I. "ennemi de mon Dieu connaît donc la verlu
ZoriKK.
Tu le connais bien peu, puisque tu l'en étonnes.
(Voltaire. Mahomet.)
Le génie se montre dans l'expression du sentiment, lorsque
FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 5« ÉPOQUE. 349
les idées qui ciilreiil dans celte expression sont conii)inées de manière à en présenter rapidement ou Ténergie ou la profondeur.
Je vois encore le génie dans un mot qui, lu'ononcé dans une iMrconstance, rappelle à l'esprit une foule d"idées :
Qui le l'a dit? (Racine, Andromaquc .)
Il est donc des remords ! (Voltaire, Mahomet.)
Il aura donc pour m:ji combattu par pitié !
(Voltaire, Tancrcdn.)
On le trouve encore dans les pensées, dans l'expression des sentiments, lorsque la combinaison d'un petit nombre d'idées offre celles que la situation ne permet pas d'exprimer ou de développer :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
(Corneille, le Cid.)
Dis-lui qu'il dégage sa foi.
Et qu'il choisisse après de la mort ou de moi.
(Corneille, China.)
Vous y serez, ma fille! (Racine, Iphigcnie.)
Sa sœur? J'étais aimé! (Voltaire, Zaïre.)
Hélas! que n'êtes-vous le père de Zamore !
(Voltaire, AIzire.)
Enfin, il est dans le style même, lorsque cette combinaison, qui doit présenter à la fois plusieurs sentimenîs et plusieurs pensées, produit cet etïet par les idées accessoires que les mots réveillent, ou par l'eiTet d'un arrangement pittoresque de CCS mêmes mots :
A qui dévorerait ce règne d'un moment.
(Corneille, OU oi.)
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.
(Racink, Iphig'nie.)
Chalouillaient de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse.
(Racine, Ipkigéiiie.)
,'{.'(0 FRAGMENTS D'lN TABLEAU HISTORIQUE.
Tyran qui cède au crime et lU'truit les verlus.
(Voltaire, Henriadc, X.)
Votre liymen est le lui'ud qui joiiidra l(>s deux mondes.
(Voltaire, Alzire.)
En longs ruisseaux de pourpre il court enfler nos veines.
(Voltaire, 4^ Disc, en vers.)
On voit donc que c'est toujours une combinaison nouvelle d'idées qui forme le caractère du génie, mais qu'ici la nouveauté est dans la combinaison, non des idées mêmes, mais des idées comme propres à en réveiller d'autres.
J'ai dit toujours des idées et non des sentiments ou des images, parce que, dans celui qui écrit comme dans celui qui écoute et qui lit, ce sont des idées qui répondent immédiatement aux mots, quoique ces idées aient été précédées,, dans l'un, du sentiment ou de cette représentation vive des objets appelée imagination, et que, dans les autres, ces idées rappellent ensuite ces sentiments ou des images.
Dans les sciences spéculatives, c'est par une attention forte que l'intelligence parvient à former les combinaisons entre lesquelles elle doit reconnaître successivement et choisir celles qui la conduiront à une dernière combinaison assujettie à des conditions plus ou moins générales. Ici, ces combinaisons sont souvent offertes par l'imagination, par un. retour sur les sentiments dont l'àme est agitée, par l'enthousiasme auquel on s'abandonne, autant que par l'attention sur la manière d'exprimer plus forlement les diverses pensées dont l'esprit est occupé.
Mais l'intelligence choisit de même entre elles. La marche du génie est la même; seulement, au lieu d'un seul moyen jiour sa première opération, il en a plusieurs qui diffèrent moins en eux-mêmes qu'il ne paraîtrait d'abord; çarlimaginalion n'est ici qu'une attention qui se porte fortement sur une suite d'idées sensibles pour en former un tableau que les mots puissent reproduire ensuite dans l'imagination de ceux qui les entendent. Cette émotion de l'àme n'est encore que l'attention portée sur une certaine situation, de manière à éi:)rouver les sentiments qu'elle ferait naître si elle était
réelle; enfin, l'entliousiasme n'est que le résultat de l'impression que produisent sur l'esprit un grand nombre d'idées dont il est fortement frappé à la fois, et c'est encore l'intensité de l'attention qui le produit : seulement, dans ces dernières opérations, elle paraît plus passive et moins volontaire. C'est ici cette même inspiration soudaine dont le génie de l'homme présente l'apparence; mais ici la nécessité n'impose pas la condition d'une rapidité forcée et de l'irrévocabilité d'uu premier choix.
Jusqu'à présent, nous avons considéré le génie dans ces arts comme commun à l'éloquence et à la poésie; et il faut examiner eu quoi consiste celui qui est particulièrement propre à la poésie.
On a donné souvent le nom de poème à des ouvrages en prose, où la forme, le ton. les pensées, les tours, les images, le style, étaient ce que le goût a voulu qu'ils fussent dans les ouvrages en vers; mais ce ne sont ni les images, ni ces tours frappants, ni les ligures hardies, ni ces expressions bannies, par l'usage de la conversation, des ouvrages philosophiques, et même des discours oratoires, qui constituent la poésie. Un style poétique dans ce sens n'est autre chose qu'un style semblable à celui qui a été réservé pour la poésie, c'està-dire, pour un langage mesuré.
L'oreille peut juger également soit du nombre des syllabes, soit, lorsque celles-ci ont une prosodie régulière, du nombre des mesures, c'est-à-dire de combinaisons de syllabes ayant une certaine durée.
On a donc partagé les mots en groupes d'un certain nombre de syllabes, et employé dans plusieurs langues le retour des mêmes sons pour faire mieux sentir la séparation de ces groupes. Ailleurs, des groupes de mots sont composés d'un certain nombre de mesures, de combinaisons de syllabes qui doivent être prononcées dans les temps égaux, ou dans des temps dont le rapport soit déterminé et facile à saisir. 11 en résulte une espèce particulière de mélodie ; et c'est dans une combinaison nouvelle de ces mesures, de ces groupes de mots distingués par le retour des* mêmes sons, et propres à frapper l'imagination, à émouvoir l'àme, que
consiste le génie propre à la poésie ; et on l'observe surtout lorsque le mouvement, la coupe du vers, la nature des sons, produisent une nouvelle image par leiTet d'une harmonie imitalive, ou présentent avec le sentiment, avec la pensée, une analogie qui en augmente la furce :
Le moment où je parle est déjà loin de moi. (Hoileau.)
Sa croupe se recourbe en replis torlueux.
(Racine, l'hùdrc.)
Ainsi parlai! le monstre, et la voûte tremblante Répétait les accents de sa voix expirante.
(Delille, G-orgiqucs.)
L'amour qui ]"écoutait, couché parmi des Ileurs. D'un souris lier et doux répond à ses fureurs.
(Voltaire, Henriadc.)
Jérusalem conquise, et ses murs abattus, N'ont point éternisé le beau nom de Titus. Il fut aimé : voilà sa grandeur véritable.
(Voltaire, Ep. au roi de Prusse.)
Vola, âge, nate; voca zepliyros et labere penais.
Agnosco rerum dominos gentemque togatam.
(Vini;iLE, Enéide.
Extinctum nympho^ crudeli fuuere Dapliiiim
llebant. (Virgile, Ed.)
C'est donc encore ici la formation d'une nouvcdie combinaison d'idées remplissant certaines conditions qui caractérise le génie; car ce sont les idées de cessons, de ces mesures, de ces mouvements, que l'esprit considère et combine, lorsque, cherchant à se conformer aux lois de la poésie, il veut en même temps remplir le but de frapper les auditeurs, d'établir une analogie entre ces efTets des vers sur l'oreille, et les idées, les sentiments, les images qu'ils expriment.
Il est inutile d'entrer dans aucun détail pour faire sentir que le génie en musique consiste à trouver de nouvelles coin-
FliAG.MENT DK l'iIISTOIUE DE LA 5« ÉPOQUE. 3J3
hinaisniis de notes, .[iii ik^ sont i)nui' le (•onipositeui', dont riiilellii^-enee les rorme, ([Lie de nouvelles combinaisons d idf'es.
Kidiii. l'application des mêmes principes à la peinUiro, à la sculptnre, ne ])résent(> pins aucune diflicuUé ; on y voit également le génie se réduire à trouver de nouvelles combinaisons d'idées, soit da)is la composition, soit dans l'expression, soit dans la lurmation d'un l)eau idéal, soit enfin dans Vomploi lies tiiveis UKiyens de l'art dirigé vers le but aniju d rarlisl(> vi'ut alleindre.
On voit ce qui distingue en musique, en peinture ou eu sculpture, comme en poésie, Fliomme de génie, l'artiste qui protluit une chose nouvelle, de celui qui ne mérite pas ce litre, même quand ses ouvrages présenteraient quelques-unes des Ijeaulés propres à l'art, et le mérite d'une exécution brillante, joint à celui de certains effets regardés comme l'objet immédiat ou éloigné de cliaque genre de composition.
Dans presque Ions les genres, on peut trouver d'excellent-^ ouvrages où cependant aucun ti'ail ne porte le caractère du génie: mais (pielquefois l'ensemble paraît en avoir l'empreinte : on juge ([u'un homme n'a pu atteindre à cette hauteur sans réunir toutes les qualités qui constituent le don de l'invention. Ainsi, dans quelques genres, la chaleur; dans il'autres. la vaste étendue des combinaisons; ailleurs, la perfection des détails, si elle w^ nuit ni à la facilité ni à la force, <[uelquefois l'originalité, indiquent la force d'attention, la justesse, ou la promptitude du tact et la fécondité de conception essentielles au génie.
On peut se tromper sans doute dans cette conclusion ; mais en jugeant autrement, on risquerait souvent de malap- ]U'écier un homme de génie, que l'on connaîtrait seulement par quelques-uns même de ses bons ouvrages. Cette observation s'ai)plique surtout aux arts, dont le but n'est point, comme celui des sciences, de trouver des vérités nouvelles ; car l'homme qui a du génie n'a pas toujours besoin de l'employer pour atleinlre au but qu'il se propose; mais on peut aussi l'étendre aux applications d'une science a une autre, puisque les vérités utiles, encore inconnues, peuvent être la
354 FRAGMENTS U'UN TABLEAU HISTOniOlE.
suite immédiate do l'idée très simple de lenlor cette application.
Pour connailrc !«' ij;énie des arts, il faut distinguer dans leurs effets ee qui appartient à l'art de ce qui est dû ;i Tespiit de l'artiste. Quand Timanthe couvre d'un voile la tète d'Agameninon; quand Uaphaél, au milieu d'un peuple étonné à la vue d'un miracle, montre le pape tranquille et défendu contre le mouvement de la surprise par la force de sa foi. je vois des idées ingénieuses, mais rien qui m'indique le génie de la peinture. Quand Raphaël, au contraire, dans la tète d'Kzéchiel, me montre quelle est occupée de pensées supérieures aux pensées humaines; quand Rubens entreprend de faire briller la douce joie d'une mère sur un visage oii les traces des convulsions de la douleur sont encore imprimées: ([uand Pajou veut que dans !a tète de Pascal je voie la médiLitinii du génie, c'est alors que je reconnais celui de l'art. Il n'est point dans ces saintes familles, où des peintres ingénieux Aiut reconnaître la divinité de l'enfant parla piease adoration qu'ils placent sur le visage de la mère ; je le verrais dans celle où le visage de l'enfant, sans rien perdre de la rondeur et de la mollesse des traits de son âge, me montrerait celui d'un dieu.
Un musicien, au milieu d'un air qui expiimc le repos, veut-il me faire comprendre le remords qui déchire en secret l'âme du coupable, je reconnaîtrai son génie et celui de son art, si, pour atteindre ce but, il a su employer des moyens nouveaux (1 ).
Dans les sciences où le génie a pour objet la découverte de vérités nouvelles, il est facile de le reconnaître, même quand le temps a rendu ces vérités communes et presque triviales. L'histoire nous transporte aisément à l'époque où elles ont été trouvées ; nous nous reportons par la pensée aux méthodes que le génie a employées, nous suivons sa marche, nnus répétons en quelque sorte ses efforts.
'1 Allusiou il lair célèbre d'Oreste, Le calme rentre dcms num cœur, A'Ifiltiqcnie en TauKÎde. Comme l'orchestre, aux répétilious, s'ciforçait <1 attémier l'elTet de l'accompaj^nement. contradictoire aux [larole?. G'.uck cria aux musiciens : « N'écoutez pasOrestc; il meut »
Il on est (le même des arts dont h^s produits se séparent aisément des procédés (pii les ont formés, tels que les arts mécaniques, ou qui, n'ayant pour but immédiat, comme les arts techni([ues, que de créer des instruments, offrent des produits susceptibles d'être soumis à une mesure rij^oureuse. Mais il n'en est pas ainsi des arts dont le but est d'agir sur notre esprit, sur notre t\me ou sur nos sens, dont les productions ne peuvent être immédiatement jugées que par reffet qu'elles produisent. Alors, pour reconnaitre.le génie, il faut en quelcfue sorte transporter, non son esprit, mais sa sensibilité, dans le temps oîi ces productions étaient nouvelles; il faut se créer une sorte de sensibilité réllécliie. d'après la- ((uelle seule on peut les juger. Ce jugement n'est pas même encore très difficile, quand le mérite d'une heureuse exécution a été joint à celui de l'invention, quand cette beauté, qui frappe encore lorsque l'halutude a détruit le charme de la nouveauté, a i)lus d'éclat chez le premier auteur que chez ceux c[ui l'ont reproduite après lui.
Mais si l'inventeur a été effacé par des imitateurs plus heureux, si même ce qui était une beauté neuve n'est plus pour nous qu'une trivialité presque insipide, alors la trace du génie semble s'être absolument effacée : le sentiment qui devait le premier nous avertir de sa présence, cjui aidait la réflexion à la reconnaître, ne peut plus nous servir de guide.
C'est ce qu'on éprouve surtout pour les premières époques d'imperfection des arts ; lorsque, par exemple, on observe les ouvrages des poètes, des artistes qui, à la renaissance des lettres en Europe, ont fait briller à travers les ténèbres les l>i'emières étincelles du génie : c'est ce qu'on éprouve encore, lorsqu'on en cherche quelques faibles essais dans les monuments qui nous restent des premières époques de la civilisation de quelcjues peuples.
Aussi, dans ces arts, nous est-il souvent difficile de nous défendre, ou de l'injustice envers les hommes de génie d'un temps trop éloigné de nous, si nous accordons trop aux impressions que produisent immédiatement sur nous les monuments qu'ils nous ont laissés; ou d'un faux enthousiasme, si, supposant que tout ce qui nous parait insignifiant, ou
35f) FRAGMENTS D'I'N TAIil.KAU lUSTORIOUE.
inrmi.' qui nous l)le.sso aujounllmi. (■(ail beau dans des temps plus reculés, nous cherchons loin de nous des motifs d'adinirer, ce qui nous ramènerait vers les pi-oductions d'un aulre siècle.
Tels sont les principes d'après lesquels j'ai, tians le cours de cet ouvrage, cherché à tracer l'histoire du génie, qui est la parlic la plus précieuse de celle des progrès de l'esprit liiimain. Car ces perfectionnements insensihles qui naissent d'une longue pratique, car cette propagation lente des lumières, des vérités pratiques, des procédés des arts, qui s'étend peu à peu dans la masse des peuples, n'auraient que des effets bornés, si le génie, franchissant à la fois de grands espaces, ne faisait parcourir rapidement à l'espèce humaine de plus grands espaces, en le transportant d'un seul coup au delà des obstacles (jui TarrétaicMil.
FRAGMENTS
D UN
des Proçrrès
DE L'ESPRIT IIUMAEM
Fragment de l'hisloire de la 10" époque.
L'analyse des moyens de former la morale et la raison (Tiin peuple entier appartient à cette dernière époque, dont la République française vient de marquer l'ouverture, en plaçant son origine avec tant de gloire entre les derniers orages que l'erreur ait pu exciter du sein de ses ténèbres et le^ premiers rayons du règne serein de la vérité.
L'bomme se détermine toujours pour l'action qui lui promet le plus de bonheur. Qu'il cède à l'attrait d'un plaisir présent, ou qu'il y résiste, dans la vue d'un avantage plus éloigné ; qu'il se laisse entraîner par la volupté, par l'avarice, par l'ambition, ou qu'il les sacrifie à l'amour de la gloire, à un sentiment d'humanité, à la tendresse pour un individu, à la crainte du remords, au désir de goûter ce (■(in lentement intérieur qui suit la tidélité aux règles de la justice et la pratique de la vertu ; qu'il soit déterminé vers
le bien par un calcul dintérèl, fondé >ui' îles jouissances grossières ou sur îles voluptés plus nobles et plus pures, par ridée des récompenses ou des supplices dune autre vie; enfin, par un enthousiasme c[ui l'unisse aux volontés d'un Etre suprême, il fait toujours l'action dont il atl-nd ou un plaisir plus grand ou une moindre peine.
L'art de la morale consiste donc à former l'homme, à condjiner les choses qui doivent agir sur lui de manière qu'il puisse entendre ses vrais intérêts; et que ces intérêts bien entendus s'accordent le plus constamment qu'il est possible avec ce que la justice exige de lui, avec ce qui est l'intérêt général de la société dont il fait partie, avec ceux de l'humanité entière. Il faut que les intérêts de cette société elle-même ne soient pas contraires à ceux des autres peuples, ne soient même jugés tels par l'opinion commune que dans un i)etit nombre de circonstances où ces peuples agissent ciixmômes contre leur propre bien et l'avantage commun de tous.
