CHAPITRE IX
SPINOSA
Un philosophe original, subtil, absolu, mystérieux, dont le nom , diversement jugé, est généralement classé dans la descendance cartésienne, Spinosa peut servir de type parmi les métaphysiciens qui , négligeant les faits présents comme les traditions antérieures, étudient abstraetivement les combinaisons sociales et rapportent aux éléments de la condition humaine, tels que les leur donnent leurs systèmes, les maximes du gouvernement.
Considérant que de ses devanciers les uns se sont fait illusion sur les vices de l’humanité, les autres les ont exploités au préjudice de la morale, Spinosa prétend aborder les spéculations politiques avec la liberté d’esprit que l’on a coutume d’apporter à l’étude des sciences exactes : dans ce but , il s’est appliqué à ne prendre les actions des hommes ni en mépris ni en chagrin, mais simplement à les comprendre et à regarder nos passions, non comme
des imperfections, mais comme des attributs de notre être, destinés à se modifier dans l’état de société 1 . L’état de nature n'est pas le droit naturel; si cet état était conciliable avec les lois de la raison, elles y seraient, observées, parce que la puissance de la nature est celle de Dieu même. Qui dit liberté dit vertu, perfection, pouvoir pour chaque être d’exister et d’agir conformément à son organisation. Et comme, dans l’état de nature, chacun ne s’appartient qu’autant qu’il peut se garantir des autres, et qu’un seul ne saurait jamais parvenir à se garantir de tous, le droit naturel propre à l’homme ne se conçoit qu’en société. Ce n’est pas seulement le délit et l’obéissance dans le sens strict, c’est la justice et l’injustice qui dépendent du lien social ; hors de ce lien, tout est à tous, rien n’est défendu que l’impossible. Les hommes veulent-ils cesser d’être ennemis ? Il faut qu’ils aient un droit commun et en quelque sorte une seule pensée arbitre de toutes leurs actions : la souveraineté n’est pas autre chose. A elle appartient de décider ce que chacun, ce que tous ensemble sont tenus de faire ou d’éviter. Elle a naturellement ses limites dans les appréciations de la saine raison, de même qu’elle a ses motifs dans la satisfaction morale encore plus que matérielle des besoins de l’humanité. Elle a sa légitimité, son unique légitimité, dans
1 Tractatus politicus.
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le consentement libre de la multitude, consentement subordonné aux exigences du bien public. Seulement aucun particulier n’est juge d’un semblable conflit.
11 ne sera pas sans intérêt de voir ici Machiavel interprété par Spinosa, lui qui l’a été si souvent par des juges ou prévenus ou inhabiles à le comprendre : « Cet esprit subtil a montré abondamment et à merveille comment un prince uniquement préoccupé de la passion du commandement pouvait assurer son empire. Mais quel a été son dessein? Si, comme il y a lieu de le croire de la part d’un homme aussi sage, il avait une bonne intention , peut-être a-t-il voulu faire voir l’imprudence des conjurations qui s’attaquent aux jours d’un tyran , sans autre résultat probable que d’exaspérer la tyrannie. Peutêtre aussi a-t-il songé à avertir les peuples libres de ne point confier leur salut au pouvoir absolu d’un seul; car, à moins d’une grande vanité, celui-là doit, de quelque parti , redouter toujours quelque embûche et veiller à sa sûreté plutôt qu’au bienêtre de tous. Voilà quelle est mon opinion sur le compte de cet habile homme , ami éprouvé de la liberté et écrivain de très-bon conseil. »
On peut déjà, par ce passage, juger des sentiments de l’auteur. La nécessité de la paix ne motive point le despotisme : la paix est moins l’absence de guerre que la concorde des esprits. D’ailleurs, est-il vraiment possible qu’un seul exerce en leur ensemble
les droits de la souveraineté 1 ? La force humaine y suffit-elle, et ne voit-on pas tous les jours que le chef de la multitude se cherche à lui-méme des maîtres, ou conseillers ou favoris? N’est-ce pas à ceux-là qu’il remet le salut de tous avec le sien; de sorte, qu’en réalité, ce qu’on prend pour la monarchie n’est que de l’aristocratie, et de la pire, parce qu’elle se cache? Donc les rois sont d’autant moins maîtres, les sujets d’autant moins heureux, que la délégation du pouvoir aura été moins réfléchie. Pour construire une bonne monarchie, il faut des fondements solides et de sages précautions, non que l’auteur entende par là de vaines conditions de liberté qui ne font que préparer l’esclavage. Voici son royaume idéal.
