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C'est chose si nouvelle qu'un voyageur anglais s'adressant a des lecteurs français dans une langue qui lui est étrangère , leur racontant ses voyages , et leur faisant part de son expérience; il y a là quelque chose de si singulier, de si peu conforme aux convenances habituelles , que je serais impardonnable si je ne donnais quelques explications sur les événemens et les motifs qui m'ont amené a adopter ce mode de communication. Je suis venu a Paris, attiré par l'honorable invitation d'un homme d'état , dont la France a droit d'être fière, d'un député courageux qui, dans la glorieuse révolution de juillet, a donné d'incontestables preuves de son patriotisme, d'un homme , en
1111 mot, qu'il suffit de nommer et qui n'a pas besoin d'autre éloge, M. Alexandre de Laborde; j'avais donné à ce généreux citoyen communication du plan que j'ai formé d'un voyage autour du monde, ayant simultanément pour objet les découvertes, le commerce et la civilisation. C'était a la veille de cette heureuse révolution qui vient de régénérer la France , en la plaçant dans une attitude imposante, pacifique et forte que ne peut manquer de suivre une longue carrière de prospérité et de gloire.
Voici les termes dans lesquels l'invitation de M. de Laborde était exprimée; je demande la permission de les consigner ici :
« A l'ouverture des chambres, qui amène dans la » capitale les principales notabilités du pays, je » pourrai faire connaître votre utile entreprise, et » faire sentir combien il serait convenable et glo- » ricux a la France de la seconder. En attendant , » veuillez me compter au nombre de vos souscrip- » tcurs. Je désirerais vivement, monsieur, qu'il » vous fût possible de faire un petit voyage à Pa- » ris : je crois que cette course serait très-utile à » vos projets; et, dans tous les cas, je serais fort » heureux de pouvoir contribuer à vous rendre » agréable le séjour de la capitale. »
C'était le 19 juillet que celte invitation m'était adressée, si la France offrait alors à mon expèdi-
lion projetée des chances favorables, cette espérance est fortifiée encore par l'issue glorieuse de la dernière lutte en faveur de la liberté et des lumières, qui a placé sur le trône de France un roicitoyen , un ami , un protecteur éclairé de toutes les entreprises ayant pour objet l'utilité et la science. Je ne pouvais donc me refuser à me rendre à cette invitation bienveillante ; je suis venu dans cette capitale des sciences et des arts , dans cette patrie de la civilisation et des institutions libérales. La réception que j'y ai reçue a surpassé mes espérances. Accueilli parle patriotique et vertueux roi des Français, par son digne fils le duc d'Orléans, par le vénérable et philantrope général Lafayette , ayant recueilli de leur bouche l'assurance honorable de leur cordiale protection , invité par les sociétés savantes de Paris à assister à leurs séances , honoré des communications bienveillantes de plusieurs commissions nommées pour examiner mon projet, présenté à tout ce que ce beau pays possède de hautes capacités dans tous les genres, fêté comme un frère et un vieil ami par ceux qui ne connaissent de moi que ma réputation et mes ouvrages, je l'avouerai, je me suis senti plus à mon aise en ce pays, au bout de quelques semailles, que dans tout autre au bout de plusieurs mois. Mon séjour en France m'a fait ('prouver les plus douces émotions, et déjà ce n'csi pas sans dou
leur que je pense au moment qui devra m'en séparer.
Toutefois , j'ai pensé qu'il n'y avait rien d'incompatible avec les vues qui m'ont spécialement dirigé , à consacrer le tems dont je puis disposer, à répandre dans la société française des idées plus exactes et plus positives touchant les pays de l'Orient que j'ai parcourus, et plus particulièrement sur les possessions anglaises de l'Inde. J'ai donc cédé aux sollicitations puissantes qui m'ont été laites a cet égard; et cet ouvrage est la conséquence du vœu qui m'a été exprimé.
Deux considérations m'ont déterminé a faire choix de l'Inde pour sujet de ce livre, plutôt que de l'Egypte , de la Palestine , de la Mésopotamie , de l'Arabie et de la Perse. D'abord, de tous ces pays , c'est l'Inde qui est généralement le moins connue en France ; les livres qui en traitent sont vieux, d'un difficile accès et d'un prix élevé. Ensuite, il m'a semblé que l'Inde ouvrait un champ plus vaste que toute autre contrée , à la pensée et aux investigations de la politique, du commerce et de la philantropic. Je me propose donc de tracer un tableau vivant et fidèle aussi complet, mais en même tems aussi concis qu'il me sera possible, des principaux traits de la physionomie de cette vaste et importante contrée. Et ici qu'il me soit permis de remarquer qu'il existe pour moi, dans l'accomplissement des conditions que je m'impose ,
une difficulté de plus , qu'aucun effort personnel de ma part ne peut surmonter, mais que l'indulgence peut beaucoup diminuer. Qu "eue j'aie passé une partie de ma vie a voyager dans le s contrées les plus lointaines , c'est pour la première fois que je visite la France. Un mois s'est a peine écoulé depuis que j'ai touché le sol français, et naturellement les démarches nécessaires a la réalisation de mon projet de voyage autour du monde, ont dû occuper, dans ce court intervalle , la plus grande partie de mon tems. Il ne m'a donc pas été possible d'apporter a la rédaction de ce livre tout le soin que le recueillement et le loisir m'eussent permis de lui consacrer, et que réclame impérieusement toute composition soumise au jugement public. Tout ce que j'ai pu faire a été de jeter ma pensée a la hâte sur le papier. Ce n'est que par un long séjour en France que peut s'acquérir son idiome si beau de précision et de grâce ! Et comment pourrait-on s'attendre a trouver dans une traduction l'élégance et le fini que mon travail original serait loin de présenter? Je réclame donc l'indulgence au nom de l'hospitalité qui m'a été accordée, et je présume assez de la générosité française pour être certain qu'elle fera taire les exigences de la critique.
Le roi , familiarisé avec les matières que je traite , et possédant la langue anglaise avec une perfecr
C INTHODUCTION.
tion et un accent qui trahissent a peine l'étranger'? le roi eût pu, et bien d'autres sans doute, me comprendre et me juger dans ma langue maternelle; et si je n'avais consulte que mes propres de'sirs , et peut-être aussi l'intérêt de ma réputation, c'est en anglais que mes idées se lussent manifestées : mais de plus mûres réflexions ont fait taire ce désir bien naturel, de ne paraître que dans la forme qui m'est propre et dans un style que j'avoue. J'ai pensé que la protection toute spéciale dont m'honorait Louis Philippe m'imposait le devoir d'offrir au plus grand nombre possible de Français des connaissances et des faits auxquels ils ne sauraient rester indifférens comme hommes et comme peuple; et que par conséquent ce livre, pour être compris de tous, devait être fait dans la langue de tous.
Après cette explication que j'ai jugée nécessaire, je vais passer immédiatement a l'histoire des principaux événemens de ma vie féconde en incidens variés : ce n'est point pour satisfaire une vanité personnelle que je vais entrer dans ce récit , c'est pour exposer mes titres a la confiance , c'est pour justifier ma mission.