L'intérêt qui détermine un individu peut être, par sa nature, imlilTérent, contraire, ou conforme à celui de tous ou de quelques-uns. Il faut donc que l'art social tende, par d'heureuses combinaisons, à diminuer le nombre des circonstances ofi ces intérêts personnels sont opposés à ceux des autres hommes, à fiiir(> nu''me qu'ils se confondent au lieu de s'isoler. Il faut que rédiioation fortifie les goûts, les penchants, les sentiments naturels qui nous portent à préférer les intérêts communs, et quelle affaiblisse ceux qui nous ramènent trop exclusivement aux soins de notre bienêtre personnel. Enfin, comme nos premiers mouvements, nos penchants les moins réfléchis, les impressions de nos sens sont plus souvent en faveur de ces intérêts plus directs, plus palpables, il faut inspirer la force, faire contracter l'habitude de résister à ses premières impulsions; il faut accoutumer l'homme à n'agir que d'après sa raison ; il faut lui apprendre à imposer silence à ses passions, pour interroger sa conscience avec franchise, avec calme, avec impartialité. Qu'on ne craigne point d'affaiblir son énergie, puisque celle qui serait déployée pour son véritable bonlieur.
FRAGMENT DE l'HISTOIP.E DE LA 1 0»-' ÉPOQUE. 3ô9
pour le hlcn do la société, loin d'éh'c contredite par la raison, trouverait cette fois, dans elle, et un appui de jjIus et le moyen de se diriger plus sûrement. C'est la réunion de l'enthousiasme et de la raison, de la force du caractère et de la douce modération de l'àme, de la paix de la conscience avec la chaleur des passions généreuses, qui seule produit les grandes verlus, les sacrifices héroïques, les actions sublimes. Dans cette réunion, la raison, la sagesse, la pi-obité se rencontrent, et, quoique faibles dans leurs effets, concourent encore au bonheur commun ; mais sans elles, l'enthousiasme, l'énergip, quel que soit l'objet qui excite l'un ou développe l'autre, deviennent des qualités dangereuses, et d'autant plus qu'elles atteignent un degré l)lus élevé ; comme la force, l'impétuosité du moteur n'est tju'un danger dans une machine dont le régulateur est faible ou mal combiné.
Il est nécessaire encore que la raison soit assez formée pour savoir démêler, au milieu des sophismes dont la passion cherche à rél)louir, le bien réel, durable, assuré, dont l'attente doit déterminer la volonté. Presque toutes les violations des règles de la morale ont pour cause une erreur sur nos propres intérêts. Pour une mauvaise action qu'une passion violente fait commettre, on en verra mille n'être que le résultat d'un faux calcul; si on considère l'origine de celte passion, si l'on cherche comment elle a pu acquérir celte force irrésistible qui nous entraîne, ne trouvera-t-on pas (pi'elle doit encore une grande partie de son pouvoir à l'ignorance ou à l'erreur?
]jÇ moyen de créer chez un peuple une morale publique, d'y rendre habituelle la pratique de la justice, de lui donner des mieurs douces et pures, peut se réduire à ces quatre points : 1" n'établir par les lois aucune opposition factice entre les intérêts directs des individus, diminuer celle qui naîtrait de la nature même, identifier autant qu'il est possible ces intérêts avec l'intérêt commun de la société, et ceux-ci avec l'intérêt général de l'espèce humaine; "1" développer, fortitier dans l'homme les penchants naturels qui le portent à faire dépendre son bonheur de celui des a-utres. à
3fi0 FRAGMENTS D'lN TABLEAU HISTOIUQLE.
le trouver dans les senlimcnls (\c roiiipassioii cl do Itienveill.inre. dans le repos de la conscience, et (pii en même temps lui inspirent, pour les actions viles, injustes et cruelles, une répugnance en quelque sorte orii;anique d in.nliinale: .'J" lui a])prendre à distiniiuer ses intérêts réels et durables, qui, si l'on a bien rempli les deux premiers objets, ne peuvent presque jamais se trouver en contradiction avec ses devoirs : A° raccoutumer à se conduire habituellement d'après sa raison, à interroger sa conscience, à savoir en écouter et en entendre la réponse.
Les moyens de rendre universel lusage de la raisun seront également : l°de ne lai.sser subsister aucun des obstacles qui s'opposent à son développement, de ne pas en introduire et de ne pas en laisser naître de nouveaux: 2° de favoriser ce développement naturel ; 3" de donnci- aux hommes les connaissances nécessaires pour quils puissent exercer leur raison sur tous les objets qui les intéressent habituellement, et se préserver des erreurs dans lesquelles l'adresse des autres hommes ou les impressions mêmes des objets pourraient les entraîner.
Les intérêts directs des hommes sont : 1° ceux de la conservation de leurs droits ; '2° de la conservation personnelle ; 3' de la jouissance, soit exaltée par l'amour ou é|)urée par l'amitié, soit presque uniquement bornée aux sens avec plus ou moins de délicatesse; 4° de leur fortune; 5° de l'ambition ; l)° de l'amour-propre. Voyons maintenant, pour chacun de ces intérêts, comment et à quoi celui des individus peut être naturellement opposé à ceux d'un autre, en supposant que l'intérêt du premier, ou soit opposé à la justice, ou du moins ne soit pas fondé sur un véritable droit. Cette restriction est nécessaire; autrement, nous serions ramenés à considérer les mêmes questions une seconde fois.
Si Ton ne regarde comme des droits que ceux qui di'rivent de la nature et appartiennent ésalement à chaque individu de l'espèce humaine, l'inlérét de conservation de ces droits pour un individu ne peut être contraire ni à la justice, ni même à aucun intérêt d'autrui également légitime. Cette conséquence dérive nécessairement des seules notions de
FRAGMENT DE l'hISTOIBE DE LA 10" ÉPOQUE. HOl
(Iroil et de justice. Il n'y a donc pas ici (ropposilion d'iiilérèts, si les liommes ne prennent pa.s pour des droits ce ipii n'est ([u'usurpation et tyrannie ; si les institutions sociales maintiennent une entière égalité, si elles ne créent pas de priHeudus droits, les uns héréditaires, les antres attachés à l'avantage cfétre nés ou domiciliés dans une telle ville, ou conférés par la puissance pul)liqne; si hi loi ne distrihue l)oint ces droits avec inégalité entre les citoyens, suivant le degré de leurs richesses, ou telle autre échelle également ahsurde. Les cas très rares qui mettraient ma sûreté, ma lihei'té, ma propriété, en contradiction avec le droit légal d'un autre, ne peuvent être comptés : ou l'opposition n'est pas entre de véritables droits, ou elle amène de ces questions subtiles dont les moralistes s'occupent, et que le hasard et la passion du moment décident sans qu'ils puissent jamais avoir d'influence. Tel est celui de deux hommes dans un désert, n'ayant qu'une portion de nourriture suffisante pour un seul, etc., etc.
11 faudrait donc que ces cas, qui semblent mettre les droits d'un homme en contradiction avec ceux d'autrui, devinssent l'ré({uents, habituels, pour qu'il résultât cette opposition d'intérêts. Mais cette hypothèse ne peut se réaliser, à moins que les hommes n'aient en général une fausse idée de leurs droits, comme l'avaient, par exemple, ceux qui comprennent, dans le droit de liberté légitime, la faculté de faire même ce qui nuirait an droit d'autrui, de n'être lié par aucun engagement, etc. Ainsi, toute opposition d'intérêts disparaft, si l'on a donné aux hommes une idée juste de leurs droits.
L'intérêt de la conservation personnelle peut paraître dans quelques circonstances contraire au légitime intérêt d'autrui. .le ne parle point de celles qu'on pourrait imaginer, cpii tiennent à des combinaisons trop peu t<jmmunes pour produire aucun effet sur nos habitudes morales. Mais, par exemple, un homme peut, pour cet intérêt, vouloir en empêcher un autre d'exercer une certaine industrie, de faire de sa propriété un usage (pii lui parût plus avantageux. On pourrait dire que cet intérêt est moins ici celui de la conservation que celui de ne pas changer de place, ce qui se rapporte à
362 FRAGMENTS D"uN TABLEAU HISTOIUQL'E.
d'autres intérêts. Mais, sans nous ai'rèler à colle réllexioii, (jiioique vraie, sii|>|)osons que la puissance pui>lique ait établi les règles nécessaires pour que l'usage de la propriété d'un individu, l'exercice de son industrie, ne puissent nuire à la santé de ses voisins; suiiposons qu'elle excite à la l'ocherclie, qu'elle encourage l'emploi des moyens de dominer, de détruii'e les dangers de ces genres d'industrie ou de culture: il ne reste plus que les cas où le mal est bien léger, à peine réel; eniin, où il est imaginaire. C'est donc à cela (pic se réduit l'opposition d'inlcrèls directs qu'il reste à coml)attre par la raison ou les principes de la morale. Trop souvent, au lieu de détruire cette opposition par des précautions justes et sages, on Taugmenle en multipliant, par de fausses vues d'une politique avide, ces cultures, ces industries malsaines, en se dirigeant dans le choix de leur emplacement par des motiis d'utilité particulière, d'économie déplacée, de convenance mal entendue. Si donc la conservation personnelle de l'un se trouve en contradiction avec l'usage qu'un autre croit pouvoir faire légitimement de sa propriété, de son industrie, c'est la négligence des hommes chargés de veiller à l'ordre public, ce sont leurs erreurs ou leur corruption qu'il faut uniquement en accuser.
L'intérêt de la jouissance peut être contraire à celui : 1° des individus (|ui ont les mêmes désirs et des motifs de préférence fondés sur des liaisons antérieures ou plus intimes; 2° des individus qui avaient les mêmes motifs d'espérer une fidélité à laquelle ils attachaient une partie de leur bonheur; 3° des individus dont on sacrifie à son plaisir le repos, l'honneur, souvent l'existence civile; 4° des familles dont on trouble l'union, dont on détruit les liens; 5" des enfants à qui l'on ne donne l'existence qu'en les privant de l'avantage d'appartenir à une famille: d" de ceux dont on enlève les propriétés en introduisant dans les familles des enfants étrangers. Examinons d'abord ci> qui n'est ici que l'ouvrage des mauvaises lois, ce que des lois conformes à la nature peuvent détruire. J'observerai : 1" que le mal qui résulte de donner l'existence à un enfant condamné au malheur est presque entièrement l'ouvrage des lois absurdes qui
FJIAG.MEXT DE L'hISTOIRE DE LA 10" ÉPOQUE. 3G;l
nvaiont privé les Ijûtards do leurs droits naturels, el réduit, la tendresse de leurs parents à une douloureuse iuii)uissance, et doit donc disparaître avec ces lois, avec les préjugés de; vanité et de superstition qui les avaient dictées; il ne restera plus que celui qui peut être la suite de la personnalité, de l'auiour-propre des parents, et non de leur goût pour le plaisir.
Jt observerai ensuite que les désordres causés dans les familles ont pour origine presque unique la distinction des rangs, la grande inégalité des fortunes, les lois qui privent les enfants du droit de disposer d'eux sans le consentement de leurs parents, enfin l'indissolubilité du mariage.
Celle dernière institution est encore la principale cause de rinlroduclion des enfants étrangers dans une famille, puisque ce crime (car c'en est un, d'après les pi'incipes de la loi naturelle) et la faute très grave de violer un engagement .solennel, volontairement, quoique imprudemment contracté, ne pouvaient s'éviter que par le sacrifice de sa passion, de ses pencbants, et qu"on peut se les épargner dès que le divorce est permis, en renonçant à quelques avantages d'intérêt, d'amour-propre ou de convenance.
Quant au malheur des victimes de ce qu'on appelle séduction, à la perle de leur fortune, de leur bien-être, de leur existence civile, c'est à l'inégalité sociale, à celle des fortunes, dont on sait que l'excès nuisible est en entier l'ouvrage des mauvaises lois, à cette même indissolubilité du mariage, à cette autorité tyrannique des parents, qu'il faut attribuer ces suites si communes et si cruelles d'un penchant qui semble promettre uniquement des plaisirs. Ce sont les préjugés de la superstition et ceux de l'orgueil, ce sont les systèmes hypocrites ou lyranniques des législateurs, qui changent en poison funeste le plus sur aliment de notre félicité, le sentiment consolateur de nos maux inévitaides.
La nature ne lui aurait-elle prodigué tant de charmes, ne l'aurait-elle enrichi de toutes les délices, que pour attacher à sa suite le dégoût, la honte et le remords? Ces désirs qui nous plongent dans une voluptueuse ivresse, lors même qu'ils nous agitent et nous tourmentent, sont encore des
36'l FnAOMENTS d'un TARI.EAU IlISTOniOUE.
plaisirs auxquels ceux des autres sens ne i)euv(iil i''[vo comparés; fcs jouissances qui occupent tour à tour, ou h la Inis, tous les organes »lu sentiment par des sensations de plus en plus délicieuses, conduisent par degrés à cet instant de dt'lire où toutes nos facultés s'absorbent en une liicnltc uni(jue,. celle de goûter le plaisir; ces voluptés, qui souvent déjà surpassent ce que nous avons de force physique pour sentir le bonheur, s'unissent encore à tout ce que la sensibilili' morale peut faire trouver de délices dans liinion de deux âmes abandonnées l'une à l'autre, dont tous les mouvemenis se communiquent, tous les sentiments se confondent et toutes les jouissances se doublent en se partageant: enfin, ce qui sendjle excéder toutes les bornes de la félicité, chacun jouit, au milieu de son propre bonheur, de Tidée que l'être qu'il aime éprouve un bonheur ('g.il, (4 que ce hou heur e>l son ouvrage ! Ainsi la nature a réuni pour riiomme, dans un même instant, au délire rie la volupté des sens, l'enthousiasme des voluptés de l'àme, et lui prodigue à la fois tout ce que les diverses sources de jouissances qui lui sont ouvertes pouvaient répandre de plus pénétrant, de plus doux, de plus enivrant. Mais un bonheur plus calme surcède à ce délire, se mêle ;i tous les sentiments, à toutes les idées, et se répand sur la vie entière.
Une amitié tendre, unique, abandonnée, pour laquelle il ne peut plus même exister de sacrifice, s'avive, se nourrit par le souvenir ^de ces moments de délices, par l'espérance de les voir se renouveler, par cette douce pensée de se devoir mutuellement son bonheur, de pouvoir à tous les instants être l'un pour l'aidre la cause de plaisirs sans cesse renaissants; charme qu'aucune autre espèce de lien ne peut faire éprouver. Dans quel autre, en effet , trouverait-on cette confiance sans réserve, que l'intérêt, que la rivalilé, que Tamourpropre ne resserrent point; qui s'étend à tout, (pu ne craint point de s'ouvrir sur les affaires importantes, qui ne rougit point de livrer jusqu'aux détails des plus petites faiblesses? L'avenir même s'embellit à nos yeux, et l'amour dissipe les nuages élevés par une triste prévoyance. L'imagination anticipe sur la jouissance des plaisirs: elle en prolonge l'espé-
FHAGMENT DE L'hISTOIUE DE LA 10« ÉPOQUE. :k'5
rancc, elle niuiilre dans répiKjiic où ils doivciiL linir, cl doiil, elle ("loigne l'idée, l'eslinic, l'aniitié, la coiiliance, les soins iiuiliiels pronietlauL encore le ])onheiir, U^ cœur, réchantré par de délicieux souvenirs, résislanl au l'roid des années, et le plaisir d'aiiaer qui, répandu sur la vie entière, n'en abandonne aucun momenl au triste et douloureux sentimenl do rindifl'érence.
Telle est la félicité dont la nature peut seule avancer le ternie, et qu'au milieu mémo des douleurs les plus déchirantes rhonime sensijjle et passionné regretterait de n'avoir |>as connue. Tel est le bien que la nature a préparé |)our l'homme éclairé par la raison, délivré du froid poison de Tégo'i'sme. des erreurs de la suj)çrsliti(in et des illusions do rorf^ueil. Détruisez l'ouvrage des préjugés et des mauvaises inslilutions, qui, dictées par eux, en ont prolongé l'emploi, el cette opposition d'intérêts si etTrayante n'existera plus (jue relativement aux peines morales qu'elle peut faire injustement éprouver, aiix malheurs qui suivent la perte de l'opinion. El l'on voit déjà disparaître en grande partie ce faniôme qui semblait interdire la route de la vertu, des bonnes nio'urs, du bonheur domestique, à l'homme abandonné à sa raison el à sa conscience, et qu'on ne pouvait vaincre que par des moyens fondés sur l'erreur, opposés à la nature, ou ])ar des principes, et une force d'âme hors tle la portée du commun des liommes.
Des philosophes ont prouvé que, dans les intérêts de forlune, d'ambition. d'amour-i)ro})re . nous avions toujours un intérêt ultérieur de plaisir physique ou de jouissance morale, qui nous guidait à notre insu; mais alors ces intérêts éloignés sont faibles, si chacun est considéré séparément; ils n'acquièrent de force que par leur réunion; et comme leur niasse entière se trouve être représentée par un intérêt de fortune, d'ambition. d"amour-]iropre. qui en donne la véritable mesure, il est plus simple de s'arrêter ici à considérer ces trois gi-ands mobiles des actions humaines.
l/intérêl de forlnnc d'un individu peut être opposé à
celui d'un autre de deux manières : l'une, quand on cbcrche
-à augmenter sa fortune aux dépens d'autrui, par des moyens
:?('.G FRAGMENTS d'uN TABLEAU HISTORIQUE.
illépjilimes; raiilro. lorsque la contradiction existe entre deux intérêts légitimes, comme entre les hommes qui font un même commerce, entre les vendeurs et les acheteurs, entre deux personnes de bonne f(ji, dmit l'une intente et l'autre soutient un procès.
