n'eût expliqué que la formation des corps homogènes, et non les changeanents dans leurs combinaisons.

Démocrite, à qui les lois du mouvement étaient inconnues, supposait qu'un atome dont la rencontre d'un autre atome avait arrêté le mouvement, le reprenait de nouveau lorsqu'une combinaison nouvelle l'avait débarrassé de cet obstacle; ou bien qu'un éternel courant d'atomes toujours nouveau entretenait ce mouvement.

Pythagore attribuait la formation, l'ordre de l'univers à des combinaisons de nombres, c'est-à-dire, à des lois mathématiques susceptibles d'être rigoureusement calculées ; car il était impossible d'exprimer alors autrement cette dernière idée.

Au milieu de ces chimères philosophiques, quelques idées heureuses montrent le génie faisant quelques efforts pour

FRAGMENT DE l'hISTOIUE DE LA 4» ÉPOQUE. 209

«ortir cil! chaos où les sciences élaienl |)lont;ées, et devinant ce qu'il ne pouvait découvrir encore.

On I louve dans les Homœoméries d'Anaxagore la première idée de ces combinaisons éléhientairés, premiers principes <le tous les corps; de ces attractions entre les éléments qui, suivant des lois encore inconnues, ou déterminent la nature de ces combinaisons, ou impriment des formes régulières et constantes aux corps que la réunion de ces éléments doit produire. Dans les atomes de Démocrite, on reconnaît cette physique corpusculaire à laquelle Descartes donna tant d'éclat ; qui, dans le siècle dernier, entraîna tous les esprits; <jui alors même était encore prématurée; vers laquelle nos recherches nous ramènent sans cesse, parce qu'elle est le (h-rnier Init que nous puissions atteindre dans la connaissance de la nature.

Enfin, le principe de Pythagore nous présente les premiers traits de cette philosophie plus vraie qui ne s'appuie que sur l'expérience et le calcul ; qui veut connaître les lois suivant lesquelles une cause exerce son action avant de chercher à en pénétrer la nature, et qui, sans vouloir imaginer ce qu'elle ne peut encore connaître, sait s'arrêter où les instruments qu'elle emploie cessent de pouvoir atteindre.

Celte philosophie ne proscrit pas la physique corpusculaire : elle apprend à distinguer quand il est utile ou dangereux de l'employer; elle en dirige l'application, elle l'orce l'imagination de s'arrêter au moment où le calcul cesse de i)Ouvoir en suivre la marche trop rapide. Mais cette idée de Pythagore était trop supérieure à son siècle pour en être même entendue; on confondit cette vue générale avec ses recherches sur les propriétés des nombres, et les applications ingénieuses qu'il en avait faites à la musique. On crut qu'il attribuait à ces propriétés, à ces combinaisons numériques, une vertu réelle ; et l'idée la plus grande, la i)lus vraie où l'esprit humain ait encore pu s'élever, devint la source des rêveries les plus absurdes, de la plus lionteuse charlatanerie.

Il paraît que ni Thaïes ni Pythagore n'établirent de sys-

300 FliAGMENTS DÏ'N TAHLEAU HISTOriIQUE.

((•me sur la natiiiT de la cause ])reniièi'e, ilu inuins les disciples de cliacuu deux se partagèrent-ils en iteux classes : les uns. comme Anaxagore. Zaleucus, Tiniée, supposèrent une âme du monde, une intelligence unifjue, qui était à l'univers ce que la nôtre est au corps humain. Les autres, comme Anaximène, Ocellus Lucanus, ne voyaient rien au delà du système général des êtres, qu'ils regardaient comme un tout unique, immense, éternel, dont tous les phénomènes n'étaient que les modilications successives ou simultanées.

Et c'est entre ces mêmes hypothèses, toujours vagues, variées de mille manières quant, aux expressions, mais toujours les mêmes quant au fond des idées, que s'agite encore la portion du genre humain qui se jdait à s'occuper de ces <iuestiuns inextricahles.

Nous n'avons des philosophes de cette époque que deux ouvrages, l'un dOcellus Lucanus, l'autre de Timée de Locres . On y remarque cette philosophie de mots, qui. s'étant perpétuée jusqu'au temps de Descartes pendant près de vingt-deux siècles, ayant passé des Grecs aux Romains, des Chrétiens aux Arahes, des Arabes aux Occidentaux, reparaîtra plus d'une fois dans cet ouvrage.

Le livre d'Ocellus Lucanus se borne presque à un seul raisonnement. Rien n'existe que le tout: car s'il existait quelque chose qui n'en fit point partie, le tout ne serait plus le tout; ce qui, en d'autres mots, se réduit à cette délniition : j'appelle Pan tout ce qui existe.

Ces philosophes, raisonnant ainsi sur des idées formées. ne pouvaient parvenir qu'à de vaines et inutiles combinaisons, ou à des erreurs lorsqu'il leur aii-ivait de donm'r quelque réalité à ces idées, soit en supposant lexislencc d'objets correspondant à ces produits de leur imagination, soit en exprimant par un même mot, et ces idées arbitraires, et d'autres idées applicables aux objets ou aux faits de la nature.

Nous voyons naître à la même époque l'art du raisonnement, c'est-à-dire, celui de soumettre à une forme, à une marche régulière les opérations par lesquelles notre intelligence trouve ou saisit les preuves d'une vérité, les pro-

FRVOMENT DE L'hISTOIRE DE LA 4® ÉPOOUE. 301

eétlé.s qui lui l'onl saisir ou reconnaître l'espèce d'idenlilé de deux condjiuaisons différentes d'idées.

Mais on abusa de ces premiers succès. La finesse d'analyse qu'ils sujqiosent dégénéra bientôt en une vaine subtilité. On s"occui)a de recherches puériles sur l'instrument que l'^irt avait créé, au lieu de l'appliquer à d'utiles recherches. On plaça la gloire dans l'adresse à l'employer, sans songer si l'on servait la vérité ou l'erreur, si on avait un but important ou futile; et tandis qu'un petit nombre de sages méditaient en secret dans le sanctuaire de la philosophie, un -essaim de bruyants sophistes en infectait déjà tous les portiques.

La géométrie et l'astronomie commencèrent alors à faire des progrès en Grèce, Thaïes passa pour y avoir démontré, Je premier, que les côtés homologues des triangles semblables sont proportionnels entre eux.

Anaximandre connut la rondeur de la terre, montra cpie les différences du mouvement iliurne apparent du soleil <lans les diverses saisons ont pour cause l'obliquité du plan <le réc{uateur sur celui de l'orbite, qu'il paraît parcourir dans l'espace d'une année. Il enseigna que la lumière de la lune est celle du soleil réiléchie par cette i)lanète; il fit voir que cette hypothèse en explique les phases avec une exactitude qui en prouve la réalité. Enfin, il construisit un gnomon : on lui attribue aussi les premières cartes géographiques, et le moyen de rendre plus facile l'idée du mouvement apparent des corps célestes en formant un assemblage de cercles «olides, qui représentent l'intersection des plans dans lesquels ces mouvements s'exécutent, avec la voûte céleste à laquelle notre œil attache tous les astres. Cet instrument, employé encore aujourd'hui pour ces explications, est connu sous le nom de si)hèrc armillaire. Son disciple Anaximène construisit, dit-on, le premier un cadran solaire qui lui mérita l'admiration des Lacédémoniens. Anaximandre et Anaxagore partagent l'honneur d'avoir étonné les Grecs en leur apprenant que le soleil est une masse enflammée, dont la grandeur surpasse infiniment celle dont nos sens nous donnent l'idée. S'il est vrai que le premier ait comparé celte

302 FRAGMENTS D'L'N" TAIiLEAU HISTOliinUE.

gnunli'ur à fcllt' do la terre, et le dernier i)Ostérieur de près (riin siècle) à celle du Pélo|ioiièse seulement, il est clair que ni l'un ni l'autre n'avaient l'idée des méthodes qui iieuvent servir à déterminer cet élément, et qu'ils ij^noraient, soit le moyen de connaître la distance du soleil à la terre, soit la loi suivant laquelle les diamètres apparents des objets décroissent à mesure que leur éloignement augmente. Mais on ne doit pas s'en étonner; car la distance du soleil ne peut être connue avec exactitude que par la conq)araison d'observations faites à des points de la terre très éloignés entre eux ; et les décroissements de la grandeur apparente des objets, si on s'en rapporte au simple témoignage de la vue, ne suivent pas une loi régulière dans les distances oi^i s'exerce ordinairement notre organe (1\

Pythagore est le premier qui ait expliqué toute la marche des corps célestes, en supposant le soleil immobile au centre de notre système ; ainsi la terre est animée d'un double mouvement : l'un diurne, sur un axe sensiblement tixe; l'autre annuel, dans une orbite qui a pour centre le soleil, autour duquel se meuvent également les autres planètes; tandis que la lune, emportée avec la terre dans un mouvement commun, parcourt une autre orbite autour d'elle.

Mais ce système si simple contrariait trop le témoignage immédiat des sens. En vain, l'observation réalisait sur lu terre la théorie du mouvement apparent ; en vain pouvait-un montrer, et les rivages paraissant fuir par un mouvement en sens contraire, l'homme immobile dans le bateau qui les parcourt, et les astres eux-mêmes, emportés dans celte

(1) Uu homme, vu de dix pieds, ne nous paraît certainement pas deux fois plus grand qu'un homme de la même taille vu à vingt pieds. Le jugement que nous portons sur la grandeur d'un objet d'après l'expérjence se mêle à l'effet immédiat de la sensation, et s'y mêle d'autant plus, que la distance nous permet mieux d'en distinguer la nature, d'en connaître l'éloignement, sans un jugement rénéchi. Car les jugements dont nous n'avons pas une^ conscience distincte sont les seuls qui se mêlent avec nos sensations; or, celui-ci ne se confond avec celles de la vue qu'après quelques années de vie. Je me souviens distinctement d'avoir vu très rapetisses de grands animaux à une distance où je les verrais aujourd'hui de la même taille qu'à lu distance la plus rapprochée.

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA i" ÉPOQUE. SOÎ

course rapide. En vain faisail-on reniar(jiier ([ue, par un jui^enu'ul involontaire, nous attribuons à la lune le niouveinenl. du nuage à travers lequel ses rayons viennent frapper nos yeux; en vain voyait-on tous les objets rester à leur ])lace, et le matelot exécuter tous ses mouvements sur un vaisseau voguant dans un temps calme, comme si ce vaisseau était immobile, et prouvait-on par là que la mobilité de la terre ne devait pas influer davantage, ni sur la position relative des objets terrestres, ni sur les mouvements des aninuiux qui l'habitent.

Le sacrilice du jugement de nos sens et de nos premières notions était trop entier, les preuves qui devaient nous y forcer étaient trop faibles encore, pour que ce système put même subjuguer les philosophes. L'orgueil d'un homme, celui môme d'un peuple était humilié du peu d'importance oii la petite portion du globe qu'ils embrassent se trouvait réduite dans le système général du monde, et les prêtres semblaient craindre de voir leurs dieux eux-mêmes s'anéantir dans l'immensité de ce nouvel univers.

On vit à diverses époques ce système se renouveler et disparaître; on finit par l'oublier lorsque l'astronomie se sépara de la philosophie générale. Les astronomes n'en avaient pas besoin pour calculer les phénomènes. En l'admettant même, ils auraient encore été obligés de rapporter à la terre, comme immobile, tous les mouvements apparents des astres. Le moment où l'adoption de ce système deviendrait nécessaire au progrès des sciences était encore éloigné. Ils abandonnèrent des idées qui n'auraient servi qu'à rendre leur science moins populaire, et qui l'auraient exposée à la haine sacerdotale.

Pythagore trouva cette proposition si connue, que dans un triangle rectangle le carré du cùté opposé à l'angle droit est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. On dit que cette découverte excita dans l'inventeur même un enthousiasme que son importance excuse. Elle ouvrait un nouveau champ à la géométrie, puisqu'elle offrait des rapports entre des carrés, des lignes, tandis que jus([u'alors on ue les avait considérés qu'entre les lignes mômes.

oOi FRAGMENTS D'UN TAHLEAU HISTOr.IQUE.

D'ailleurs, en examinant les conséquences de celte proposition, Pythagore s'aperçut qu'en supposant entre les deux cùtés du triangle un rapport e\})rinié par des nombres en- Hers, souvent celui du troisième avec les deux premiers n'était pas susceptible de cette expression. Cette remarque devait le conduire à l'idée de ces rapports irrationnels qui, réels et connus, ne peuvent cependant être exprimés par des nombres entiers. Tel est le sens dans lequel il disait (|ue cette proposition devait servir à la perfection de l'arithmétique, mot par lequel on entendait alors la science des nombres en général. Il résultait enfin de cette proposition une aj)plication de la géométrie à Tarithmétique. bien précieuse aux yeux du philosophe dont le génie avait entrevu que tout dans la nature est soumis à des lois calculées.

Cette proposition est connue des Chinois et des Indiens : mais elle est le terme où leur génie mathématique s'est arrêté, tandis qu'elle a ouvert la carrière à celui des Grecs. Pythagore eut encore l'idée d'appliquer l'arithmétique à la musique, c'est-à-dire, d'exprimer par des nombres les distances des tons, et de comparer leurs rapports musicaux avec ceux de la longueur des cordes ou des tuyaux. Il est le premiec homme en qui l'histoire des sciences nous montre les caractères incontestables du génie.

