PHILOSOPHIE POLITIQUE. — ANGLETERRE
vérité. Vous avez ainsi sous les yeux un type réel de société ; comparez-le avec toutes celles qui existent actuellement ou dont la description nous reste : cette occupation ne manquera ni de charme pour le philosophe, ni de profit pour l’homme d’action appelé aux conseils du prince et à la direction de l’Etat. » C’est ainsi que sir Thomas Smith indiquait le plan et l’esprit de sa République d’Angleterre 1 , ouvrage où, devançant Blackstone, il classait et analysait l’ensemble des lois du pays 1 . Passant en revue les habitants, nobles, gentilshommes, citoyens, il
1 « A commonwealth is called a society orcommon doing of « a multitude of freemcn collected together and United by com- « mon accord and covenants among thernselves for the conser- « vation of thernselves, as well in peace as in war. » (B. I.)
* « The laws of England consist ( Judgement;
in tvfo points ( Practise.
j’ Persons ;
Place;
Matter ;
Manner.
Persons ;
Their office.
I Protonotharies ; Sollicitors ;
Attornies.
( To préparé the matter; To make it readie for the judges to détermine.
Justice ;
Equity. » (B. ü.)
« In judgement are considered the
« In practise are considered the. .
« Their office.
« The matter of the laws is . . . ,
donnait le prix, comme Aristote, aux hommes de condition moyenne ( yeomen ), «qui vont à leurs propres affaires, sans se mêler de celles de l’Etat, autrement que contraints et forcés ; qui obéissent aux supérieurs et portent sur les champs de bataille la constance d’une vie laborieuse ; qui combattent honorablement pour leur pays, pour leurs familles et pour l’amour de leurs seigneurs; qui, du reste, en achetant les biens des gentilshommes ruinés et mettant leurs fds aux écoles, les font gentilshommes à leur tour. » Toujours sur les traces d’Aristote, Thomas Smith divise et compare les formes du gouvernement, et quoiqu’il les reconnaisse toutes bonnes, suivant le peuple qui les reçoit, il insiste sur les dangers d’une puissance absolue, en temps de paix. Il caractérise le tyran : celui qui prend le pouvoir par force, viole les lois faites, en fait d’autres sans le consentement du peuple et s’occupe moins de l’Etat que de lubmême. Doit-on obéir au tyran? «C’est une question douteuse, dit-il, et un parti bien hasardeux, de se mêler de changer les lois et le gouvernement d’un pays, et de désobéir aux règles qu’on y a trouvées établies 1 . »
Un tel ouvrage n’annonçait pas l’ardeur de critique et de réforme qui devait agiter, en Angleterre, presque tout le dix-septième siècle. Mais l’esprit des révolutions avait parlé auparavant J , par la bouche
* H. I, ch. v.
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de Thomas Morus. Ce chancelier d’un tyran, plus tard martyr de sa conscience, avait pu, sans être inquiété, dresser l’acte d’accusation le plus vrai et le plus subversif de la société de son époque. Reprochant au gouvernement ses extorsions, sa mauvaise foi et sa coupable négligence en dehors de ses intérêts, à la noblesse son faste égoïste, il n’avait pas craint de rejeter sur les riches et les puissants toute la responsabilité des méfaits commis par les ignorants et les pauvres; il ne s’était point contenté de provoquer l’adoucissement de la législation péuale et l’amélioration du sort des masses, il avait, sous le voile du roman, mis en cause tous les principes de l’ordre politique et de l’ordre social, substituant, dans le premier, l’élection à l’hérédité *, dans le second, ce qui était pire, le communisme à la propriété. Si le terrible Henri VIII, traitant Morus en Visionnaire, l’épargna jusqu’à ce qu’il le vît sur le chemin des passions, il ne faut pas qu’une mort vertueuse et la justice de certaines réclamations désarment la postérité dans le jugement de l’ Utopie. Le même auteur, qui dénonçait comme un principe pernicieux l’attribution au souverain de tout le ter-
• Le gouvernement d’Utopie était formé par l’assemblée du peuple, un sénat et un président à vie. L’élection conférait tous les grades de l’ordre spirituel ou temporel, et la durée des fonctions dépendait de leur importance. En règle générale, le ministre de Henri VUI déclarait : Populos regem sibi deligere suâ causa, non régis.