1 Pour bien comprendre Spinosa, il faut toujours rapprocher de ses idées sur l'étendue de la souveraineté, celles qu’il professe sur le but de la société humaine : a J’accorde bien que l’Etat a le droit de gouverner avec la plus excessive violence et d’envoyer, pour la cause la plus légère, les citoyens à la mort; mais tout le monde niera qu’un gouvernement qui prend conseil de la saine raison puisse accomplir de pareils actes... Non, dis-je, l’Etat n’a pas pour fin de transformer les hommes d’êtres raisonnables en animaux ou en automates, mais bien de faire en sorte que les citoyens développent en sécurité leur corps et leur esprit, fassent librement usage de la raison, ne rivalisant point entre eux de haine, de fureur et de ruse, et ne se considèrent point d’un œil jaloux et injuste. La fin de l’Etat, c’est donc véritablement la liberté. » (Traité théologico-politique, ch. xx, traduction Em. Saisset.)
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Une ou plusieurs villes fortifiées, avec une garde civique; une armée que les citoyens composent tous et exclusivement ; une inscription générale , avec division par famille, de tous les habitants valides, libres, sains d’esprit, purs de mœurs; un Con» seil choisi par le roi dans les différentes familles , appareil sensitif du corps dont la royauté est l’esprit, renouvelé périodiquement, convoqué plusieurs fois par an, en son absence représenté par une commission permanente; un autre conseil annuel, spécial pour les jugements, payé sur les condamnations, comme les officiers sur le butin ; des conseils annuels dans chaque ville; point de temples publics, point de lois sur les opinions, à moins qu’elles ne soient séditieuses et subversives de l’Etat; une obéissance absolue à toutes les injonctions du roi publiées par le grand Conseil ; enfin , l’attribution nominale de toute propriété territoriale à l’Etat, de telle façon que les citoyens soient regardés comme ses locataires, à prix annuel et à garantie, du moins tant que dure l’état de paix. Ce singulier principe, " auquel Spinosa tient beaucoup*, n’empêche pas l’hérédité ; par une conséquence plus étrange , il sert à la justifier, la puissance éternelle de tous étant censée disposer des biens de chacun. La succession n’est interdite que dans la personne des femmes et dans celle du souverain. Le roi peut se retirer, sans
* « Ad pacero et eoncordiam aliud prætereà quod magis est « moment) accedit, nempè quod nullus civis botta fixa habeat. »
doute , mais non transmettre son empire sans le consentement du peuple, ou du moins de la majorité. Le roi mort, c’est la cité même qui vient de mourir, en quelque sorte; on rentre dans l’état de nature, et la souveraine puissance revient conséquemment à la multitude ; il n’y a de successeur légitime que l’élu de la multitude, ou, comme chez les Hébreux, le prophète envoyé de Dieu.
En résumé, ce qui importe aux intérêts de la liberté sous le gouvernement monarchique, c’est que la puissance du roi ne soit bornée ou défendue que par la puissance populaire; c’est que le droit soit l’expression de la volonté du monarque, sans que la volonté du monarque fasse toujours nécessairement droit ; c’est qu’au fond le pouvoir royal soit un avec la volonté de la majorité du peuple. Si l’on objecte que la forme indiquée par le philosophe peut livrer aux ennemis de l’Etat les secrets de sa politique, il demandera s’il vaudrait mieux mettre la tyrannie à même de dérober ses secrets aux citoyens ?