Aucun des philosoi)hes dont nous venons de parler n'aj)- })artient à la Grèce proprement dite. Tous ont pris naissance dans les colonies asiatiques, et Pythagore, né à Samos, préféra de fixer son séjour dans celles de l'Italie. C'est que les anciennes villes de Grèce étant plus occupées de leurs démêlés politiques, et ayant moins de communications avec les étrangers, les idées transmises par l'éducation y avaient plus de force ; tandis que la curiosité moins active y avait ù la fois, et moins d'occasions d'être réveillée, et moins de moyens de se satisfaire.

Si la géométrie et l'astronomie paraissent avoir obtenu à cette époque une préférence générale, les autres sciences n'étaient point absolument négligées.

L'invention pratique de la [)oulie et de la vis a pu précéder Archilas. La fable de cet oiseau automate qui se soutenait

FRAGMENT DE l'iIISTOIRE DE LA 4^ ÉPOQUE. 30")

^lans les airs n'est qu'un conte ridicule; mais ces traditions prouvent que la mécanique fut cultivée par les disciples de Pythagore.

On dit qu'Alcméon, l'un d'eux, chercha le premier à connaître l'organisation des êtres animés par la dissection des cjuadrupèdes et des oiseaux, parce que la superstition interdisait alors la dissection des cadavres humains. On lui attribue d'avoir écrit le premier sur les phénomènes de la nalure. On raconte qu'Hippocrate, envoyé par les imbéciles Al)déritains pour guérir Démocrite qu'ils accusaient de folie, parce cju'il étudiait la nature au lieu de travailler à augmenter sa fortune, le trouva occupé de recherches sur l'anatomie comparée.

Les lumières que les philosophes répandirent alors dans la Grèce furent-elles le fruit de leur génie, ou n'ont-ils fait que rapporter à leur patrie les connaissances qu'ils avaient puisées dans l'Orient? On accuse les historiens grecs d'avoir voulu ilatter leur nation en lui attribuant ce qui, depuis un temps immémorial, était connu de peuples plus anciennement civilisés : du moins cet orgueil national n'a pas préservé ces mêmes historiens d'un respect superstitieux pour la sagesse antique dont les prêtres de ces peuples se vantaient d'avoir conservé le dépôt, et cette exagération en un sens contraire a dû balancer dans leurs récits les effets de leur partialité.

J'ai dit ailleurs à quoi, d'après les monuments qui nous restent, il paraît juste de réduire cet orgueil national : mais pour déterminer les philosophes grecs à ces courses lointaines et pénibles, il n'était pas nécessaire qu'ils partageassent, sur la science profonde des Orientaux, les préjugés vulgaires; qu'ils se fassent laissés séduire par les récits merveilleux des commerçants et des navigateurs; c[u'ils eussent été jaloux d'acquérir cette autorité que donnaient alors ces voyages. Ils y avaient encore été entraînés par un motif purement scientifique. Us ne pouvaient se dissimuler que les observations astronomiques, ou les recherches physiques faites dans la Grèce même, n'avaient été suivies, ni pendant assez de temps, ni sur un espace assez étendu, pour servir

30() FrtAC.MKNTS D'CN TAIil.KAL" lIISl'OniOLE.

(le base, soil à l;i tliéori(> îles mouveineiits célestes, soit à la connaissance des phénomènes physiques.

N'eussent-ils espéré rapporter de leurs vi»yages que la méthode d'observer le ciel employée dans ces antique ^ établissements, que les observations qu'on y avait recueillies, et les faits extraordinaires dont on y avait conservé le souvenir, c'en était assez sans doute pour exciter, pour justifier leur ardeur. Jetés, sans autre appui que leur génie, dans un monde où ils n'apercevaient, au delà de quelques génération:! et d'un étroit horizon, que des temps couverts de ténèbres et des terres inconnues, un faible espoir suffisait pour leur inspirer de grands efforts. — Mais durent-ils réellement a ces voyages les connaissances dont ils ont alors enrichi la Grèce? Il est permis d'en douter : Jusqu'à présent, si on excepte l'idée du véritable système du monde, exposée par Pythagore, on ne trouve rien qui sélève au-dessus des connaissances sacerdotales. Mais est-il vraisemblable qu'on eût révélé à Pythagore la propriété du triangle rectangle, et qu'on lui eût caché les principes de la numération décimale, si préférable à celle des Grecs; qu'on lui eût découvert le vrai système du monde, et caché les méthodes empiriques de calculer les éclipses? N'est-il pas plus naturel de penser que les philosophes n'apprirent rien de ces charlatans sacrés, sinon des fables, quelques demi-vérités, la portion des connaissances astronomiques qu'on ne cachait point au vulgaire, et qu'ils eurent la .sagacité de deviner le reste?

Dans ces premiers temps de la philosophie grecque, nous trouvons le premier et même l'unique exemple d'une instruction absolument libre, indépendante de toute superstition, affranchie de toute influence des gouvernements, sans autre but pour le maître que de répandre des vérités et de former des hommes; sans autre objet pour le disciple, que d'acquérir des lumières et de se préparer des vertus.

Le philosophe n'admettait dans son école que ceux qu'il en jugeait dignes; souvent il les soumettait à des épreuves rigoureuses. Non seulement, il leur enseignait le système de doctrine qu'il avait formé sur les sciences physiques; il les instruisait dans l'art de raisonner, et [)ar ses préceptes, et

FRAGMENT DE L'hiSTOIUE DE LA 4« ÉPOQUE. 307

on les exerçant à la discussion; il leur exposait ses idées sur l'origine et les lois générales de Tunivers; mais il leur développait les principes d'après lesquels ils devaient se conduire pour être heureux, sages et iidèles à leurs devoirs. Tantôt il les présentait sous la forme de maximes énergiques ou piquantes : on en a conservé un grand nombre qui sont en général des règles de conduite hien plus que des leçons de justice ou d'humandé, dont quelques-unes même sont plutôt d'une politique adroite que d'une morale rigoureuse; tantôt ils cherchaient à leur inspirer TindilTérence pour les faveurs ou les revers de la fortune, le mépris des douleurs et de la mort, l'insensibilité pour les passions personnelles, et même quelquefois pour les affections de la nature. Ils opposaient à tous les penchants corrupteurs la satisfaction de la conscience; surtout l'orgueil de se montrer supérieurs aux faiblesses humaines; une espèce d'intlexibilité fondée sur le sentiment de sa dignité et de sa force d'âme était alors le caractère propre de cette philosophie pratique. Mais des maximes, des exhortations aidées même de l'enthousiasme, n'auraient pas suffi pour faire contracter cette inflexibilité à des âmes souvent faibles. Aussi le maître leur enseignait à s'y exercer en quelque sorte par l'habitude des privations volontaires, par des efforts de plus en plus difficiles qu'ils s'imposaient à eux-mêmes; par des triomphes sur des tentations auxquelles ils s'exposaient pour essayer leurs forces. Ce n'était pas la science, mais l'art de la morale que l'on apprenait dans ces écoles, et l'on prouvait qu'on y avait profité plus encore par son caractère et ses actions, que par ses opinions ou ses lumières.

Le chef de l'école désignait ordinairement son successeur, choisi parmi les plus célèbres de ses disciples, et ce successeur perpétuait ou perfectionnait la doctrine de son maître. Mais d'autres disciples ouvraient souvent ailleurs de nouvelles écoles, qui toutes s'honoraient du nom du premier instituteur.

Elles se divisèrent en deux classes principales. Dans l'une, connue sous le nom d'école ionique, on reconnaissait Thaïes pour premier fondateur ; l'autre, qui eut Pythagore pour

inslituteur, porta le nom à'UnUq\iP,, parce que ce philosophe ouvrit à Crotone sa première école, et que ses disciples se répandirent surtout en Italie et en Sicile.

J"ai dit école, et non pas secle. Ce dernier mot ne convient qu'à ces nouvelles écoles qui, dans la suite, se partagèrent la philosophie, se signalèrent par leurs disputes, et adoptèrent en quelque sorte des formulaires de croyance.

Un caractère général distingua les écoles iomrjites do celles de Pylhagore. On trouve dans les premières plus d'indépendance, moins daustérité, une philosophie plus personnelle et moins active; plus de détachement des intérêts passagers de la terre pour chercher le repos, pour s'occuper des phénomènes de la nature et des vérités des sciences. Le précepte de s'abstenir des affaires publiques s'y applique, non seulement aux motifs d'ambition et de gloire, mais presque à l'amour de la patrie et de la liberté.

Dans les écoles de Pylhagore, tout portait l'empreinte de la sévérité. L'abstinetice de la chair de tout animal, et celle des liqueurs fortes, étaient imposées aux disciples : un silence rigoureux de plusieurs années était exigé comme épreuve nécessaire pour être admis à la connaissance des vérités d'un ordre supérieur. C'était alors qu'il cherchait à former des homiiK^s capables de faire le bonheur de leurs pro]>res familles, de porter l'ordre et la paix dans celles d'aulrui, d'appeler les villes à la liberté, de combattre la tyrannie, de donner aux peuples des lois sages et justes; c'était dans les soins pour le bonheur des autres hommes qu'il plaçait la tranquillité, l'indépendance et l'orgueil courageux de sa philosophie active et bienfaisante.

Pythagore avait trouvé dans l'Inde l'abstinence delà chair des animaux, adoptée comme un principe religieux, et il avait observé les heureux effets de cette institution sur les mœurs du peuple. Accoutumés à ne voir jamais couler le sang, à regarder comme une barbarie la mort d'un animnl. quand elle n'a point pour excuse la nécessité de se défendre, les Indiens ne pouvaient envisager le meurtre qu'avec horreur. Une répugnance invincible à le commettre était devenue, pour ainsi dire, une conséquence de leur organisa-

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 4« ÉPOQUE. 30'.J

lion physique indépendante de leur volonté et, sous le plus honteux esclavage, leurs lois étaient douces, leurs mœurs humaines et paisibles.

Le philosophe sentit combien, dans une nation belliqueuse, ivre de gloire et de liberté, des hommes qu'il voulait accoutumer au mépris de la mort, à des vertus austères, à une haine vigoureuse de la tyrannie, avaient besoin que l'humanité devînt en eux un sentiment profond, presque invincible, que leur volonté même ne pût le maîtriser sans efforts, qu'il leur fallût déployer toute la force de leur âme. non pour résister à la vengeance et à la colère, mais pour obéir à la nécessité même la plus évidente et la plus juste, quand elle commande un acte de rigueur. Il savait que plus une nation a d'énergie, plus elle est exposée à la corruption la plus funeste, celle de la férocité, si le respect pour le sang des hommes n'est pas la base première de sa législation et de ses mœurs, et que cette corruption le conduit rapidement à un stupide et sanglant esclavage.

En transportant cette institution dans son école, Pythagoro y transporta l'opinion sur laquelle on l'a fondée dans l'Inde : la croyance que les âmes humaines passent, après la mort, dans le corps des animaux, et sont toujours subsistantes, mais étrangères à elles-mêmes, et n'ayant dans chaque vie que les idées, les penchants qui naissent de leur union au corps organisé qu'elles occupent.

Cette opinion suppose seulement, qu'une monade (1) subsistante après la dissolution du corps, susceptible de recevoir des sensations, d'avoir des désirs, exerce ses facultés avec plus ou moins d'étendue, suivant la nature du corps organisé avec lec{uel, d'après une loi générale de la nature, elle a des rapports exclusifs dans certaines circonstances déterminées." Rien ne prouve Timpossibilité d'aucune de ces hypothèses; mais nous n'avons aucun moyen de savoir si elles sont conformes à la réalité.

(i) J'emploie ici le mot de monade seulement pour désigner un être un; cette monade est donc l'être quelconque qui appartient à l'unité du moi.

Pout-èlre Pythagore lui-même n'y attachait-il que cette demi-croyance. Peut-être cette doctrine n'était-elle destinée qu'à ceux de ses disciples qui ne s'étaient pas encore montrés dignes d'une entière confiance et cachait-elle cette doctrine, et plus simple, et plus vraie, que dans Thomme et dans les animaux, le principe du sentiment et de la pensée est de la même nature, possède les mêmes facultés, mais à des degrés inégaux, et qu'ainsi nous ne pouvons traiter avec barbarie des êtres capables comme nous de plaisir et de douleur, sans violer à leur égard et sans aflaiblir en nousmême les sentiments de la pitié naturelle et les fondements de la justice.

Les colonies grecques de rilalie et de la Sicile choisirent plus d'une fois leurs législateurs dans l'école pythagoricienne ; c'est là cjuc se formaient les destructeurs de ces tyrannies passagères, que l'exemple d'une chute toujours sanglante n'empêchait pas de se reproduire sans cesse. On dit qu'un tyran ne pouvant souffrir des hommes qui ne permettaient pas à leurs .semblables de jouir d'un pouvoir long et paisible, fit mettre le feu à leur école, et les enveloppa tous dans un massacre général. Du moins est-il certain que. très peu de temps après Pythagore, la Grantle-Grèce n'offrit plus aucune trace de cette école si florissante ; on vit seulement quelques hommes embrasser encore, les uns son système astronomique, comme Aristarque de Samos, et Philolaiis; d'autres sa philosophie, comme celui qui eut l'honneur de formel" Epaminondas, jusqu'au moment où une secte d'illuminés abusa du nom de Pythagore et de quelques-uns de ses principes, pour propager d'absurdes superstitions, el substituer les opérations de la magie et des observations mystiques, aux méthodes de la philosophie et aux principes de la morale. Phérécide, maître de Pythagore, passa pour avoir le premier écrit en prose des ouvrages suivis, environ deux mille trois cent cinquante ans avant notre ère, et plus de trois siècles après Homère. Il paraîtrait naturel que dans une époque oîi la poésie s'était déjà élevée si haut. où. le langage des vers avait déjà tant de majesté, de force, de couleur et d'harmonie, la prose grecque eût atteint en peu de temps toute la

FRAC.MF.XT DE l/llISTOIRE DE LA ■4'-' ÉPOQUE. 3U

perfection d(mt elle était susceptible. Cependant, ses progrès paraissent aussi lents que si son enfance avait été contemj)oraine (îe celle de la poésie. Mais les ouvrages pour lesquels on adopta la prose étaient ceux où non seulement la versilication eût donné à l'esprit des entraves trop gênantes, mais ceux où les mouvements et la hardiesse de la poésie eussent contrasté avec la marche régulière et la précision des idées. Une prose trop rapprochée du style des poètes n'eût pu être employée, ni dans les recherches philosophiques, ni dans l'histoire, ni dans les discussions oratoires.