A l'âge de neuf ans, j'embrassai avec ardeur la profession de marin ; et je m'embarquai à bord d'un vaisseau de la marine anglaise partant pour une station éloignée. Avant d'avoir atteint ma dixième
année j je fus fait prisonnier de guerre , ci transporté h la Corogne, où je fus détenu plusieurs mois ; et je n'avais pas encore onze ans , que Ton me lit traversera pied l'Espagne et le Portugal, de la Corogne à Lisbonne, en passant par Saint- Jacquesde-Compostelle , Vigo , Porto , Coïmbre et Santarem. J'obtins le commandement d'un navire a l'âge de vingt-un ans , et fis en cette capacité plusieurs voyages aux Indes occidentales et aux deux Amériques ; je visitai , dans la Méditerranée , Gibraltar , Malle, les iles de la Grèce et Smyrne : dans tous ces voyages , mon double caractère de négociant et de marin , chargé , comme je l'étais , tout à la ibis de la partie maritime et commerciale, me fournit d'amples occasions d'observer tout ce qui se rapportait à l'un ou h l'autre de ces deux objets ; j'en profitai, et j'ai depuis publié, dans divers écrits, les nombreux résultats de mes observations. En i8i3, je fis voile de Londres, dans le desseiu de résigner mon commandement, et de fonder à Malte un établissement purement commercial. Plusieurs motifs me faisaient choisir Malle pour cet objet. D'abord, cette île était , en quelque sorte , l'entrepôt où, par suite du blocus continental, l'Europe venait s'approvisionner de marchandises anglaises; ensuite, Malle étant la station principale de la marine anglaise dans la Méditerranée, c'étaii la que la cour d'amirauté faisait juger et meure en
vente les navires capturés. J'étais versé dans toutes les matières commerciales, ainsi que dans la connaissance des denrées coloniales et des produits de manufacture anglaise ; j'étais au fait de l'estimation des navires et de leurs agrès; je possédais les diverses langues qu'on parle à Malte: l'arabe, le grec, le français et l'italien : tout me faisait donc présager, en m'établissant dans cette île à cette époque, une heureuse carrière commerciale.
Mais lorsque nous arrivâmes en vue du port de la Valette , nous apprîmes que la peste , qu'on n'y connaissait pas depuis plus d'un siècle, y exerçait alors ses ravages avec une telle violence , que le gouverneur s'était vu forcé de défendre, a qui que ce fût, de débarquer, et d'interdire absolument toute communication avec le rivage.
En conséquence , la cargaison destinée pour ce port fut débarquée dans des magasins près de la mer, cl ies navires firent voile pour d'autres destinations. Celui sur lequel j'étais alla a Smyrnc. Pendant le séjour que j'y lis, la prolongation de la peste à Malte me fit essuyer des pertes considérables. Je jetai alors les yeux sur le pays qui m'entourait, pour y chercher les moyens de faire quelque nouvelle entreprise. La réception distinguée qui me fut faite par les consuls anglais livre sur moi l'attention du pacha d'Egypte, Mahomet- Ali. Cet homme extraordinaire commençait alors à pressentir de quel avan
tage il serait pour l'Egypte d'y attirer, de tous les points du globe , l'industrie et les capitaux , et de les appliquer a accroître les ressources des peuples soumis a son gouvernement. Comme ses vues s'étendaient aussi au commerce extérieur, il daigna fréquemment me consulter a cet égard. J'ai souvent eu le plaisir de passer la soirée avec lui dans son divan. C'est la qu'après avoir renvoyé tous ses officiers, à l'exception de son secrétaire particulier, je déroulais mes cartes devant lui, et lui expliquais les positions relatives et les productions des divers pays, les vents , les saisons , les moussons , les courans , les rochers, les bancs de sable; je lui donnais en même tems des notions de navigation et d'hydrographie : tout cela lui plaisait à un tel point, que le jour nous retrouvait souvent dans la même occupation; et je fis transcrire en caractères arabes, sur une copie des cartes d'Arrowsmith, que je fis a cet effet, tous les renseignemens de cette nature de quelque importance.
Je lui fis deux propositions : l'une, de r' ouvrir l'ancien canal de communication de la mer Piouge a la Méditerranée; l'autre, de transporter à travers le désert de l'Isthme, avant l'achèvement du canal, deux magnifiques bricks de construction américaine, alors a l'ancre dans la rade d'Alexandrie. Le pacha désirait vivement les voir dans la mer Rouge; mais il hésitait à les envoyer doubler le cap
m INTRODUCTION.
de Bonnc-Éspcrance , craignant que la Compagnie des Indes n'y mîr. obstacle. Alors la guerre contre les Wéchabites occupait presque exclusivement l'attention de toute l'Egypte; le pacha lui même fut obligé de se rendre sur le théâtre des hostilités : et les hommes auxquels il confia , en son absence , les rênes du gouvernement n'étaient pas , comme lui , capables d'apprécier la valeur de pareils travaux.
D'Alexandrie, j'allai au Caire, d'où je remontai le Nil, et pénétrai dans l'intérieur de la Nubie, audelà des cataractes. Une ophthalmie dangereuse, l'une des maladies qui allligent l'Egypte , faillit me faire perdre la vue, et m'empêcha d'aller plus loin En redescendant le Nil, je m'arrêtai hKcneh, et tra versai le désert pour gagner Kosseir, sur le rivage delà mer Rouge. Dans ce trajet, je rencontrai, vers le milieu des déserts, une troupe de soldats révoltés, qui avaient quitté l'armée égyptienne, et retournaient a Kosseir. Ils m'arrêtèrent, me dépouillèrent, et me laissèrent absolument nu dans le désert, a une distance de plus de soixante milles d'aucun endroit habité, où je pusse me procurer de l'eau ou de la nourriture. Le récit détaillé de cevoyage désastreux ferait a lui seul un volume. Qu'il me suffise de dire que je parvins h gagner Kosseir , dans l'état le plus déplorable ; et que , pour ajouter à mes souffrances, il me fallut revenir sur mes pas, et regagner Keneh sur le JNil , daur-
INTRODUCTION. u
l'impossibilité où j'étais de poursuivre ma route dans la direction de Kosseir.
Je descendis le Nil jusqu'au Caire; de la je traversai l'isthme de Suez, explorai tout le pays environnant , et visitai toute la Basse-Egypte et le Delta , vêtu à l'égyptienne , parlant la langue du pays, et confondu parmi les habitans.
Ce fut à cette époque que des négocians anglais, résidant en Egypte, me proposèrent d'entreprendre , pour leur compte , un voyage dans l'Inde , par la voie de la mer Rouge. Je devais d'abord reconnaître l'hydrographie de cette mer, jusqu'alors imparfaitement connue, afin de savoir jusqu'à quel point la navigation le long de ses côtes était praticable aux bâtimens anglais. Je devais ensuite m'assurer des dispositions des négocians de l'Inde, et spécialement de Bombay, afin de rétablir les communications commerciales qui existaient autrefois entre l'Inde et l'Egypte, pour le négoce avec les pays riverains de la Méditerranée.
J'accédai à cette proposition, et partis en conséquence pour Suez. Je profitai, dans ce but, du départ d'une caravane, qui s'était réunie au Caire, pour conduire les pèlerins d'Afrique au temple de la Mecque; cette caravane amenait aussi au camp de Mahomet-Ali Pacha, dans la Palestine, le harem de ce vice-roi , consistant en cinquante a soixante des plus belles Femmes de l'Asie.
Je poursuivis ce voyage des plus pénibles , jusqu'à Jedda, de la à Mocka, puis jusque dans l'Inde.
Les négocians de Bombay ayant mis au renouvel: lement des relations commerciales avec l'Egypte , des conditions que je savais a peu près inadmissibles, je considérai ma mission comme finie, et, après en avoir communique les résultats a ceux qu'elle concernait, je m'occupai à chercher dans l'Inde même quelque occupation maritime ou commerciale. Je la trouvai bientôt; car une semaine ne s'était pas encore écoulée depuis mon arrivée sur les rivages de l'Inde , que j'obtins le commandement d'une superbe frégate qu'un prince arabe indépendant, l'iman de Muscate, venait de lancer à la mer, et qu'il destinait a un voyage en Chine. Je m'occupais de l'affréter et de la préparer pour le départ, lorsque je reçus du gouvernement de Bombay une lettre laconique, sous la date du 10 mai 18 1 5, et dont voici le contenu : « Monsieur, comme » vous n'avez point l'autorisation nécessaire pour » séjourner dans l'Inde, je vous avertis, par ordre » du gouvernement, que vous ayez a vous préparer » à partir pour l'Angleterre, a l'époque et sur le » bâtiment qu'il plaira au gouvernement de vous » désigner.