Les mêmes principes peuvent s’appliquer à des constitutions diverses. Que ce soit un Conseil élu ou le peuple entier qui gouverne, c’est-à-dire que le gouvernement soit aristocratique on démocratique, le droit de la souveraine puissance se trouvera d’autant mieux d’accord avec sa destination , d’autant plus propre à conserver et la liberté et la paix, qu’il sera plus grand, plus réel. L’aristocratie se présente
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avec ces avantages certains, que les conseils sont immortels, plus forts, plus constants que les hommes. Si les patriciens n’écoutaient, lorsqu’ils se choisissent des collègues, que la voix de l’intérêt public, en même temps que les institutions empêcheraient l’antagonisme du conseil et de la multitude, le gouvernement serait sans reproche. En fait, il n’en va pas ainsi, surtout dans les oligarchies. La démocratie a pour elle son caractère naturellement et régulièrement absolu. Celle que Spinosa se proposait (son traité n’est pas achevé ) 1 de prendre et de donner pour type est l’état dans lequel tous ceux qui suivent les lois du pays, qui sont maîtres de leurs actions et vivant d’une manière honnête, ont voix dans le Conseil suprê me et droit aux emplois de l’Etat.
Tout le monde sait où est le vice radical, le germe
1 En revanche, dans le Traité thêologico-politique , c’est de la démocratie seule que Spinosa s’est occupé : « J ’ai mieux aimé, dit-il, traiter de cette forme de gouvernerai >nt, parce qu'elle me semblait la plus naturelle et la plus rap| wochée de la liberté que la nature donne à tous les hommes. Ca r, dans cet état, personne ne transfère à un autre son droit natu rel, de telle sorte qu’il ne puisse plus délibérer à l'avenir ; il ne s’en démet qu’en faveur de la majorité de la société tout entière, dont il est l’une des parties ; par ce moyen, tous demeurent éga ux comme auparavant dans l’état naturel (ch. xvi)...Dans la il .émocratie, les ordres absurdes sont moins à craindre que dans les autres gouvernements : il est, en effet, presque impossible que la majorité d’une grande assemblée donne ses voix à une < ibsurdité. »
ti
cl inconséquence* et de vietence des doctrines sociales de Spinosa. Comme les Hégéliens de nos jours, il appuie sa, métaphysique sur uae méthode négative'; il élimine successivement la liberté morale de l’homme, même celle de la Divinité : faut-il s’étonner qu’il arrive, contre scs propics intentions, à la tyrannie politique ?, En elles-mêmes, ses méditations offrent, l’intérêt d’un système enfanté et coordonné par un espritiSupérieur; elles jettent un nouvel éclat sur cette école hollandaise à laquelle la science moderne a dû, de si beaux commencements. Comme elle reflète ses opinions métaphysiques et morales, la politique de S>pin«sa rappelle bien sa double origine de descend ant d’une famille juive* et de citoyen hollajadais : ainsi chaque siècle, chaque nation se
1 « ’ Toute déte rmination est une négation. » ( Traité théologico-po . litique.)
* Voi r, dans les chapitres xvir et xvm du Traité théologicopolitique , sa belle et profonde analyse d u gouvernement des Hébreux, En en signalant les grandes parties, il en indique aussi lès vices : le principal fut, selon lui, le rôle séparé des lévites.
Voici les principes fondamentaux qu’il déduit de ses observations : t° H n’y a rien de plus funeste à la religion et à l’Etat
que de co nfier aux ministres du culte le droit de rendre des dé-
crets ou <1 'administrer les affaires publiques ; 2° rien n’est si périlleux que dé rapporter et de soumettre au droit divin des choses de pure spéculation ; 3 b il importe essentiellement à l’Etat et à la rel igion de confier au souverain la décision du juste et de
l’injuste; 4° il est funeste à un peuple qui n'a point l’habitude
de l’autori té royale et qui déjà possède une autre constitution, de se donc er un gouvernement monarchique, r
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personnifie dans les œuvres des génies même les plus indépendants; les faits revivent dans les doctrines : l’Angleterre va nous montrer, au sein de ses révoluttbns, des apôtres hardis, fervents, des doctrines républicaines ; puis, dans Hobbes, le plus profond comme le plus tranchant interprète de l’esprit de réaction.