Aussi les premiers prosateurs grecs furent-ils sévères et froids; on ne trouve dans Androclide, un des plus anciens orateurs, ni les tours, ni les mouvements, ni les figures cjui depuis ont formé la langue de l'éloquence grecque.

Hérodote, élégant, harmonieux, raconte avec clarté, avec noblesse, mais il ne peint ni les événements, ni les hommes ; €n y chercherait en vain ces grands traits cjui caractérisent les peuples ou les époques, ou ces résultats qui jettent des masses de lumières sur les profondeurs de la morale et de la politique. Son ouvrage prouve surtout combien alors on était peu instruit chez les Grecs sur l'histoire même assez ('unnu(^ des nations barbares les plus voisines, et dans quelles étroites limites leurs connaissances géographiques étaient resserrées. La crédulité de l'historien montre quelle devait (Mre celle de ses auditeurs; et cette foule de prodiges, rapjiortés avec la plus confiante bonhomie, prouve combien les l^rogrès de la raison générale avaient été faibles, et dans quelle ignorance sur les phénomènes et sur les lois de la nature, la masse des hommes instruits était encore plongée. On voit combien peu l'esprit philosophique s'était encore i'tendu au delà des limites des écoles.

Le rythme de la poésie grecque avait pour base, non le nombre, mais la durée des syllabes ; on y comptait les temps, <'t non les sons. Ce rythme, plus sensible à l'oreille, et qui n'a pas besoin d'être fortifié par le retour symétrique des mômes sons, olTre à la fois, et plus de variété, et plus de ressources pour l'effet. Mais il a un autre avantage, celui de <lonner à la langue une prosodie plus constante, plus mar-

312 FRAGMENTS DÏX TABLEAU HlSTOfîlQLE.

quéc, de din)inuer le nombre des syllabes, soit indifleremment longues ou brèves, ou n'ayant qu'une valeur moyenne. Par là, non seulement la prose acquiert une harmonie plus sensible, mais la prononciation est plus délicate, la langueplus sonore; on peut se faire entendre mieux avec la même force de voix, on triomphe plus aisément des bruits sourds qui la couvrent; l'oreille a un moyen de plus pour reconnaître les mots.

Hésiode avait raconté des fables et donne (juelques préceptes. Les deux poèmes d'Homère n'étaient que le récit d'événements moitié historiques, moitié merveilleux; et, d'après ce qu'il attribue lui-même au poète d'Alcinoiis. il paraît que tous deux avaient suivi l'exemple de leurs prédécesseurs. Les poètes chantaient leurs vers en s'accompagnant de la lyre, et des rapsodes qui avaient retenu leurs poèmes, parcouraient les villes et en chantaient des fragments, moyennant un salaire qui se réglait sur la réputation du poète ou le talent du musicien.

On sentit bientôt que ni la mesure du vers hexamètre, ni les longs récits ne convenaient à la musique; et le goût des Grecs, passionnés pour cet art, les porta bientôt à cultiver un genre de poésie qui, par la forme et l'étendue des ouvrages, le choix des idées, des sentiments, des images, lès mouvements du style, la mesure plus variée des vers et leur distribution, favorisait les effets de la musique, tandis qu'ellemême ajouterait une nouvelle vie et de nouveaux charme^ aux impressions et aux beautés de la poésie.

Ce genre, qui porta le nom de lyrique, fut consacré aux hymnes, aux chants guerriers, aux éloges des héros ou des vainqueurs dans les jeux des gymnases, aux chansons oîi l'on peignait les plaisirs, les douleurs, les inquiétudes de l'amour, les tourments de la jalousie. les charmes de la volupté.

Les odes de Thyrtée, de Stésixore. d'Altce, de Sapho, d'Anacréon, appartiennent à cette époque qui se termine ù Pindare.

On raconte que les Spartiates durent leurs victoires sur les Messéniens, à Thyrtée, envoyé par les Athéniens comme gé-

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 4« ÉPOQUE. 313

néral, par une obéissance dérisoire pour l'oracle d'Apollon. Les chants du poète réveillèrent la valeur lacédémonienno abattue par des défaites répétées. Mais si c'est une fable, elle est assez ancienne pour prouver presque autant que le fait même, et la sensibilité des Grecs pour la poésie, et la puissance de ses effets réunis à ceux de la musique.

11 nous reste à peine des fragments de ceux de ces poètes qui cultivèrent le genre héroïque ; mais si le témoignage des anciens nous les représente comme au-dessous de Pindare, il n'établit point entre eux cette différence d'un poète barbare à celui qui atteint presque la perfection de l'art. Placés d'ailleurs entre Homère et Pindare, il est impossible qu'ils aient pu rester à une distance si grande de tous deux.

Les chansons voluptueuses d'Anacréon ont encore pour nous le mérite du naturel, de la grâce, de la douceur dans les rythmes ou les images. On y trouve, pour la première fois, cette morale qui place le bonheur dans la jouissance tranquille et modérée des plaisirs des sens, et où l'amour ne se montre que pour y mêler plus de délicatesse et des charmes plus touchants. C'est aussi le premier poète où l'on trouve ce que, dans notre langue, nous appelons de l'esprit; il y consiste à exprimer, par une heureuse allégorie, par une image agréable, des réflexions simples, mais vraies et devenues dès lors trop communes.

Les fragments de Sapho respirent la passion; avant elle, aucun poète ne l'avait peinte avec tant de vérité et d'énergie, et même il ne reste de ceux qui l'ont suivie rien qui égale celte sensibilité brûlante et profonde. La poésie élégiaque, qui consacrait un rythme particulier à l'expression de la douleur, était cultivée. Le satirique Archiloque avait inventé le vers ïambique : plus rapide, moins tendre, moins chantant, en quelque sorte, et plus voisin de la prose que l'hexamètre, il convenait mieux aux genres de poésie qui doivent se rapprocher davantage du langage ordinaire.

Les Athéniens connaissaient déjà la poésie dramatique. Il était naturel d'imaginer que la représentation d'une aventure plaisante où l'on copierait les discours, les gestes des personnages, amuserait plus qu'un simple récit. Puisque

31 'i FnAG>rENTS D'UX tableau HISTOniQL'E.

l'on l'coulait avec intérêt celui qui, après avoir dit : Ja l'ais vous raconter les discours de Cœnée, semblable aux dieux, etc., prononr-ait ce discours à la place du héros, il était facile de prévoir qu'on Tentendrait plus volontiers encore, si, ajoutant à la fiction, il se présentait comme le héros même; si. au lieu de dire ensuite : Ainsi parla Cœnée, et les vieillards qui V écoutaient répondirent , etc., quelques autres hommes, placés auprès de lui, chantaient cette même réponse. Ces arts ne pouvaient donc manquer de naître dans un pays où des hommes ingénieux ayant fait de ces récits l'occupation habituelle, dont ils attendaient leur subsistance, étai(Mit excités par l'intérêt comme par la gloire à perfeclionnin* les moyens qu'ils pouvaient avoir d'attaclier et de multiplier leurs auditeurs.

Mais les progrès de ces arts, comme ceux de la musique et des arts d'imitation, appartiennent à un autre temps.

Dans presque tous les Etats de la Grèce, les lois fondamentales avaient déjà reçu la forme qu'elles conservèrent jusqu'au moment oh elles s'anéantiront devant la puissance romaine.

En Sicile, en Italie, les retours vers la tyrannie étaient plus fréquents, plus durables que dans la Grèce, oii les cités voisines étaient plus à portée, soit de la prévenir, soit den accélérer la destruction, et où chaque peuple avait moins à craindre les effets également dangereux pour sa liberté des guerres ou des alliances étrangères. Sur les côtes de l'Asie Mineure et dans les îles voisines, l'influence de Tempire des Lydiens et de celui des Perses favorisait la tyrannie, diminuait l'amour de la liberté. Tantôt subjuguées par les barbares, tantôt consentant à sacrifier leur indépendance, pourvu qu'on leur permit de conserver leurs lois, appelant des rois à leur secours pour se délivrer d'un tyran, ou le recevant de leurs mains, elles ne conservaient plus qu'à demi le caractère, le «courage et l'esprit des Grecs. Le génie national s'y affaiblit, les mœurs s'y dénaturèrent. Les talents, la phibisophie, semblèrent alors se concentrer davantage dans la Grèce proprement dite. Sa marche avait été d'abord plus lente, parce qu'elle était isolée , qu'elle formait une plus

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA -ï" ÉPOQUE. 315

grande masse ; mais par la même raison, celle marche devait être aussi plus constante et plus assurée.

Presque toutes les constitutions étaient à la fois démocratiques etthéocratiques, c'est-à-dire, que le peuple entier était véritablement souverain; mais qu'à l'exception d'Athènes pendant quelques époques, il n'y avait peut-être aucune cité où la généralité des citoyens jouît de la plénitude de ses droits ; celui de faire les lois, de remplir les fonctions administratives ou judiciaires, était presque partout réservé à certaines classes, ou aux habitants de la ville principale.

Dans quelques constitutions , le peuple conservait une grande influence sur les choix, sur la décision des affaires les plus importantes ; les fonctions étaient conférées pour un temps très court; les classes privilégiées s'étendaient jusqu'à une grande médiocrité de fortune ; dans les autres constitutions, l'influence du peuple ne s'exerçait, pour ainsi dire, qu'aux époques de ces grandes réformes dans les lois qui supposaient des circonstances extraordinaires. Les fonctions les plus importantes étaient confiées pour un long espace de temps, ou elles étaient exclusivement réservées à une classe peu nombreuse.

Dans chaque ville, le parti des riches tendait à se rapprocher de ce dernier point, et le parti populaire à s'en écarter. Celles où l'une ou l'autre de ces deux espèces de constitutions était dominante, favorisaient dans les autres le j)arti qui maintenait les mêmes principes, et la Grèce se partageait peu à peu en deux grandes ligues, dont l'une eût voulu établir partout l'égalité républicaine, tandis que l'autre cherchait à faire régner partout l'aristocratie. J'ai déjà observé qu'en général les Grecs se croyaient libres quand ils n'étaient pas soumis à l'autorité d'un seul, ou à celle de chefs donnés ou appuyés par une influence étrangère. Les lois contraires aux droits naturels des hommes, si elles n'altéraient pas les formes républicaines, si elles paraissaient au contraire servir à les conserver, loin de révolter les esprits, paraissaient des sacrifices exigés par la patrie. Ainsi l'on ne se plaignait pas de voir la loi violer la liberté domestique et les droits de la tendresse paternelle; soumettre

316 ' fRAGMENTS d'un TAULEAL' HISTOniQUE.

des actions indifférentes à la vigilance de la puissancipublique, les ordonner ou les défendre d'après des considérations morales ou politiques; gêner entin les uns dans leur industrie, les autres dans la libre disposition de leurs biens, par des règlements somptuaires, qui n'avaient d'autre effci (]ue lie concentrer et de perpétuer les richesses dans lemémos familles, et de faire tourner au profit de l'ambition, de l'intrigue, ce qu'ils enlevaient aux jouissances et au luxe. Leurs législations nous offrent souvent des délits créés par la loi seule, des chaînes arbitrairement imposées, enfin depréceptes de conduite ou de régime, des conseils de prudenci ou de sagesse appuyés par l'autorité de la loi, lorsqu'ils iv peuvent l'être sans tyrannie que par celle de la rai.son indépendante des individus.

On sent combien ceux qui dominaient, soit par le vœu de la constitution, soit par l'influence populaire, devaient abuser de cette disposition pour exercer un despotisme réel; combien ils avaient intérêt d'exciter l'enthousiasme pour ce fantcuno de la liberté, dans la crainte que, gouvernés par une raison plus calme, les citoyens n'apprissent à connaître leurs droits» ne voulussent plus obéir qu'à des lois, et être conduits quepar des hommes qui sauraient en respecter toute l'étendue. ' Le peuple, plus her qu'éclairé, réclamait l'égalité dans lesfonctions publiques, bien moins comme un droit que conune un honneur, ou comme un avantage qu'il se croyait digne dr partager.

Ce n'était pas la conservation des droits naturels de l'individu, mais la prospérité du corps politique qui était l'objet de la société. On n'examinait pas si les conditions qu'elle imposait étaient justes, si même elles étaient égales, mais si elles promettaient d'en assurer l'indépendance ou la gloire.

On n'y voit point de traces d'un Etat unique, formé de plusieurs villes, confiant à une assemblée de représentants le droit de faire des lois, ou de les présenter à l'acceptation du peuple, partagé en plusieurs assemblées.

L'idée même de ces institutions était si loin de l'esprit des Grecs, que les habitants des trois villes de l'île de Rhodes, voulant former une seule république, ne trouvèrent rien de

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA A»^ ÉPOQUE. 317

])las .simple que de les abandonner pour se réunir dans une ville nouvelle.