» J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.
» J. H. Stkphenson, conseil delà compagnie.))
INTRODUCTION. i3
En réponse a cette lettre , je récapitulai toutes les circonstances qui avaient amené mon arrivée dans l'Inde ; que lors de mon départ d'Angleterre, je n'avais nullement l'intention d'aller si loin; que j'ignorais qu'un Anglais eût besoin d'une autorisation pour visiter un pays soumis a la domination anglaise; que, l'eussé-je connu, je n'en aurais point demandé, puisque Malte était le terme le plus éloigné de mon voyage. Je demandai en conséquence au gouverneur, de m'accorder une autorisation provisoire, qu'il était en son pouvoir de me donner, jusqu'à ce que la cour des directeurs eût envoyé d'Angleterre sa décision. Cette demande lût fortement appuyée auprès du gouverneur. Mais les ordres des directeurs de la compagnie étaient péremptoires; ils commandaient le bannissement immédiat de tout individu , quelqu'utile , quelqu'honorable que fût l'objet de son voyage, qui mettrait le pied dans l'Inde sans autorisation. Le gouverneur n'osa pas enfreindre des instructions aussi positives; l'objet de ma demande me fut donc refusé. Dans une entrevue que j'eus ensuite avec le gouverneur, sir Evan Nepean , il me dit : « Ah ! Monsieur ! quel dommage que vous ne » soyez pas Américain ! vous pourriez rester dans » l'Inde sans une autorisation d'Angleterre, et » même sans ma permission. » Pour qu'on ne suppose pas que ce premier bannissement de l'Inde
i4 INTRODUCTION
ait été provoque de ma part, par aucune hostilité contre la compagnie, ou par aucun grief élevé contre moi et mon caractère, je vais joindre ici la lettre adressée à mon sujet par le gouverneur de Bombay, à son secrétaire général. Cette lettre lut écrite à l'occasion de la demande que j'avais faite de retourner en Angleterre par l'Egypte, au lieu de la voie du Bengale qui m'avait déjà été refusée, et qui était la plus courte. Voici cette lettre.
« Mon cher Warden, je ne m'oppose pas a ce » que M. Buckingham retourne en Angleterre par » Mocka. C'est par la , je pense, qu'il est venu dans » l'Inde. Mais je ne puis lui accorder de retourner » par la voie de Bengale, ou par toute autre partie » du territoire de l'Inde, étant résolu de répri- » mer toutes les tentatives qu'on pourrait faire de » s'établir dans l'Inde sans la permission de la com- » pagnie. Quanta M. Buckingham lui-même, je )) n'ai contre lui aucune objection personnelle. Bien )> au contraire , il m'a paru homme de sens et d'in- » telligence; et je serai bien aise de le voir revenir » ici avec l'autorisation de la compagnie , parce » que je crois qu'il sera utile aux intérêts du com- » merce, en ouvrant des communications avec la » mer Rouge. Je suis, etc..
» Evajn Nepean.»
C'est ainsi que , sans que le moindre grief fût ariicule contre moi, cl même avec des éloges donnés
a mon caractère et h mes projets , je me suis vu puni par la privation d'un commandement important et d'une fortune considérable, fruit certain d'un service lucratif qui a permis a mon successeur de réaliser en trois ans une somme de 750,000 fr. ; c'est ainsi que je me suis vu infliger sans jugement la peine de la déportation, comme si ma seule présence eût souillé un pays conquis au prix du sang et des trésors de l'Angleterre, placé sous la protection du pavillon anglais, et où cependant tout Anglais est esclave, et qui n'offre qu'aux étrangers les bénéfices de la liberté.
Je retournai en Egypte , accompagné du docteur Babington. J'explorai de nouveau la mer Rouge; je réunis d'amples matériaux pour une nouvelle carte marine de ses côtes ; et communiquai le résultat de mes observations aux négocions anglais d'Alexandrie, On résolut alors d'obtenir de Mahomet-Ali les conditions qu'exigeaient les négocians de l'Inde; et, en conséquence, un traité commercial fut conclu entre le Pacha, le consul anglais cl moi, chacune des parties souscrivant a des engagemens ayant pour but d'assurer une réciprocité de protection et de profits.
Ainsi revêtu d'un nouveau caractère et investi de nouveaux pouvoirs , il fut convenu que je partirais pour l'Inde comme envoyé de Mahomet- Mi; que je serais porteur de lettres de ce vice-roi
d'Egypte pour le gouvernement de l'Inde, ainsi que du traité destiné aux négocians de ce pays. Je mis donc à la voile d'Alexandrie pour la côte de Syrie, vers la fin de l'année i8i5. Je débarquai à Bairout; je passai par Tyr, Sidon, Acre, Jaffa, et arrivai a Jérusalem. Divers incidens, surtout l'état d'anarchie de ce pays, m'obligèrent à traverser presque toute la Palestine , ainsi que les pays a l'est du Jourdain et de la mer Morte , le Hauran et le Décapolis. Je regagnai Damas ; visitai Balbeck, Lebanon, Tripoli, Antioche; traversai l'Oronte, et arrivai à Alep.
Delà, je m'avançai dans la Mésopotamie; je traversai l'Euphratc a Bir, visitai Orfah, près Haran, l'Ur des Chaldéens , le lieu où naquit le patriarche Abraham et l'Edesse des Grecs. Je vis Diarbekir, ou la cité INoire, située au centre de l'Asie -Mineure ; delà je me rendis à Mardin , dans les montagnes , a travers le grand désert de Sinjar; j'allai à Mousul sur le Tigre ; je visitai les ruines de Ninive , Arbelles, Ctésiphon et Séleucie; je me livrai a des recherches étendues sur les ruines de Babylone; je reconnus les jardins suspendus ainsi que le palais , et découvris une partie de l'ancienne muraille; je montai au sommet de la tour de Babel , qui est encore debout dans la plaine de Sénar ; et me reposai enfin dans la célèbre ville de Bagdad, sur les bords du Tigre.
Après un court séjour , je m'avançai dans la Perse , et traversai la chaîne des monts Zagros ; je me rendis par le Kermanshah à Hamadan, l'Ecbatane des anciens ; à Ispahan , la plus magnifique de toutes les villes de l'Orient; aux ruines de Persépolis , et , par Shiras et Shapour, j'arrivai a Bushirc. Dans ce port je m'embarquai a bord d'un vaisseau de guerre de la Compagnie des Indes partant pour une expédition contre les Wéchabites, qui infestaient de leurs pirates le golfe Persique ; je visitai le port qu'ils possèdent à Ras-el-Khyma ; je débarquai avec le commodore commandant l'escadre, auquel je servis d'interprète arabe; j'assistai ensuite au bombardement de la ville, et j'arrivai enfin à Bombay vers la fin de 1 8 1 6, après un voyage long et périlleux, qui avait duré près d'un an.
On s'imagine bien que cette longue suite de voyages a dû être accompagnée de bien des dangers, et de bien des aventures : je m'abstiens d'en faire le récit. Il me suffira de dire que les tempêtes, la peste, les naufrages, les combats, la prison , la faim, la soif et la misère ont été fréquemment mon partage, et que si les maux de l'humanité m'ont apparu sous toutes leurs formes , j'ai aussi eu l'occasion de voir et de goûter toutes les pompes , tous les plaisirs , tous les honneurs, qu'il soit au pouvoir de l'homme de se procurer.
i8 JNTr.ODUCTIOX.