Si les lois sont simples, justes, bien exécutées : si la jurispnulence n'ouvre pas ses cent portes à la l\iurberie. à la chicane ; si elle ne les encourage point par l'espérance du succès et l'assurance de rim|)unité ; si légalité des droits et celle des fortunes réduisent presque à rien le nombre des^ hommes qui peuvent en acheter d'autres ; si des impôts indirects, des privilèges, des règlements de commerce, n'établissent pas pour les uns des moyens d'opprimer, ne portent pas les autres à chercher des moyens de fraude, en créant pour eux l'intérêt de se soustraire à cette oppression : si les institutions sociales ne multiplient pas le nombre de ceux qui n'ont pour subsister que des ressources insuffisantes, incertaines et pénibles: si. au contraire, elles font de la misère un malheur, un accident, pour quelques familles, et non l'état habituel d'une classe nombreuse ; si elles soulagent ce malheur, quand elle> ne peuvent le prévenir; si, en attachant de l'humiliation à la pauvreté, elles ne lui otent pas un des motifs les plus puissants de respecter la justice : si elles ne l'aigrissent pas en lui offrant le spectacle d'une scandaleuse opulence : alors l'intérêt d'acquérir par des moyens illégitimes se présentera luoins souvent, à un moindre nombre d'individus, et suivant des formes moins variées et moins séduisantes; il sera toujours efficacement contre-balancé par le danger et l'opprobre auxquels on s'expose en les employant.
En effet, l'intérêt de fortune bien entendu ne porte pas à voler la propriété d'autrui, puisque l'incertitude du succès, les dangers auxquels on s'expose, la diminution des ressources légitimes, occasionnée par la perte de la confiance des autres, font presque toujours plus que compenser l'avantage d'une injustice, en ne faisant môme que le calcul de lintérêl le plus grossier. Mais ce calcul suppose l'existence de ces ressources légitimes, et suppose que la défiance ne s'attache plus à un malheur involontaire, mais seuleniMit
FRAGMENT DE l'HISTOIUE DR LA 10° ÉPOQUE. .SG7
aux acliiins ({ui 1<^ niéritenl. L'opposition d'intérêt de furtiiiie, lorsqu'il est exempt de toute injustice, se réduit à la prétention sur une même propriété, à celle rpie plusieurs peuvent avoir à une faveur volontaire, ù la concurrence ])onr acheter et pour vendre, à la balance qui doit s'établir entre l'acheteur et le vendeur. Quand le commerce et l'industrie sont libres, quand ils ont acquis leur activité naturelle, il s'établit, pour tout ce qui se vend et sacliète, un prix moyen, qui détrnit l)resque les effets de cette opposition d'intérêts.
1^'intérêt d'acheter moins cher, celui de vendre à un plus haut prix, existeront toujours ; mais l'impossibilité du succès les empêchera d'agir, excepté sur la petite difTércuce (jui reste entre le prix commun d'une denrée et son prix réel dans un marché particulier, soit que cette difTérence se trouve dans le prix même, soit qu'elle ne paraisse que dans la qualité de la denrée ou la manière de la mesurer.
La concurrence entre les acheteurs est corrigée par une escale concurrence entre les vendeurs, à laquelle la première sert réciproquement de correctif; et la formation du prix moyen ne laisse plus subsister qu'une opposition passagère,, ou une opposition de fantaisie, qui ne peut même être fréquente, si rien ne met obstacle à la marche naturelle du commerce ; car il distribuera bientôt les denrées suivant le besoin de chaque jour, de chaque lieu, comme suivant le& goûts et les habitudes des individus.
La prétention commune à des faveurs volontaires ne peut faire naître une opposition d'intérêts ni bien active, ni bien étendue, si les institutions sociales ne multiplient pas les occasions de réussir, comme dans les pays oîi il existe une cour, un clergé, des tribunaux nombreux, des concessions, des privilèges. Que ces institutions vicieuses soient détruites,, il ne reste plus à craindre que les prétentions aux avantages de fortune qui dépendent de la volonté d'un individu. Que l'extrême iuégalitc'^ des fortunes disparaisse, ces faveurs deviennent très bornées. Que l'usage des testaments irrévocables soit aboli, vous n'avez plus à redouter que l'abus des dons irrévocables, et ils supposent une confiance, un abandon qui suffisent pour les rendre rares ou d'une faible impor
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l;incc. Qu'il ny ail pas de jurandes richesses personnelles, et on verra encore disparaître cette même opposition, relativement aux places ([u'on peut remplir dans une maison particulière, en préférence d'emplois qu'on peut obtenir dans l'Ktat. Alors, en eO'et, ce qui serait arbitraire dans les choix, dans les avanlaiics de ces places, n'existera plus: un taux commun les réglera comme marchés ordinaires, parce que ces relations n'eiitraînant plus la mèiiie (b'pendance, ne j)romellanl plu.-- rav.inlagc indirect d'une ]irulerlion ])uissante, ne deviendront plus dans la réalili' ([vw d(^s couventious seînblables à toutes les autres.
Si les lois sont simples, claires, l'opposition, entre des prétendants de bonne foi à la même propriété, sera presque sans exemple. Il suffira donc, pour l'éviter, de substituer une législation tjiii ]»ri'vienno les procès aux législations connues jusqu'ici, qui, comme la jurisprudence, semblent n'avoir été combinées que pour les faire naître ou prolonger les contestations, et non pour les terminer.
L'ambition est l'amonr du pouvoir; mais c'est surtout l'amour d'un iiouvoir arldirairenient exercé. Supposons, par exemple, une place déjuge dont les fonctions se borneraient à l'application de lois assez précises pour qu'il n'eût jamais occasion de les interpréter; qui ne pourrait ni retarder, ni accélérer aucun jugement ; qui, n'appliquant la loi (juc stades titres dont elle aurait réglé la validité, déternuné la forme, serait obligé de faire décider, par des jurés, les faits contestés : par exemple, la vérité d'une signature. Eh bien, une telle place n'exciterait l'ambition de personne, à moins qu'elle ne fût le chemin d'une autre qui donnerait un véritable pouvoir, au lieu de ne donner que des fonctions.
Cette passion est donc l'ouvrage, non de la nature, mais de l'art social, et surtout de son imperfection.
.\ peine existerait-elle, si les fonctions publiques ne conféraient dauliT .lutonté que celle de la loi. ne donnaient (jue des devoirs à remplir; si elles Ji'étaient confiées que ]K)ur un temps très court, si ce temps l'était d'autant plus que la nature des fonctions aurait forcé à se contenter d'une moiudre précision dans la loi qui en trace les limites, ou déter-
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•mine le mode do les roni])lir; si elles ir()i1Vai(Mit aucune f.ici- ]ité pour des prévarications impunies et secrètes ; si on n'y altacliail ni un intérêt qui donne la tentation de corrompre, jii des prérogatives inutiles à l'exercice des fonctions ellesmêmes ; si, comme le danger de les voir devenir de vrais pouvoirs augmente avec leur étendue et leur importance, on ïi soin d'en diviser les objets et les détails, et d'arrêter près de son origine raclion immédiate qui part d'un point très élevé; si elles ne donnent pas le droit de contier des fonctions subalternes à un grand nombre d'individus et de se faire des créatures; si au sommet de l'échelle de ces fonctions, lorsqu'on parvient à celle de surveiller toutes les autres, ou de faire les lois et de régler les mesures générales d'administration, on sépare cette surveillance suprême des deux dernières fonctions qui doivent rester unies; si du moins on réduit les premiers magistrats à la pure émission de leur opinion spéculative ou de leur Jugement; si jamais ils ne peuvent exercer une action immédiate sur les citoyens pris individuellement, ni même une action nécessaire sur aucun d'eux en particulier; si, par exemple, en exerçant leur surveillance, ils peuvent seulement ordonner à une autorité de prononcer sur une destitution, sur la nécessité de soumettre un citoyen à un jugement, mais sans pouvoir jamais ni destituer, ni accuser immédiatement. Avec ces principes, ■qui sont ceux de toute constitution égale et libre, l'ambition se confondra presque entièrement avec l'amour de la considération publique, avec le désir d'obtenir des marques d'estime et de-confiance. Plus les institutions sociales s'en rapprocheront, moins on aura lieu de craindre les effets de cette passion, qui n'a été si funeste que parce qu'on l'a partout encouragée, excitée, i)resque forcée à devenir pour les âmes actives un sentiment habituel et dominant; dès lors, moins on aura besoin d'employer, pour la combattre, la force de la raison ou celle de la conscience. Il ne faudra plus ni tant de lumières pour sentir c^ue notre intérêt, bien entendu, est presque toujours contraire à celui que l'ambition nous présente ; il faudra moins de vertu pour repousser toute tentation de s'y laisser entraîner. Ainsi l'ambition est le jouet
des mauvaises lois politiques ; elle est donc, cumnie presque tous nos autres vices, la suite de nos erreurs, de notre ignorance. La nature nous en a donné le germe ; mais s'il est développé, s'il nous a causé tant de maux, ce n'est point parce qu'elle nous a faits ambitieux, c'est parce qu'elle ne nous a pas faits infaillibles.
J'entends ici par intérêt d'cnnour-propre, celui de l'emporter sur autrui dans l'opinion.
Le désir d'obtenir l'estime publique, la considération, la célébrité, la gloire même, par ses talents, par ses lumières, par ses actions, par sa conduite, est un sentiment qu'il est utile d'encourager, mais en le dirigeant par la raison. Si l'on excepte cette estime du cœur, ce sentiment de contiance qui suit la probité, l'exactitude à remplir ses devoirs, la pratique des vertus privées, et cette estime qui saccorde à la raison, à la justesse d'esprit, à la possession des connaissances regardées comme nécessaires dans la profession que l'on suit, ce désir est nécessairement celui (riiiit^ préférence ; il le devient dès l'instant qu'il passe le point où il serait honteux de ne pas atteindre; mais il n'en résulte pas nécessairement une véritable opposition d'intérêts. S'il me suffit d'avoir la réputation d'un chimiste habile, d'un astronome exact, d'un géomètre à qui la science doive quelques vérités nouvelles, d'un homme qui écrive bien, d'un bon peintre, d'un militaire instruit, etc.. je neTéclame la préférence que sur ceux qui sont jugés au-dessous de ce degré; pouivu que j'y sois ])lacé. il m'importe peu que d'autres se trouvent sur la même ligne, ou soient même portés au-dessus. Mais si je veux être pesé dans la même balance avec ceux qui courent la même carrière, surtout si je veux l'être avec tous ceux qui prétendent obtenir, on qui occupent dans l'opinion une place honorable; si, dans toute espèce de relations avec un autre individu, je veux arracher cette préférence, ou donner une preuve de la supériorité que j'affecte, alors l'opposition d'intérêts devient réelle.
Or, s'il est naturel de vouloir l'emporter lorsqu'on est mis avec un autre dans la balance, l'est-il de s'y placer soi-même sans cesse'? L'est-il de ne pouvoir supporter, dans aucune
FRAGMENT DE l'uISTOIRE DE LA 10= ÉPOQUE. 'Mi
occasion, sous aucun rapport, qu'un autre obticnno un avantage sur nous, sans éprouver une douloureuse amertume, sans y voir une préférence humiliante''* Les institutions sociales n'ont-elles pas contribué beaucoup à cette comparaison éternelle de soi avec les autres? Croit-on que cette maiheureuse passion fût aussi commune, aussi ardente; dans un pays où l'on accoutumerait les enfants à conqiarer leurs petits travaux, non à ceux de leurs égaux, mais à un modèle qu'ils devraient s'etTorcer d'atteindre; où l'on encouragerait, non celui qui ferait le mieux, mais ceux qui auraient très bien fait"? Si elle semble dominer toutes les autres et toutes les affections dans un pays où les distinctions personnelles sont prodiguées; où leur nature, leur forme, leur motif, ramènent sans cesse à l'idée d'une préférence ; où l'absurdité des distinctions héréditaires insulte encore à l'égalité naturelle; où les places sont des dignités qui procurent par ellesmêmes cette considération, image ou supplément d'une estime réelle; où la vanité, transformée en un ressort politique, est sans cesse excitée et caressée dans les institutions public[ues, croit-on que cette même passion aura une égale énergie chez une nation où les distinctions seraient accordées, non à la personne, mais à l'action, au travail utile qui les auraient méritées; où elles seraient l'expression des sentiments excités par l'action même, par le mérite propre du travail, et non le signe d'un jugement de préférence; où les places, enfin, ne répandraient sur eux aucun éclat étranger? L'amour-propre serait-il irrité par la perte d'un procès, par la nécessité de céder à une juste réclamation? Serait-on humilié d'être forcé de souffrir une injustice, au lieu d'en être blessé, si on ne regardait pas cette défaite comme le signe évident d'une moindre considération personnelle? Ainsi donc, on s'étonne de trouver cette faiblesse au plus haut degré dans les pays où les choses ne sont rien, où la personne est tout, où la justice d'une demande se mesure sur l'importance de celui qui l'a formée. Je ne m'arrête point à ces contradictions d'intérêt cfui peuvent naître de nos affections, de nos goûts, parce qu'elles n'entrent point dans l'ordre commun de la société, qu'elles y sont des accidents
'S'ii l'IlAGMENTS d'un TAltLEAU HISTOIUOUE.
particuliers, et non un état lial)itu('l, une dispnsition générale et fréquente.
Les intérêts divers sont-ils natiu'clli-nient en opposition avec l'intérêt commun, et les inslitulionssociales ne peuventelles nous en rap|)rocher? Celui qu'a chaque individu de conserver ses droits se confond avec Tintérét de la société, dont cette conservation est même le but essentiel et direct. J/homme peut avoir un intérêt direct de se conserver aux dépens du salut de sa patrie : mais ce salut est le sien nu^me : c'est un intérêt momentané plus pressant qui comhal un intérêt plus durable, et l'opposition n'existe avec force qu(î dans les circonstances qui en exigent le .sacrilice. Et ces circonstances seront très rares, dès l'instant oîi les progrès universels do la raison auront fait sentir que toute guerre (]ui lia puiiit ])our oljjcl la défense nécessaire des droits du l)euple ne peut être qu'un grand crime; où toutes les nations sauront également que jamais une gueri'e injuste ne peut procurer d'avantage réel à la majoritc* des citoyens qui les composent.
Il en est de même de la passion de l'amour, du goût pour la volupté, dont l'intérêt ne pourrait aulremenl contredire celui de la société, que parce qu'il nuirait à celui des individus qui la composent, et sous ce point de vue nous avons déjà examiné cette question.
Mais la société n'a-t-elle pas des moyens puissants (h; rendre les sacrifices plus faciles, en montrant à ceux qui se dévouent pour elle l'estime publique? N'a-t-elle pas des honneurs publics, des témoignages d'estime qui, sans caresser l'amour-propre, excitent l'enthousiasme, et payent d'avance les sacritices dont ils sont le prix? N'a-t-elle pas à répandre sur les enfants, sur les femmes, sur les mères des victimes du devoir, ces consolations honorables et ilouccs dont l'idée leur l'tle ce qu'ils ont de plus rig(uu'eux? Quand les hommes sont égaux, quand rien n'avilit plus, aux yeux de l'orgueil «m di' l'avarice, ni la beauté, ni le mérite, la volupté ne devient-elle pas une des récompenses des talents et de la vertu? Si les lois ne gênent point l'ordre naturel de la distribution des richesses, l'intérêt de tous les individus s'accorde
FrîAGMENT DE l'iHSTOIHE DE LA 10'^ KPOQPE. 37.'i
avec celui de la société, excepté dans un seul cas : celui dû (»n clterclierait à se soustraire injustement à rini|i<M: mais ceux qui. par un intérêt bien calculé, peuvent désirer un système d"inipôts vicieux sont en petiX nom])re; et si cette ])arlie do la législation est bien combinée, le peu d'espérance d'être injuste suHira pour en ùler le désir.
Si la société n'impose point des chaînes à l'industrie, si elle lui aplanit les obstacles, si elle lui otï're des ressources contre les erreurs, contre les événements, tous les efforts de l'industrie libre, encouragés, dirigés chacun vers son propre intérêt, se réuniront pour l'intérêt commun de tous; ils produiront cette prospérité croissante sans laquelle toute société languit et dégénère.
Ce que nous avons dit sur l'intérêt d'ambition s'appliquera sans peine à son opposition avec l'intérêt commun.
Un des motifs qui rendent l'homme ambitieux est le désir d'obtenir la considération extérieure étrangère à sa personne, mais ayant les mêmes elTets; celui même de dominer (.leviendra le désir d'une estime personnelle, lorsqu'elle sera le seul moyen d'obtenir des égards et d'exercer la seule espèce d'empire qui soit compatible avec la liberté. Enfin, les intérêts de l'amour-propre serojit presque toujours conformes à l'intérêt général, si l'opinion publique éclairée n'accorde l'estime ou la gloire qu'à ce qui est vrainu^nt utile et vraiment grand.
Comme il ne s'agit ici que de la moralité dans un peuple libre (car un peuple sujet ne peut la connaître, et la vertu n'y est jamais qu'une exception), nous n'avons plus à considérer que ro|)position des intérêts entre deux nations, entre une nation et le genre humain.
C'est l'erreur seule qui peut rendre un peuple l'ennemi d'un autre, et à plus forte raison l'ennemi de tous, lixistet-il pour un peu})le libre un intérêt réel de domination? Non, car toute domination sur un autre l'expose à perdre sa liberté et son repos; et la part de cette domination n'est pour la majorité des individus qu'un avantage insensible, s'ils ne voient pas à travers le microscope d'une iml.)écile et barliarc vanité.
I^hi> il est puissant, plus cette domination est pour lui <lant;e!'euse et sans valeur; s'il est faible, les avantages plus yrands qu'il en peut espérer lui échapperont dès qu'il se trouvera près de lui des nations libres, qui, ne fussent-elles pas assez éclairées pour dédaigner la domination, ne pourront ni l'aimer, ni la souffrir dans autrui.
Kxiste-t-il un intérêt de puissance? Oui. Mais tant qu'il est réel, il se confond avec l'inlérèt de la sûreté, et cette sûreté étant l'intérêt commun de tous, ne s'oppose à celui de personne. Il portera les nations faibles ii se réunir et non à se combattre.