La république de Lycie avait une assemblée commune, i'ormée d*^ députés envoyés par les diflférentes villes, qui en nommaient tiois, deux ou un seul, d'après une première <:onvention ; mais il paraît que chaque ville obéissait à ses propres lois, et que c'était moins d'un corps législatif qu'elle les recevait, que du congrès d'une république confédérée, <*omme celles des Arcadiens, des Etoliens, des Achéens.

Des contributions réglées d'après la richesse; ailleurs, une espèce de dîme, des taxes payées par les étrangers, quelques droits sur les marchandises venant du dehors, des tributs fournis par des villes, ou par des îles assujetties : telles étaient les sources du revenu destiné aux dépenses publiques. {Quelques cités avaient des domaines : Athènes possédait des mines ; et, par une institution très populaire, le rapport de la contribution annuelle à la fortune présumée était plus ^rand dans les classes plus opulentes.

Cette politique, qui consiste à s'opposer au succès de l'ambition d'un voisin puissant, même avant d'en être menacé, s'établit alors dans la Grèce. Si, dans la guerre entre Sparte et Messène. l'influence d'Athènes et de Thèbes ne sauva pas cette dernière ville, elle empêcha du moins la tyrannie lacédémonienne de s'étendre sur tout le Péloponèse. Athènes et Lacédémone empêchèrent Thèbes d'exercer un «mpire absolu sur toute la Béotie.

Si on excepte la barbarie exercée par Lacédémone envers les Messéniens, et par la ligue des villes amphictyoniques, dans la première guerre sacrée, une ville grecque ne perdait point, en se soumettant à une autre, le droit de nommer ses magistrats, de se gouverner par ses propres lois. Mais le peuple vainqueur la forçait de ne faire qu'avec lui la guerre et la paix, disposait de ses forces, de ses revenus, et quelquefois lui imposait une constitution conforme à la sienne, ou favorable à sa domination : les Perses. les Lacédémoniens, les Romains mêmes suivirent cet exemple. Rhodes ne fut réduite en province que sous le règne d'Auunsle, et la Lycie sous celui de Vespasien. 11 fallait, ou dé-

318 FRAGMENTS D'LN ÏAULKAU HlSTOniOUE.

triiiro ces liomnies accoutumés à respirer l'aii- de la liberté, ou savoir graduer pour eux le régime de la servitude.

Les mceurs avaient perdu presque tout ce qu'elles avaient conservé de la férocité des temps héroïques ; elles devaient ce lu'ogrès à la douceur des lois, et à ce goût passionné pour la poésie, pour la musique, pour les jeux du théâtre ou du gymnase.

Les lois, les institutions, prouvent que les législateurs avaient senti, comme les philosophes, la nécessité d'inspirer l'horreur du sang, le respect pour la vie des hommes, la haine et le mépris de tout ce qui porte l'empreinte de la cruauté. Le jugement de l'aréopage, punissant de mort un enfant qui prenait un plaisir barbare à crever les yeux des oiseaux, prouve, s'il n'est qu'un conte, l'existence générale de cette opinion, et s'il est réel, qu'on la portait quelquefois jusqu'à l'exagération.

Tel était le Jiiotif de ces expiations sévères, imposées aux hommes coupables de meurtres involontaires, ou de ceux que la justice défend de punir; expiations auxquelles on vit les peuples eux-mêmes se soumettre, lorsque dans un mouvement de fureur ils violaient les asiles consacrés à la pitié.

L'Athénien condamné à perdre la vie, prenait, dans sa prison, au milieu de sa famille et de ses amis, un poison préparé de manière à lui procurer une mort prompte et sans douleurs. On donnait à son supplice l'apparence d'une mort naturelle ou volontaire. On écartait du coupable les yeux indifférents ou ennemis qui auraient pu ajouter à ses peines; on éloignait des citoyens un spectacle qui pouvait les endurcir. A Rhodes, les exécutions se faisaient hors de la ville : on craignait qu'elles ne souillassent les regards du peuple. L'idée d'appeler les hommes à la solennité d'un supplice, comme à une cérémonie ou à im spectacle, n'eût paru aux Grecs cpie le délire dégoûtant d'une àme lâche, stupide et barbare. La superstition corrompait les institutions douces et respectables. Ainsi, l'asile des autels encourageait le crime par l'impunité, ou était violé par des subtilités barbares. Mais ces erreurs mêmes prouvent encore l'importance attachée à

FRAGMENT DE l'HISTOIHE UE LA 4« ÉPOQUE. 311)

tout ce qui pouvait adoucir des mœurs que l'esprit guerrier et les haines des factions tendaient à rendre féroces.

On trouve, dans les Grecs, cette hauteur d'âme que donne l'égalité, cette fierté de l'homme que la crainte ou l'intérêt ne force point à se cour])er devant un autre homme. Cet orgueil les portait à s'élever jusqu'à celui dont les vertus, les talents, les services occupaient tous les esprits, <loiit le nom était dans toutes les bouches, mais non à tâcher de le rabaisser à leur niveau, parla dénigrante calomnie, et <le le perdre quand ils ne pouvaient obscurcir sa gloire. Ces sentiments d'esclaves volontaires, que le hasard aurait rendus libres, osaient à peine se montrer dans les hommes les plus stupides. L'Athénien qui se lassait d'entendre donner à Aristide l'épithète de jusfe ne savait pas en écrire le nom. Si la jalousie de la liberté avait imaginé l'ostracisme, la lierté républicaine avait voulu le rendre honorable, etréparer son injustice en l'avouant. L'absence suffisait pour détruire les soupçons; et au premier besoin de l'Etat, une confiance également glorieuse pour l'exilé et pour ses adversaires, ordonnait son rappel. Cette institution, injuste en ellemême, prouve sans doute que l'art social était encore dans l'enfance, puisqu'il n'avait pas trouvé d'autre moyen d'empêcher un citoyen de devenir, ou de paraître dangereux pour la liberté, et que cette absence était regardée comme un remède efficace; mais elle est en même temps une marque de l'élévation et de la douceur c[ui caractérisaient l'esprit public.

La vanité de la naissance avait résisté aux mœurs républicaines, mais c'était celle de descendre d'un dieu, d'un héros, d'appartenir, dans les divisions de la cité, à une tribu ciui fai.sait remonter son origine à quelc|ue personnage illustre dans la fable. Elle était plus ridicule que dangereuse: comme elle ne donnait aucune prérogative, personne n'ayant droit d'en contester les titres, on voit cju'elle appartenait également à quiconque était assez sot pour en être flatté. Pour descendre d'Hercule ou de Thésée, il suffisait d'avoir bien envie de le croire.

L'inégalité fondée sur la richesse avait fait naître un autre

orgueil de famille, qui se confondait avec celui du pouvoir : il excitait la haine du peuple ; il devait être, dans la suite, une des causes de la corruption de l'esprit public.

On vit. à cette époque, la vertu se montrer avec cette sage indulgence, cette délicatesse éclairée, ce mélange de sensibilité et de force, cette pureté de principes, cette fermeté paisible, cette fidélité à la justice et à la raison, qu'elle ne peut devoir qu'à la réunion des lumières et de la liberté. Aristide est le premier homme connu qui nous la présente sous ces traits, et en qui on observe toute la bonté, toute la force naturelle de l'âme, perfectionnées par la réflexion, /lirigées par des idées précises de devoir et de justice.

Cependant, si les Grecs devaient encore suivre la direction que l'habitude de la liberté et l'amour des lumières avaient donnée à leurs mœurs, s'ils devaient même faire encore des progrès vers le perfectionnement moral de l'espèce humaine, nous verrons bientôt que. dès cette époque même, l'action des causes qui devaient les conduire à une prompte dégénération et à la perte de leur liberté, commence à devenir sensible. Nous apercevrons ces vices nécessairement attachés aux progrès de la civilisation, qui déjà minaient en secret ce brillant édifice, auquel le peu de progrès de la science sociale et l'ignorance de ses véritables principes n'avaient pas permis de donner une base solide.

L'égalité plus grande dont jouissaient les femmes avait rendu les vertus domestiques plus communes et plus pures. Devenues les compagnes des hommes, les femmes avaient pu agrandir la sphère de leurs idées, et donner quelque essor à leurs facultés naturelles. Théano, femme de Pylhagore, cultiva la philosophie ; Sapho obtint une place honorable parmi les poètes : elle est la première femme dont les ouvrages soient connus, et ils l'ont immortalisée. Corinne, <lont nous avons perdu les poésies, disputa des prix à Pindare, et l'emporta sur lui plus d'une fois.

Cependant, l'amour était regardé comme une faiblesse. A peine, ainsi que je l'ai déjà observé, les poètes osèrent-ils le peindre. Les femmes vivaient séparées des hommes ; les douceurs attachées à leur société commune étaient incon-

FRAGMENT DE L'HISTOIRE DE LA 4« ÉPOQUE. S^l

nues. Il fallut donc que la vului)té remplaçât l'amour ; que des femmes instruites à en faire goûter, à en partager les raffinements et les délices, formassent une classe séparée du reste de leur sexe : elles devinrent, pour les hommes inoccupés, pour ceux qui avaient le goût des jouissances paisibles de l'esprit ou des arts, une société habituelle et nécessaire.

On avait craint que l'amour ne troublât le repos des familles, et les femmes furent condamnées à l'ennui de l'in- -^lifï'érence.

Les habitudes honteuses que celle de la société des femmes aurait pu détruire continuèrent de souiller la jeunesse grecque ; et cette même séparation fit naître, parmi les femmes, un autre genre de corruption : on avait voulu épurer les mœurs jusqu'à la sévérité, et l'on ne réussit qu'à en perpétuer la dépravation.

Pour prévenir la dégradation, suite presque inévitable de ce goût bizarre, on forma diverses institutions qui autorisaient entre les hommes des liaisons intimes, mais innocentes, ou du moins couvertes du voile de la décence. Ici, un jeune homme avait un ami qui éclairait son inexpérience, et guidait ses premiers pas dans la carrière de la vie. Là, deux jeunes gens s'unissaient l'un à l'autre, pour partager leurs travaux, leurs périls et leur gloire. Ailleurs, ils juraient de combattre ensemble, de se défendre, de se venger et de ne point se survivre.

A Tlièbos, une troupe de six mille hommes, réunis entre <Hix par cette amitié publique et par ce serment, porta le nom de bouclier sacré. A Leuctres, à Mantinée, elle triompha de la valeur lacédémonienne, et périt tout entière à la bataille de Chéronée. Ainsi, ne pouvant déraciner une habitude vicieuse, on sut du moins en arrêter les efTets corrupteurs; et si on ne réussit point à donner aux Grecs des mœurs pures, du moins on éloigna de celles qu'il fallut leur laisser la mollesse, l'avilissement et la lâcheté.

L'instruction publique se bornait presque entièrement à quelques exercices de gymnastique, à l'enseignement de la musique, à la lecture des lois; mais un enseignement libre y

3C2 FRAGMENTS D'UN TABLEAU HISTOniQUE.

supplt'ait à quehjues égards. Anliplidii avait (Icjà doniuMlaiis Athènes des leeons de rhétorique, ee qui tïit plulùt un malheur qu'un avantaije. Une foule de sophistes, sortis des éeoh's de la philosophie, enseignèrent les subtilités deladiale(iii|iH'. sous prétexte d'en faire connaître la partie la plus utile. Us se vantaient d'instruire clans Tart de raisonner, mais ils ne formaient que dans celui d'égarer .sa propre raison, ou d'éhlouir celle d'autrui.

Dans les premiers temps, les exercices par lesquels on se préparait à paraître dans les jeux publics avaient été utiles, en formant des hommes plus robustes, plus agiles, i)lus adroits; mais bientôt ces exercices ne furent plus que l'apprentissage d'un art futile : un athlète n'était plus un guerrier supérieur par sa force ou son adresse, mais un homme péniblement élevé i)0ur un spectacle public: ce n'était plus un héros disputant le prix de la course sur le char qui l'avait porté au milieu des phalanges ennemies, mais un écuyer faisant honneur à son maître par son talent pour clioisii-. pour dresser ou conduire des chevaux.

Que l'on oublie la solennité des jeux, la ponqje des triomphes, et l'on ne verra plus que des hommes semblables, les uns, à ceux qui nous étonnent dans nos foires par des tour.s de force, les autres, aux cochers du cirque de Constantinople, ou aux jockeys des courses de Newmarket.

Mais, H ce moment, une de ces grandes révolutions si communes en Asie vint changer la politique de la Grèce, étendre les relations des Etats qui la composaient, complicjuer leurs intérêts et donner aux esprits une activité nouvelle.