ritoire de l’Etat, celui-là mettait en commun tous les biens de la nation; s’il proclamait légalité de ses sujets imaginaires, il leur promettait des esclaves pour faciliter leurs travaux; la haine et le mépris de l’étranger servaient de base à sa république ; une minutieuse rigueur s’alliait dans ses prescriptions, comme dans celles de Campanella , à d’étranges écarts de pensée: bref, la sagesse l’abandonnaitdans ce voyage vers l’idéal où Platon avait fait naufrage, et qui devait malheureusement tenter encore d’autres chercheurs. Le bouquet d’épis qu’il donnait, comme sceptre et comme attribut, au chef de son Etat fictif, allait passer de main en main jusque dans celle de Robespierre, et le cierge de son grand prêtre était une torche allumée au sein de son propre pays.
Non que sa religion précisément, tolérant tout, sauf l’athéisme, fût de nature à passionner; mais l’ensemble de ses idées allait bien au mouvement d’alors. Poynet, évêque de Winchester*, reprenant les mêmes questions sous une forme plus dogmati-
■ Petit traité du pouvoir politique (1538). L'auteur passe en revue les questions suivantes : 1° Quelle est l'origine du pouvoir politique ? Pourquoi a-t-il été institué ? 2° Les rois, princes et autres gouvernants ont-ils un pouvoir absolu sur leurs sujets ? 3° Sont-ils soumis aux lois de Dieu et aux lois positives de leur pays? 4° En quoi et jusqu’à quel point les sujets sont-ils tenus d'obéir à leurs princes? 5° Tous les biens des sujets appartiennent-ils au monarque, et celui-ci peut-il légitimement se les approprier? 6° Est-il permis de déposer un mauvais prince et de tuer un tyran ? 7° Quelle confiance doit-on accorder aux princes?
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que, propage la démocratie prêchée par Knox et Buchanan. Cette fatale hostilité suit les Stuarts en Angleterre ; ils y prêtent, ils l’exaspèrent par leurs doctrines et par leurs actes. A des prétentions absolues s’opposent d’énergiques protestations. « Il n’y a, écrivait Filmer, dans son ouvrage intitulé Patriarcha, qu’une espèce de gouvernement qui doive son origine à Dieu, et l’on ne saurait fixer de bornes au pouvoir qu’il a institué. » — « Je me suis demandé, réplique le fier républicain Sidney, comment de pareilles pensées peuvent entrer dans l’esprit d’un homme, ou, s’il n’y a point de sentiment si extravagant, si criminel, qu’il ne trouve certains esprits disposés à le i*ecevoir, comment quelqu’un peut se résoudre à publier de telles choses. Mon étonnement a cependant cessé, lorsque j’ai fait réflexion qu’il n’était pas possible de porter un peuple, jaloux, depuis plusieurs siècles, de sa liberté et de ses privilèges, à. y renoncer, à moins de lui persuader auparavant que sa conscience l’y oblige'. »
Mais, continue le noble écrivain*, la foi implicite n’est que pour les fous ; qui veut savoir la vérité doit examiner les principes. La puissance paternelle appartient seulement au père , et il n’y a ja-
' Discours sur le gouvernement.
* Algernon Sidney, comme on sait, était fils du comte de Leicester. Brave soldat, fier négociateur, l’histoire signale en lui une des plus courageuses victimes de la réaction déloyale qui suivit le retour des Stuarts.
mais eu d’homme qui se soit élevé sut les autres que par la force ou de leur consentement. Si l’autorité paternelle, dont on prétend faire le principe du gouvernement des États, est, de sa nature, indivisible, toutes les nations de la terre n’auraient donc qu’à aller rechercher leur légitime souverain soit cheî les Juifs, soit chez les Turcs; divisible, il faut bien admettre qu’elle est depuis longtemps divisée également et à l’infini. Comme les autres magistrats, les princes ont été établis par les nations et pour elles : or, cujus est instituere, ejusdem est abrogare. Les contrats entre le magistrat et le peuple sont réels, valables et authentiques, et les deux contractants vivent dans l’obligation réciproque d’en observer toutes les conditions. La liberté vient de Dieü même, et c’est pur esclavage de dépendre de la volonté d’un seul homme. Ce qui n’est pas juste n’est pas loi, et ce qui n’est pas loi n’engage à aucune obéissance, ne peut motiver aucun châtiment.
