‹ Tableau historique des progrès de la philosophie politiqueChapitre 13 sur 32 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

HOBBES

Républicains, démagogues, utopistes, l’Angleterre du dix-septième siècle avait produit des interprètes de toutes les idées prononcées d’indépendance et d’innovation. Au milieu de ces manifestes et des faits qui les inspiraient, un penseur que ne soutenaient ni les espérances divines* ni la con-

' « Je ne répondrai point au commencement de sa lettre, où il parle de Dieu et de l’âme comme de choses corporelles. » (Descartes au P. Merscnne, au sujet d’une lettre de Hobbes.)

« L’humeur de cet auteur, qui le porte au paradoxe et lui fait chercher à contrarier les autres, l’a amené à des conséquences et des expressions outrées et odieuses. Il veut que les doctrines touchant la Divinité dépendent entièrement de la détermination du souverain... Il témoigne aussi qu’il lui semble que les peines doivent cesser par la destruction des méchants... On a raison de faire une grande différence entre la nécessité qui oblige le sage à bien faire, qu’on appelle morale, et qui a lieu même par rapport à Dieu, et cette nécessité aveugle par laquelle Ëpicure, Strabon, Spinosa et peut-ètje M. Hobbes, ont cru que les choses existaient sans intelligence, sans choi$, et par conséquent sans

fiance dans les hommes, se trouva en face du néant; sa logique puissante sonda jusqu’à la dernière profondeur l’abîme des révolutions et, se sentant pris de vertige, il recula sans s’arrêter. Nous avons vu tout le moyen âge inquiet de savoir où poser la limite de l’obéissance : Hobbes, pour faire cesser les doutes, se mit en devoir de l'enlever.

Tous les hommes, se dit-il, sont naturellement égaux, puisque le moindre peut tuer le plus puisj sant. L’ctat de nature doit se définir le droit de tous sur toutes choses et la guerre de tous contre tous. L’origine de tout pouvoir est la crainte.

Comment, en effet, arriver à la sécurité, à la paix tant intérieure qu’extérieure, à la jouissance paisible des fruits de la terre et de l’industrie, au respect des lois naturelles ou maximes de raison comprises dans le facerealiis quod fieri.vellemus nobis ? 11 faut que chaque individu transfère sans réserve à un homme ou à une réunion d’hommes tout ce qu’il a de force et de pouvoir, que toutes les volontés se confondent dans une volonté unique, par ce pacte sous-entendu de chacun avec tous les autres : « Je cède tous mes droits sur moi-même, pourvu que vous en fassiez autant. » La multitude devient ainsi personne, cité, république; ainsi naît ce grand Léviathan ou, pour en parler plus dignement, ce

Dieu... Dans le fond, il est difficile que M. Hobbes ait une autre opinion de Dieu et de sa sagesse, puisqu’il n’admet que des substances matérielles. » (Leibnitz, Lettres.)

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Dieu mortel, auquel nous devons, sous la protection de l’immortel, toute paix et toute garantie.

Cette cession générale de droits a pour conséquence nécessaire une souveraineté qui jamais , quelques combinaisons qu’on admette, ne sera réellement partagée. Si elle l’était, on rentrerait plus ou moins dans l’état de nature, dans le droit du glaive privé. L’épée de justice et l’épée de guerre doivent se trouver dans la même main; les lois, les choix, l’impunité sont de l’essence du souverain ; le droit de succession ne s’appuie que sur sa volonté présumée; il peut prélever tout ce qu’il veut, transférer même les possessions sans alléguer aucun motif et sans que nul ait lieu de se plaindre : c’est la volonté du souverain ‘.

Réciproquement, le souverain doit pourvoir à la sûreté extérieure, aux commodités de la vie, ainsi qu’à la paix domestique. Par commodités de la vie, Hobbes entend, à ce qu’il explique, la liberté et l’abondance. Mais qu’entend-il par liberté? C’est l’obéissance de tous à la même domination ; c’est le bon état des chemins pour le transport des choses utiles et la sûreté des voyageurs ; ce sont les jouissances naturelles, permises en tant qu’elles s’accordent avec les intérêts publics. En vue de la paix domestique, Hobbes admet que chaque individu ait en propriété quelques biens, sur lesquels il puisse

• Fondements de la politique.