La nation des l'erses, renfermée jusqu'alors dans ses limites, inonda l'Asie occidentale. Cyrus, l'un de ses rois, allié, et Itientùl après dominateur des Mèdes, envahit l'Assyrie, la Syrie, la Lydie, l'Arménie et l'Egypte. Ces peuples, amollis par la richesse, avilis par l'esclavage, cédèrent à un peuple brave, exercé aux armes, endurci à la fatigue, et qui, n'ayant été ni conquérant, ni conquis, n'avait point encore connu' la servitude. Presque toutes les colonies grecques de l'Asie Mineure et des îles voisines de ses côtes furent soumises aux Perses, ou reconnurent leur supériorité par des

FRAGMENT DE L'hISTOIRE DE LA 4« ÉPOQUE. 323

marques de soumission et par des tributs. Aidées par les Athéniens, elles se soulevèrent contre Darius, l)altirent ses généraux et s'avancèrent jusqu'à la capitale de la Lydie, qu'elles bridèrent. Darius accabla ces colonies du poids de sa puissance ; mais il eut l'adresse de leur rendre l'apparence de la liberté, et même d'y rétablir le gouvernement populaire, qui leur rendait plus difficile de former une réunion secrète contre lui. Son orgueil fut blessé de la part que les Athéniens avaient prise à celte guerre, et sa politique lui fit concevoir que les Grecs d'Asie ne seraient pas esclaves, si ceux d'Europe restaient libres. Déj;i la Thi^ace et la Macédoine étaient subjuguées; déjà il avait demandé aux Grecs de se soumettre aux mêmes conditions que les villes commerçantes des côtes asiatiques; mais il voulut satisfaire sa vengeance contre Athènes avant d'avoir formé les préparatifs qu'exigeait la conquête entière de la Grèce européenne. Son année, descendue sur les côtes de l'Attique, fut battue à Marathon, dont sa défaite a immortalisé le nom avec celui de Miltiade. Athènes en eut toute la gloire; la crainte et la jalousie avaient empêché les autres Grecs delà secourir : Platée seule eut la générosité et le courage de joindre mille soldats aux dix mille Athéniens.

Darius, plus irrité encore par ce revers, meurt avant de pouvoir commencer son entreprise; elle est suivie par son successeur.

Mais, si l'habileté du père avait présidé aux préparatifs, l'c'xécution répondit à l'incapacité et à la lâcheté du fils. Une armée immense, composée des troupes que les rois de Perse entretenaient habituellement et des milices fournies par toutes les provinces de l'empire, passa sur un pont de bateaux le détroit qui sépare l'Europe de l'Asie. Une flotte, composée des vaisseaux fournis par les villes grecques de l'Asie Mineure, par les îles soumises aux Perses, par l'Egypte, par la Phénicie, c'est-à-dire, par les peuples les plus commerçants et les plus habiles dans la marine, devait suivre les côtes de la Grèce, et fournir des vivres à cette armée, que le petit territoire qu'elle voulait soumettre ne pouvait même nourrir.

Heureusement, le génie de Théniislorle avait prévu l'inipossihililé de défendre la Grèce contre les Perses, si leurs grandes armées pouvaient y subsister i)endant plusieurs 4'ampagnes. Depuis longtemps il avait déterminé les Athéniens à créer une marine puissante.

Au moment de l'invasion des Perses, il leur lil embrasser la résolution généreuse d'abandonner leur ville, leurs temples, leurs dieux, les tombeaux de leurs ancêtres; de confier leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, à la foi, a Tliumanité des Grecs, et de chercher leur salut sur leur llolle et dans la défense du Pélopon^'-se. Jamais peut-être les événements de l'histoire n'ont mieux justifié les sages combinai- •sons du talent.

Une faible armée qui défendait le passage des Thermopyles. facilement tournée, fut obligée de l'abandonner. C'est là que Léonidas et trois cents Spartiates, restés seuls volonlairejnent. se dévouèrent à une mort certaine. On a dit que les lois de Lycurgue leur en faisaient un devoir : mais elles défendaient la fuite et non la retraite; toute l'histoire de Lacédémone en fournit la preuve. Toute autre explication renferme une absurdité dont il est impossible de croire que Lycurgue ait pu être capable. Mais pourquoi Léonidas préféra-t-il la mort à l'espérance de vaincre ou de sacrifier sa vie avec plus d'utilité '.' C'est (]u'il n'eu vil pas de jdiis grande (jue lie ranimer le courage chancelant des Grecs, et d'abattre l'orgiuMl qu'inspirait aux Perses le nombre de leurs soldats, eu montrant, par un exemple, ce qu'il en coûtait de sujets d'un roi pour triompher d'une poignée d'hommes libres. Ne <léshonorons point la gloire d'un héros, en attribuant sa générosité sublime à une oljéissance de préjugé pour des lois absurdes.

Thèbes se soumit lâchement au joug des Perses; Athènes, que sa faible garnison ne pouvait défendre, fut livrée aux Uammes. Le Péloponèse était libre encore. Gélon, tyran de Syracuse, le même qui exigea des Carthaginois l'abolition des sacrifices humains, avait cet orgueil qui n'est pas toujours incompatible avec les vertus douces ou généreuses; il exigeait, pi)ur [)rix de ses secours, l'hunneur décommander

FRAGMENT DE l'iIISTOIRE DE LA 4« ÉPOQUE. 3-25

les Grecs réunis, condition qui eflVayait la liberté, ol blessait la dignité de la vieille Grèce. Mais tant que la llolle ])ré- ])arée par Thémistocle n'était pas vaincue, l'armée des Perses ne pouvait recevoir les convois d'Asie, seul moyen di; subsistance que la prompte dévastation de la Grèce put lui laisser. En vain lajalousie lacédémonienne voulut-elle rendre inutile celt(ï ressource dont Sparte ne partageait pas la gloire. Xerxès attaqua la tlotte, fut vaincu et forcé de ne plus laisser en Europe qu'une partie de ses forces. Les Grecs, revenus d'une première terreur, lui opposèrent bientôt une armée, et la victoire de Platée sulTit pour cbasser les Perses de l'Europe.

La bataille de Salamine est un de ces événements si rares dans riiistoire, où le hasard d'un jour décide, pour une longue suite de siècles, des destinées du genre humain. Le petit nondjre de vérités dont les Grecs avaient alors enrichi les sciences, leurs progrès naissants dans les arts, leur philosophie indépendante, auraient disparu avec la liberté, à (jui seule ils les devaient. Les eûtes de la Méditerranée n'auraient conservé sous les vainqueurs qu'une faible indépendance, et le monde, partagé entre les despotes de l'Asie méridionale, les peuplades sauvages de l'Afrique, et les brutes habitants de l'Occident et du Nord, n'eût plus offert qu'une ignorance barbare, ovi d'avilissants préjugés; des arts dégradés par la servitude, ou liornés à leur grossièreté première; des mœurs féroces ou corrompues; partout enfin la stupidité et les vices de l'enfance des nations, ou de leur décrépitude.

On ne doit attribuer ces victoires ni au peu de bravoure des Perses, ni à leur infériorité dans la tactique. Le pays dont ils tiraient leur origine, et les provinces voisines, produisaient alors, et ont constamment produit depuis d'excellents soldats. Les corps de troupes formés par Cyrus n'avaient pas eu le temps de dégénérer de cette valeur c{ui avait subjugué l'Asie, et les détails des batailles de Salamine et de Platée ne prouvent que l'égalité de l'ignorance entre les deux nations rivales.

Quelle fut donc la cause de ces victoires? L'opiniâtreté de

326 rilAGMENTS D'iN TAliLEAU HISTORIOUE.

courage que la volonté de maintenir leur indépendance et l'amour de la patrie ajoutaient à la bravoure des Grecs, les vertus d'Aristide, le génie el la grandeur d'àme de ïhémislocle. Il fallut que les chefs des Athéniens, préférant le salul de la Grèce aux intérêts de leur ambition ou de leur gloire, à la dignité même de leur patrie^ désarmassent l'orgueilleuse jalousie des Spartiates.

C'est donc à l'énergie que donne l'amour de riadépendance, c'est à la supériorité de la politique généreuse d'un peuple vraiment libre sur la politique personnelle d'un sénat aristocratique, que la Grèce dut ses triomphes, et que nous devons nos lumières.

FRAGMENTS

D UN

des Progrès

Fragment de l'histoire de la 5" époque.

Dans celle époque, la philosophie commence à répandre lu lumière sur les beaux-arts, déjà dirigés par des observalions fixes et justes, épurés par un goîil délicat et sûr.

Les sciences, au milieu des erreurs qui en défigurent encore presque toutes les branches, offrent déjà cependant une masse imposante de vérités. Enfin, chacune d'elles occupe un homme tout entier ; el le génie, concentré dans une seule classe d'idées, doit acquérir par l'habitude et plus de force et plus de souplesse. C'est donc ici le moment d'analyser cette faculté accordée à riiomme de former des combinaisons nouvelles ; de chercher, de trouver celles dont il entrevoit la possibilité et dont il sent le l^esoin, ce don de Tinvention qui caractérise proprement ce qu'on appelle le génie, et auquel l'esprit humain doit ses progrès en tout ij,enre. Les opérations du génie n'offrent à celui qui en suit la

3;)8 rnAGMENTS d'un tableau historique.

iiianlic (iii'iuu' application do cotte faculté plus générale de- (lirigor notre attention, de rarrèler exclusivement sur um' ou jilusieurs idées, de n'avoir ainsi la conscience que d'une partie de celles qui se ijrésentent à nous sinniltanénient ; mais par cotte raison d"on avoir, avec la même intensili' d'attention, une perception plus forte et plus distincte. De cette faculté générale naît dahunl colle do distiniruer les sensations plus simples, dont la sensation composée qui nous frappe à chaque instant est le résultat ; puis celle do saisir dans plusieurs sensations distinctes les éléments qui leur sont communs; celle enfin de comparer, do réunir ces sensations simples ou ces éléments, et de former de leur réunion des idées nouvelles.

Tant que l'exercice de cette faculté est dirigé par l'intérêt de nos besoins, qu'il nous conduit à ces combinaisons quedes circonstances semblables offrent à tous les esprits, à celles qui, déjà connues, ont été fixées par des signes de convention, soit dans la langue commune, soit dans cellesdes sciences ; tant qu'il se borne à nous rappeler des combinaisons que déjà nous avons observées, ou même à on former de nouvelles sur des signes qui nous ont été transmis ; cette faculté s'appelle inlelligence ou mémoire. Le mot de génie est réservé à ces combinaisons que nous formons avec intention, qui supposent une attention volontaire, et eu exigent une plus forte, que la mémoire de ce que nous avons appris par la communication avec les autres hommesne peut nous offrir, et auxquelles une imitation facile de combinaisons déjà connues, ou l'emploi purement technique^ d'une méthode, ne pourrait nous conduire.

Dans le langage ordinaire, on exclut encore tout ce qui est futile, d'une faible importance, tout ce qui ne joint point ;i la nouveauté un caractère imposant d'utilité ou de grandeur, à moins que la difliculté elle-même ne soit assez supérieure aux forces communes pour tenir lieu de tout autre mérite.

Les mots d'esprit, de talent, expriment alors cette facultt'qui, dans ce degré inférieur, ne parait pas mériter le nom degénie. Mais, dans cette analyse, nous devons nous arrêter au sens le plus général et le plus précis. Si on le considère dans

SOS effets, il faut que le résullat en soit nouveau pour tous les luimnies ; si on le considère seulement dans rhoniine auquel on l'altribue. il suftit que ce résultat ne se trouve point piesque entièrement formé par le seul rapprochement de ses lumières acquises.

C'est encore ce dernier sens que nous devons adopter ici, car il s'agit d'analyser les facultés de l'entendement humain, et non de peser les litres r^u'elles peuvent donner à la gloire.

Le don de l'invention se perfectionne, s'agrandit par l'instruction, mais il ne la suppose pas. Il n'exige même pas que l'intelligence se soit longtemps exercée, qu'elle .ait acquis toute sa force. Pascal, à douze ans, en traçant des figures de géométrie, avait trouvé quelques-uns des rapports qu'elles présentaient entre leurs angles ou leurs lignes. Le jeune Féri, à neuf ans, avait trouvé de lui-même les règles de la multiplication complexe. Avant le même âge, ne connaissant pas même la manière d'emprunter les nombres en chiffres, j'étais parvenu à exécuter cette opération sur des nombres de deux ou trois chiffres.

Il ne faut donc pas regarder le don d'invention comme une facidté particulière, comme un présent fait par la nature à quekjues êtres privilégiés, mais comme une faculté commune inégalement répartie. La plupart des hommes, après avoir beaucoup appris, ne peuvent encore s'.éleverà des combinaisons nouvelles, si elles ne sont faciles, ni si elles ne se trouvent presque entièrement formées dans celles c{ui leur ont été transmises. D'autres savent créer des combinaisons difficiles et grandes, tantôt d'une vaste collection d'idées (|ue leur intelligence a saisies et rassemblées, tantôt même d'un petit nombre d'idées simples qu'elle a, ou creusées profondément, ou finement analysées. Il y a donc une incertitude inévitable dans la limite à laquelle on doit commencer à regarder comme nouveau, comme étant le fruit du génie, le résultat d'une opération de l'entendement humain ; mais cette incertitude se retrouve toutes les fois que nous avons à classer des objets qui se distinguent par une suite de nuances insensibles, et elle ne peut nuire à la précision réelle, si, dans^

330 FliAGMENTS d'un TAIiLEAU HISTOIlIQUE.

le raisonnement, on n'oublie pas celte inrxarlitiule nécessaire. Après avoir dt'terniiné le sens du mot j^énie dans le langaiie pliilosophique, je vais essayer d'en analyser les opérations. C'est souvent le hasard qui, dans le nombre en quelque sorte infini des combinaisons nouvelles que l'esprit pourrait former, le dirige vers celles dont le résultat peut être soit une vérité importante, soit un moyen de frapper l'àme ou l'imagination des autres hommes, soit une méthode d'atteindre plus sûrement, plus simplement h un but utile. Je n'entends pas seulement ce hasard qui intlue sur le choix <.lu sujet de nos travaux; qui, par une insomnie opiniâtre, conduit Pascal à regarder les mathématiques comme une consolation innocente pour un malade ; qui fait publier en Allemagne de bonnes tables de la lune, au moment où Newton, découragé par quelques essais sur des tables défectueuses, était près d'abandonner ses reclierches; je n'entends pas seulement le hasard qui, dans certaines sciences, offrant le résultat même, ne laisse plus que le mérite de l'observer et de retrouver les moyens de le reproduire encore. J'entends encore celui qui offre à l'esprit, d'une manière inattendue, la combinaison que peut-être il aurait longtemps cherchée on vain. Ainsi, ce mot de hasard désigne ici la cause inconnue qui, dans les moments de méditation, comme dans ceux d'une rêverie vague, nous présente des combinaisons d'idées indépendantes de notre volonté, et sur lesquelles notre attention ne se fixe qu'après qu'elles sont déjà à demi formées ; effet d'une cause analogue à celle qui. dans le sommeil, détermine nos rêves.