Le respect que l’on porte au magistrat légitime, les honneurs qu’on lui rend, les titres magnifiques dont on le décore ne dérogent point à la liberté ; mais il n est pas bon pour les peuples de permettre aux rois d’acquérir trop de pouvoir, de gloire et de richesses.
Quand une fois une nation est , par le commun consentement , unie en société civile, il n’y a point de différence, quant au droit, entre ce qui se fait par tous les membres ou ce qui se fait par leurs
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députés, conformément au pouvoir qu’ils ont reçu.
Les paroles de saint Paul, qui ordonnent d’obéir aux puissances, favorisent également toutes les espèces de gouvernement.
Le gouvernement démocratique n’est bon que pour une cité peu considérable et par rapport à certains cas assez rares. Cela n’oblige pas à se jeter vers l’extrémité opposée, car entre la démocratie pure et la monarchie absolue se rencontrent une infinité de combinaisons, et, si l’on interroge l’histoire, on verra que les meilleurs régimes ont toujours été composés des trois formes élémentaires du pouvoir. Comparés à la monarchie, les gouvernements populaires sont, dans l'opinion de Sidney, moins sujets à la corruption, mieux en état de maintenir la paix et de bien conduire la guerre, moins sujets aux dissensions, plus propres à y porter remède. Les inconvénients et les maux auxquels donne lieu la tyrannie lui semblent , en tous cas , plus grands que tous ceux que peut enfanter un régime populaire ou mixte. Passant de ces généralités aü gouvernement d’Angleterre, il établit que le peuple anglais a toujours été gouverné par lui-même ou ses représentants : la grande charte n’est pas le fondement mais une simple" déclaration des libertés nationales; cette loi et toutes les autres n’ont pas restreint mais établi le pouvoir de la royauté. Le droit donné au souverain de proroger ou de dissoudre l’Assemblée de la nation n’est pas tellement
absolu que, dans des circonstances graves, le Parlement ne puisse se réunir ou se proroger de luimême. C’est du Parlement que procède toute puissance coercitive. Le soulèvement d’une nation entière ne s’appelle pas rébellion.
Sidney résiste aux rois : Marchamont Nedham 1 flatte les peuples. L’un proclame ces principes de lutte qui, pendant si longtemps encore, diviseront les forces sociales; l’autre tendrait à développer, au sein de la démocratie, ces germes d'instabilité déjà trop inhérents à sa nature. Aussi, l’Américain John Adams a-t-il cru nécessaire de prémunir particulièrement son pays contre les doctrines de cet auteur, qui n’était cependant ni un nivcleur absolu ni un matérialiste politique : il se prononçait formellement contre l’idée de destruction de la propriété individuelle et la communauté des biens; il plaçait parmi les erreurs les plus funestes aux nations la raison d'Etat substituée aux règles éternelles du juste, l’habitude de violer la foi des principes et des engagements, celle de fomenter les factions; mais il ne voyait pas lui-même combien son système l’exposait à ce dernier genre de péril. Le changement fréquent des personnes dans toutes les sortes d’emplois lui paraissait être à la fois et la vie de la liberté et le meilleur préservatif contre la corruption des empires : à ce point de vue John
1 Discours touchant la supériorité d’un Etat libre sur le gouvernement monarchique (1656).
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Adams et l’Amérique, par son exemple, l’ont suffisamment réfuté.