Ma seconde mission à Bombay n'eut pas , sous le point Je vue des communications à établir cuire l'Inde et l'Egypte, une issue plus heureuse que la première. Par l'intervention de mon ami et compagnon de voyage, le docteur Babington, qui m'avait quitte en Egypte pour revenir en Angleterre, j'obtins alors, et on m'expédia à Bombay, l'autorisation de la Compagnie pour résider dans les possessions de l'Inde. L'agent mahométan de l'iman de Muscate , indigne de la tyrannie exercée a mon égard par le gouvernement de l'Inde , avait juré qu'il me rendrait le commandement de ma frégate aussitôt mon retour dans ce pays. Il me tint parole , et ce commandement me fut rendu ; mais les trois voyages que je devais faire en Chine avaient été effectués par un autre ; sa fortune était faite ; la destination actuelle du bâtiment était poulie golfe Persique; je m'y rendis , et après avoir visité Muscate et Bassorah , je revins a Bombay , après avoir obtenu dans mon voyage d'heureux résultats. De là j'allai sur la côte de Malabar, touchai à Tellicherry , Calicut, Mahi, et Cochin ; j'allai à Colombo, a Pointe de Galles dans file de Ceylan , sur la côte de Coromandel ; je visitai Covelong , Madras, Vizagapatam et Bimlipatam, et enfin je gagnai Calcutta au mois de juin 1818.
La , je trouvai des ordres de l'iman de Muscate, propriétaire delà frégate, qui m'enjoignaient de me
porter sur la cote de Zanguebar ; la de convoyer plusieurs de ses bàtimeus chargés d'esclaves \ et de prendre à mon bord un certain nombre de ces malheureux. Mon horreur pour le commerce abominable des esclaves ne m'eût pas permis de remplir une pareille mission , m'eût-elle présenté mille fois plus d'avantages encore; plutôt que de devoir la richesse a une source aussi infâme, je résignai mon commandement , et fis le sacrifice de la fortune qu'il me garantissait pour l'avenir.
C'est a cette époque que je fis connaissance , à Calcutta, de M. JohnPalmer, le plus riche négociant de l'Inde , que personne ne peut connaître sans éprouver pour lui un sentiment d'amour et de vénération. Ce fut lui qui le premier me suggéra l'idée de consacrer a la politique et à la littérature des talens jusqu'alors dévoués exclusivement a la marine. A cette première suggestion, vinrent se joindre les encouragemens flatteurs d'hommes véritablement supérieurs , tels que le marquis d'Hastings , alors gouverneur général des Indes , l'évêque de Calcutta , et un grand nombre d'autres personnages, non moins distingués dans l'Inde par leur rang que par leur savoir. Je cédai a des sollicitations si pressantes et si nombreuses, et consentis i. fonder a Calcutta un journal à la rédaction duquel devaient présider les principes libéraux qui étaient dans mon cœur , et qui ont caractérisé tous
2o INTRODUCTION.
les actes de la brillante administration du marquis d'Hastings. J'achetai le matériel du journal pour une somme de 75,000 francs. Dès sa publication, il obtint un succès populaire ; et trois ans s'étaient à peine écoulés, que déjà il réalisait un bénéfice annuel de 200,000 francs. Pendant cet intervalle, le journal ne cessa d'appuyer, avec un zèle qui fut quelquefois taxé d'adulation, les mesures et la politique du gouvernement , ou plutôt celles de lord Hastings, qui, agissant en opposition avec ses collègues a vues étroites, les délégués civils de la Compagnie des Indes, avait affranchi la presse de la censure , s'efforçait d'améliorer la condition de la population indigène, favorisait l'établissement, dans l'intérieur des terres, des Anglais qui présentaient la double garantie des capitaux et de la probité 5 et tendait de tout son pouvoir a servir tout à la fois les intérêts de son pays et de celui qu'il était appelé à gouverner.
Le zèle que je mettais a appuyer la politique noble et éclairée de lord Hastings, représentant, dans l'Inde de Sa Majesté Britannique et de la législature de l'Angleterre, le succès même qu'obtenait cette feuille, succès constaté par la vente que je fis, pour 2.'5o,ooo francs, d'un quart de la propriété représentée par cent actions, qui furent aussitôt achetées par les principaux négocians , ainsi que par des olliciers civils et militaires au service de l'Inde : té-
! M KOD LOTION. -m
moignage le plus incontestable que pût recevoir un écrivain de l'estime publique; tous ces motifs contribuèrent à attirer sur moi et sur le Journal de Calcutta, que je dirigeais, l'hostilité et la haine de quelques hommes rétrogrades , aveuglément attachés au système de la Compagnie, et composant le conseil du gouverneur général. Ce fut alors que ces hommes ne cessèrent de faire des efforts pour obtenir que je fusse arbitrairement banni de l'Inde ; et cependant mon seul crime était de soutenir les principes que professait le chef du gouvernement lui-même. Mais lui, par une conduite digne de son haut rang et de sa haute naissance , ne cessait de les renvoyer à la loi , protectrice équitable des gouvernans et des gouvernés ; et il déclara plus d'une fois que , tant que la Providence le laisserait a la tête des affaires , il ne permettrait jamais qu'on privât un sujet anglais de cette protection légale établie pour le mettre à l'abri de l'exercice du pouvoir arbitraire.
En conséquence, pendant toute l'administration de lord Hastings, qui dura dix ans , aucune peine arbitraire ne fut prononcée contre un Anglais pour l'expression de ses opinions par la voie de la presse. La loi était la, comme en Angleterre, suffisante pour réprimer les abus de cette liberté; et quoique cette liberté fût entière et complète, jamais, au témoignage même de ses ennemis, l'empire de l'Inde
a2 INTRODUCTION .
ne fut plus tranquille et plus prospère; car il est le premier gouverneur général que l'Inde eût jamais vu, qui, h son départ, ait laissé ce vaste territoire dans une paix profonde, de l'Indus au Gange, et de l'Himalaya a Ceylan, avec deux cent cinquante millions de francs d'excédant de recettes dans le trésor, la population comparativement heureuse et toutes les branches du service public dans un état prospère.
Dans ce long intervalle , pendant lequel les adversaires de sa politique ne manquèrent pas l'occasion d'invotmer les rigueurs de la loi , aucune condamnation pour délit de presse ou pour toute autre offense ne fut prononcée contre moi ; loin de là , j'obtins devant les tribunaux justice de mes calomniateurs (car il est dans la destinée de tout homme qui combat des mesures funestes, d'être calomnié par ceux qui profitent des maux qu'il dénonce).
Cependant lord Hastings venait de quitter l'Inde, mesure commandée par l'état de sa santé ; son successeur, lord Amherst, n'était point encore arrivé; le j*)uvoir suprême était exercé provisoirement en son absence par M. John Adam. Cet homme, l'un des phis âgés des délégués de la Compagnie, avait été le dernier qui eût exercé les fonctions de censeur de la presse, supprimées par lord Hastings. Jmbu , comme il l'était , des principes despotiques du pouvoir, il résolut de profiter du premier pré-
INTRODUCTION. a3
texte pour me bannir de l'Inde et effectuer par luimême ce qu'il avait vainement sollicité du marquis d'Hastings. Il avait ouvertement déclaré, et j'en avais la preuve , avant le départ de lord Hastings , que s'il était jamais appelé a exercer un jour seulement le pouvoir, le premier usage qu'il en ferait serait de me bannir ; tout me commandait donc de mettre dans ma conduite un surcroît de prudence , et c'est ce que je fis.
Cependant , l'administration provisoire de M'. Adam allait toucher a sa fin ; il vit que s'il ne se hâtait de consommer son œuvre de destruction, le poignard allait lui échapper; il se hâta donc de saisir le premier prétexte venu , et voici sur quelle base ridicule il appuya cet acte de tyrannie.
Il y avait a Calcutta un certain ministre presbytérien , chef de l'église écossaise dans l'Inde. Pendant plusieurs années , il avait été éditeur d'un journal plein de violence , intitulé le Miroir asiatique, au succès duquel avait grandement nui la publication du Journal de Calcutta, ce qui l'avait singulièrement mortifié. Il s'était attaché depuis a une autre leuille , le John Bull, publiée par les fonctionnaires du gouvernement de. l'Inde, dans h; but avoué de me diffamer. J'avais même, dans mi tribunal de l'Inde, obtenu, coude leurs diffamations, un jugement accompagné de dommages et intérêts considéra blés.