Mais ce hasard ne présente pas de combinaisons achevées et complètes; aussi ce bonheur n'appartient-il qu'à l'homme de génie qui peut seul en j)rofiter. Il faut même, pour saisir, pour retenir ce premier fil imperceptible et prêt à se briser, avoir l'habitude d'une attention prompte et forte ; il faut avoir celle de tourner ses pensées vers le sujet auquel s'applique cette combinaison fortuite, afin de pouvoir être frappé des rapports fugitifs qui le lient à ces premières inspirations du hasard.

.\insi, Archimède, dans le bain, sent qu'il peut soulever

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA î)« ÉPOQUE. ,'}3 1

son corps (?n employant moins de force ; il en conclul ([iie le poids en est moindre; il aperçoit que cette diminution doit être égale au volume de l'eau déplacée, puisqu'un corps qui, occupant la môme place, aurait le même poids que ce volume d'eau, ne pourrait avoir aucune pesanteur. Il voit toute l'étendue de ce principe, et déjà il l'applique au problème de la couronne qui l'occupait alors. Suivons la chaîne des idées qui succèdent rapidement à ce premier fait, présenté par le hasard, et vous jugerez qu'Archimède seul pouvait en proliter.

Ainsi Newton, assis sous un arbre, voit une pomme s'en détacher, et la force qui la retenait à la branche céder à celle de la pesanleiu'. et soudain l'idée de la gravitation universelle s'offre à lui. Mais quand on lui demandait comment il avait trouvé le système du monde, il répondait : « C'est en y pensant toujours: » et c'est précisément, en effet, parce que la présence de ces idées lui était devenue en quelque sorte habi tuelle, que son attention était facilement ramenée vers elle, et s'y portait avec promptitude; c'est par celte seule raison qu'une cause si simple a pu produire un effet si remarquable.

Le même hasard influe, c[uoique d'une manière moins sensible, sur toutes les découvertes; mais il suffit au génie que l'une des combinaisons utiles se trouve dans le nombre plus ou moins grand de celles c[u'il lui présente. D'abord, une légère attention donnée par l'habitude suffit pour écarter, même d'une méditation vague, toute combinaison qui ne présenterait aucune analogie avec celle qu'on a besoin de former. Ensuite, un jugement rapide, une sorte d'instinct c|ui devient un des caractères du génie, écarte celles qui ne présentent qu'une lueur de succès ini'ertaine ou trompeuse. Un premier coup d'œil suffit souvent à une sagacité exercée. D'autres fois, de premiers essais sont nécessaires pour déterminer à quitter ou à poursuivre la route qui avait paru mél'iler au moins d'être tentée.

Cette espèce de divination tient à la facilité de concevoir, à la clarté de la précision habituelle des idées, à la faculté de fixer tout à coup sur un objet son attention tout entière.

332 FRAGMENTS D'uN TABLEAU HISTORIQUE.

L'exercice fortifie ce tact et le perfectionne. C'est fante d'avoir pu Tacquérir. que l'on voit des hommes capables même d'une forte contention d'esprit, et d'embrasser, de former même,, lorsqu'ils sont dirigés, des combinaisons compliquées, se consumer dans d'inutiles recherches, faute de ce fil secourablc, se fatiguer dans un labyrinthe inextricable, y marcher tonjours et n'arriver jamais.

Mais lorsque l'esprit a heureusement choisi sa route, il ne peut encore espérer d'en atteindre le terme, s'il n'a pas le pouvoir d'embrasser à la fois et dans leur entier, soit par la mémoire, soit par la capacité et la force de son attention,. toutes les combinaisons intermédiaires qui conduisent a cette combinaison nouvelle, dernier terme de nos recherche.-^. lise voit également arrêté dans sa marche, soit lor.-^que. formant trop lentement ses combinaisons et les divisant en un trop grand nomljre d'opérations partielles, il finit par éprouver l'impossibilité d'en conserver dans la mémoire la longue et minutieuse série; soit lorsque, voulant embrasser à la foi.s une combinaison dont l'étendue excède les forces de l'intelligence, il se voit forcé de laisser échapper un objet dont on ne peut saisir distinctement tout l'ensemble. Ainsi le génie suppose une certaine proportion entre la force de la mémoire et celle de l'attention. Plus on possède ces deux qualités à un degré élevé, plus le génie a de facilité, de force, d'activité, suivant qu'elles entrent plus ou moins dans celte heureuse association. En fixant les combinaisons par des signes à mesure qu'elles se présentent, en s'assurant le moyen de les retrouvera volonté, on peut en partie suppléera la mémoire,, et y donner une étendue presque indéfinie; alors, l'esprit le plus borné, à force de patience et de temps, pourrait atteindre à une découverte. Mais ces moyens appartenant à tous ceux qui. en les employant, y joignent et la mémoire et la force d'attention, auraient bientôt devancé celui qui en est plus faiblement partagé. D'ailleurs, si on suppose chaque découverte ainsi décomposée en un grand nombre de petites portions, dont aucune n'offre un résultat frappant, n'indique un progrès ultérieur, quel motif engagerait à s'en occuper,. •quelle espérance adoucirait la fatigue des recherches? Com-

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA. 5« ÉPOQUE. 333

Lien ne faudrait-il pas d'heureux hasards pour que d(\s esprits bornés se succédassonl dans \a roule si longue, où, privés de ce tact que nous avons compté parmi les caractères du génie, ils ne trouveraient, ni dans eux-mêmes, ni dans l'objet qu'ils poursuivent, rien qui put servir à diriger leur marche pénible?

Ainsi, quoique le génie ne soit pas une faculté distincte, quoique dans ses degrés les plus faibles il se confonde avec les autres facultés de l'intelligence humaine, sans que l'on puisse tracer entre elles et lui une limite rigoureuse, il a cependant des caractères constants auxquels on peut le reconnaître. Essayons maintenant de suivre sa marche dans les diverses opérations de l'esprit, et de montrer que, malgré la diversité des moyens et des efîets, il n'y est jamais que la faculté de former de nouvelles combinaisons d'idées. Je dis des combinaisons d'idées, parce qu'une image n'est proprement que l'idée d'une chose sensible, accompagnée d'un souvenir distinct et des sensations qui ont servi à la former. L'imagination est la faculté de combiner ces idées. Si l'àme est vivement agitée par quelque passion, le souvenir de ces sensations peut produire sur elle une impression presque égale à celle de la réalité. Cette illusion devient encore plus facile, si le hasard fait entrer dans cette combinaison quelques sensations actuelles.

En effet, alors que celles qui n'existent que dans la mémoire deviennent pour nous ce qu'est cette portion des sen- -sations réveillées par un objet qui nous frappe plus faiblement, la force de l'impression produite par les autres nous conduit alors à supposer dans celles-ci une force réellement égale.

Quand ces combinaisons d'images sont formées volonlairemeul, l'imagination est une faculté active; on la regarde comme passive ciuand elles se présentent spontanément à l'esprit, quand elles sont le résultat involontaire des mouvements qui agitent l'àme ou qui la troublent.

L'imagination est une source d'erreurs , non seulement lorsqu'elle est la cause de véritables illusions, mais aussi lorsque nous confondons la force, l'impression que font

334 FltAGMENTS d'un TABLEAU HISTORIQUE.

sur nous ses combinaisons, avec celle qui. née île la constance des objets, suppose des motifs de croire avoués par la raison.

Du moment (n"i riiomme a pris rii.iliitude d'attacher constamment des signes à ses idées, l'imagination peut s'exercer sur ces signes eux-mêmes. Ainsi, par exemple, les idées abstraites que la géométrie considère sont exprimées par des lignes, et le géomètre qui veut suivre de tête une démonstration, ou qui cherche à résoudre un problème, imagine des combinaisons de lignes, ou se représente des tigures comme si elles étaient déjà tracées sur un tableau. L'algébriste est également obligé d'imaginer des formules, des opérations, s'il veut ou calculer sans écrire, ou trouver une vérité nouvelle. Ni l'un ni l'autre ne pourraient rien exécuter au d{>là de ce que leur mémoire leiii' rappelle, s'ils ne se repn-senlaient d'avance dans leur pensée, s'ils n'imaginaient les figures, les formules, les opérations qui sont les instrumenta de leur science, comme un mécanicien, un physicien, un chimiste, imaginent des instruments, des appareils ou des machines. Ainsi, puisque ces images, soit d'objets, soit de signes, sont comprises sous le nom général d'idées, puisque leurs combinaisons se forment de la même manière, dans une même intelligence et sont soumises aux mêmes lois; puisque ces combinaisons d'images font partie des opérations nécessaires pour trouver la vérité, même dans les sciences les plus abstraites et qui paraissent au premier coup d'œil le partage exclusif de l'entendement pur, toute distinction eût été plus nuisible qu'utile à la recherche de ce qui caractérise véritablement le génie dans les différentes classes des sciences ou des arts.

Si l'on examine comment un géomètre découvre des vérités nouvelles, on verra que toutes les opérations de son esprit se bornent à trouver une identité de quantité, de forme, de position, entre une combinaison d'idées qu'il a déjà formée et une autre combinaison dont il ne connaît encore que certaines conditions.

Toute découverte mathématique <e réduit, en effet, à trouver le second terme d'une é([uation dont on connaît déjà

le premier (1) , ce second terme étant assujetti à remplir certaines conditions; or, ce même terme n'est autre chos(ï qu'une combinaison de quantités al)straites. C'est en examinant ensuite toutes les combinaisons qui satisfont à l'identité exigée, qu'on en distinguera une ou plusieurs qui remplissent les conditions imposées, ou réciproquement. Tout se réduit donc, non à former des combinaisons nouvelles^ mais des combinaisons assujetties à certaines conditions relatives à leur quantité, à leur forme et à leur position.

On peut distinguer ici des découvertes qui appartiennent plus entièrement au génie, et d'autres oîi le hasard parait (^xercer une plus grande influence. Dans les premières, c'est un but antérieur et déterminé qui décide des conditions auxquelles la combinaison cherchée doit être assujettie; dans les secondes, ces conditions restent dans une généralité vague; une foule de combinaisons peuvent y satisfaire, mais on ne leur accorde le nom de découverte qu'autant qu'elles satisfont de plus à d'autres conditions qui n'étaient ni prévues, ni pxigées. mais qui se trouvent après coup présenter un résultat utile ou piquant. Alors ce n'est pas une combinaison ayant tel avantage déterminé que l'on cherche, mais une combinaison qui en présente un quelconque, et on le cherche, parce qu'on prévoit qu'il doit en exister de telles.

Appliquons maintenant cette même analyse à la démonstration d'un théorème, qui est une véritable découverte.

(1) II pourrait naître ici quelque équivoque, relativement au sens que j'attribue au mot connu; un exemple suflira pour la faire disparaître, .le suppose que l'on cherche quelle est la force qui, dirigée vers un point lixe, fait parcourir une ellipse à un corps lancé dans le vide. La combinaison connue est ici une force ayant cette propriété; la coiuhiuaison inconnue, cherchée, est l'intensité de cette force, exprimée ea valeurs dépendantes de quantités supposées connues, comme la distance au centre, et d'être exprimée sous cette forme, est la condition, dans le langage algébrique, qu'il faut remplir. On voit que la force est inconnue; mais ce mot inconnue ne porte pas sur la force elle-même, qui est connue par une de ses qualités déterminantes, mais sur l'ex:pression de cette force, expression qui est ici l'objet des recherches du géomètre. Ainsi le mot connu a réellement ici le même sens que dans la langue algébrique; mais dans celle-ci, on dit, pour abréger, la force, nu lieu de l'eipression de la force, ou de l'expression d'une force ddler' minée de telle manière.

'S'M FRAGMF.NÏS D'UX TAHI-EAU HISTORIQUE.

toutes les fois rju'il n'a clé trouvé que par indiiriion, ou ' «léiluit de considérations quelconques qui n'emi)éclicnl pas d'avuir besoin d'une démonstration rigoureuse. D'ailleurs, quand cette démonstration aurait existé ou qu'elle existerait encore, elle n'en est pas moins, quant aux procédés de l'esprit, une véritable décuuverte pour celui qui la trouve de nouveau. Il paraîtrait que, dans la recherche d'une démon.stration, c'est moins une combinaison nouvelle que l'identité «le deux combinaisons connues qui est le véritable objet de la -découverte. Mais, dès que cette identité n'est pas innnéfliatement perceptible, elle ne peut le devenir qu'en formant des «•ombinaisons nouvelles qui, intermédiaires entre les deux extrêmes, puissent servir à les rapprocher. Ainsi, même ilans ce cas. la découvi'rte consiste encore à trouver une combinaison nouvelle identique avec l'un des deux termes, et assujettie à la condition de pouvoir servir à montrer son identité avec le second.