Nedham prêche contre le luxe : mais est-il vrai, comme il le dit, que le peuple ait moins que les grands le goût du repos et des plaisirs? La différence est-elle ailleurs que dans le pouvoir de se livrer aux penchants communs à l’espèce, et le régime démocratique, avec ses exigences proverbiales, ne devient-il pas facilement le plus dispendieux de tous? Nedham préconise non-seulement l'égalité, mais l’équabilité : « Le peuple, selon lui, doit faire eu sorte que personne ne puisse jamais prendre l’état et le titre de noble : cette espèce d’hommes ne doit point être soufferte dans une république bien ordonnée.» — « Si la maxime doit être admise, réplique le contradicteur, quand peut-on dire qu’il exista une république bien ordonnée? »
Bien d’autres écarts de logique accompagnent les révolutions; mais ils cèdent alors le pas aux terribles réalités qu’enfantent les passions soulevées. Un roi prisonnier de ses sujets; une tête couronnée abattue par l’insurrection triomphante ; le régicide mis en pratique, non plus par des crimes isolés, mais par un jugement solennel : c’étaient là des événements qui laissaient bien loin derrière eux toutes les hardiesses de la pensée. Forcée de les voir s’accomplir, l’Europe monarchique s’indignait; mais l’apologie ne manquait point, aussi résolue que l’acte même, aux violences du peuple anglais : « Quelle
injure vous fait-on et qui d’entre vous se trouve lésé, si nos ennemis, nos grands coupables, plébéiens ou nobles ou rois, sont par nous condamnés à mort?... C’est Dieu lui-même qui a parlé 1 ,,. Le peuple est supérieur au roi : il ne lui donne, il ne peut lui donner aucune puissance qui n’ait pour but le salut et la liberté ; si le roi ne satisfait pas aux vœux du peuple et de la nature, le pacte est nul; il n’a rien reçu. »
C’est un grand poëte qui parle ainsi, et il n’est pas bien étonnant, dans ces débats envenimés, que l’inspiration l’abandonne. C’est Milton, le chantre immortel de la Création et de la Chute, qui se fait juriste et docteur pour soutenir contre Saumaise * la légitimité du régicide. Il n’inflige pas, comme le Dante , des châtiments imaginaires aux hommes pervers de son temps ; il ne cherche pas un refuge contre d’affligeantes vérités sur les hauteurs de
1 « Dicam enim res neque parvas neque vulgares : regem po- « tentissimum, oppressis legibus, religione afflictâ, pro libidine « regnantem, tandem à sue populo, qui servitutem longam serti vierat, bello victum ; indè in custodiam traditum et cùm nul- (i lam oinninà meliùs de se sperandi materiam prajberet, à « summo démuni regni concilio capite damnatura et pro ipsis « regiæ foribus securi pereussum... At quid ego hæc tanquam « populi facta prædico 1 Quæ ipsa per se propè vocem edunt et « præsentem ubiquè testantur Deum. » (Défense du peuple anglais.)
* Cl. Salmasii, Defensio regia pro Carolo /, ad Carolum II.
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l’idéal; il descend, de gaieté de coeur 1 , dans le champ des luttes passionnées et des invectives pédantesques* : là, nous le voyons au-dessous de sa renommée et de son génie, autant que le Paradis perdu peut être au-dessus d’un pamphlet.
Un écrivain certainement moins célèbre, mais fidèle à sa vocation, Harrington, dans l’Oeeana, nous a laissé une œuvre digne de l’attention de Montesquieu et de celle de la postérité. Une considération ingénieuse sert de hase à tout le système : c’est la balance de la propriété 3 . Les hommes tiennent à la richesse par les nécessités de leur nature : « ils y sont attachés par les dents ; » où se trouve la richesse, là se trouve inévitablement le pouvoir; telles sont les proportions de la propriété dans un État, telle est la nature de l’empire : monarchie absolue, si un homme est unique seigneur du territoire on balance la propriété du peuple dans la proportion des trois quarts 4 ; monarchie mixte et
1 « Et ipse ab ineunte adolescentià , iis eram studiis in- « census. »
* « Novimus qui te avaras manus porrigentem vidit... Qu® « unquàtn latiuitas sic locuta est ?... Salmasius novd quâdara « metamorphosi Salmacis, fonte hoe suo lacrymarum fictitio, « viriles animos cmollire conatur. »
* J. Adams ( Défense des Constitutions américaines ) compare la découverte de Harrington à celle de la circulation du sang.
* Harrington a reproduit les mêmes idées dans VArt du législateur, ch. i, où il cite l’histoire de Joseph, achetant pour Pharaon toutes les terres des Égyptiens.
balance gothique, si, dans la même proportion, c’est une noblesse et un clergé qui possèdent; si tout le peuple est maître du sol, par une division si grande que nul individu ou corps ne puisse la contre-balancer, l’empire est une république. Si la balance était égale entre la noblesse et le peuple ou entre le peuple et le roi, il y aurait confusion et trouble : fixer la proportion dans ce cas, ce serait fixer la misère ; ne pas la fixer dans les autres, c’est perdre le gouvernement. En ce sens, l’auteur établit qu’une loi agraire est nécessaire à la longue durée d’un État. Mais, dès que la force s’interpose, la balance n’existe plus, et l’Étal devient tyrannie, oligarchie ou anarchie.