Ce fut après ce jugement que le ministre coupable fut promu par M= Adam à une charge largement rétribuée, mais dont les fonctions étaient absolument incompatibles avec les fonctions sacrées dont le titulaire était revêtu : je crus pouvoir critiquer cette nomination qui avait excité au plus haut point l'indignation du public ; mais je pensai que dans cette occasion l'arme de la plaisanterie pouvait suffire. Je me bornai donc, dans un article inséré dans mon journal, à signaler d'une manière comique l'incompatibilité des fonctions cumulées par ledit docteur; c'est pour ce crime irrémissible que je me vis pour la seconde fois banni de l'Inde , sans jugement , arbitrairement dépouillé d'une ressource annuelle de 200,000 fr. , et de la perspective de réaliser bientôt un capital de 2,5oo,ooo fr.
Ainsi une aggravation de peine que la loi n'inflige point aux plus grands criminels , on ne craignit pas de me l'infliger arbitrairement ; en effet, la propriété du criminel n'est pas toujours confisquée : on ne lui dénie pas le privilège d'être jugé selon les lois. Et moi, ainsi que mon épouse qui venait de me joindre dans l'Inde après une séparation dv dix longues années , depuis mon premier voyage d'Angleterre a Malte, nous nous sommes vus arrachés subitement aux jouissances de nos foyers domestiques; une fortune immense a été anéantie, le deuil et l'alllietion ont remplacé pour nous les
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douces émotions du bonheur ; et en me bannissant, les tyrans ont voulu imprimer sur mon front le sceau de l'infamie , en me désignant à la haine des hommes comme un être dangereux a la paix du pays , et que le pays avait dû violemment repousser de son sein.
Pour ce qui est de savoir si mon offense avait mérité un pareil châtiment, j'en laisse mes lecteurs juges; mais quelle ne sera pas leur indignation, quand ils apprendront qu'à notre retour en Angleterre où nous trouvâmes nos enfans déjà embarqués et prêts à mettre à la voile pour nous rejoindre (si inhumainement rapide avait été l'exécution du décret tyrannique de notre bannissement, que nous n'avions pas même eu le tems de contremander l'ordre de leur départ) ; qu'à notre arrivée en Angleterre, dis-je, bien que la Compagnie et le Bureau du Contrôle se fussent accordés à blâmer la promotion que j'avais si innocemment critiquée , et eussent même donné immédiatement l'ordre de l'armuller; cependant, lorsque, sur ce motif je demandai la permission de retourner au Bengale, une demande en apparence si raisonnable lut repoussée par les deux autorités. La Compagnie avait pour principe qu'il fallait soutenir les représentais de son autorité dans l'Inde , quelque répréhensibles que fussent leurs actes ; le principe du Bureau du Contrôle était que comme ce n'était pas
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là une question de patronage , il fallait approuver ce que faisait la Compagnie.
Je fus la victime de ce machiavélisme, et lorsque quelques mois après , ayant appris qu'on dirigeait contre ma propriété à Calcutta, des attaques trop atroces pour qu'on y ajoute foi, et trop longues pour que j'en donne le détail , je demandai la permission de me rendre dans l'Inde pour y passer seulement quelques semaines, arranger mes affaires, payer mes dettes , recevoir ce qui m'était dû , et dire ensuite à cette contrée un éternel adieu ; cela même me fut refusé par ces infâmes tyrans (car de quel nom désigner autrement les auteurs de pareils actes d'inhumanité?) Ainsi, à la perte de tout ce que je possédais dans l'Inde, s'élevant au moins à une valeur d'un million de francs, vinrent se joindre plus de 25o,ooo francs de dettes, résultats des poursuites dirigées contre moi en mon absence, dans le dessein avoué de consommer ma ruine.
Ainsi fut plongée dans un abîme de maux une famille imiocente, pour l'offense bien pardonnable de son chef, qui n'était coupable que d'avoir contesté la convenance d'une mesure que les premières autorités du pays avaient blâmée et annulée aussitôt qu'ils en avaient eu connaissance.
Me voyant ainsi dans l'impossibilité de retourner dans Flude où étaient mes amis, où résidaient toutes mes espérances de fortune, je résolus de
faire servir, autant que me le permettaient mes faibles moyens , h mes compatriotes ainsi qu'à mes frères de l'Inde, les connaissances que la Providence avait mises à ma disposition dans mes rapports avec l'Asie. En conséquence, sous le titre de Messager de l'Orient, je fondai en Angleterre un recueil mensuel que je consacrai presque exclusivement aux affaires de l'Inde. Depuis cinq ans je le dirige , et il a obtenu un succès qui a été utile à la cause qui me l'avait fait établir. J'ai aussi publié en quatre volumes mes Voyages en Orient, que la faveur publique a également accueillis.
Depuis, j'ai recouru à un autre moyen pour éveiller l'attentionpublique sur lesafFairesde l'Inde. J'ai parcouru l'Angleterre en donnant dans les principales villes des cours publics ; partout j'ai recueilli les témoignages les moins équivoques de la sympathie du public. On commença a s'enquérir plus sérieusement qu'on ne l'avait fait, de l'odieux monopole exercé par la Compagnie des Indes ; on vit que ce monopole était un fléau pour l'Inde, et un grave inconvénient pour l'Europe. De toutes parts des dépulations accoururent a Londres demandant l'abolition du privilège de cette compagnie ambitieuse et d'un monopole exercé par quelques marchands sur quatre-vingts millions d'hommes.
Le parlement anglais nomma un comité d'enquête pour examiner la question du monopole coi a-
mercial exercé par la Compagnie des Indes. Ce comité commença ses travaux et les continua pendant toute une session. Il résulta de cette enquête, où lurent appelées les autorités les plus respectables dans la matière, la preuve irrécusable des avantages immenses qui résulteraient pour le monde, de l'établissement d'un échange permanent de civilisation et de communications commerciales entre l'Europe et l'Asie , et surtout cette partie de l'Asie, située entre les Indes orientales et l'Amérique, tel que la Chine, le Japon, Bornéo , Célèbes, La ]Nouvclle Guinée et les îles de la Polynésie.
C'est en m'appuyant sur ces résultats, que je résolus d'annoncer publiquement mon projet de voyage autour du monde, dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui doit être le sommaire, la réalisation et le terme définitif de tous mes voyages, de tous mes travaux précédens, qui depuis tant d'années ont été uniformément dirigés vers ce but unique. C'est ainsi que, pendant mon séjour au Caire, en 181 5, je fis mon possible pour démontrer au pacha d'Egypte l'importance d'introduire dans ses états la civilisation d'Europe ; je l'engageai surtout a faire donner une éducation européenne à quelques jeunes Egyptiens , et c'est un conseil qu'il a suivi depuis. En 181 5, me trouvant dans le cœur de la Mésopotamie, sur les ruines tic l'Ur des Chaldéens, je lis des vœux pour qu'aux mission-
naires de religion succédassent des missionnaires de civilisation, convaincu que j'étais qu'une société de voyageurs qui s'attacheraient a mériter la reconnaissance des hommes en leur enseignant les arts de première nécessité , avant de s'occuper de changer leur foi , rendrait a la partie ignorante de la race humaine un plus signalé service que n'ont pu lui en rendre jusqu'à ce jour les nombreux missionnaires qu'on lui a envoyés. De 1818 à 1823, époque de ma résidence dans l'Inde anglaise, je n'ai cessé de travailler de tous mes efforts à améliorer les institutions et a cultiver l'intelligence de l'innombrable population de ces vastes contrées. Le voyage autour du monde, tel que je le propose, devra réaliser sur une vaste échelle, l'œuvre de perfectionnement universel a laquelle j'ai déjà consacré tant d'années et de travaux, mais que je n'ai pu exécuter que dans des limites extrêmement restreintes. Les efforts et la persévérance combinés d'un grand nombre, feront ce que n'ont pu les efforts isolés d'un seul.