Existe-t-il un inli-rèt de richesse? Oui. Mais il consiste <lans raccroissenienl de la masse des valeurs que chaque nation peut Consommer annuellement ou tenir en réserve: et il en résulte que, plus le globe produira chaque année de nouvelles denrées, plus l'industrie perfectionnée en tirera de produits avec une moindre consommation; plus le commerce actif et libre les transportera, les distribuera pour un nu)indre prix; plus aussi un peuple quelconque pourra consommer de valeurs ou en réserver.
L'intérêt de chacun est donc ici confondu avec l'intérêt commun.
On peut considérer la richesse d'une natiiui sous deux jioints de vue : ou comme force politique, uu comme moyeu de bien-être général; et demander en conséquence si, par exem])le, la perte d'un monnpdle de denrées ou celle d'une culture exclusive n'est pas à la fois et un affaiblissement de puissance et une diminution de propriété. Je me borne h considérer cette hypothèse, parce quelle est de toutes la plus défavorable à mon opinion.
Maintenant, j'observe ; 1° Que tout peuple «pii fonde une partie importante de sa richesse sur un monopole, sur une culture exclusive, en un mot, sur un avantage qu'un accident peut lui enlever, ne fait que se créer par imprudence un intérêt contraire à celui d'autrui; qu'alors son intérêt bien entendu n'est pas de conserver cet avantage, mais de s'assurer les moyens de réparer la perte tôt ou lard ini'vitable. 2" Que si on considère l'augmentfdion de ])ui>sance qui
FRAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 10 ÉPOQUE. 375
résulte de ce genre de richesse, ravanlagc eu est au moins compensé par l'intérêt qu'ont les autres peuples d'en tarir la source. 3" Que cet intérêt, considéré par rapport au bien-être individuel, n'est presque toujours que celui du très petit noudjre; le monopole des épiceries, par exemple, est d'une faible utilité pour le peuple de Hollande, et même pour les commerçants; il n'est d'une grande importance que pour la tourbe des em])loyés stnthoudériens. i" Que si par malluMir cet intérêt s'étendait à la majorité du peuple, si son bien-être dépendait de la conservation d'un monopole, d'une culture exclusive, alors l'intérêt bien entendu serait de changer un état qui rendrait précaire l'existence même de la nation. Supposons donc que, par suite de l'erreur, par l'elTet de Vo])pression, par l'ignorance des autres peuples, une nation ait, dans un moment donné, des intérêts opposés aux leurs : son intérêt bien entendu n'est pas d'aggraver, mais de diminuer peu à peu cette opposition.
Et si l'on considère cruelle gêne il faut imposer à la liberté personnelle, à la propriété, à l'industrie des citoyens, pour conserver les avantages exclusifs; quelle masse de richesses naturelles on est obligé de sacrifier à ces richesses factices; combien les ressources que la liberté universelle du commerce et de l'industrie offrirait aux hommes sont immenses, en comparaison de celles qui naissent de ces avantages oppresseurs, on verrait qu'on doit craindre, non les etïets de leur destruction, mais les maux passagers qui doivent en accompagner répocjue; et que, si les gouvernements, qui calculent pour un jour, peuvent s'occuper d'augmenter, de perpétuer cette opposition d'intérêts, les nations, c{ui sont éternelles, doivent adopter d'autres calculs et embrasser d'autres principes.
Condiien ces réflexions n'acquerront-elles jias de force, si l'on songe que souvent ce faux intérêt produit des guerres, et que l'on conq>are à ces avantages ce qu'une guerre entraîne de malheurs, dissipe de richesses réelles, anéantit de citoyens et enfante de crimes ! Ainsi, un intérêt bien entendu doit, comme les sentiments de la nature et la conservation des droits généraux du genre humain, porter les peuples à
37G FRAGMENTS D'CN TAOLEAU HISTOniQLE.
resserrer entre eux le-; liens d'une fraternih' universelle.
Nous venons de prouver à quoi se réduisent les oijstacles que l'opposition naturelle des intérèls direets met à la ])rati<pi<' de la morale, même aux progrès de la raison, en l'.ivurisant les préjugés nuisibles. J'ai d'abord distingué, dans celle que présente l'observation des sociétés actuelles, ce qui doit être attribué aux vices des institutions sociales; j'ai indiqué celles qui pouvaient contribuer à diminuer même l'opposition vraiment naturelle; entin, j'ai compté parmi les moyens de la diminuer encore les institutions qui ùteraient aux individus tentés de se laisser conduire par des intérêts contraires au droit d'aulrui l'espérance du succès et celle de l'impunité; car alors leur intérêt direct bien calculé est <le résister à cette tentation ctongereuse.
J'ai dû comprendra ces deux derniers moyens parmi ceux de réduire cette opposition d'intérêts à ce qu'elle est naturellement, parce qu'ils ne servent qu'à combattre un mal que l'ordre social a introduit, et dont par conséquent il doit olïrir le remède. J'ai cru devoir ranger dans la même classe que les institutions vicieuses les fautes commises dans l'art social, la non-existence des institutions nécessaires, qui naît de l'imperfection même de l'art, ou de la négligence d'en déployer toutes les ressources.
La sensibilité morale se développe en nous comme la faculté de distinguer les nuances des sensations et des actions exécutées par les organes du mouvement.
L'habitude, l'exercice, ont le pouvoir de fortifier, de diriger, de régler nos sentiments naturels; comme les opérations de nos sens on l'emploi de nos maisons, celle d'uu horloger, d'un chirurgien, d'un peintre; le bras d'un forger<»n, d'un charpentier, ont la même organisation, les mêmes muscles, les mêmes nerfs, que la main ou le brasd'un courtisan ou d'un homme de lettres. Cependant, vous ne pouvez attendre que le bras de ceux-ci ]niisse déployer de grandes forces, surtout en conservant tle ladres-e et de la mesure. Leur main n'exécutera aucune opération qui exige une direction précise, une force finement ménagée^ une légèreté qui ne nuise point à l'exactitude.
FRAGMENT DE l'iIISTOIHE DE LA 10" ÉPOQUE. .')77
L'exercice journalier, une atlenlion soutenue, ont chan,y(> un organe faible et grossier en un instrument ]tuissaut (lu délicat, et ca]ial)le d'une action régulière et [tour ainsi dire calculée.
En même temps, riiahitude de remuer des corps durs et fortement chauffés endurcit la main du serrurier; son tact a perdu presque toute sa finesse ; il maniera, sans éprouver de tlouleur, les mêmes barres cjui brûleraient une main délicate; mais il ne pourra distinguer par le tact, ni les formes déliées d'un corps, ni les nuances de son poli : les mêmes causes produisent sur la sensibilité morale des différences semblables.
L'habitude d'impressions trop fortes, contre lesquelles il faut se roidir pour échapper à une douleur trop vive ou trop répétée, doit tinir par endurcir l'âme, par la rendre calleuse en quelque sorte. Elle n'aura qu'une sensibilité faible, lente^ grossière, si l'exercice ne lui donne de la force et de la flexibilité; elle ne saura ni régler, ni diriger, ni même connaître ses propres mouvements, si elle n'a point contracté rhabitude de les observer, d'en avoir une conscience distincte et perfectionnée par la réflexion.
Le premier de nos sentiments naturels est celui qui nous fait compatir aux douleurs des êtres sensibles, c'est-à-dire, en souffrir avec eux. Ce sentiment est pénible, il porte à nous en détourner en soulageant ces douleurs; il inspire surtout une vive répugnance pour les actions par lesquelles on en deviendrait soi-même la cause : répugnance qui devient une véritable impossibilité morale et même une impossildlité physique, s'il s'agit d'une action immédiate et directe. Cependant, et par le mouvement que ce sentiment imprime à l'àme, par la seule espérance de procurer le soulagement par la douceur qu'on goûte à s'en occuper, il devient, lorsqu'il n'est pas trop fort, un de ces sentiments doux et tendresqu'on aime à ressentir, quoiqu'ils soient mêlés de quelque douleur : à peu près comme certains aliments, certaines odeurs, dont la première impression est désagréable, et dans laquelle l'effet qui en résulte sur nos organes et les sensations qui s'y confondent font ensuite trouver un véritable
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plaisir; ou comme ces douleurs légères qui ti'rniiuent uu eiigourilissemenl pénible, et portent dans quchjuos organes un senlinient de douce chaleur et une heureuse activité.
11 faut donc entretenir ce sentiment sans le révolter: éviter à la fois de ne pas assez et de trop montrer le spectacle de la douleui-; attendre, pour offrir celui des souffrances trop cruelles, que les organes aient déjà quelque force, que la réllexion puisse se défendre dune impression trop vi\e. Si, dans l'enfance, on borne aux hommes seuls ce sentiment, qui a pour cause première la sensibilité de l'être sou lira nt et non son identité d'espèce, on ris([ue d'en arrêter le développement, d'en alï'aiblir la force.
Qu'on laisse donc agir la nature qui porte à l'étendre aux animaux. Qu'au lieu d'exciter un enfant à se jouer de leur sensibilité, et à leur causer des douleurs inutiles, on l'avertisse lorsque, sans le savoir, il commet ces actes de barbarie; qu'au lieu de l'accoutumer à voir couler le sang des animaux, on lui en inspire une répugnance salutaire, atin qu'il ne puisse voir qu'avec horreur verser le sang des hommes. C'est par ce moyen seul que l'on peut faire d'un sentiment profond d'humanité le caractère d'un peuple entier, et non, comme il a été presque partout jusqu'ici, la vertu de quelques sages.
Accoutumez encore l'enfant qui soufîre des douleurs d'au- Irui, non à les fuir, non à s'en affecter péniblement, mais à s'en approcher pour les soulager. Ecartez par là de ce sentiment le dégoût, la terreur involontaire qui s'y mêle quelquefois, pour n'y plus laisser que la sensibilité et la bienveillance.
Exercez-le à secourir les animaux dans leurs souffrances, lorsqu'il ne peut encore adoucir celles des hommes. Bientôt sa compassion s'étendra des douleurs aux besoins d'autrui : emparez-vous du désir qu'il éprouve de les soulager, aidez son intelligence h diriger sa sensibilité. Mais qu'il ne fasse pas disparaître ces besoins comme par miracle, à l'aide d'un moyen dont il ne comprend encore ni le prix pour lui-même, ni l'utilité pour les autres. Que sa bienfaisance exige de lui quelques soins, que l'a'cquisition de ce qu'il donne lui ait coûté quelques peines, qu'il ait pu ren)j)loyer à quelque
FRAGMENT DE i/hiSTOIRE DE LA 10« ÉPOQUE. .'H'J
usage pour lui-même ; alors il apprendra, i)ar une douce et utile expérience, que le plaisir de soulager le malheur est préférable à celui de remplir un désir personnel.
La vue du plaisir d'autrui en est un pour nous, lorsqu'il ne nous fait pas éprouver une privation. .Si ce plaisir est notre ouvrage, le nôtre s'augmente par l'idée que cette satisfaction intérieure don tnousjouissons dépend de notre secours même.
Développez ce sentiment dans les enfants; accoutumez-les à être heureux du plaisir d'autrui ; faites germer en eux le désir d'y contribuer. Loin de réveiller dans leur àme le sentiment pénible qu'exciterait au contraire le bonheur d'un autre, s'il exigeait d'eux le sacrifice du leur, loin de les leur montrer par la rivalité, par la jalousie, si promptes à naître dans les âmes irritaliles et faibles, écartez toutes ces idées jusqu'à ce que le sentiment qui fait jouir du bonheur d'autrui ait acquis assez de force pour que le sacrihce d'une jouissance personnelle devienne un plaisir plus doux que cette jouissance même.
Un autre sentiment non moins naturel rend cette compassion, cette bienveillance plus active, à l'égard de ceux qui, dans nos premières années, s'occupent de nos besoins, de nos plaisirs; qui, par leurs soins, leurs caresses, répandront sur notre vie des douceurs journalières. Ce n'est plus alors une sinq)le bienveillance, qui attend pour se faire sentir que le plaisir ou les peines d'autrui viennent la réveiller; c'est un sentiment habituel qui accompagne une satisfaction attachée à l'idée seule de la personne aimée, et à qui un sentiment réciproque fournit un indispensable aliment.
Nourrissez-le avec soin dans l'àme des enfants ; que de bonne heure elle sache goûter le plaisir d'aimer et d'être aimée, qu'elle en soit occupée ou remplie, qu'elle en éprouve le besoin. Alors, comme une grande partie tle leur félicité dépendra du bonheur, de l'estime, de la tendresse des aulres, ils seront portés par une inclination même irrélléchie aux actions qui contribuent à ce bonheur et à mériter ce sentiment. Toutes celles qui feraient un mal, une peine réelle à d'autres hommes, qui refroidiraient, qui éloigne-
380 rnAGMENTS d'un tableau histop.ique.
raient dCux. qui affligeraient le cœur de leurs parents, leur inspireront une répugnance vive, même involontaire, capable dès lors, non seulement de surmonter un intérêt direct, mais même de suspendre, de vaincre les premiers mouvements des passions personnelles.
Mais la sensibilité peut s'égarer, et même la conn>a5sion' pour les douleurs d'autrui peut devenir une faiblesse, si l'une et l'autre ne sont pas appuyées et contenues par le sentiment de la justice. L'indignation ([ui se soulève à la seule vue d'une action injuste en est l'origine première. Bientôt, livrant celui même qui l'a commise à de pénibles angoisses ou à des douleurs déchirantes, il réconqiense une bonne action par la paix de la conscience, il punit le crime par le remords, et met entre les mains do la raison libre ces deux forces puissantes, pour résister aux exigences des passions comme aux sopbismes de l'intérêt. Qu'on se hâte d'en développer le germn dans l'àme des enfants, de fortilier ce sentiment par l'habitude de l'éprouver et pur celle de lui obéir. Faisons en sorte que dans leurs actions journalières la soumission aux règles de la justice devienne leur pensée naturelle, et en (pielque sorte leur premier mouvement.
11 ne faut pas s'imaginei". cejiendant. (|ue por.r remplir ce que je propose ici. il soit nécessaire d'attacher un philosophe au berceau de chaque enfant. Non. il suffira do quelques règles simples, et de ces observations qui u'érliappoui |ioiiii h la fondre et vigilante sagacité des mères les moins^ éclairées.
Pratiquez en leur présence l'humanité à l'égard des animaux et des hommes, sans opposer la force, sans humeur quand ils s'en écartent. Il faut ne point leur reprocher louis fautes à cet égard, mais on paraître affligé, luimilié pour eux-mêmes.
Exercez la justice entre eux. ;i l'égard de chacun d'eux : il faut les avertir quand ils la violent ; leur présenter alors leurs actions sous un point do vue propre à leur faire deviner ce qu'elles ont d'injuste, et leur apprendre ainsi à sentir les premiers aiguillons tlu remords ; ne point corrompr(; par
rr.AGMEXT DE l'histouïe de la 10« époque. 3SI
<les l(jLuinj;o,s le plaisir qu'ils ii;ûùti'nt dans rcxercicc de leur sensibililé el de leur vertu naissante; ne pas leur dire, mais les accoutumer à croire, î\ trouver au dedans d'eux-mêmes ([ue la l)onté et la justice sont nécessaires au bonheur, comme une respiration facile et libre l'est à la sanlt'. II est heureux, il a aidé ce vieillard à porter ce fardeau : il est malheureux, il a fait de la peine à son frère. Des mots de ce genre, dits à un enfant, accompagnés de caresses gaies ou tristes, qui montrent qu'on se réjouit avec lui ou qu'on le plaint, sultiront pour produire sur lui cet effet, pourvu qu'on ne prenne pas le moment où une bonne action lui laisserait quelque regret, où le plaisir d'avoir satisfait une petite passion écarte encore le repentir. Les livres destinés à l'instruclion des enfants, si surtout on y ajoute des détails sur les moyens d'en rendre l'usage vraiment utile, achèveront l'ouvrage. Mais il faut que ces livres suivent la marche naturelle, du développement de nos facultés morales, qu'ils n'excèdent jamais ni les forces de l'intelligence, ni l'étendue ou la délicatesse de la sensibilité.
Il faut renoncer à l'idée de parler aux enfants de ce que ni leur esprit, ni leur âme ne peuvent encore comprendre; ne pas leur faire admirer une constitution et réciter par cœur les droits polili(|ues de l'iiomme, quand ils ont à peine une idée nette de leurs relations avec leur famille et leurs camarades; lie pas vouloir exalter leur Ame par l'amour de la patrie, quand ils ne savent encore que par instinct aimer leur mère ou leur nourrice ; ne pas leur parler de verser le sang des ennemis de la liberté, lorsqu'ils ignorent invinciblement en quoi elle consiste. Il faut leur apprendre à respecter celui de tous les êtres sensibles.
Le sentiment de l'amour de la patrie doit être employé pour coml)attre les effets de l'opposition entre l'intérêt individuel et celui de la société, comme la philanthropie pour arrêter les injustices où de prétendus intérêts nationaux peuvent entraîner.
Pour les enfants, la patrie n'est d'abord que la collection des hommes qui sont désignés par un môme nom, haintant un certain territoire, parlant la même langue, qui ont les
882 FRAGMENTS D'lN TABLEAU HISTÔIlIQrE.
niènies liabit.iides, les mêmes opinions, les mêmes Kms, enfin des intérêts communs. C'est vers ces hommes, auxquels ils- se sentent déjà liés par des relations plus intimes, quil faut diriger la bienveillance particulière des enfants. Quand ils ont successivement a|»pris à sentir combien les institutions sociales ont de pouvoir sur leur bonheur, combien ce bonheur est étroitement uni à celui de la société, combien ils ont d'intérêt à ce que les lois y soient justes, les droits de rhonimc respectés; à ce que cette société conserve une constitution libre, et reste affranchie de toute dépendance étrangère. C'<\st quand ils comprendront de plus en plus comment le bonheur de chacun dépend des eflforts de tous pour le bonheur commun, c'est alors qu'on doit favoriser ce penchant naturel <[ui les porte à aimer la société dont ils font partie, comme il les avait déjà portés à chérir leurs parents et leur famille.