exercer son industrie. Tout, dans l’ordre de ses idées, devient tolérance et concession : le droit est la liberté que la loi laisse, et la loi est le contraire de la liberté primitive. Pas de résistance compatible avec le pacte social : la rébellion a pour cause ou la crainte ou l’ambition ; elle se fonde sur six opinions qu’il importe de réfuter :

1° et 2° Que le commandement du souverain est contre la conscience ou les lois ; 3° qu’il peut y avoir plusieurs puissances souveraines ; 4° qu’il y a des sacrifices qu’on peut refuser à l’État; 5° que la pensée du peuple est contraire à celle du souverain; 6° que les ordres du souverain sont difficiles et tyranniques.

Réfutation. 1° La religiou elle-même enseigne qu’un homme qui se tient dans un état d’obéissance absolue agit selon sa conscience et son jugement, comme ayant fait transport de son jugement, en toutes controverses, au souverain. 2° Les lois ne peuvent pas davantage s’opposer au commandement, puisque la puissance souveraine n’est qu’une impunité universelle '. 3° Le droit de souveraineté est de telle nature que ceux qui en sont investis ne peuvent, quand même ils le voudraient, en donner une partie et retenir l’autre. 4° Avant la souveraineté, il n’y avait pas de propriété. 5° Quand le peu-

1 Harrington disait au contraire : « la tête du magistrat répond de sa main », ajoutant à l’adresse de Hobbes : « En quoi Léviathan peut bien voir que l’épée est dans la loi. »

HOBBES

pie demande autrement que par la voix du souverain, ce n’est pas le peuple qui parle, ce sont des particuliers. 6° Où aboutit le reproche de tyrannie? Quand même le souverain pourrait mériter châtiment, ce châtiment serait injuste sans jugement et le jugement sans la puissance de juger. Pour prévenir des actes contraires aux maximes du gouvernement et aux conditions de la paix, il faut, par l’éducation, ôter de l’esprit des sujets ces fausses et dangereuses opinions que les souverains sont tenus aux lois ; que chaque sujet a une propriété distincte de celle de l’État, etc *.

C’est bien là le Code du despotisme : les Fondements de la politique, le De cive, le Corps politique, le Léviathan ont pour but d’y convertir le genre humuin. « Si j’avais écrit, dit l’auteur *, pour des cœurs entièrement purs et non prévenus, je me serais borné à ce qui suit : les hommes sans lois et n’ayant pour mobile que le droit de tous à toutes choses s'extermineraient mutuellement; les lois sans garanties pénales ne seraient pas plus efficaces que les châtiments sans puissance ; la puissance, sans moyens d’action rassemblés dans une seule main, resterait une vaine parole, inutile pour maintenir la paix et pour préserver la cité. Tous les citoyens, pour leur bien et non en vue de ceux qui gouvernent, doivent donc, de tous leurs moyens,

‘ Du corps politique, passim.

* Léviathan.

défendre et conserver l’Etat, et ce devoir a pour arbitre le suprême dépositaire du pouvoir. »

Hobbes, de même que Spinosa, est l’ennemi de la théocratie ; suivant l’un comme suivant l’autre, l’Etat doit régler la religion 1 (c’est l’idée de la réforme anglaise) et les prétentions cléricales sont des fantômes populaires dout il faut secouer la terreur. Hobbes, tout le premier et partout, paraît obsédé de fantômes ; la crainte, et non la flatterie, dicte ses serviles conclusions. Des démagogues l’ontprôné 1 : en effet, bien que la monarchie, dérivée de la puissance paternelle, soit réellement, à ses yeux, le type du gouvernement; que les autres constitutions lui représentent de simples fragments, artiüciellement cimentés, de cette constitution première, son système fournit des raisons à toute puissance effrénée : un extrême ramène à l’autre et là ne se trouvent point l’équilibre, la force et la prospérité.

* L’autorité ecclésiastique n’est, en aucun cas, supérieure à la magistrature civile qui, elle, au contraire, peut prétendre sur l’organisation religieuse un droit de juridiction. Tout cé qui se fait jura civih se fait, en même temps, jure diuino; mais ce qui se fait lege diuinû peut ne pas se faire lege ctvili. ( Fondements de la politique.)

* Voyez Proudhon, Contradictions économiques.

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