Je désire donc réunir dans un but commun tous les amis des lumières et de la civilisation , en quelque endroit du globe que ma voix leur parvienne. Et comme la France et l'Angleterre ont qualité pour prendre l'initiative dans cette grande et noble entreprise , c'est a elles que je me suis adresse*
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d'abord; ne doutant pas que le même esprit qui a fait exprimer avec tant d'ardeur au peuple anglais son approbation des glorieux évenemens de juillet, ne portât les Français a concourir avec une ardeur égale , au succès de cette grande entreprise commune aux deux peuples , en lui donnant une importance et une étendue dignes du premier rang qu'occupent ces deux nations, de l'opulence que leur haute civilisation leur a procurée et de la généreuse philantropie qui les distingue.
Après cette longue excursion qu'il me soit permis de revenir sur mes pas. J'ai fait connaître les principaux évenemens de ma vie et quelquesuns de mes travaux; cet exposé était nécessaire pour inspirer une juste confiance dans celui qui raconte aujourd'hui, et qui ne raconte que sur des faits ; on ajoutera foi à son témoignage , puisque tout ce qu'il décrira il l'a vu. Je vais essayer maintenant de retracer quelques-unes des impressions qu'ont produites sur moi les lieux que j'ai visités, les évenemens dont j'ai été témoin dans ma route, à travers l'Orient , pour me rendre dans l'Inde. On verra dans ces détails, par quels degrés successifs j'ai été a même d'acquérir une connaissance complète de l'état véritable de l'Orient ; par conséquent, de décrire cet état, d'assigner les causes de sa dégradation actuelle, et de provoquer les me-
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sures qui pourraient améliorer cet état de choses. Volney , cet écrivain cloquent , a retracé avec beaucoup de force et de talent l'impression qu'éprouve le voyageur européen passant tout-à-coup du sein d'une des cités florissantes de la France dans un pays comme l'Egypte , par exemple , où tout semble contraster a\ec les lieux qu'il a quittés. Pour moi , la force de cette première impression a été considérablement affaiblie ; car ce n'est pas brusquement , mais à travers des nuances progressives, que je suis arrivé aux mêmes lieux que \olney. Le premier port où je débarquai, après ma sortie de la Tamise , fut Gibraltar : Gibraltar avec le costume et la complexion andalouse de ses ha bitans , avec son idiome et son architecture demimoresque, ses groupes d'Arabes mêlés dans la foule, Gibraltar semble un premier point de transition vers le monde oriental dont il indique l'approche; vient ensuite Malte , qui forme comme le lien qui unit l'Europe à l'Afrique. Les traits aplatis, les cheveux crépus , le teint basané de ses habitans , l'accent rude et guttural des hommes, les grands yeux noirs des femmes, brillant à travers les voiles, qui ne peuvent dérober le feu de leurs regards , tout trahit une origine arabe plutôt qu'italienne;
et toutefois on y trouve un mélange de la voluptueuse indolence de l'une, et de la farouche impa-
3a INTRODUCTION.
tiencc de l'autre. Voila maintenant les îles de la Grèce , avec leurs rochers classiques et leurs poétiques promontoires, leurs charmantes baies, leurs délicieux rivages , leurs temples en ruines , leurs hautes montagnes et leurs fertiles plaines; c'est a travers le cortège fleuri de ces îles enchanteresses, que couronne un ciel brillant; que le voyageur arrive aux portes de l'Asie.
Il entre à Smyrne ; il contemple ces campagnes où la nature étale toutes ses magnificences , et se trouve ainsi transporté dans le paradis de la Turquie. La tout ce qui s'offre à ses regards, physionomies, costumes, animaux, productions, religion, lois, langage, mœurs, tout est si différent de ce qu'il a vu dans les pays du nord , que dans les premiers jours de son arrivée, rien ne lui rappelant la vie matérielle à laquelle il était accoutumé, il se croit transporté dans une région inconnue où la féerie opère ses prodiges.
C'est après avoir passé par ces diverses épreuves de l'imagination que je débarquai a Alexandrie, et l'impression que j'éprouvai fut presque aussi forte que celle qu'ont si éloquemment retracée Volney , Denon , Chateaubriand , quoique pour moi la transition eût été moins brusque que pour ces illustres voyageurs. Le deuil etla désolation de cette cité autrefois florissante communiquent d'abord
à l'ame un sentiment de regrets et de tristesse. On réfléchit alors aux causes de son antique grandeuç, aux circonstances qui ont amené sa décadence; et ces réflexions si graves font bientôt place a des considérations plus graves encore sur les moyens par lesquels cette cité infortunée pourrait renaître a un degré d'opulence , de puissance et de prospérité plus grand encore qu'aux jours les plus brillans de son ancienne gloire.
Mon intention n'est pas d'interrompre la marche de cet ouvrage par d'inutiles détails ; qu'il me soit permis cependant de consigner ici une importante considération. Au tems de sa grandeur , Alexandrie avait quinze milles de circonférence , et une population permanente de plus de six cent mille habitans sans compter les étrangers qui fréquentaient son port. Un seul fait sulïira pour donner une idée de la grandeur de cette cité ; la rue principale qui traversait la ville dans son plus long diamètre avait cinq milles de longueur en droite ligne ; elle s'étendait de la mer au lac Maréotis ; sa largeur était de deux mille pieds. La vue, plongeant dans toute sa longueur , découvrait d'un côté les bateaux et les chaloupes du lac , et de l'autre apercevait les mâts élevés et les pavillons aux mille couleurs des flottes à l'ancre dans la rade. On admirait la splendeur de ses édifices. Le temple de Sérapis rivalisait de magnificence avec le Capitole de Home : il dorfti-
nait tous les autres monumens publics ; il fallait monter cent degrés pour arriver a son portique seulement, et l'édifice géant s'élevait lui-même avec majesté dans cette proportion colossale. Sa bibliothèque était la première du monde. C'était un don fait a Cléopâtre par Marc- Antoine, qui avait envoyé a cette reine toute la collection de Pergame, consistant en deux cent mille volumes. Les bains, les catacombes, les citernes souterraines destinées a fournir de l'eau a la ville en cas de siégé , comptaient parmi les constructions les plus colossales de ce tems ; et quand on considère qu'a l'époque de sa conquête par le Sarrazin Omar, Alexandrie contenait quatre mille bains publics , quatre cents théâtres et édifices destinés aux amusemens publics , et que la 'variété et l'étendue de sa population répondaient ii une telle magnificence; comment unir cher sans émotion au milieu des ruines de tant dr grandeur! comment ne pas se sentir attendri a l'aspect d'un si grand naufrage !