Le gouvernement d’une nation est, en quelque sorte, son âme, de même que ses lois représentent sa vertu et sa liberté. La sagesse de la république réside au sein d’une aristocratie naturelle, que Harrington n’hésite pas à reconnaître ; par lui-même ou ses représentants, le corps du peuple, où réside l’intérêt, forme le Conseil choisissant, un des trois éléments logiques d’une bonne organisation : « Deux petites filles ont un gâteau; partage, dit l’une, et je choisirai, ou laisse-moi partager et tu choisiras. Si elles sont une fois d’accord sur ce point, tout est fini ; car si celle qui tient le couteau ne fait pas les parts égales, elle y perdra, l’autre pouvant prendre la meilleure moitié. Ainsi, deux petites filles savent résoudre en un instant le problème dont
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un grand nombre de philosophes ont cherché vainement la solution et mettent au jour tout le système d’une république, qui consiste uniquement à diviser et à choisir. » Le Sénat divise, le peuple choisit et le magistrat exécute. Le type du bon gouvernement est une république fondée sur une balance égale de la propriété et divisée en trois ordres parmi lesquels une rotation égale s’établit par le moyen du suffrage. Ici vient le tableau d’Océana.
Le peuple d’Océana se partage : 1° en citoyens et serviteurs, lesquels ne deviennent citoyens que lorsqu’ils peuvent subsister par eux-mêmes; 2° en jeunes et anciens ; 3° en cavaliers et fantassins ; 4-° en paroisses, centuries et tribus. Le territoire contient dix mille paroisses, élisant, outre les ministres de la religion nationale 1 , les députés dont se composent les centuries; celles-ci sont au nombre de mille et les tribus au nombre de cinquante ; les unes procèdent à l’élection triennale des officiers militaires et ciyils; dans le sein des autres est formée la liste de première grandeur *, laquelle donne à chaque tribu sa phylarque ou magistrature, c’est-à-dire le lord hautshériff, le lord lieutenant, le gardien des rôles, les deux censeurs et sous-censeurs. La galaxie (voie lac-
1 La reconnaissance de cette religion, dans les idées de Harrington, n’exclut pas la liberté de conscience.
* Nous avons, dans Althusius, signalé le germe et le premier trait de quelques-unes des conceptions de Sieyès. Le même rapprochement frappe ici.
tée) ou parlement comprend les chevaliers ou Sénat et la tribu de la prérogative. Dans le Sénat s’élisent le lord stratège, le lord orateur , deux censeurs, les commissaires de la trésorerie et du sceau, constituant tous ensemble la seigneurie. Des Conseils spéciaux sont chargés des affaires d’État, de la guerre, de la religion, du commerce. Des envoyés élus, résidant chacun deux ans en France, en Espagne, à Venise, à Constantinople, sont les yeux de la république, comme le Conseil des prévôts en est l’oreille : ceux-ci ont pour tâche de recevoir toutes les propositions de tous. Le Conseil de guerre peut être constitué en dictature pour trois mois, avec l’addition de neuf sénateurs.
La tribu de la prérogative ou seconde chambre d’Océana exerce, outre le droit de décision, les fonctions de Cour suprême. Si ces deux missions réunies n’épuisent pas son activité, le Sénat devra avoir soin d’y faire prononcer des discours par ses membres les plus instruits.
La noblesse d’Océana ne possède d’autres avantages que ceux que lui donne son aisance pour soigner son éducation et s’occuper des affaires publiques; le mérite réel doit être la porte unique des emplois. Les règles de succession ont une importance capitale. À l’égard de l’éducation, le père qui n’a qu’un fils est maître de l’élever comme il lui plaît; mais il doit, s’il en a plusieurs, les envoyer aux écoles publiques. La jeunesse a ses députés ( straliots ); des
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jeux publics et des revues générales, les travaux de l’agriculture forment et entretiennent la population.