Ce premier motif existe dans toutes les réunions d'hommes^ et i)artoul l'amour du pays est un sentiment inspiré par la nature. Mais le véritable amour de la patrie, celui qui a pour base une garantie mutuelle des mêmes droits naturels et des mêmes avantages sociaux, n'existe que dans les sociétés libres et formées sous des conditions égales; et ces sentiments diffèrent entre eux. connue la véritable amitié de cette bienveillance commune que produit une société habituelle.
Si une aHV'(ti<:)n partagée entre un si grand nombre d'individus, un plutôt dirigée vers leur masse générale, parait devoir être plus faible qu'une affection plus concentrée, et bornée à des objets plus prochains, d'un autre côté, son ' étendue même lui donne une autre sorte d'énergie.
Ces intérêts si grands, si durables, embrassent un nombre si considérable d'individus, qu'ils frappent l'àme plus fortement. Si la félicité d'un seul objet nous touche dune manière plus sensible, parce qu'il est plus près de nous, celle d'un grand nombre d'hommes, quoique plus éloignés, fait par sa masse une impression puissante. Cet enthousiasme du citoyen, qui produit les actions héroïques et récompense des sacrifices qu'il inspire, cet enthousiasme est donc dans la nature : il est du nombre de ceux que la raison approuve, (ju'elle favorise, au lieu de les détruire, qui échaulTent l'àme
FRAGMENT DE L'hISTOIRE DE LA lOe ÉPOQUE. 383
sans trouldor ou séduii-c riiUelligcnco, qui enfin n'ont pas besoin de Terreur pour régner sur les hommes dignes, par leur sensibilité naturelle, d'en connaître les jouissances et les inspirations; et ne comparons point l'amour de la liberté, le zèle pour la défense des droits sacrés de l'homme, le dévouement pour la patrie qu'ils inspireront alors, au fanatisme aveugle pour une forme de gouvernement, pour un système de constitution, pour les principes souvent corrompus d'un parti politique.
N'employons donc point, pour inspirer l'amour de la patrie, ces moyens par lesquels les charlatans religieux ou politiques savent attacher un peuple aux institutions qui llattent leur ambition ou leur orgueil. Aidons les développements des facultés humaines pendant la faiblesse de l'enfance, mais n'abusons pas de cette faiblesse pour les mouler au gré de nos opinions, de nos intérêts ou de notre orgueil.
Inspirons à la génération naissante l'amour de la patrie, mais à mesure que les relations qui doivent le faire naître lui deviendront familières. Evitons surtout d'y mêler nos opinions, fussent-elles vraies ; bientôt elles seraient corrompues par des erreurs. Ne les accoutumons pas à ne savoir qu'adorer ce qu'un jour il sera dans leur droit et dans leur devoir de juger avec impartialité. Que des réunions civiques, embellies par des fêtes, leur montrent la fraternité entre les familles dont les habitations sont voisines; qu'elles s'étendent par degré à une nation entière ; que. rappelant des époques mémorables, elles dirigent leur curiosité et fixent leurs affections sur ces grands événements qui ont prononcé sur le sort d'un peuple entier. Qu'ils y voient la reconnaissance publique récompenser les services rendus à la patrie ou les sacrifices dont elle a été l'objet ; qu'alors des lectures historiques, mais qu'ils puissent bien entendre, développent en eux cet intérêt naissant; que le sentiment de la justice dont leur àme est déjà nourrie devienne, en se généralisant par l'instruction, le sentiment des droits de l'espèce humaine, et on verra bientôt germer dans leurs jeunes cœurs un amour de leur pays et de la liberté, vrai, sans faste, sans hypocrisie. Vous aurez préparé des citoyens pour la patrie, sans
3S4 FRAGMENTS D"L'X TABLEAU HISTOHIQUE.
VOUS exposor mu daugor de u'avoir Innuo que dos charlatans <le palriotisnie.
I^e sentiment d'iuimanilé (jui nnus jinite à désirer le lionheur des êtres sensibles devient iiliilanthru|>ie. lorsque notre pensée, s"ét(Midant sur les hommes des autres pays, sui' les habitiuits de diverses pai'ties du globo. nous occupe des maux qu'ils souffrent, de ceux que la société dont nous faisons partie leur fait éprouver, des moyens que nous p()UM)ns em])l(>yer pour les soulager, des intérêts communs qui. malgré li distance des lieux, unissent entre eux des êtres dune même nature, sujets aux mêmes besoins, doués ■des mêmes facultés, investis des mêmes droits. C'est donc en donnant plus d'étendue à nos idées, en montrant nos intérêts sous un point de vue plus juste et plus général ; c'est en accoutumant les enfants à ne pas avoir besoin, pour plaindre et pour partager les douleurs d'autrui. d'en être les spectateurs, de connaître, de savoir près de soi l'individu qui l'éprouAC : c'est en leur insi)irant rha])itude de transformer ce sentiment individuel de la compassion en un sentiment général d'humanité, qu'on i)eut parvenir à rendre la philanthropie une affection vraiment universelle. C'est alors qu'on pourra l'opposer à l'intérêt mal entendu de la pati'ie, qui conseillerait des injustices ; c'est alors que, sans ôter au patriotisme l'énergie des passions personnelles, on le rendrait en même temps susceptible de cette générosité, de ce respect pour la justice qui les épure sans les affaiblir. Des lectures dirigées vers ce but le rempliraient aisément, puisqu'il ne s'agit en quelque sorte que de nous reporter au point où les premiers mouvements de la nature nous avaient placés. Notre compassion n"a-t-elle pas d'abord été l.i même pour tous les êtres souffrants? Avait-elle besoin de quelque relation entre eux et nous, pour devenir de la bienveillance? Il suftil de rap[)eler ce premier sentiment, que des affections plus particulières, fortifiées par l'habitude, empêchaient de reconnaître, quoiqu'il en formât le fond et qu'il en fût le principe.
Il suflit d'habituer l'àme, par des lectures, à s'unir à la pensée d'un mallieur lointain, comme à la vue. au récit d'un
FRAGMENT DE l'hISTOIUE UE LA lÛ"^ ÉI'OQUE. 385
malheur plus voisin de nous, à franchir l'espace de l'océan comme celui des murs d'une ville ou d'une simple maison.
L'ignorance, les préjugés des peuples, mettant sans cesse le patriotisme en contradiction avec la philanthropie, l'avaient en quelque sorte rendue étrangère à l'espèce humaine. Plus un peuple chérissait ce qu'on appelait la liberté, plus il se montrait injuste envers ses voisins. En vain quelques religions avaient-elles cherché à réunir les membres épars du genre humain ])ar un lien de fraternité ; leur enthousiasme, fondé sur l'erreur, ne servit qu'à diminuer l'amour de la patrie, sans inspirer celui de l'humanité. Les progrès de l'art social avaient seuls le pouvoir de rapprocher les hommes de la nature, et pourront seuls achever de les y rappeler.
Que les lois achèvent l'ouvrage deFinstruction; que partout elles respirent la justice, l'humanité, le respect pour le malheur ; que la crainte scrupuleuse d'y porter la moindre atteinte s'y fasse sentir h toutes les lignes ; que toute cruauté dans les supplices, que les exécutions qui accoutument le peuple à la vue du sang, en soient bannies ; que dans des lois sévères on voie partout le désir d'épargner aux coupal)les ou des douleurs, ou des sentiments trop pénibles.
Que la peine de mort, si on la conserve pour les coupables dont l'existence serait dangereuse, n'y soit envisagée que comme une nécessité cruelle, un sacrihce douloureux.
Que la loi envisage le > châtiment du crime comme une précaution qui, commandée par l'intérêt de la sûreté commune, devient injuste dès qu'elle excède les limites de ce qu'exige cette sûreté.
Que les institutions publiques s'unissent à l'instruction, aux lois, pour former un système fortement lié, dont l'efTet nécessaire soit d'imprimer à l'homme un respect scrupuleux, inaltérable, pour la vie et les douleurs de ses semblables; un profond amour de la justice; une vive horreur de toute oppression, de toute barbarie, et un mouvement habituel et prompt qui le porte à désirer, à vouloir le soulagement, le bonheur d'autrui, de même que son propre bonheur.
3S6 rUACMENTS d'un tableau HISTORIOUE.
Ce système suppose, à la vérité, la destruction des préjugés généraux et celle des inégalités sociales. En effet, si dun côté les préjugés créent de nouveaux motifs d'agir, et changoni la direction des motifs naturels; si l'inégalité fait prendn^ aux Ames Ihabilude de sentiments factices; si elle corrompt, par ce mélange, la pureté de ceux de la nature, comment ])ourrait-on vouloir que ceux-ci conservassent toute leur force et les motifs de bien faire toute leur iniluence? Fortifierez-vous. dans Ihomme, le sentiment de la justice, si linégalité sociale l;i lui montre sans cesse violée pour ou contre lui?
Tandis que l'an lui donnera jtonr limite ses privilèges usurpés, ne se transformera-t-il pas dans l'autre en undf'sir de compensation et de vengeance? Comment apprendrai-je à trouver dans mon cœur le prix d'une bonne action, si vous m'accoutumez à honorer également de ce nom le soin d'aller à la messe et celui de soulager un voisin infirme, l'abstinence de la viande et la résistance au ])remier mouvement dune colère juste?
Mais que serait-ce, si les lois d'un peuple, sous ces prétextes hypocrites et vagues de salut public, de nécessité, n'étaient qu'une violation systématique di^ ces mêmes droits dont elles ont reconnu l'autorité, et dont le maintien est le seul but légitime? s'il n'existait aucune règle de la justice universelle, aucun principe de morale, aucun sentiment d'humanité qu'ils n'eussent audacieusement outragés? si elles n'étaient qu'une école de férocité ou de brigandage? si' elles ofîraient de coupables encouragements à la cruauté, ;i la dureté insultante envers les malheureux, à la rapine, a la perfidie? si, érigeant en vertu la calomnie, la trahison, le mépi'is pour la vie des hommes, elles travestissaient en faiblesse criminelle l'humanité? si elles punissaient la pitié, la générosité, la fidélité, et jusqu'aux sentiments de la nature? si elles ne semblaient calculées que pour allumer la soiidu sang, que pour semer, pour nourrir dans les âmes tous les germes de corruption et de barbarie? si les législat nirs. les chefs du gouvernement donnaient l'exemple de tout ce que la criuiuté et la vengeance ont de plus lài:lio ou de plus atroce.
l'HAGMENT DE l'hISTOIRE DE LA 10<= ÉPOQUE. 387
■de tout ce que l'avidité cl limposliire peuvent eufantei' de plus honteux? si les fonctions publiques ne pouvaient se mériter que par des actions et des principes vils ou sanguinaires? si, pour les obtenir, il fallait faire preuve de crime, comme dans certains pays on est obligé de faire preuve de noblesse? Dans quel abîme de vices ne tomberait pas un peuple ainsi corrompu par les choses mêmes qui doivent le préserver de la corruption?
C'est par la réforme tles lois violatrices de la morale qu'il faut commencer celle des mœurs d"un peuple. Il ne reconnaîtra pas la justice, tant que son code n"aura pas été dicté par elle, et la vertu ne sera pour lui qu'un mot vide de sens, tant que' la législation lui offrira l'exemple ou la leçon du crime.
Après avoir détruit ce qui, dans l'opposition des intérêts directs, était l'ouvrage des mauvaises institutions ; après avoir cherché à la diminuer encore par des institutions plus sages ; après avoir contre-balancé les intérêts de Fhomme par ses propres sentiments, et opposé à ses passions personnelles des affections morales susceptibles de la même énergie, sans l'être des mêmes emportements, nous avons à considérer riiomme soumis à ces forces opposées, et nous devons lui enseigner à les mesurer avec justesse et à connaître vers quel point se dirige son intérêt bien entendu.
Des philosophes ont prouvé que cet intérêt était presque toujours d'accord avec les règles de la morale. En effet, l'Iiomme ne peut les violer : 1° sans s'exposer, dans un grand nombre de circonstances, à la sévérité des lois, et dès lors, si elles sont bien condjinées, à un mal presque toujours beaucoup plus grand que le bien qu'il recherche ; ^^ sans attirer sur lui le mépris, la défiance et la haine des autres hommes; sans perdre les avantages qu'il aurait retirés de leur confiance ou de leur estime; sans créer lui-même un obstacle au succès de ses vues, de ses espérances; sans affaiblir, dans les êtres qu'il aime et dont il est aimé, ces affections douces qui forment une des portions les plus précieuses de son bonheur; sans soulever contre lui sa propre conscience; sans perdre cette paix intérieure dont le senti-
ment est, pour ceux qui le connaissent, une jouissancr presque toujours présente, et la perte un tourment dont ni les plaisirs, ni l'ambition, ni la richesse, ni la icloire ne peuvent les délivrer.
Aura-t-il l'espérance d'échapper à la peine ou à l'opprobre? Mais qui le délivrera du supplice de les craindre sans cesse? Et si l'on dit que la crainte de la peine n'arrête ni les hommes puissants assurés de s'y soustraire, ni ces hommes déjà condamnés au malheur, qu'elle délivre de la misère ou dont elle ne peut que difficilement aggraver le sort; si on ajoute que souvent Topinion distribue lapprobation ou le blâme, non d"après la raison, mais d'après le préjugé; enfin,, que, par une raison contraire, les grands et le peuple sont également au-dessus d'elle, je répondrai que si Tespérance de rendre la pratique des règles de la morale commune et presque universelle n'est pas une chimère, c'est uniquement chez un peuple dirigé par des lois justes, délivré de préjugés, rétabli dans les droits de l'égalité naturelle.
J'ajouterai que cette espèce de confiance d'éviter la peine, de se dérober à la honte, n'existe pour un homme raisonnable qu'à l'égard d'un petit nombre d'actions, que descirconstances extraordinaires peuvent rendre incompatibles, mais qui ne deviennent alors qu'une exception à la règle commune. Ces intérêts, qui nous éloignent de toute action coupable, sont durables; ils embrassent la vie entière; et ceux qui nous portent à violer la morale, ou sont passagers par leur nature même, ou n'ont qu'une durée très incertaine. Les avantages d'amour-propre, d'ambition, de fortune, acquis aux dépens de la justice, peuvent disparaître à chaque instant; un danger toujours prochain les menace. Si on examine ces avantages, si on sépare ce qu'ils ont d'illusoire, si ensuite on les compare avec les avantages de même genre que, sans se rendre coupable, on pourrait obtenir plus sûrement, avec moins de danger, à moins de frais, et garder avec plus de sécurité, on verra presque toujours ia balance pencher en faveur de ceux-ci. Il suffit de savoir placer, d'un côté de cette balance, les avantages que produit le crime, l'espérance de les conserver, celle
THAGMENT DE L'HISTOIUE DE L.V 10" ÉPOQUE. 389
•d'échapper soit à la peine, soit à la houle; de l'autre, les travaux qu'il en coulerait pour réussir, le danger d'èlre découverl, Topprohre ou la poine qui en seraient la suite; y ajouter encore la prohabililé du non-succès, les maux auxquels il exposerait, le remords que le succès ne peut <3toutïer, la crainte de l'opprobre, que la vraisemblance de pouvoir se cacher afTaiblit, mais ne détruit pas; et si, d'après celle comparaison, les avantages d'une mauvaise action peuvent paraître l'emporter, celte paix de la conscience, qui suivra le souvenir d"avoir résisté, demeure pour achever de les contre-balancer et de les détruire.
Ainsi l'instruction générale doit être portée assez loin pour que chaque individu puisse voir quelles seront pour lui les conséquences éloignées et durables de ses actions, et même juger la probabilité de ces conséquences. Comme nous supposons toujours une société libre, oîi il n'existe point d'autorité contraire à la loi, on ne peut espérer d'échapper à la peine ou ;i la honte d'une mauvaise action, et de n'être point à l'avenir contrarié dans ses projets par la haine ou par la détiance qu'on a méritées. On ne peut même se flatter de réussir à se cacher, si. en même temps, on n'a pas une espérance fondée d'en imposer aux autres. C'est la facilité de faire des dupes, c'est l'idée de sa propre finesse ou de la grossièreté d'autrui, cjui détermine le plus souvent à des actions coupables; c'est le poids qui presque toujours entraîne la balance. Mais comment diminuer le nombre des •dupes?
C'est en donnant à tous l'instruction nécessaire pour se ■conduire dans les actions communes de la vie d'après leurs propres lumières. Ainsi l'instruction publique doit atteindre ce double but, si on veut que la masse du peuple ait véritablement de la morale, ou que les mots de mœurs et de vertu ne soient point pour lui des mois vides de sens, ou le nom d'un de ses préjugés. Ainsi, apprendre à l'homme à connaître ses vrais intérêts, le rendre capable d'y veiller par lui-même et de les défendre, c'est non seulement remplir un double objet d'utilité directe et personnelle, c'est garantir deux moyens de conserver son indépendance et de jouir
390 FflAGMENTS D'UN TABLEAU HIS TOlUQUt:.
(l'une L'iialUé réelle, c'est encore celui de poser les fondements les plus sûrs de la moralité générale dun peuple. On peut difficilement espérer que tous les chefs de famille soient en état de profiter des circonstances que le hasard leur présente pour apprendre aux enfants à faire cette espèce d'analyse, cette halance désintérêts; mais en leur faisant lire des histoires morales, on remplacera cette instruction directe hien mieux qu'on naurait pu le faire i)ar des préceptes.