En remontant aux causes de cette étonnai île prospérité , il est impossible de ne pas se rappeler les motifs qui ont fait choisir cet emplacement pour y fonder une ville. Le lieu n'offre rien qui puisse plaire , sous le point de vue de la commodité et <i« l'agrément. D'un côté, une plaine de sable aride, une côte basse et uniforme; de l'autre , un terrain marécageux et salin, une absence presque totale de
verdure et de sources d'eau semblaient devoir détourner le fondateur le plus hasardeux de bâtir la une ville. Mais Alexandre de Macédoine, dont l'éducation, toute rationnelle-, avait été confiée au plus grand philosophe de la Grèce, ayant jeté sur ce lieu le coup d'œil du génie , y découvrit un immense avantage , capable, à lui seul , de compenser tous les inconvéniens , et pensa qu'avec une application judicieuse des ressources dont il pouvait disposer, une ville fondée dans ce lieu, sous ses auspices, s'élèverait au point de grandeur et de gloire qu'elle atteignit effectivement dans la suite. Sa position près de l'isthme qui lie l'Afrique à l'Asie , entre le monde oriental et le monde occidental , était on ne peut plus favorable à un vaste développement commercial. Les produits de l'Inde étaient universellement recherchés partout où ils pouvaient pénétrer ; le seul obstacle à leur consommation par les Européens était la difficulté, poulies consommateurs, d'aller les chercher au lieu de la production , et, pour les producteurs, de les transporter par mer, par voie de la Syrie. Le fils de Philippe voulut qu'Alexandrie devint un entrepôt central , où les marchands, indiens venus parterre au moyen des caravanes, ou par mer en longeant les côtes de l'Arabie, pussent trouver le terme de heur voyage; où les trafiquons de l'Occident pussent se rendre pour acheter, a leur arrivée, les marchan-
dises des premiers , sans être soumis à l'inconvénient d'aller plus loin les chercher. Cet échange était facilité encore, d'une part, par le lac où affluaient les canaux du Nil , et où pouvaient se rendre les barques et les petits bâtimens du commerce; de l'autre, par la vaste rade qui offrait un sûr abri aux vaisseaux venus de tous les points de la Méditerranée. Cette position centrale, jointe à l'avantage local dont nous venons de parler, constituait tout ce qui était nécessaire a un vaste entrepôt commercial, et rendait peu importante l'absence des conditions d'agrément , ainsi que de l'agriculture et des manufactures.
Ce qui faisait la grandeur d'Alexandrie , c'était donc le commerce ; le commerce affranchi des entraves que des hommes d'état insensés lui ont imposées dans nos tems modernes ; le commerce soutenu par les deux conditions indispensables de toute association productive, savoir : i° liberté entière d'importation et d'exportation de tous les produits, de quelque lieu qu'ils arrivassent, et quelle que fût leur destination ultérieure ; et secondement, protection des personnes et des propriétés, absolue, impartiale, égale pour tous, sans distinction de classes, de tribu, de nation. C'est a cette unique cause qu'Alexandrie dut son élévation rapide au rang de la seconde ville du monde civilisé; et tant que la même cause subsista, non interrom-
pue, elle conserva cette haute et glorieuse station. Elle n'avait point d'agriculture qui l'enrichît, point de manufactures pour occuper la population; mais le vendeur y venait avec ses productions , l'acheteur avec son or, ou avec des produits a échanger : l'un et l'autre laissait après lui une portion ou la totalité de ce qu'il avait apporté entre les mains des négecians, commissionnaires et habitans de la ville. La richesse d'Alexandrie s'augmentait donc d'une portion de tout ce qui entrait par une porte, pour sortir par la porte opposée ; les négocians , achetant d'une main pour revendre de l'autre, trou vaient aussi a s'enrichir. Les produits qu'on leur apportait des divers pays étaient un surplus mutile à ces pays, et par conséquent de peu de valeur pour eux; ceux qu'on leur prenait en échange acquéraient une valeur réelle de leur rareté ou de la distance des lieux qui les produisaient.
Dans la haute Egypte , les cités de Memphis et de Thèbes, les pyramides, le sphinx, la statue colossale de Memnon , les tombeaux des rois , les temples de deux milles de circonférence , ces statues , ces obélisques , ces colonnes , ces immenses ruines, tout, dans cette terre des prodiges, commande l'admiration ; ce tableau , la plume et la parole essayeraient en vain de le tracer. Mais là aussi , comme a Alexandrie , le voyageur interroge sa pensée et lui demande de lui révéler les causes
de tant de grandeur; et ce problème est d'une facile solution, comme quelques explications l'auront bientôt démontré. Quand on considère les limites de l'Egypte, qui n'est qu'une bande étroite de territoire , humectée par les inondations d'un seul fleuve qui, dans un cours de six cents milles, ne reçoit pas un seul affluent , ce territoire n'ayant qu'une largeur moyenne de dix milles -, on doit se faire une faible idée de sa richesse agricole, et il est difficile de concevoir que ce fut la la base de toute la puissance qui se révèle dans ces sublimes monumens , qui doivent avoir employé des millions de bras dont il semble que la subsistance seule dût absorber tout ce que le pays pouvait jamais produire.'
Mais si l'on considère la douceur du climat, si l'on admet l'existence d'une végétation abondante et vigoureuse dans toutes les parties du territoire et à toutes les époques de l'année, la fertilité du sol, qui donnait jusqu'à trois récoltes successives dans l'intervalle où les autres pays n'en donnent qu'une, le produit abondant de la pêche dans les lacs dont l'Egypte est entourée, la faculté que donnait le lac Mo;iis de régulariser les inondations du ISil , de manière à obtenir le degré précis d'humidité pour donner à la production le plus grand développement possible , la fécondité du pays donnant fréqiiemmenl de quatre-vingts h cent grains
dans l'épi pour un seul grain semé; le peu de travail exigé pour la culture des terres ; la sécurité des travaux agricoles, qui n'avaient a redouter d'interruption d'aucune intempérie des saisons , telle que les orages , la gelée , la pluie ; enfin , la facilité des transports par le moyen des canaux du Nil; considérant tous ces divers motifs réunis, il devient plus facile de concevoir de l'Egypte des faits qui, autrement, paraîtraient incroyables, bien qu'ils s'appuient sur des témoignages historiques incontestables. Ainsi l'Egypte, avec ses étroites dimensions , nourrissait une population de vingt millions d'habitans, dont le quart au moins doit avoir été employé aux travaux publics , et nourri aux frais de l'état; et non -seulement le pays fournissait à la subsistance de toute cette multitude, et comptait vingt mille villes sur son territoire ; mais il subvenait encore à l'entretien des nombreux étrangers qui , de toutes les parties du monde civilisé, accouraient puiser, dans ses collèges et dans ses temples , les principes des sciences et des arts : bien plus , il était encore le grenier de tous les peuples de la Méditerranée, auxquels il portait le surplus de ses grains , en approvisionnant en retour ses propres habita us des produits de
l'étranger.
Quel que soit rétouuemeul qu'on éprouve à l'aspect des monumens gigantesques de l'Egypte,
4„ IN i 'RODUCTI0N.
et telic est l'impression qu'ils ont produite sur tous ceux qui les ont vus , ce premier mouvement Tait bientôt place à un sentiment profond d'admiration au spectacle sublime d'un peuple qui , possesseur d'un sol en apparence a peine capable de le nourrir, a réussi cependant , en donnant à sou agriculture tout le développement dont elle était susceptible , en prodiguant les encouragemens aux étrangers, en dégageant de toute entrave les importations de leurs produits et l'exportation de ses propres productions, a réussi, dis- je, a se créer un haut degré de richesse et de puissance, et à conquérir l'admiration de la postérité la plus reculée .
Ainsi, l'agriculture, le commerce, des institutions protectrices, garantissant la libre circulation des personnes et îe libre échange des produits, voila les seules causes de la grandeur de l'antique Egypte. Arrivé a cette conclusion, on se demande alors pourquoi cette grandeur a disparu. Si l'on en cherche la cause dans les circonstances naturelles qui forment les élémens de la richesse , on la cherchera en vain. Tout ce qui constituait les fondemens de la gloire et de la fortune de l'Egypte subsiste encore. Alexandrie est encore placée aux limites communes de l'Orient et de l'Occident; son port est aussi vaste et aussi sûr qu'autrefois. Le Nil continue à promener son cours majestueux dans
INTRODUCTION. .',i
la ^ allée égyptienne : le climat est aussi doux, le sol aussi fertile, les lacs aussi peuplés qu'aux jours antiques. Mais les institutions ont changé. La nature n'est pas devenue marâtre; elle répand ses faveurs avec autant de profusion que par le passé. Mais l'homme les a rendues stériles ; l'ignorance a remplacé les lumières; le monopole et les prohibitions ont détrôné le commerce et la liberté, et la guerre entretenue par la haine et le fanatisme , cimentant tous ces maux du sang des victimes, anéantit par ses ravages les fruits de la production, et en tarit la source pour l'avenir. En Egypte, on ne trouve ni la liberté d'échange , ni la liberté de jouissance, excepté a des conditions révoltantes pour rimmanité. Au lieu de 'cette ardente émulation dont les productions avaient pour objet les jouissances dans le présent et la gloire dans l'avenir, qui constituait le caractère distmctif de l'ancienne race égyptienne , la race actuelle n'a pour but que de tromper le despotisme dans ses iniques espérances , en ne produisant tout juste que ce qui est nécessaire pour la subsistance , et d'éviter avec soin toute participation a la gloire d'un pays que rien ne lui ordonne d'aimer, ou d'un gouvernement que tout lui commande de haïr.