Oceana a deux annexes : Panopœa, traitée comme elle, et Marpesia, île condamnée à la loi agraire absolue, ou même destinée à subir l’épreuve d’une colonie de Juifs. On n’a pas de peine à deviner le lieu de la nouvelle Atlantide : les circonstances et les dénominations, même mêlées, comme elles le sont, d’hellénisme et d’astronomie, la désignent au premier abord. Harrington suppose seulement que Olphaus Megaletor (Cromwell), qu’il appelle aussi mylord Archon, y a établi, de toutes pièces, une république nouvelle, entreprise qu’heureusement, et pour l’Angleterre et pour lui, l’habile politique ne tenta jamais. Le système de Harrington a le vice général des utopies : les théories y passent avant les faits ; une observation vraie le mène à des institutions impraticables ; on ne peut toutefois méconnaître la justesse comme la grandeur de quelques-unes de ses vues et les réformes qu’il indique à l’avenir : « Yos institutions gothiques, votre roi et votre Parlement, dit-il, me semblent une mine chargée de pondre, plutôt qu’un plan de gouvernement. Que sont devenus les princes d’Allemagne, dont la confédération représentait une espèce de peuple libre? Us ont santé ( blownup !) Où sont les états généraux et le pouvoir du peuple de France? Ils ont sauté! Et les privilèges de l’Aragon ? Et les anciennes franchises de la Suisse ? blown
up ! blown np ! » Dans le système proposé, « les sphères civile, militaire, provinciale, qui composent la république, engendrent, par leur harmonie, un mouvement perpétuel et circulaire d’où résultent l’ordre et la vie ; les assemblées ne ressemblent plus à des lacs ou à des marais; ce sont des lits creusés à travers un nouvel Eden, pour recevoir successivement toute la nation dans le même courant ; on peut aussi les comparer à un oranger, où se mêlent des fleurs, des fruits à demi mûrs et encore d’autres, dans l’éclat d’une complète maturité. » Le principe électif enfante tous ces merveilleux changements: « La voix du peuple est une voix d’hommes, comme la voix d’un prince est la voix d’un homme ; mais ce qu’on ne dit pas du choix d’un prince, on le dit du suffrage populaire : la voix du peuple est la voix de Dieu *. »
' Hume, dans son traité Du gouvernement le plus parfait, a reproduit en grande partie les idées de YOcéana, qu'il proclame u le seul plan estimable de république qui ait encore été imaginé. »
Hume propose cent sénateurs, issus du suffrage à deux degrés et possédant, outre les attributs d'une Cour suprême, toutes les prérogatives d’un roi d’Angleterre, au veto près ; onze cents magistrats ; dix mille représentants élus par les possesseurs de terres dans chaque comté; un protecteur élu par le Sénat; six conseils, nommés par le même corps et pris dans son sein; une Cour dite des compétiteurs, chargée de l’inspection des comptes et pouvant accuser tout citoyen. Les lois provinciales seront faites par les représentants assemblés au sein de leurs comtés
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Le goût de l’allégorie qui, depuis l’Utopie jusqu’à Gulliver, a dominé la littérature anglaise, inspira, à la même époque que YOcéana de Harrington, la Dendrologie de Howell *, non que nous voulions rapprocher deux ouvrages d’une étendue et d’une portée si différentes, mais dans ce jeu d’esprit politique où, sous les noms d’arbres divers, se trouvent successivement dépeints les principaux Etats de l’Europe, l’exactitude des notions et la finesse des aperçus donnent du prix à certains tableaux.
«... Druina (la forêt des chênes) est un petit monde à part, qui se suffit à lui-même et semble repousser tout le reste. C’est une île, la reine des mers, sur
respectifs, qui formeront ainsi chacun une espèce de république.
Ce plan s’inspire, à la fois, de Harrington, des Provinces- Unies, de Venise, de la république d’Angleterre. L’Amérique le rappellera. (Hume écrivait en 1742.)
Hume voudrait, en Angleterre, des pairs nommés seulement à vie, parmi lesquels on pourrait absorber tout membre de la Chambre des communes. Il convient de l’inanité de tous les plans de gouvernement qui supposent une profonde réforme dans les idées et dans les mœurs; mais il combat, comme une erreur, l’opinion qu’un grand pays ne saurait vivre en république : dans une sphère d’action étendue et dans un état bien ordonné, il se trouve toujours, dit-il, assez de moyens de perfectionner la démocratie, depuis le plus bas peuple, qu’on peut admettre aux premières élections ou préparations de la république, jusqu’à ces magistrats suprêmes, qui en règlent tous les ressorts.