Toutes les fois que l'esprit n"a pas ciuilractc lliabilude de s'occuper de vérités générales, ell(\s ne font point sur lui d'impressions durables, il les oublie ou n'en conserve qu'un souviMiir vague et faible. Il faut donc ne les présenter à la plupart des honmies qu'à la suite de vérités particulières dont elles sont l'expression commune. Par la même raison, les principes généraux doivent être précédés par des exemples, dont ils ne sont plus alors que la conséquence générale. Ain^i les fables morales où les motifs de la conduite des personnes soient développés, où l'anahse et l'examen de ces motifs soient en action, où les erreurs communes soient faciles à saisir ; de telles histoires formeront plus à cette analyse qu'une instruction directe, qui peut être utile si elle se contente de présenter à l'esprit ses propres résultats, condamnés à rester infructueux si elle est prématurée.
Jusqu'ici, nous n'avons que diminué pour l'homme le nombre de ses ennemis, ou que lui préparer des armes. Il reste maintenant à lui apprendre comment il peut les employer pour sa défense. Vainement aura-t-on rendu l'intérêt de faire le mal plus rare et plus faible; vainement y aurat-on opposé la sensibilité morale, le sentiment de la justice fortifié, perfectionné par l'habitude; vainement l'homme aura-t-il analysé et comparé les motifs de ses actions, si, frappé de l'intérêt du moment, il s'y laisse entraîner sans réflexion; s'il fait, ou par emportement, ou par faiblesse, ce qu'il aurait fait par corruption ou par erreur. Il faudra, ou que ses remords le corrigent aux dépens de son bonheur, ou que, fatiguée de celte lutte douloureuse, son Ame apprenne
FRAGMENT DE LHISTOIRE DE LA lO'-" ÉPOQUE. 3111
à s'endurcir contre leurs atteintes. Il i'aiulra qu'il se corrompe, ou qu'il soit ramené à la vertu, par ce combat lent et pénible des passions el du repentir.
Dans les premiers temps de la vie, nous nous déterminons d'après l'impulsion du moment, et nous n'acquérons que plus lard le pouvoir d'y résister, de suspendre notre action, d'empêcher le désir de devenir une volonté agissante. L'action de ce pouvoir est déterminée par l'impossibilité d'atteindre ce que nous désirons, ou par des motifs de craindre, soit les dangers ou les peines qui accompagneraient le succès, soit les maux qui le suivraient, motifs qui nous frappent en même temps que le désir.
Ceux-ci sont particuliers à chaque action ; mais il en est un qui s'étend à toutes, la crainte des maux encore inconnus, auxquels une détermination irréfléchie peut nous exposer. De cela seul que nous n'avons pas examiné les suites d'une action, il en résulte qu'elle peut en avoir de funestes qui soient presque inévitables.
Les conséquences sont même probables pour toute action dont la légitimité n'est pas évidente, dont la bonté, la générosité, la justice ne sont pas le mobile. Or, c'est précisément à ce motif général, abstrait en quelque sort(* qu'il faut donner par l'haliitude une force capable de balancer nos premiers mouvements. Mais ùtons d'abord à ces premiers mouvements eux-mêmes la violence c[u'ils doivent aux vices de l'éducation plutôt qu'à la force réelle des passions. Les enfants qui ont une fois reconnu qu'en témoignant, qu'en exagérant l'impétuosité de leurs désirs, ils obligeront à y satisfaire, s'accoutument à regarder ces violences comme une véritable force. Loin de songer à résister aux désirs qui les tourmentent inutilement, puisqu'ils ne peuvent les remplir par eux-mêmes, et que la volonté d'autrui s'y refuse, ils s'y abandonnent avec d'autant moins de réserve que plus ils y montrent de ténacité, de passion, plus ils espèrent de succès. Faisons donc tous nos efforts pour empêcher de naître l'habitude de ces emportements presque involontaires; pour en détruire la cause, que jamais l'enfant ne puisse les regarder comme un moyen de forcer à lui obéir.
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Mais celle vigilance exige quelque adresse; car le motif (|ue j'assigne ne peut être compris d'un enfant, et ce nest pas une raison pour lui refuser ce qu'il demande, qu'il l'ait sollicité avec force ou qu'il en ait montré un désir plus vif. i\"est-il pas important qu'il se croie aimé ; et si on l'aime, cette vivacité de ses désirs ne devrait-elle pas produire un effet contraire? D ailleurs, recevant les soins qui lui sont nécessaires, il doit les regarder avec raison comme une sorte de justice; et comme il ne sait pas distinguer toujours ses besoins de ses désirs, comment l'accoutumer à quelque justesse dans le sentiment qu'il doit avoir de la justice, si on ne le punit par une privation plus fortement prononcée, de ce qu'il a été affligé ou blessé de cette injustice apparente?
C'est donc en faisant observer aux enfants, par les moyens que j'ai déjà développés, à quels maux un s'expose en cédant à ses premiers mouvements, qu'on peut espérer de leur faire connaître le motif général de suspendre l'exercice de la volonté: jusqu'au moment où la réflexion peut l'éclairer. Il faut leur faire sentir, par leur propre expérience, les inconvénients de celte faiblesse; car il ne suffirait pas ici de parler à la raison : il est nécessaire de rendre pour ainsi dire machinale 1# répugnance à se livrer à ses premiers désirs, afin que cette terreur vague, plus prompte que le raisonnement, ait la force de suspendre raction de la volonté.
Ce n'est pas seulement aux premiers mouvements ({u' il faut craindre de céder sans réflexion ; c'est souvent à des habitudes vicieuses qui en ont quelquefois l'apparence, mais qu'il faut en distinguer.
Si tant d"homnies se livrent facilement à la colère, à des actions de brutalité, ;i des actes spontanés de vengeance, c'est qu'on se plait à rendre les enfants querelleurs ; c'est qu'on a mis de l'honneur à terminer par la violence les querelles personnelles. Si, parmi nous, les hommes résistent si peu aux moindres tentations de la volupté, c'est qu'on a la sottise d'attacher du mérite à y succomber ; c'est qu'ils placent une fausse gloire de préjugé à braver un préjugé religieux.
Il en est de même de l'ambition. Dire à un homme : Ne
soyez pas ambitieux, c'est dire à un malade : N'ayez pas la fièvre. Ce mot d'un philosophe est juste; mais il ne serait pas absurde de dire à un homme sain de ne pas se donner la fièvre par un mauvais régime. Les mouvements violents des joueurs sont-ils autre chose qu'une habitude de se laisser entraîner aux impulsions de l'avidité, qu'ailleurs ils seraient obligés de déguiser et de retenir, par le seul intérêt de cette passion ? Combien de désirs, faibles en eux-mêmes, exaltés par rha])itude d'y céder, sont devenus des besoins impérieux ! Ainsi la destruction des préjugés et une éducation dirigée par la raison, non seulement donneront plus de force pour résister aux premiers mouvements, mais en diminueront encore et la fréquence et l'impétuosité.
Cependant, il ne suffit pas d'avoir le courage d'appeler à son secours notre raison et notre conscience, il faut encore qu'elles puissent nous défendre contre les sophismes de l'intérêt personnel. Nous connaissons nous-mêmes, par notre propre expérience, cette demi-bonne foi, et souvent cette bonne foi tout entière, avec laquelle nous portons des jugements différents sur un même objet, suivant ses divers rapports avec nous-mêmes. C'est ce qu'on appelle juger d'après son intérêt, son amour-propre, ses passions : l'esprit est la dupe du cœur. Mais cette illusion est-elle un mal vraiment nécessaire ? Si on ne peut le détruire, ne peut-on pas du moins s'y soustraire ? Rarement l'erreur est absolument involontaire ; examinons donc à la fois quelle en est la véritable cause, et pourquoi si souvent nous cherchons nousmêmes à nous tromper ; et comment nous le cherchons encore quelquefois après nous l'être avoué à nous-mêmes.
Si l'on se rappelle ce que j'ai dit sur l'origine de nos premiers préjugés, sur la nature des motifs de croire, on verra que nous confondons avec ces motifs l'intensité de l'impression produite sur nous par les objets, toutes les fois que la réflexion ne nous a pas appris encore à séparer l'action de ces deux forces, ou que nous négligeons de faire cette séparation. Ainsi nous croyons ce que nous espérons ou ce que nous craignons, plus fortement qu'une chose indifférente. Si quelquefois, au lieu d'être disposés àcroire, nous parais-
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sons au contraire avoir une persuasion moins facile, ou vaciller dans notre croyance, c'est encore la même cause qui agit dans une direction opposée. Nous cédons à la crainte de voir notre confiance trompée, ou l'espérance d'échapper encore au malheur nous empêche de céder même ;i une probabilité [)lus forte. Si ces deux impressions remportent tour à tour, nous flottons entre deux opinions contraires.
Ainsi, quand nous examin<ins la justice, ou les suites d'une action qui nous procure des avantages immédiats, les motifs qui nous portent à rroire qu'elle est légitime, ou sans danger, acquièrent plus de force, par l'impression que fait sur nous l'idée du bien résultant de cette action ; et comme l'impression n'existe point quand il s'agit de juger la conduite d'autrui, il doit nous arriver souvent d'avoir, sur le même objet, des opinions contradictoires.
Cependant, cette différence dans nos jugements sur les actions d'autrui ou sur les nôtres a deux autres causes. D'abord, nous jugeons plus légèrement lorsque nous n'avons aucun intérêt ; et si les motifs qui nous font prononcer en notre faveur ne sont pas ceux qui naturellement se présentent les premiers, nous pouvons paraître influencés par un autre intérêt, même quand nous sommes dirigés par la raison. De plus, le désir de donner une meilleure opinion de nous fait pencher notre balance vers la sévérité, quand nous jugeons les actions d'autrui : et notre intérêt peut nous engager ensuite à la tenir plus égale, à devenir moins sévères, même en devenant plus justes. L'hypocrisie de l'austérité, ce masque des sots, tombe alors de lui-même, el presque toujours sans qu'on s'en aperçoive.
Il nepeutyavoirquedeuxiuoyensde se soustraire aux effets de cette impression : l'un est l'habitude de les séparer dans nos jugements du motif de croire; l'autre, de diriger notre conduite d'après des principes généraux, adoptés avec réflexion dans un temps où les passions personnelles ne pouvaient agir, et d'opposer cette adhésion forte, impartiale, aux motifs nouveaux de changer d'opinion que l'intérêt peut appuyer.
Le premier de ces moyens exige une instruction dirigée
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de manière à éclairer les hommes sur la naluie des motifs de croire qui conviennent n chacjue genre de vérités; ce sont les règles d'évaluer ces motifs, du moins avec une exactitude grossière. De tels éléments de logic{ue peuvent être mis à la portée de presque tous les esprits ; car il suffit d'y comprendre les conséquences pratiques et sensibles qui résultent de l'analyse rigoureuse de ces motifs de croire et des méthodes plus exactes de les évaluer.
L'autre exige que chaque homme ait pu se rendre propres des maximes de morale, des règles de conduite qui, générales sans être vagues, soient susceptibles d'une application facile. On doit, non les lui faire apprendre par cœur, mais le conduire à les former lui-même en c^uelque sorte, soit en les déduisant d'exemples qu'on met sous ses yeux, soit par la combinaison des idées morales antérieurement acquises. Mais il faut alors que les institutions sociales ne fassent pas naître de contradictions entre des maximes également vraies, entre le devoir d'obéir aux lois, par exemple, et le droit de résister à l'oppression ; entre la mauvaise foi dont on se rend presque toujours coupable en éludant la loi, et la conservation d'un intérêt légitime en lui-même ; entre les devoirs de père, d'ami, d'honnête homme, et ceux de citoyen. Il faut même que ces institutions ne compliquent pas les rapports des hommes entre eux et leurs intérêts respectifs, de manière que celui qui n'a pu recevoir qu'une instruction commune, se trouvant dans l'impossibilité de connaître ses intérêts ou ses devoirs, ne puisse juger les conséc|uences de ses actions, ni pour les autres, ni pour lui-même. Quelle morale peut-on espérer de donner à un peuple où la majorité des citoyens ne peut comprendre ni les lois auxquelles elle doit se soumettre, ni les motifs de ce qu'on exige d'eux, ni par conséquent rien hors de la sphère des actions où la bonté et la justice naturelle sont des guides suffisants de l'étendue de ces limites, rien en efTet de ce qu'ils doivent, soit aux autres hommes, soit à leur patrie ? Ce sont ces contradictions, cette complication qui, en rendant difficile la théorie même de la morale, en rendent la pratique générale presque impossible.
Que sera-ce si ces principes, fondés sur des idées superstitieuses ou exagérées, sont dans une perpétuelle contradiction avec la simple raison, avec les penchants de la nalure ? Transformez les actions vers lesquelles l'amour du plaisir et le penchant d'une tendresse mutuelle nous portent impérieusement en des faiblesses honteuses qui deviennent criminelles, dès que la propagation de l'espèce n'est pas le seul motif qui détermine à y céder, et vous aurez besoin d'un docteur en théologie pour savoir distinguer ce qui est légitime de ce qui est coupable. Fltablissez qu'il n'est pas permis de louer de l'argent comme loulo autre denrée, et vous ne pourrez savoir, sans un jurisconsulte ou un prêtre, si vous êtes honnête homme ou fripon. On se plaint de la perversité des hommes, et je me suis .souvent étonné qu'elle ne soit pas bien plus grande encore, en voyant les efforts que les législateurs et les prêtres ont faits si longtemps pour rendre la vertu difficile et presque contre nature.
Souvent, nous-mêmes aidons h nous tromper, parce que nous redoutons plus le remords et la crainte intérieure des suites de notre action que ces suites elles-mêmes. Nous écartons ce poids qui fait pencher la balance du cùté opposé à celui où nos passions veulent l'entraîner; et même, en nous avouant cette mauvaise foi, nous continuons à nous tromper, parce que, déterminés dans un sens indépendamment de ces motifs que nous rejetons, nous avons un intérêt direct de nous délivrer de cette partie du mal, que notre conduite attire sur nous. Nous regardons le reste comme incertain, et nous voulons nous affranchir du moins du tourment de le craindre ; nous éprouvons déjà les premiers traits du remords, nous osons les braver, parce que nous espérons pouvoir les émousser, et nous en cherchons les moyens.
Souvent, nous avons le pouvoir de diriger notre attention vers l'objet dont nous désirons nous occuper. Ce pouvoir est comme celui de déterminer notre volonté vers l'action la plus avantageuse; il est également nécessaire que l'objet sur lequel nous nous arrêtons soit celui dont nous croyons qu'il est plus utile pour nous de nous occuper; car l'attention est
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libre dans le même sens que la détermination de la volonté.
Ainsi, lorsque nous cherchons à nous tromper nousmêmes, c'est que nous jugeons plus utile de diriger notre attention vers les motifs qui peuvent déterminer notre jugement, pour ou contre une telle opinion. Voyez un homme qui s'occupe d'examiner les preuves d'une religion dont les terreurs remplissent encore son àme. Une objection lui inspire-t-elle un doute? il voit déjà le bras vengeur prêt à le punir de son incrédulité; il désire une réponse qui le délivre de ce doute, comme un criminel attend sa grâce. S'arrêtet-il sur i»n sophisme donné pour une preuve? la crainte qu'elle ne lui inspire un doute par sa faiblesse lui cause un nouveau trouble; son attention, dirigée par son intérêt, porte donc avec force sur les idées qui peuvent atténuer cette objection, affermir cette preuve, et il l'oblige de glisser sur les idées opposées. Ce tableau est celui de tous les hommes, quand, balancés entre leur intérêt ou leur penchant, et ce qu'ils croient être la justice ou un intérêt mieux entendu, mais moins entraînant, ils éprouvent le besoin de croire que le parti qui les séduit est aussi celui de la raison et de la justice.
Les mêmes moyens qui peuvent servir pour apprendre à résister à un premier mouvement qui nous entraîne, sans nous permettre d'examiner, peuvent combattre celui qui nous conduit à prononcer avec partialité. Mais le succès en est plus difficile. S'abandonner sans examen à une première impulsion, c'est une faute grossière, qu'un léger retour sur soi-même peut faire apercevoir h l'homme dont la raison est la plus faible et les passions les plus violentes.
11 n'en est pas de même de cette partialité envers notre intérêt; on s'y laisse séduire plutôt qu'entraîner. Dans le premier cas, on sent du moins sa faute après qu'elle est faite, et c'est une leçon pour l'avenir. Dans le second, au contraire, le temps fait oublier les scrupules qui auraient pu rester dans les premiers instants. Il serait donc alors nécessaire de prendre l'habitude de se séparer en quelque sorte de soi-même; d'oublier qu'on examine ses propres intérêts; d'imiter ceux qui, pour être plus sûrs de Fimpartialité d'un
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c<jnseil, le consultent sous des noms supposés : souvent on s'est servi de ce moyen pour forcer un autre à reconnaître ses torts, et nous pouvons l'employer avec succès en faveur de notre conscience contre nos penchants et nos faiblesses. Telles sont les habitudes, les ressources dont l'instruction des premiers âges de la vie doit armer l'homme avant de le livrer à lui-même. Alors, dans un pays où chaque homme entrerail dans la carrière de la vie avec une conscience vigilante et droite, les lumières nécessaires pour connaître ses intérêts, avec l'habitude de les discuter et de les peser, où les institutions sociales bien combinées n'olTriraient à aucune classe ni de vastes espérances, ni la probabilité du succès, une tête calme et nette, une Ame sensible et se possédant elle-même, deviendraient des qualités communes; et dès lors, les moyens que je viens de développer agiraient dans toute leur force; les habitudes journalières, les actions communes de la généralité des indiAidus seraient conformes à la raison, à la justice, à rintérêt général: et l'on pourra dire de ce peuple qu'il a des mœurs; et la conformité de la conduite de l'homme avec les règles de la morale deviendra, non la vertu d'un jour ou d'un individu, mais une habitude constante et presque universelle. La possibilité de ce phénomène, qui n'a point été réalisé jusqu'ici, est précisément ce que je me propose de prouver. Que ces moyens ne soient pas suflisantspour inspirer à tous les individus de ne jamais commettre une action injuste, qu'ils manquent leur effet sur des caractères inllexibles ou pusillanimes, sur des âmes endurcies ou failjles: qu'ils ne puissent ni résister à des passions très violentes, ni rendre tous les hommes capables de grands sacrifices, cette insuffisance ne nuit pas à la vérité de ces principes, a la vraisemblance des espérances que j'ai données, pourvu que le nombre des hommes sur lesquels ils sont sans effet s'évanouisse dans la masse totale d'une nation; pourvu que les circonstances où ils deviennent trop ftùbles ne se présentent que rarement et pour un petit nombre d'individus. Les mots de mœurs, de morale publique, ne s'appliquent qu'aux actions communes dont se compose le cours ordinaire de la vie ; en les appliquant à un peuple,
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c'est uniqaomenl de la généralité des individus ({u'il faut les entendre. Et qui oserait même en demander, en espérer davantage, puisque jusqu'ici, malgré tant d'institutions compliquées, tant de moyens factices d'exciter l'enthousiasme, de forcer la persuasion; malgré l'emploi de toutes les ressources surnaturelles,, la corruption a été l'état habituel, constant, de tous les peuples connus?