Quant à celui où la recherche de la solution d'un problème conduit à en trouver l'impossibilité, la découverte consiste dans celle des moyens de prouver cette impossibilité, et alors la découverte de ces moyens suppose la fornialion de combinaisons nouvelles.

Dans les sciences physiques, on ne peut donner le nom de découverte f[u'à l'observation d'un fait nouveau, à celle d'un rapport d'identité, d'analogie, de conséquence entre deux faits, enfin à celle de ces faits généraux auxquels on donne le nom de lois.

En parlant des sciences mathématiques, il était inutile de distinguer la découverte de la chose même et celle des moyens de la trouver. En effet, une méthode susceptible d'être séparée de l'application qui peut en être faite ;i une question est elle-même un problème à résoudre : la même analyse s'y applique exactement, et il est indifférent d'examiner si on doit la reconnaître, ou dans la découverte d'une méthode, ou dans la solution d'une question, par un emploi heureux et nouveau des méthodes connues. Mais, dans les sciences physiques, la découverte de la chose même, ou celle des moyens d'y parvenir, doivent être distinguées, p irce

qu'elles ont pour ol)jet des idées d'une classe dilTérentc, et que le génie qui les produit peut appartenir à des individus diflërenfs.

L'ohsei'v.ilion d"un lait nouveau n'o])lient pas le nom de découverte, si, pour le voir, il suflit d'avoir des yeux et des connaissances antérieurement acquises. On exige que ro])servateur ait eu besoin de trouver des moyens nouveaux pour soumeUre à des observations immédiates les objets qui doivent présenter des faits inconnus. Dans ce cas, l'invention est dans les moyens seuls. C'est par l'invention de son ingénieux appareil, pour recueillir, conserver, soumettre à des expériences, et combiner entre eux les différents airs, et non dans l'observation des résultats nouveaux de ces expériences, que Priestley a mérité le titre d'bomme de génie.

Il est inutile de prouver que l'emploi de moyens nouveaux suppose do nouvelles combinaisons d'idées; et si l'observation immédiate d'un fait est une véritable découverte, n'estce pas seulement quand ce fait est lui-même une combinaison de fails isolés, dont il faut former un système unique, ou une suite de faits successifs, dont il a fallu saisir l'ordre et la liaison? C'est donc toujours à une nouvelle combinaison d'idées qu'il a fallu s'élever, s'il s'agit de découvrir les rapports de deux faits ou de deux classes de faits : ou cbercber en quoi ce rapport consiste, parce que l'existence en est déjà connue, ou cbercber d'abord si ce rapport existe réellement. Par exemple, on savait c[ue les phénomènes de la bouteille de Le,yde étaient des phénomènes électriques, et Franklin n'avait à trouver que les faits plus simples, plus généraux, de la même classe, dont la combinaison formait ces phénomènes nouvellement observés. Mais lorsqu'il cherchait le rapport de ceux de la foudre avec l'électricité, il avait à prouver d'abOrd l'existence de ce rapport. Celte découverte des rapports qui existent entre des faits embrasse celle de ce qu'on appelle la cause des phénomènes, comme celle des effets encore inobservés d'un phénomène connu, comme enOn colle do l'application d'un fait quelconque aux moyens de remplir un but pratique.

Dans toutes ces questions, on trouve toujours à déterminer

338 FnAG.MENTS D'UX TAliLEAU HISTORIQUE.

un rapport dont on cannait l'existence, ou à trouver de ]»lus rcxistencc même de ce rapport. Il faut que l'un des deux faits qui en sont les termes soit au moins connu; mais ou peut supposer également ou que l'autre est aussi connu, ou que l'on sait seulement ii quelle classe de faits il appartient^ ou même que cette dernière donnée manque absolument.

L'on voit dans le premier cas une combinaison nouvelle à trouver, comme lorsqu'il s'agit de démontrer un tbéorème; dans les autres, un rapport, une identité plus ou moins entière, à trouver entre une chose connue et une autre encore inconnue, mais assujetties à certaines conditions. Ce qui suppose, comme dans la solution d'un problème, la formation d'une combinaison nouvelle à laquelle cette identiti' appartienne, et qui satisfasse à ces conditions.

Ces faits généraux se' déduisent des faits particuliers, en séparant de ceux-ci les circonstances particulières qui les caractérisent, pour les réduire a ce qu'ils ont de commun : c'est donc à trouver cette combinaison commune cachée dans chaque fait, et par conséquent à trouver une combinaison nouvelle, à en saisir l'identité avec une portion de celles qui sont offertes par chacjue fait particulier, que consiste la découverte d'une loi générale. Ainsi Kepler a Tidée de chercher l'équation d'une courbe, dont les rayons, menés d'un point fixe, puissent lui présenter les distances des planètes au soleil dans les différents points de leurs orbites ; il cherche à trouver un rapport entre les temps employés à parcourir les diverses parties de l'orbite et une quantité dépendante de la nature de cette même orbite; enfin, il veut savoir s'il existe un rapport général entre le temps que les diverses planètes emploient dans leur révolution et une quantité dépendante de l'orbite de chacune, et il trouve que cette orbite est une ellipse dont le soleil occupe le foyer, que les temps sont proportionnels aux aires décrites par les rayons vecteurs, que les carrés des révolutions sont proportionnels au cube de la valeur movenne de ces ravons (1).

(1) Dans la première question, la découverte était mciu? l'équation tic la courbe qui satisfaisait à la condition, que l'idée de mettre

FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 5^' ÉPOQUE. 339

La découverle peut consister dans l'invention d'un instrument, dans la détermination de la mesure précise et calculée d'un fait observé, d'une loi déjà connue, et alors l'invention, quant aux opérations qu'elle exige, appartient souvent à une branche des sciences différente de celle dont son résultat fait partie. Il est aisé, dans chaque cas particulier, de voir à quel genre de sciences, à quelle classe d'idées se rapporte la découverte ; et ce que nous avons dit sur la marche générale du génie dans cette science s'y applique immédiatement.

Dans la mécanique pratique, dans les arts qui en dépendent, les véritables découvertes supposent nécessairement la combinaison nouvelle des moyens simples de modifier et de ménager les forces, de diriger, de régler les mouvements, de disposer les diverses parties d'une machine, de varier ces dispositions, ahn de produire un effet donné ; et comme cette combinaison nouvelle doit se former dans la pensée, du moins par partie, avant d'être exécutée, il en résulte évidemment c[ue toute invention en ce genre se réduit encore à une nouvelle combinaison d'idées.

Dans les arts chimiques, un procédé nouveau n'est évidemment qu'une combinaison nouvelle, formée tout entière dans la pensée, pour être ensuite vérifiée par l'expérience, ou seulement préparée par la théorie, et ensuite modifiée, achevée par l'observation dans une suite d'essais ; c'est donc soit une nouvelle combinaison d'idées déjà reçues ou formées par l'intelligence, ou une combinaison de ces idées avec celles que l'observation dirigée par la rétlexion peut y ajouter, et toujours une combinaison nouvelle d'idées.

réi:(uatioa des courbes connues sous une forme qui rcnilît facile la comparaison entre les distances et les rayons correspondants de la cour lie.

Mais c'est ici une circonstance particulière qui tient : \° à ce qu'alors ou connaissait très peu de courbes, ce qui permettait d'essayer d'abord celles qui l'étaient; 2° à ce que celle qui satisfaisait à la question se trouvait dans ce nombre; autrement, après avoir trouvé la forme sous laquelle il fallait chercher l'équation de la courbe et en déterminer réi:|uation, on aurait eu une découverte nouvelle à faire, au lieu d'une simple observation sur les courbes connues.

340 FRAGMENTS D'LN TAIîLEAU HISTORIQUE.

Mais il i'aul Mjouter que, souvent aussi, dans ces deux classes d'arts. ]"ol)servation de faits non aperçus peut être une véritaljle découverte, comme dans les sciences physiques, et les mêmes réflexions doivent s'y appliquer.

Souvent, dans ces arts, le génie paraît une sorte d'instinct alliai)k' non seulement avec une passive iiinorance, mais avec la stupidité, (luchpiefuis mémo avec une sorte de demifolie. Mais celle stupidité a pour cause unique le défaut d'instruction et riiabilude de ne porter une attention forte que sur une classe d'idées trop resserrées. On ne remarque presque jamais ces phénomènes daus les genres qui exigent des connaissances étendues, variées, et Ihahitude générale de la réflexion. La demi-folie a une cause semblable. La nuhiie tète capable de former des combinaisons nouvelles, d'en saisir l'ensemble, peut n'avoir ni une instruction assez approfondie, ni une raison assez perfectionnée, as.sez fortifiée par l'exercice, pour juger ces mêmes combinaisons. Elles le sont toutes indifï'éremment, et il faudrait ensuite, pour aiiisi dire, une autre tète pour en faire le choix. C'est par les mêmes raisons que l'on attribue ces mêmes découvertes à une sorte d'inslincl. et il faut y ajouter encore que souvent elles sont moins l'efTel d'une recherche méthodique et suivie que celui d'une inspiration en quelque sorte soudaine. Un homme qui pratique un art, ou qui s'en occupe, prend lluibitude de s'en représenter les opérations ; des combinaisons diverses, des moyens qui semblent propres à les exécuter, errent au hasard dans sa pensée; tout h coup, une d'elles h; frappe plus fortement ; il s'y attache, et elle se trouve à la fois et nouvelle et juste. Son procédé est le même que celui du génie ; mais on n'y trouve pas celte attention forte, dirigée par la volonté, nécessaire dans d'autres genres. Le tact qui juge les combinaisons est moins éclairé, moins sûr. Le génie, si on le compare à celui des sciences, y est à j^eu ju'ès ce qu'est linslinct à la raison, dont il diffère seulement parce que l'on a une conscience moins distincte de ses opérations et des déterminations de la volonté qui les dirige.

Le génie militaire, considéré comme préparant les moyens de résister ou de vaincre, ne difîere en rien de ce qu'il est;

FRAGMENT DE L'HISTOH'.E DE LA 5« ÉPOQUE. ?,\l

dans les auli-es arls. On sait que la graiulo ladi({iie L'IIe-niriiic n'est qirun problème de géométrie de situation, assujetti aux conditions nécessaires pour que le but de l'art soit rempli. Mais l'emploi de ces moyens peut exiger du génie, non seulement dans la formation d'un plan de campagne ou de bataille, mais aussi dans l'exécution, au milieu de l'action même. C'est celui du général, de l'homme de guerre ; mais en quoi consiste-t-il alors ? Cette question est d'autant plus utile à résoudre, (]ue sa solution doit s'étendre aux autres genres, où la promptitude avec laquelle agit le génie lui donne également l'apparence d'une inspiration soudaine.

Si ce général n'emploie que les moyens qui se seraient pr(''sentés à tout officier instruit dans le silence du cabinet, ou dont l'histoire militaire donne des exemples, alors on peut estimer ou la fermeté de son caractère qui conserve à son esprit une liberté entière au milieu du danger, du tumulte et de l'inquiétude du succès, ou de la force de tête ({ui résiste aux elTets de ses agitations intérieures ; mais il ne mérite pas plus le titre d'homme de génie que le poète ou le géomètre qui, à côté de lui, ferait alors une pièce de vers ingénieuse, ou résoudrait par une méthode connue un problème difficile.

On exigerait donc qu'il eût employé des moyens nouveaux, des moyens que la connaissance de l'art ne peut immédiatement suggérer, et c'est exiger qu'il ait formé des combinaisons nouvelles. Dans ce cas, le génie suppose moins de force de tête, mais un tact plus rapide, plus sûr môme, parce que l'exécution ne soufï're point de retardement, et qu'ainsi l'on n'a point la possibilité de revenir sur une première combinaison adoptée, de la rejeter pour en chercher une autre, si un examen plus mùr montre qu'elle peut conduire au but proposé. !I faut aussi une plus grande promptitude dans la formation des combinaisons spontanées que le hasard' présente, et entre lesquelles ce tact doit ensuite déterminer le choix. La guerre doit donc alors paraître le fruit d'une illumination sul)ite. Il est possible que l'esprit n'ait pas alors la conscience de ses propres opérations, qu'elles ne soient pour

û42 FRAGMENTS D l'N TABLEAU HISTORIQUE.

lui-même que des premiers mouvements, comme ceux qui, en apparence indépendants de la volonté, semblent obéir à une impression étrangère. Mais, de même aussi qu'en analysant ces premiers mouvements, on voit que leur rapidité seule nous a caché la marche commune de nos facultés, on retrouvera ici celle du génie semblable en tout à ce quelle est dans le calme d'une méditation profonde, quoique la même cause ait pu lui en dérober à lui-même l'ordre et la succession.

Passons aux sciences métaphysiques et sociales, à celles qui ont pour objet l'homme lui-même, son intelligence, ses sentiments, ses relations morales avec les autres hommes. Ici, comme dans les sciences physiques, l'observation des faits, la recherche de leurs rapports, celle de leurs lois, peuvent conduire à des découvertes, et il en est qui, comme dans les sciences mathématiques, ont pour objet l'identité entre des combinaisons d'idées. Ainsi, tantôt une analyse plus approfondie nous montre, dans une idée déjà formée, des éléments plus simples qui nous avaient échappé ; tantôt il s'agit d'ordonner ces mêmes combinaisons, de manière à nous présenter entre elles de nouveaux rapports. D'autres fois, on forme avec les mêmes éléments, plus exactement déterminés, de nouvelles combinaisons, ou plus fortes ou plus précises, qui offrent entre elles des rapports plus éloignés ou plus faciles à bien saisir.