1 « aenapo Aorl A . Dodona's grovc or the vocal forest, b;
« James Howell, esq. Cambridge, 1645. »
lesquelles elle peut réclamer un droit de propriété exclusif...
« Maintenant, je passe sur le continent : j’y vois un chef-d’œuvre de la nature; un grenier et un cellier admirables; un carré de cinq cent cinquante milles, couvert d’une multitude de plantes pleines de sève et de vigueur; un sol rare qui, dans ses limites, peut se passer de tout emprunt. Au contraire, le blé, le vin, le sel y sont dans une telle abondance, qu’ils alimentent le voisinage et, entre autres, la forêt du Sud, menacée de périr sans ce secours. Le cep belliqueux y domine avec un pouvoir absolu : la paix et la guerre, les assemblées, les grâces, les naturalisations, les anoblissements, la monnaie, tout vient d’une seule autorité, dont ce ne sont pas encore là les plus grandes prérogatives, car elle édicte les lois, rend la justice et impose des tributs à sa volonté, le tout grâce à Druina, et voici comment : quand la force de Y If à deux branches eut jeté par terre les plus grands arbres d ' Âmpelona (le pays des vignes) et fait de telles invasions sur son sol que les assemblées générales y étaient devenues impossibles, la nécessité des temps fit passer le pouvoir du tiers état au cep royal ; les successeurs ne manquèrent pas de faire de nécessité vertu, et du provisoire le définitif; car là où la souveraineté gagne seulement un pouce de terrain, elle en a bientôt pris une toise. Ce qui facilita l’entreprise, ce fut l’état d’abaissement des pauvres buissons et taillis, et, depuis, le grand cep
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lui-même, avec les arbres de haute tige et spécialement les ifs sacrés (qui profitent plus que tout le reste et possèdent, de compte fait, le tiers au moins de la forêt), absorbe la sève destinée à nourrir les pauvres arbustes, les laissant sécher et périr; prennent-ils quelque nourriture, ils servent seulement d’éponge et de réservoir pour autrui.
« Ce gouvernement n'est jamais dans un état de paix complète et, par là même, il trouve toujours de bons instruments de guerre à sa disposition Ayant des frontières ouvertes et des voisins de tous côtés, Ampelona doit, comme Hercule, dormir la massue à la main. Elle est le nœud de l’Occident, l’arbitre naturel des querelles qui peuvent s’y élever. Jamais, depuis qu’elle a porté le diadème impérial, elle n’a été aussi puissante et, dans ce temps, elle n’avait pas la même unité qu’aujourd’hui. Aussi est-ce une maxime reçue, que, si Ampelona ne se combat point elle-même, elle est invincible. Mais elle n’a que trop souvent tourné l’épée des guerres civiles contre ses entrailles; le glas de son indépendance a quelquefois tinté, et il n’y a pas longtemps encore qu’on la croyait au moment d’expirer. Rien d’étonnant, lorsque l’on voit les broussailles et les sauvageons qui pullulent dans son étendue; — lorsqu’on la voit toute couverte d’une nuée d’esprits bouillants, impatients de la paix dès qu’ils ont réparé les ruines de la guerre, magnanimes dans le danger présent et ne pouvant supporter la moindre attente.
« Ampelona est un climat unique pour le bon ton et la civilité ; la distance y est souvent grande entre les lèvres et le cœur. Beaucoup de plantes y possèdent les qualités de l’héliotrope, du souci et de la tulipe, qui suivent les mouvements du soleil. L’imagination y domine beaucoup plus que le jugement ; mais ceux qui possèdent ce double don y sont de tous points admirables, comme on peut le voir aujourd’hui.
« Je n’écris point cela pour nuire à cette noble Ampelona. Je l’honore au plus haut degré, ayant éprouvé par moi-même que ses arbres de bonne essence (une fois admis que, comme le liège, ils cèdent aux caprices des vents) sont les plus généreux, hardis, aventureux et résolus esprits, les plus sincèrement dévoués à leur pays et à l’honneur qu’il y ait à la surface de la terre. »