Mais en me livrant à l'espoir que l'innocence et la vertu doivent cesser un jour d'être des exceptions honorables, qu'elles deviendront le bonheur de l'espèce humaine et non plus la gloire de quelques individus, j'ai supposé qu'une raison pure, éclairée, pouvait devenir une qualité universelle, et il me reste à en prouver la possiljilité, à en présenter les moyens.
Détruire les préjugés généraux qui peuvent exister dans une nation, mais en évitant qu'ils ne soient remplacés par des préjugés nouveaux; diriger l'instruction publique pour en opérer la destruction graduelle, si on ne peut porter plus haut ses espérances, pour prémunir les générations suivantes contre ceux qui pourraient les séduire, et les préserver •les préjugés individuels; apprendre enfin aux hommes à se former des idées précises, à juger avec justesse, à raisonner avec exactitude, et, pour remplir ce but, conduire le développement di' leur esprit de manière que leur intelligence se forme avec précision, conserve avec netteté ces notions premières destinées à être la base de leurs opinions et de leurs principes, de manière à ce qu'ils acquièrent les connaissances nécessaires pour examiner et décider les questions que leurs besoins, leurs intérêts et les événements de la vie commune peuvent leur offrir à résoudre; que les règles qui doivent diriger leurs jugements et les guider dans leurs raisonnements leur deviennent familières, et qu'enfin un exercice habituel donne à leurs facultés la force, la flexibilité, la finesse, la facilité nécessaires pour chercher sans effort et reconnaître avec sûreté les vérités utiles à leur bonheur : tels sont les moyens de rendre universel chez un peuple l'usage indépendant d'une raison éclairée.
Si on a suivi dans ce tableau l'histoire de la destruction de
plusieurs préjugés, dont en Europe la poilion des hommes qui ont un peu cultivé leur esprit est entièrement désabusée, tels que l'astrologie, la magie, on verra que la raison n'a point eu la puissance de les enlever d'un seul coup à tous ceux qu'ils avaient séduits. Il a fallu d'al)or(,l eu faire voir l'absurdité avec assoz de force, d'évidence, poui- ([ue ceux en qui l'âge ne les avait point encore naturalisés fussent forcés de les secouer; que les enfants à qui on les avait inspirés dans l'éducation domesti(jue ou commune les perdissent en devenant hommes, et qu'enfin ceux qui avaient reçu une instruction bien dirigée fussent assurés d'échapper à ces erreurs. Cette observation est encore plus vraie, si on l'applique à la destruction d'un préjugé dans la masse entière du peuple.
Cependant, on pourrait se tromper en jugea ut ici de l'avenir d'après le passé. Si, par exemple, en attaquant certains préjugés, on est obligé d'en respecter d'autres, dont les premiers ne sont en quelque sorte que la conséquence ; si les hommes sont généralement convaincus que l'ancienneté d'une opinion, l'universalité d'une croyance est un signe presque certain de vérité ; si, au lieu de ne croire qu'à leur raison, ils regardent comme un devoir de la soumettre à l'autorité d'autrui ; si, au lieu de la prendre \un\v guide, ils ont peur d'y céder, on voit que, pour détruire un préjugé, il ne suffirait pas d'en prouver l'absurdité, et qu'il faudrait encore réformer à la fois le système entier des habitudes et des principes. Il n'en est pas de même lorsque les hommes peuvent tout dire, se croient permis de tout entendre, et osent tout appeler au jugement de leur raison. Alors on peut espérer qu'il ne faudra pas même tout l'espace d'une génération pour consommer la destruction d'un préjugé, pourvu que l'état général des lumières permette de mettre le& preuves qui en établissent la fausseté à la portée de tous les esprits, qu'on ait l'envie de se proportionner à la faiblesse du grand nombre, qu'on insiste avec patience, avec courage, en multipliant, en variant ses attaques, en les dirigeant suivant les différents genres d'esprit, les diverses trempes de caractères.
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Il est (rautres**erreiirs générales qu'on peut espérer de voir s'évanouir aux premières lueurs de la raison : ce sont celles qui ne sont admises ni en vertu d'une persuasion intime, ni par l'impression d'une crainte intérieure, mais auxquelles on adhère souvent même sans avoir la perception du sens qu'elles renferment, par l'elïet d'une habitude générale de croire à ceux qui les répandent, ou de céder à un pouvoir qui les protège. Ce sont encore celles sur lesquelles repose une partie du système social d'une nation, et qu'on parait ou même qu'on s'imagine croire, parce qu'on agit comme si on les croyait réellement.
Ainsi on a pu, par exemple, désabuser en peu de temps la masse d'une nation de certaines absurdités religieuses, qui, confondues dans la masse des superstitions, et n'ayant point fixé l'attention du grand nombre, ont pu en être séparées. Telle était la croyance de la transsubstantiation, lorsqu'elle fut attaquée par les réformateurs. On peut de même faire disparaître la superstition pour la royauté, en détruisant la royauté même ; le préjugé sur l'utilité de l'inégalité politique, en établissant l'égalité : car ceux que l'intérêt n'attache pas à C3S préjugés y croient par cette seule raison qu'ils sont accoutumés à en voir réaliser les conséquences, et qu'on regarde comme nécessaire ce qui existe constamment, surtout si, ne concevant pas les moyens de le remplacer, on est porté, par un? crainte vague, à repousser toute idée de changement.
L'enthousiasme peut accélérer la chute d'un préjugé, mais alors ce sera pour en établir un autre. Si ce sentiment est un mobile et nécessaire pour toute action qui demande de longs efforts, présente des périls extraordinaires, exige de grands sacrifices, on ne peut, sans danger, en faire un motif de croire, parce qu'il porte naturellement au delà de ces limites étroites dans lesquelles se circonscrit la vérité.
L'idée de substituer une erreur à une autre, une religion à demi absurde à une religion extravagante, est trop loin de l'époque où nous sommes ; mais celle d'aider la vérité par l'enthousiasme peut éblouir encore, et n'en est que plus dangereuse ; car non seulement toute vérité qu'on exagère
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cesse d'en être une, mais tuule voi'itô r(*çue par enthousiasme, comme un préjugé et non pour elle-même, ou d'après les preuves qui l'établissent, continuera d'être adoptée, même sous de fausses inlerprétations. avec une extension dont elle n'est pas susceptible, et pour des applications auxquelles elle se refuse, en un mot. lorsque ce ne sera plus qu'une erreur.
Ainsi, l'égalité de droits entre les hommes, la souveraineté du peuple, les droits des individus, perdent ce caractère lorsqu'ils deviennent évidemment contraires à ceux de la société. Ces vérités fondamentales deviennent la source d'erreurs funestes et un instrument dangereux entre les mains de riiypocrisie, si on les prêche au lieu de les analyser; si on a l'imprudence ou la perfidie d'échauffer les esprits, au lieu de se borner à les en convaincre; si, au lieu d'une adhésion forte au sens précis qu'elles présentent, on veut attacher un sentiment passionné aux sons par lesquels on les exprime.
Si vous voulez que la masse d'un peuple connaisse lu raison, parlez à cette raison seule quand vous attaquerez ses préjugés. Tout autre moyen cesse d'être légitime, dès qu'il est permis de tout dire cl de tout entendre, dès que les obstacles élevés entre l'homme et la vérité se sont al)aissés à la voix de la vérité et de la justice.
Kn parlant de dissiper à la longue, [lar l'instruction, les préjugés trop fortement liés aux habitudes intellectuelles pour que la raison puisse les ébranler à la fois dans tous les esprits, je n'entends pas qu'on s'y occupe de porter des attaques directes à aucune opinion particulière : car l'instruction ne doit présenter comme doctrine que des principes généraux et reconnus: elle se corromprait bientôt, si ceux qui la dirigent se permettaient de propager, par l'empire que la faiblesse de la raison donne alors à l'habitude, tout ce qu'ils croient ou font semblant de croire être la vérité.
Ce ne sont point des dogmes philosophiques ou politiques qui sont l'objet d'une instruction conforme aux vrais principes de la raison, aux intérêts, aux droits de ceux qui la reçoivent; on ne doit y connaître aucune espèce de catéchisme.
FliAGiMENT DE L'illSTOlIiE DE LA 10« ÉPOQUE. 403
Le seul moyen d'y comhatlre les préjugés est de donnei- à la raison de chacun assez de force et de justesse pour qu'elle puisse, sinon s'en défendre elle-même, du moins s'appuyer de celle daulrui pour s'en préserver. Ce moyen s'applique également aux préjugés qui ofl'usquent encore la raison générale; à ceux qui, protégés, amenés par les événements, par les erreurs inévitables dans toutes les institutions, menacent de la corrompre; entin aux opinions fausses, contre lesquelles celle de chaque individu peut avoir à se prémunir.
Il se réduit donc à développer, à fortifier cette faridte naissante, à lui enseigner l'art, à lui faire contracter l'habitude de diriger ses opérations. '
Parmi les idées générales, il en est qui sont le résultat d'un grand nombre d'observations faites sur nous-mêmes, sur nos semblables, sur les objets extérieurs. Elles sont désignées par des mots qui nous servent non seulement pour les exprimer, mais aussi pour les fixer en quelque sorte dans notre esprit, pour qu'elles y restent constamment les mêmes. Rarement, les hommes les plus éclairés peuvent-ils se répondre d'avoir donné à ces idées des limites bien précises, et de ne jamais, en les employant, s'écarter de ces limites, tant que de nouvelles lumières postérieurement acquises ne leur font pas éprouver la nécessité de les déterminer de nouveau. Dans les autres, ces idées sont vagues, incertaines, changeantes pour eux-mêmes, et les mêmes mots sont loin de répondre aux mêmes idées pour divers individus. Il ne s'agit pas seulement ici de ces différences légères, que, dans l'état actuel de nos lumières et de nos langues, il est presque impossible aux philosophes mêmes d'éviter absolument, si on en excepte les idées de l'analyse mathématique ou de la géométrie. Encore cette exception est-elle susceptible de quelques restrictions. Ces différences, au contraire, sont souvent telles, et les mêmes mots expriment pour deux hommes des idées si peu identiques, que la plupart des propositions formées avec ces mots sont nécessairement fausses pour l'un, dès qu'elles sont vraies pour l'autre.
Ces idées générales se sont formées au hasard pour
chaque individu, d'après ses péflexions, ses observations, ses lumières, ses relations avec d'autres hommes; il faut, pour qu'elles acquièrent de la précision, revenir sur soi-même, analyser toutes les idées intermédiaires par lesquelles il a fallu passer pour arriver à celte combinaison de tous les éléments qui y sont entrés. Il faut examiner ensuite quels sont ceux quil convient de conserver dans cette idée générale perfectionnée, et déterminer quelles limites on doit lui donner, pour qu'elle devienne une de ces idées qu'il est bon de fixer dans l'entendement, en y attachant un signe, soit qu'elles doivent nous servir dans la recherche des vérités nouvelles, soit pour la connaissance des vérités utiles.
Il ne s'est pas encore trouvé, dit Bacon, un homme qui, suspendant toutes ses opinions, se séparant de toutes ses connaissances acquises, renonçant à toutes les notions déjà formées dans son esprit, ait eu et la force de tête et le courage de refaire en quelque sorte son intelligence, d'analyser, de recomposer toutes ses idées, et de soumettre à un examen nouveau tout ce que sa raison avait adopté.
Ce que Bacon osait à peine espérer d'un philosophe, je parais ici le proposer à une génération entière. Mais il est plus aisé de diriger la formation de ces idées dans un entendement neuf encore, que de les refondre, après que l'habitude leur a donné de la consistance, a établi entre leurs éléments une liaison plus difficile à rompre. D'ailleurs, il ne s'agit point ici de la masse des idées qui forment le système de la philosophie, mais seulement de celles qui sont nécessaires pour connaître la marche de notre esprit, et qui entrent dans les connaissances élémentaires indispensables pour se conduire d'après sa raison, pour acquérir celte indépendance d'une raison étrangère, ce sentiment éclairé de ses devoirs et la conscience distincte du bien, sans lesquels l'homme ne jouit qu'à moitié de l'égalité sociale, et ne remplit qu'à demi sa destinée.
Il faut donc que le plan d'une instruction générale renferme l'analyse des diverses opérations de rintelligence humaine, celle des sentiments moraux, celle des idées de devoir, de justice, de droit, celle enfin des rapports généraux
FltACMENT DE L'HISTOIRE DE LA 10'' ÉPOQUE. 'l()5
qui existent entre nous et les autres liommcs, entre l'honinie et les autres objets de la nature.
Les lumières nécessaires à chaque individu pour exercer sa raison sont : 1° une connaissance analytique raisonnée des droits de riiommc, qui doit précéder celle de l'exposition plus ou moins complète de ces droits, tels que la société dont il fait partie les a reconnus et les garantit à tous ses membres.
Expliquer à un homme la déclaration des droits de son payS; n'est ni lui faire connaître quels sont ceux qu'il tient de la nature, ni lui apprendre quel est le principe de ces droits; c'est seulement lui développer quelle a été, sur la manière de les exposer, l'opinion de ceux qui exercèrent en telle année, dans tel pays, la fonction de législateurs, et lui dire que les citoyens qui vivaient alors et ceux qui les ont remplacés se sont contentés de cette exposition.
2° La connaissance des principes généraux de la science sociale, que doit suivre celle de la constitution et des lois de son pays. Par connaître cette constitution et ces lois, on ne peut pas entendre en avoir appris et retenu tous les articles, mais en bien savoir les dispositions fondamentales, les parties les plus usuelles, être en état d'entendre et déraisonner le texte.
3° Une connaissance élémentaire de l'économie publique.
Entin, les premières notions de l'arithmétique, de la géométrie, et des éléments des sciences physiques, assez étendus pour que l'ignorance des lois générales et des phénomènes de la nature, ne livre pas la raison aux erreurs de l'ignorance, à l'enthousiasme de la superstition, aux ruses du charlatanisme.
La précision des idées devient inutile sans le secours de ces connaissances; car si celui à qui elles manquent avait besoin de prendre une décision même sur des objets très simples qui les exigent, il serait forcé ou de n'en prendre aucune, ou de s'en rapporter à l'autorité d'autrui ou au hasard : et comme il peut être obligé d'agir, comme il n'existe même pour lui aucune probabilité en faveur de sa propre raison, elle-même lui conseillerait alors de sacrifier son
400 FliAG.MENTS o'LN TABLEAU HISTOlilQUE.
indôpondance. Eùl-il onlin ces onn naissances nécessaires, il se trouve encore exposé à l'erreur, s'il n'est pas éclairé sur la nature des vérités identiques et des vérités de fait, sur les motifs de radhésion qu'il doit y donner, sur la nature de la probabilité qui devient celle de ces motifs, sur la distinction des cas où cette mesure doit y être appliquée avec plus ou moins de précision. La justesse d'esprit, lorsqu'elle se borne à une sorte dinstinct, à ce qu'on nomme le bon sens, peut étonner quelquefois par une sagacité inattendue; mais elle trompe souvent lorsque les combinaisons d'idées qu'il faut envisager présentent des rapports fins ou compliqués; elle fait abandonner alors la route qui conduirait sûrement, directement à la vérité, pour prendre une route détournée et moins sûre; elle substitue à la vraie méthode une espèce d'empirisme et de divination conjecturale. A ces lumières, il est nécessaire de joindre encore la connaissance des moyens, ou de trouver une vérité par ses propres réilexions, ou de .suivre et juger les preuves qui nous en sont présentées; e'eslà-dire les moyens de reconnaître l'identité qui existe sous certains rapports entre deux combinaisons d'idées qu'on peut comparer immédiatement, mais qu'on rapproche, en les comparant successivement à d'autres combinaisons, qui ont avec l'une et l'autre cette même identité, mais plus facile H saisir.
On ne peut prétendre porter sur aucun objet l'instruction générale assez loin, pour que l'habitude résultante de cette instruction même en assure suftisamment la conservation, en rende l'usage assez facile. Il faut donc s'attacher surtout à diriger le développement des facultés naturelles, à les fortifier par l'exercice en même temps qu'on les perfectionne par l'instruction; à rendre si familier l'emploi de ces idées justes, de ces connaissances élémentaires, de ces méthodes, pour reconnaître la vérité ou pour peser les motifs de croire, qu'il devienne une sorte d'instinct, mais un instinct des opérations duquel on conserve une conscience assez distincte pour ne pas perdre le pouvoir de les surveiller. Comme on doit vouloir surtout que la raison, ainsi formée, serve à préserver dans la conduite de la vie, des faux calculs de l'in-
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lérèt. des sophismes de la passion, des préjugés dans lesquels la prévention, les combinaisons forLuites du hasard, les rases des charlatans peuvent entraîner, il faut qu'elle devienne une arme que Ton puisse retrouver à tous les instants, toujours préparée, toujours en état d'agir.