Enfin, en perfectionnant les méthodes mêmes, pour qu'elles conduisent â trouver, à reconnaître la vérité avec moins de danger de la laisser échapper ou de la confondre avec l'erreur. Nous voyons donc que trouver une nouvelle comltinaison d'idées est encore ici ce qui constitue une véritable découverte, et lorsque les sciences sont vraiment expérimentales, et lorsque, semblables aux mathématiques, elles ont pour objet unique des combinaisons d'idées abstraites.

On pourrait objecter que l'analyse d'une idée qui est déjà formée, celle d'un sentiment que nous éprouvons, conduit à trouver les idées, les sentiments simples qui entrent dans leur composition, et non une combinaison nouvelle. Mais j'observerai d'abord que si l'on considère ici un senliment,

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ce n'ostpas comme exerçant noire sensibilité, mais comme pouvant (Hre l'objet de notre intelligence. D'ailleurs, après l'analyse de cette idée, de ce sentiment, la combinaison qui se forme de leurs éléments, quoique la même que celle que nous considérions auparavant, en diffère réellement, puisque nous y apercevons ces mêmes éléments, au lieu que nous ne les apercevions pas.

Nous avons donc une combinaison nouvelle, précisément comme lorsqu'un géomètre a trouvé le premier que la soustangente de la parabole est le double de l'abscisse, quoique la sous-tangente de la parabole et une ligne double de l'abscisse soient deux quantités égales, et qu'il y ait entre elles identité de grandeur ; c'était réelhement la même combinaison, mais les éléments dont elle nous paraît formée diffèrent entre eux ; et c'est précisément la connaissance jusqu'alors ignorée de cette identité, réelle, quoique non absolue, qui produit une vérité nouvelle. Plusieurs causes ont empêché les découvertes dans ces sciences d'avoir le même éclat que celles des mathématiques. Dans celles-ci, rarement une découverte est méconnue : si on l'oublie dans un temps de décadence, elle reparait dans tout son éclat dès l'instant où l'esprit humain se relève et s'occupe à réparer ses pertes. Si quelques-unes restent plus longtemps enfouies, si elles sont même rejetées, c'est que, par une circonstance extraordinaire, elles se trouvent contraires à des préjugés populaires, à des erreurs religieuses, à des systèmes adoptés par des écoles nombreuses et puissantes. C'est au contraire une exception quand les mêmes vérités des sciences métaphysiques ou sociales ne choquent pas ces préjugés, ces superstitions, ces systèmes. Il en est peu que la tyrannie ne poursuive, ou par intérêt ou du moins par instinct, et c'est unitpiemiMit dans un pays libre que de l'instant de leur naissance elles osent paraître au grand jour.

Les découvertes dans ces sciences doivent donc être devenues vulgaires en quelque sorte avant d'être reconnues, et les ouvrages qui les renferment les premiers ont cessé d'être lus avant qu'elles aient pu obtenir en leur faveur une opinion permanente.

3ii FRAGMENTS D'uX TABLEAU HISTORIQUE.

La langue de ces mêmes sciences est beaiuoup moins précise, et dès lors l'époque de la véritable découverte e^^t plus incertaine.

En mathématiques, par exemple, où la langue est plus parfaite, on sait avec exactitude si dans tel ouvrage une découverte se trouve tout entière, si elle n"y est encore qu'à demi, s'il en contient seulement le premier germe ; on compte tous les pas qui successivement y ont conduit, on reconnaît le véritable inventeur, et, sans lui rien dérober de sa gloire légitime, on peut assigner à ceux qui kii ont prépari' la roule, ou perfectionné la découverte, la portion d'honneur qu'ils méritent. Mais plus une science emploie d'expressions vagues, plus on est éloigné de pouvoir atteindre à cette justice rigoureuse ; telle phrase, qui nétait que l'expression insigniliante d'une demi-pensée, peut paraitrr tout à coup renfermer une découverte que personne n'avait cru y apercevoir. On vous présente un résultat qui vous frappe : mais, dès qu'il vous est connu, vous le retrouvez tout entier dans ce livre, où certaines expressions vagues, obscures, é(iiiivoques. vous avaient empêché de le reconnaître.

Enfin, une grande partie des découvertes dans ces sciences consistent tantôt à développer, à déterminer avec précision des résultats, des faits que tous les hommes habitués à réfh'chir connaissaient vaguement; d'autres fois, à donner l'ana- Ij'se exacte d'idées que tous les hommes croyaient avoir, parce qu'ils se servaient dans la langue usuelle de mots auxquels ces idées répondent.

Dans les arts qui dérivent de ces sciences, comme la partie pratique de la logique, l'art de retenir, de classer des idées, d'en former des combinaisons techniques, comme la grammaire, ou plus généralement l'art d'exprimer ses idées par des signes ; l'art de se conduire soi-même ou celui d'instruire, enfin l'art social, on voit que le génie consiste, comme dans les arts liés aux sciences physiques, à trouver des moyens, des procédés nouveaux pour en atteindre le but : c'est-àdire, à trouver de nouvelles combinaisons d'idées assujetties à la condition de remplir soit un but déterminé, soit un but générai. On y distinguera, comme dans les autres arts, les

FI'.AGMENT DE l'hISTOUîE DE LA 5<= ÉPOQUE. .S'l5

dccouverlcs qui appavLienneiU à l'art; ou réellement ou seulement en apparence.

Le chimiste qui, en suivant un procédé employé dans la teinture, en découvrirait les raisons physiques jusqu'alors inconnues, aurait fait une découverte chimique et non une découverte dans l'art de la teinture. De même, le philosophe à qui l'analyse d'une langue ferait trouver des rapports d'idées inaperçus par ceux cj[ui la parlent aurait fait une découverte dans la métaphysique des langues et non dans la grammaire. Une découverte dans celle-ci serait le moyen d'exprimer certaines nuances, certains rapports d'idées avec plus de netteté et de précision.

Parmi les arts qui dépendent des sciences métaphj'Siques, on doit compter celui d'exercer une action efficace sur les pensées, sur les sentiments des autres hommes, de rendre la vérité plus frappante, d'écarter les ohstacles que les passions y opposent, de la faire goûter avec plus d'attrait et comprendre avec moins de travail, d'éloigner de ceux à qui on veut la montrer, l'ennui, lafatigue, le dégoût; de les retenir par le plaisir, d'émouvoir leur sensibilité, leurs passions même, pour qu'ils se portent avec plus d'ardeur vers le but que la vérité leur présente, de calmer leur Ame pour qu'ils soient plus en état d'en saisir les preuves. Nous présentons ici les arts littéraires exercés par la probité, dirigés vers le bonheur de l'espèce humaine. Mais ce but moral est étranger h l'art; il reste le même, il tient aux mêmes principes, il use des mêmes moyens, qu'il soit employé pour la propagation de la vérité ou celle de l'erreur, pour exciter à la vertu ou pour entraîner au crime ; c|u'il se propose un objet direct d'utilité, ou qu'il ait pour but immédiat soit le plaisir de l'esprit, soit celui qui naît de certaines émotions. Ainsi l'art de préparer les remèdes et celui de former des compositions qui flattent l'odorat et le goût, celui des poisons, ne forment, quant aux procédés, aux méthodes, qu'un art unique et dépendant d'une même science.

L'art d'écrire, l'éloquonce, la poésie, peuvent donc être regardés comme attachés aux sciences métaphysiques, comme une application de leurs principes au but immédiat d'agir

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sur l'esprit et sur Tàme des autres hommes, de les persuader, de les émouvoir ou de leur plaire. On peut y appliquer ce que je viens de dire des autres arts, et en conclure également (juc le génie y consiste encore à trouver de nouvelles combinaisons d'idées.

Jusqu'ici, je n'ai fait que développer, analyser l'opinion commune, la confirmer par des observations sur la marclie du génie; mais ce que je viens de dire peut sembler paradoxal, et ce que je vais ajouter pijurra le paraître encore davantage. Cependant, comme j'attribuerai le génie aux mêmes hommes, comme je le trouverai dans les mêmes ouvrages, souvent dans les mêmes mouvements, dans les mêmes traits, dans le même vers, on verra que je m'écarte moins de l'opinion des hommes qui jugent par sentiment, que des fausses théories de ceux qui ont vu le génie de trop loin pour en apercevoir les mouvements, pour distinguer les nuances de ses opérations. Non que cette analyse exige du génie, mais elle demande du moins cette habitude de réfléchir, d'analyser, de combiner des idées, qui donne la faculté de saisir, d'embrasser ce qu'un autre homme a conçu ; la faculté de pouvoir non pas exécuter, mais répéter les opérations du génie.

Dans ces arts, il poul appartenir à la composition même d'un ouvrage, par exemple, au plan d'une pièce dramatique, d'un poème épique, d'un roman, au caractère des personnages, aux situations dans lesquelles ils sont placés, aux résolutions qu'on leur fait prendre, aux motifs de ces résolutions. Si toutes ces parties de l'ouvrage n'olï'rent dans un cadre nouveau que la réunion facile ou même l'adroite compilation de combinaisons déjà connues, on n'y verra pas ce qui caractérise le génie : il faut que ces combinaisons soient nouvelles, qu'elles demandent de la sagacité, de la finesse, de la force de conception, qu'elles soient propres à remplir le but pour lequel elles ont été formées, condition générale exigée de toutes les combinaisons des arts, comme la vérité de toutes celles des sciences.

Telle est, dans Polyeucte, l'idée des caractères de Pauline et de Sévère ; dans Rodognne, cqWc du tableau du cinquième

FRAGMENT DE L'iIISTOinE DE LA 5*^ ÉPOQUE. 347

<iclc ; dans Rhadaniisie, l'aveu que fait Zénoljie de son anionr ])Our Arsame: dans Racine, la conception du quatrième acte de Britannicus; dans Voltaire, les caractères d'Orosmane, de Mahomet, d'Alzire, le rùle d'Idamé, celui de Sémiramis, la situation d'Alvarès, de Zamore et d'Alzire, dans la scène où on lui propose de quitter ses dieux ; le coup de canon d'Adélaïde du Guesclin; le fanatique Seïde désarmé par la vertu de Zopire, etc., etc.

Telle est, dans Shakespeare, l'idée de troubler la raison d'Hamlel avant de le conduire au parricide, ou cède de Macbeth avouant un crime secret dans le délire du remords.

Telle est. dans Molière, l'idée de faire le misanthrope amoureux d'une coquette, et la double déclaration du Tartufe.

Tel est le plan de Clarisse et celui de Candide.

Les combinaisons sont ici moins profondes, moins étendues que dans les sciences; mais elles exigent de plus, comme dans les arts mécaniques, ou dans l'art social, la sagacité nécessaire pour en prévoir les effets réels. Puisque le génie suppose ici la découverte d'une combinaison nouvelle, propre à produire des effets puissants sur l'àme des lecteurs ou des spectateurs, on ne peut le juger qu'après l'exécution dont l'auteur même est chargé; si l'effet n'est pas produit, le mérite de la découverte est méconnu; ou pour produire cet effet, il faut d'autres talents que celui qui a fait trouver la combinaison. Il faut donc les réunir, non pour avoir véritablement du génie, mais pour forcer à le reconnaître.

On regarde le génie de la composition comme appartenant exclusivement aux ouvrages d'invention. Mais si, dans un siècle de liberté et de lumières, un philosophe disposait le système d'une histoire de manière à présenter aux lecteurs lie nouveaux rapports, en montrant, par exemple, les effets des événements sur le bien-être, sur le caractère des nations en masse, et non pas seulement sur leur puissance; s'il choisissait, s'il ordonnait les faits de manière à présenter pour chaque époque le système entier de chaque société dont il trace l'histoire, une telle combinaison, nouvelle jusqu'alors, ne devrait-elle pas être placée au nombre de celles qui mé-

3'i8 FRAGMENTS D'L'N TABLEAU HISTORIQUE.

rilcnt à leurs auteurs le nom d'hommes de génie? Il se trouve également dans la composition d'un discours, ou d'une partie de discours, si l'orateur y emploie des formes nouvelles.

Si nous cherchons ensuite l'empreinte du génie dans les détails d'un ouvrage, nous trouverons qu'on ]>oul le reconnaître dans la pensée, dans l'expression du si'iiliincnl. prises en elles-mêmes, dans la pensée, dans l'expression du sentiment, considérées par rapport à la situation où elles sont placées, enlin dans le style, c'est-à-dire, dans les idées accessoires que réveillent les mots choisis pour exprimer une idée principale. Mais le génie n'est point ici dans la nouveauté d'une pensée, d'une vérité nouvelle ; ce serait le génie du philosophe, et nous cherchons celui de l'orateur ou du poète. Il ne consiste pas à exprimer une nouvelle nuance, un degré de sentiment encore inconnu; ce serait sensihilité et non génie. Il n'est point dans la nouveauté de la pensée, du sentiment qu'une situation inspire, et ce n'est point la nouveauté des expressions ou des images qui le caractérise dans le st^'le. Je le reconnais dans une pensée, si le choix des idées qui la composent est tellement comhiné, qu'au lieu d'exprimer une [lensée unique, elles rappellent une combinaison d'un grand nombre d'autres pensées, elles en présentent à la fois tout l'ensemble; et c'est alors cette combinaison nonv Ile dun petit nombre d'idées propres à en rappeler une suite entière,, de raisonnements ou de conséquences, qui est vraiment l'ouvrage du génie.

Si Dieu u'exislail pas, il fandiail rinveiiler.

(VoLTAUii:, Epilrc à rautcur des Truis Imposlcurs.)

Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers.

Seïde.

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