Si je me suis arrêté si long-tems sur les causes de la grandeur et de la décadence de l'Egypte , c'est que les mêmes inductions peuvent s'appliquer avec
une égale force à toutes les autres contrées de rOrient.
En Arabie , Ezion Geber, situé au fond du solie de la mer Rouge, dont le port servait de point de départ aux flottes que Salomon envoyait à Ophir, à Tarsbish et aux îles de l'Orient, ne dut sa grandeur qu'à son commerce maritime ; cette ville n'avait ni territoire étendu , ni sol productif, ni manufactures ; et dans des teins plus rapprochés , Aden , ce port opulent situé au détroit de Bab-el-Mandel , à l'embouchure de la mer Rouge , cette ville qui fut si long-tems , au moyen âge , l'entrepôt des Vénitiens et des Génois, alors que les républiques italiennes dominaient le monde par l'opulence commerciale , dut à la même cause ses richesses et sa puissance ; et lorsque cette cause fut détruite , Aden vit aussitôt s'éclipser sa fortune. LaPhénicie, Tyr, Sidon sont d'éclatans exemples de ce que peut le commerce : seul, sans le secours de l'agriculture et des manufactures, le commerce sut faire, d'un rocher aride comme a Tyr , et d'une étroite lisière de côtes comme a Sidon , le siège de l'empire des mers, le berceau de Carthage, le marché des nations voisines ; cités souveraines dont les marchands prenaient le titre de princes , et où le commerce conférait la plus glorieuse des noblesses, et dont les forces militaires ont lonç-tems arrêté les ai- •nées toutes-puissantes d'Alexandre lui-même, et
mis en défaut toutes les ressources de son génie et de ses armes.
Citons encore Palmyre ; la , à la voix du commerce , nous voyons les obstacles naturels s'aplanir ; une contrée infertile se féconde , le printems sourit a des plaines que le soleil brûle de ses rayons; et l'aride désert se change en un jardin de délices. Les témoignages de l'histoire sont précis sur ce point. Cette ville fut fondée dans le désert sous le nom deTadmor, par Salomon, roi d'Israël. L'emplacement en fut choisi a dessein, au milieu des sables, a cent milles de la plus prochaine terre cultivable de la Syrie , et à une distance égale des rives fertiles de l'Euphrate; le nom de Tadmor qu'on lui donna est un mot arabe qui signifie palmier, parce que cet arbre fleurit parmi les sables.
Le but des fondateurs était d'établir un entrepôt central pour le commerce de terre entre l'Inde et la Judée; les caravanes prenaient leur chargement au fond du golfe Persique , s'avançaient le long de FEuphrate , puis se dirigeaient vers la Syrie à travers le désert. C'est alors que Tadmor ou Palmyre, qui n'est que la traduction grecque de l'ancien mot hébreu , conservé dans l'arabe , recevait a moitié chemin les caravanes , et mettant en contact les marchands venus d'Orient et d'Occident, rendait ainsi au commerce de terre les mêmes services que
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Kzioii G cher, A den, Alexandrie, rendaient au commerce maritime. Les mêmes causes qui avaient contribué à élever ces villes ainsi que Tyr et Sidon, ont produit à Palmyre les mêmes résultats, et peut-être dans une proportion plus décisive encore ; car la position de Palmyre ne lui permettait point d'être autre chose qu'un entrepôt commercial. Son territoire n'offrait pas un arpent de terre propre à la culture; l'eau même lui était apportée d'une distance considérable par des aqueducs. Il n'y avait point de manufacture, point de produits de la nature, de l'art ou de l'industrie , et cependant par l'influence surnaturelle de la liberté absolue du commerce (la baguette du magicien n'eût pu faire davantage) , une ville s'éleva du milieu des sables qui, sans même s'en rapporter aux récits de l'histoire contemporaine, mais à en juger seulement par les débris qui restent encore de ses superbes monumens, semble avoir été habitée par des hommes dont l'opulence était sans limites. Partout des arcs de triomphes, de longues colonnades, des temples spacieux, des tombeaux magnifiques, une quantité d'innombrables aqueducs, de bains, d'autels, de statues; là enfin tout ce que l'architecture a de magnificence et de splendeur éblouit la vue, saisit l'imagination et rend croyable la tradition universellement répandue dans les tribus environnantes
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qui viennent quelquefois chercher un abri sous les voûtes en ruines, que Palmyre'a été bâtie par les dieux et habitée par des anges.
Si un nouvel exemple était nécessaire pour confirmer une vérité déjà rendue trop évidente, je citerais Ormuz , rocher stérile dans le golté Persique, où l'on était entièrement dépourvu de terre et d'eau, et où il fallut transporter l'une et l'autre des pays voisins pour rendre ce roc habitable. Un malheureux repoussé de toutes les parties du globe, l'eût à peine accepté pour refuge ; et cependant Ormuz , par le seul commerce , s'éleva à un degré si extraordinaire d'opulence, que les récits qu'en font les anciens voyageurs sont presque fabuleux , et qu'on refuserait d'y ajouter foi, s'ils n'étaient corroborés par l'unanimité de tous les témoignages. Lorsque Milton veut nous représenter la magnificence qui entoure le trône de Satan , son imagination si riche, son érudition si vaste et si pleine de discernement ne lui fournit pas de terme de comparaison plus vrai et plus frappant que les richesses d'Ormuzet de l'Inde.
Je n'insisterai pas davantage sur un sujet qui emporte avec lui sa conviction. Je ferai observer seulement que les mêmes faits me furent confirmés a mon arrivée dans l'Inde ; que là, je vis les mêmes causes produire les mêmes effets. Singapore m'offrit l'exemple d'une bruyère stérile devenue un vaste
entrepôt commercial, grâce à l'application des prin cipes féconds dont j'ai parlé , et l'absence de ces pr i i icipes entraînant une inévitable décadence; telles sont les villes jadis florissantes, aujourd'hui déchues, de Surate, Bassorah, Goa, Dacca, Moorshedabad. Rien n'avait changé cependant aux circonstances naturelles qui les entouraient; et c'est l'usage bon ou mauvais qu'on avait fait de ces élémens primitifs, c'est l'habileté ou l'ignorance des gouvernans qui avait établi toute la différence des résultats.
Que de fois, dans mes voyages, et pendant ma longue résidence dans l'Inde , je me suis promis , si jamais l'occasion m'en était offerte , d'employer tous mes efforts à améliorer cet ordre de choses ! Ce tems est arrivé ; et ce n'est pas sans un juste sentiment d'orgueil que, jetant les yeux en arrière, je vois les résultats déjà obtenus par mes appels fréquens et persévérans à l'opinion publique. Cette opinion a marché ; et le moment n'est pas éloigné où le monopole exclusif si injustement et si imprudemment accordé a la Compagnie des Indes, va luiêtre retiré.
Le tems est donc venu de faire connaître a l'Europe , qui l'ignore , la nature des vastes contrées qui vont enfin être ouvertes à ses investigations et à son commerce ; les particularités qui les distinguent, leur géographie, leurs productions , leurs
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antiquités , leur religion , leurs lois , leur population, leurs mœurs, leur gouvernement et leur commerce : car tout y est intéressant pour ceux qui prévoient prochainement une union plus intime entre le monde oriental et les peuples de l'Oc rident.