Heureusement, l'étendue de l'instruction, et cet exercice habituel des facultés, sont bien loin d'être incompatibles; on peut, dans une bonne méthode d'enseigner, faire servir <'elte instruction même à former la raison, si, au lieu d'enseigner les vérités, on se borne à diriger dans la manière de les trouver, si l'acquisition de chaque connaissance nouvelle devient à la fois et une leçon sur l'art de reconnaître la vérité et d'en suivre la preuve, et un exercice propre à se former dans l'emploi même de cet art.
Des éléments de géométrie, d'analyse, de physique, ne peuvent tenir lieu de logique; mais la meilleure méthode d'enseigner cette logique, c'est d'en faire observer, découvrir les principes, et pratiquer l'art en étudiant ses éléments; c'est d'en faire naître les règles générales de leurs applications particulières à des raisonnements nécessairement rigoureux cl justes; c"est, en un mot, d'exercer l'intelligence active, en même temps que la faculté de concevoir et de retenir.
Il est également utile que chaque individu forme pour luimême ces idées générales, auxquelles on veut donner de la précision et de la constance, afin que le mot qui les désigne réveille la même idée, et dans le même individu des temps différents, et dans les divers individus qui l'entendent à la fois.
Si ces idées sont exprimées par des mots de la langue vulgaire que les jeunes gens emploient déjà, auxquels ils attachent un sens vague, incertain, il faut dans la suite de leur instruction leur faire sentir la nécessité, leur inspirer le désir d'attacher à ces mêmes mots un sens plus précis et plus fixe, de rectifier, de circonscrire ces idées que le hasard a déjà formées. Dès qu'ils auront ce désir, on doit se réduire à les diriger dans le travail, exposer l'analyse de ces idées, en développant devant eux toute la suite des opérations par les-
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quelles on parvient à la former, afin quils ne se bornent pas à Tadopter. à la comprendre, mais (juils l'exécutent euxmêmes en quelque sorte.
On sera plus sûr du succès, si on prévient le moment où riiabitude peut avoir déjà donné quelque fixité à ces combinaisons, où déjà elles ont pu prêter un appui à quelques préjugés.
Si ces idées n'existent pas encore dans l'entendement d'une manière fixe, même en apparence, si les enfants ne connaissent pas encore ce signe par lequel on les désigne^ il faut les conduire à la formation de ces idées, et ne les nommer qu'au moment où eux-mêmes en doivent éprouver le besoin, comme un algébriste n'introduit un signe nouveau dans son calcul, qu'après avoir bien reconnu l'idée de ce qu'il doit exprimer et senti l'utilité d'en enrichir sa langue.
On conservera les effets salutaires de cette instruction, en la prolongeant au delà du ternie où l'enfant devient homme et citoyen. Le nombre des vérités qu'il est utile à tous de connaître s'accroît sans cesse ; dans plusieurs genres, ces vérités elles-mêmes acquièrent, par de nouvelles recherches, une précision plus grande. Il se présente de nouveaux faits dont il importe que tous soient instruits. Les changements dans les lois en rendraient la connaissance inutile, si celle même de ces changements n'était une partie essentielle de l'instruction. Or, ces objets sur lesquels il est nécessaire d'éclairer la généralité des citoyens peuvent servir à exercer leurs facultés, à leur conserver la force ou la flexibilité que dans quelques-uns les passions, dans d'autres la paresse, dans plusieurs la faiblesse d'esprit ou de caractère, ou enfin des accidents fortuits de fortune ou de santé, auraient pu leur faire perdre; si, dans ces instructions destinées aux hommes, on évite avec autant de soin que dans celles qui sont données à la jeunesse, d'imposer aucune opinion personnelle comme une vérité qu'on est obligé de croire, si en exposant des faits, des observations, des théories, on y joint ■les développements qui indiquent la marche que doit suivre -la raison dans les conséquences qu'elle peut en tirer, dans
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les jugcmonts qu'elle peut en porter, sans ccpentlant la dispenser d'agir par elle-même. Alors, sans révolter parla prétention d'instruire, sans avoir l'air d'exiger que le peuple ne cesse jamais d'aller à l'école, on fortifiera, on perfectionnera sa raison ; on fera cesser ce phénomène, si ridicule et si commun jusqu'ici dans nos sociétés, de jeunes gens instruits transformés en hommes ignorants, perdant une portion de leur raison et de leurs lumières à mesure qu'ils avancent dans la vie, et plutôt corrompus et raffinés qu'éclairés et formés par l'expérience.
Un des fiéaux les plus funestes à la raison humaine est l'opposition qui peut se trouver entre elle et les institutions sociales. Elle ne peut donc devenir commune que chez un peuple vraiment libre, mais les mêmes préjugés peuvent encore faire naître cette opposition. L'instruction, alors dirigée par des préjugés, ne serait qu'un obstacle de plus à l'établissement du règne de la raison. Aussi le point où la liberté renaît chez un peuple, et celui où la raison et la vertu en éclaireront, en dirigeront la masse entière, peuvent-ils être séparés par un long intervalle. C'est par le progrès des lumières parmi les hommes qui cultivent leur esprit, c'est par leur influence sur la raison générale, que celle-ci perfectionnant peu à peu les institutions publiques, et à son tour perfectionnée par elles, la marche générale du peuple vers ce but jusqu'ici refusé aux désirs des philosophes et au bonheur de l'espèce humaine, deviendra alors constante et plus rapide. D'ailleurs, ou la liberté et l'égalité n'existeraient que de nom, ou les institutions vraiment dangereuses pour la raison n'auraient qu'une durée éphémère ; car la liberté de la presse fournit les moyens de les attaquer, et l'égalité sociale laisse à la raison toute son autorité et toute sa force. Qu'on ne s'effraie donc pas si l'on voit un peuple libre paraître marcher vers la corruption et l'ignorance ; qu'on se garde surtout d'en conclure qu'elles doivent le ramener un jour à la servitude. Non ; si le feu de la philosophie n'y est pas éteint, s'il brûle encore dans quelques hommes de génie, si la race entière des citoyens véritablement éclairés n'y est point anéantie, si on ne l'a point fait disparaître en même
temps chez les nations voisines, il suffira, pour assurer la liberté, de lui faire traverser sans naufrage cet orage passager d'illusions et de désordres, pour la conserver jusqu'au moment où la liberté de la presse, triomphant d'une tyrannie éphémère, aura par degrés ramené le jour. Croit-on, par exemple, que l'opinon qui fait consister l'égalité morale, non dans iégale distribution des lumirres nécessaires et dans un développement égal des sentiments moraux et perfectionnés par la raison^ mais dans l'égalité de l'ignorance, de la corruption, de la férocité ; croit-on que cette opinion stupide puisse longtemps dégrader une nation? Croit-on que les hommes dont l'ambitieuse et jalouse médiocrité a besoin de rendre les lumières odieuses et la vertu suspecte puissent produire une illusion durable?
Non ; ils peuvent faire pleurer à l'humanité la perte de quelques hommes qui ont bien mérité d'elle, ils peuvent forcer leur patrie à gémir sur des injustices irréparables ; mais ils n'empêcheront pas le îoyQV des lumières, dispersé un moment, de se réunir bientôt, et de porter dans les ténèbres où ils se cachent un jour éclatant et terrible. Il est possible encore de tromper les peuples, de les égarer; il ne l'est plus de les abrutir et de les corrompre.
Peut-être regardera-t-on comme chimérique le tableau que je viens de tracer des moyens de former la raison et la morale des peuples; et sans doute, si je disais qu'ils sont applicables dans leur entier à tout peuple libre ; qu'ils obtiendront partout, dès les premiers instants, un succès égal et complet, on me reprocherait avec raison de me livrer à des rêves philanthropiques. Mais il suffît que ces moyens puissent influer assez sur une génération première, pour être employés par elle avec plus de succès en faveur de la génération suivante, qui elle-même s'en servira pour conduire une génération nouvelle plus près de ce Jnit, et ne plus laisser entre elle et lui qu'un espace facile à franchir.
Comme l'emploi de ces moyens suppose l'instruction des pères et des maîtres, qu'il faut d'abord former eux-mêmes dans leur enfance, on voit que le succès ne peut en être que
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graduel, mais qu'il esl possible et même assuré, pourvu que l'on puisse espérer d'obtenir un perfectionnement réel pour un grand nombre de ceux qui profiteront les premiers de ces nouveaux secours. Or, qui pourrait se refusera cette espérance ? Qui pourrait croire que ce succès, qui ne saurait être entier, puisse cependant rester absolument nul, pour peu que ces moyens soient employés avec art, avec sagesse; ce qui exige seulement des lumières étendues, non dans la masse générale du peuple, mais dans la classe des liommes éclairés, nécessairement très nombreuse à l'époque que je considère ici.
L'égalité sociale suffit presque seule pour détruire deux causes principales de la corruption et des préjugés, l'exemple et l'oisiveté.
Comment les liommes auraient-ils une morale dans une monarchie oii les vices sont les compagnons inséparables et comme la route la plus sûre des dignités, de la puissance, de la richesse ; où la médiocrité parait seule avoir besoin de vertu, où elle semble une pure duperie sous le chaume comme dans la pourpre?
N'est-on pas exposé à la tentation de se rapprocher des grands au moins par les vices, pour se consoler de ne pouvoir prétendre à une autre égalité? Ne doit-on pas chercher à les flatter en les imitant, et craindre de les blesser en leur montrant des vertus qui accusent leur conduite? Les erreurs qu'ils protègent ou qu'ilspartagent n'en deviennent-elles pas plus contagieuses? N'ont-ils pas sur l'opinion publique une autorité plus puissante que celle de la raison? Ne met-on pas de l'amour-propre à penser comme eux? Et si quelquefois une grande masse d'hommes paraft résister à cette autorité ou se faire honneur de la braver, n'est-ce point seulement lorsqu'ils sont divisés entre eux, ou que la révolution qui doit les détruire est déjà préparée? Combien en France n'ont-ils pas servi au maintien des opinions religieuses, tant qu'ils ont porté le masque de l'hypocrisie ? Combien ensuite n'ont-ils pas aidé à leur destruction, lorsque leur vanité s'est crue intéressée à le rendre plus transparent? Qu'au contraire toute inégalité disparaisse, et l'autorité sur les actions, sur les ju-
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genienls ne peut appartenir qu'aux honimes éclairés ou vertueux.
Qui pourrait rendre imposante l'opinion d'un individu, sinon sa renommée, les ouvrages, les travaux (|ui l'ont rendu célèbre, les actions qui lui ont mérité leslime publique?
Dans un pays où l'égalité sociale est établie, celle des fortunes, sans jamais devenir entière, diminue tellement la masse des hommes dont la subsistance ou le bien-être ne dépendent pas d"un travail journalier, qu'il en doit rester à peine assez pour remplir dans la société les emplois qui exigent de longues études, et pour accélérer le progrès des lumières en s'y consacrant tout entiers. C'en est assez pour préserver de ces habitudes vicieuses qui sont le fruit d'une longue oisiveté, pour les empêcher de naitre dans une société, de s'y perpétuer, de s'y répandre, pour les y détruire lorsqu'elles s'y sont antérieurement glissées à la suite de l'ignorance et de l'inégalité. Mais l'homme qui, dans un moment de loisir, même passager, n'a, pour échapper à l'ennui, ou pour se distraire de sa douleur, aucun moyen indépendant de la volonté d'autrui et de la forlune, se trouve entraîné par un intérêt de plus vers les mauvaises actions, que le besoin des richesses ou celui de disposer d'une autre volonté peuvent inspirer. Il sera plus faible contre les accidents de la vie, contre les privations, contre les attraits du plaisir, que l'homme qui porte toujours avec lui. dans la faculté, dans le goût de s'occuper, un secret pour remplir sa vie, même un moyen de bonheur. S'il est utile de procurer à chaque homme la faculté de pourvoir a sa subsistance par son travail; si même cette faculté, en rassurant contre les maux de la pauvreté, peut avoir sur la morale une influence utile, il ne le serait pas moins de faire contracter également à chaque individu l'habitude d'une occupation, telle qu'il pût à son gré se procurer des jouissances plus ou moins vives, mais suffisantes pour échapper à l'ennui, et que, pour cette partie si importante de son bonheur, il approchât d'une indépendance presque entière des événements et des hommes. C'est à ce défaut d'un plaisir attaché à l'exercice des facultés intellectuelles qu'il faut attribuer presque toutes les habitudes dégoûtantes et grossières auxquelles se livre presque partout
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la masse du peuple : le goût des liqueurs fortes, celui du jeu, du libertinage, des pratiques superstitieuses. C'est encore cette même oisiveté qui produit la crédulité, en inspirant du penchant pour les doctrines, pour les opinions qui occupent l'Ame en Te ntretenant d'espérances et de craintes chimériques. Supposez un homme qui, même sans le projet de s'instruire, sans aucun motif de vanité, peut chaque jour remplir quelques heures du seul plaisir de chercher, de trouver, de méditer des vérités, d'occuper son esprit d'une suite d'idées nouvelles, de se séparer ainsi de ses besoins, de ses intérêts, de ses dangers, de ses privations, de ses inquiétudes, de ses peines, et pour ainsi dire de lui-même; placez-le dans les diverses circonstances que le hasard peut produire, et jugez s'il n'est pas plus inaccessible à l'injustice, plus éloigné du malheur, que celui que le désœuvrement a laissé exposé sans reUlche à l'action des objets extérieurs, et aux agitations de son àme, et à sa propre faiblesse.
Si c'est la peur qui a fait croire aux premiers miracles de la religion ou de la magie, c'est l'ennui, c'est le besoin d'intérêts nouveaux, d'émotions fortes, qui a perpétué ces croyances.
Les moyens que nous avons proposés serviront à donner à la généralité des hommes ce goût d'une occupation intellectuelle, dont on vient de voir toute l'utilité. Il suffit de porter l'instruction au degré où l'on ait à la fois le désir de l'augmenter encore, et la faculté d'y réussir sans secours étrangers et sans trop de fatigues. Enfin, pour inspirer ce désir, il suffira de le diriger de manière à faire sentir par l'expérience que le travail de l'esprit est un véritable plaisir.
Je crois donc avoir prouvé la possibilité, et indiqué les moyens de résoudre le problème le plus important peut-être ])0ur l'espèce humaine : celui de sa perfectibilité coasidévée dans ses masses générales ; c'est-à-dire, de rendre la justesse d'esprit une raison indépendante et saine, une conscience éclairée, une soumission habituelle aux règles de l'humanité, ;i la justice, des qualités presque universelles; de faire en sorte que l'état habituel de l'homme, dans un peuple entier, soit d'être conduit parla vérité, quoique sujet à l'erreur;
-lli l'RAGMF.NTS D UN TAHI.EAL' III^TOIUnlE.
soiiiilis (Iniis la coiuluilo aux rôj^les de la niorak', quoique cnli-ainé quelquefois dans le crime; se nourrissant de sentiments doux et purs qui ruiiissent à sa famille, à ses amis, au malheureux, à sa patrie, à riiuiuanilé entière, quoique susceplil>le encore d'être égaré [tar des passions personnelles; heureux, enfin, autant ([uil est permis de l'être au milieu des douleurs, des besoins et des pertes qui sont pour lui la suite nécessaire des lois générales de l'univers.
Tel est le point où doivent infailliblement li' conduire les travaux du génie, le progrès des lumières qui eu esl l'ouvrage, la liberté, l'égalité, qui sont un de leurs bienfaits. Tel est l'état où l'on peut espérer de contempler un jour la réunion inqjosante de i>lusieurs millions d'individus, sur cette mèuje terre qui ne nous avait présenté d'abord qu'un être faible, isolé, occupé de ses besoins et de ceux d'une famille que le hasard hii a donnée, et se distinguant à peine des quadrupèdes i>ar quelques légers avantages, compensés à l'égard de quehjues espèces par une infériorité de force, d'adresse, de légèreté, où de moyens naturels de se défendre. Plus l'homme avancera vers ce perfectionnement des peuples, moins les grandes vertus lui deviendront nécessaires; aussi le but de la morale, de l'art social, doit èli-e de les rendre inutiles et non de les rendre communes.
Nous avons vu ailleurs comment les institutions dirigées vers ce dernier but, loin de pouvoir l'atteindre, n'ont fait ([ue dénaturer l'homme, ne l'ont élevé un instant que pour le précipiter dans un abîme plus profond. Ici, au contraire, si, le but une fois atteint, même d'une manière imparfaite, on a l'espérance certaine, non seulement d'un bien durable. mais d'un progrès constant vers un bien plus grand, les hommes, en s'éclairant toujours davantage, pourront plus aisément acquérir une raison plus sûre et moins sujette à l'erreur. Ils ne pourront devenir meilleurs, sans voir la roule de la justice s'aplanir de plus en plus devant eux.
On a dit : Heureux les peuples dont le nom ne fait pas de bruit dans l'histoire, et souvent ils n"oi)t dû leur ob-
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scurilé qu'il runiformité du nialheur. On pourra dire un Jour : Heureux le peuple où les bonnes actions sont si communes, qu'il ne s'y ofl're point d'occasion pour en faire de grandes, et dont l'histoire ne présente plus d'actes d'héroïsme, parce que tout ce qui est lionnête y est facile, et que la perversité, qui rend les grands sacrifices nécessaires, y est inconnue.
FRAGMENTS
D UN
des Progrès