LA SEMAINE SAINTE
prières, leurs lamentations, leurs prophétiques visions que l'on récite lugubrement devant les autels dépouillés. Au milieu du sanctuaire, un chandelier triangulaire, portant quinze cierges de cire jaune, brûle comme un symbole de ceux qui ont confessé le Christ. A la fin de chaque psaume un acolyte se lève et vient éteindre un des cierges ; et à mesure que l'office avance, le nombre des lumières diminue... Ici la main de l'enfant de chœur est comme la main de la mort; chaque cierge que l'on éteint représente un juste, un confesseur de Jésus qui meurt; et quand il ne reste plus que la lumière placée tout au haut du triangle, celle-là n'est point éteinte comme les autres : le choriste la porte et la cache derrière l'autel; c'est le Sauveur, la lumière du monde, qui s'éclipse pendant quelques instants derrière l'ombre du tombeau !
Oh! dans la moindre cérémonie de notre culte, rien n'est sans une leçon, sans un ressouvenir : un cierge que l'on allume, c'est un prophète qui naît; une lampe que l'on éteint, c'est un juste qui quitte la terre.
C'est un moment grandement solennel que celui où le cierge allumé disparaît derrière l'autel; alors les prêtres disent d'une voix lente et lugubre le Miserere mei Deus! Puis après ces mots, Pater noster, l'officiant se tait, et le silence règne dans toute l'église, comme il a régné dans le sépulcre de Joseph d'Arimathie... Tout à coup un grand bruit s'élève et retentit, quand le jeune choriste reparaît avec le cierge. Les fidèles, les enfants surtout, frappent avec leurs livres sur les bancs de l'église; c'est pour rappeler la grande commotion qui remua la terre jusque dans ses fondements, quand le Christ rendit l'àme et que le voile du temple fut déchiré dans toute sa hauteur. Que de richesses poétiques dans ces offices des quatre derniers jours de la grande semaine! on y trouve comme un délire de douleur, et cependant cette douleur est toujours sublime : c'est celle des prophètes.
Voici ce qu'a dit le Seigneur :
« Va à la fille de Sion, et dis-lui : Le Sauveur vient, il vient portant avec lui la rédemption et la récompense.
« C'est lui qui sort de l'Idumée, c'est lui qui s'élève de Bosra ! Il se lève beau et majestueux, avec ses vêtements teints de sang! sa force se révèle dans sa démarche.
« Ecoutez-le :
« C'est moi qui annonce la justice ; c'est moi qui puis sauver le monde.
« Pourquoi vos vêtements sont-ils ainsi rougis; ils sont rougis comme ceux des hommes qui foulent la vendange.
« Seul j'ai foulé le vin, et entre tous les peuples, pas un homme ne s'est levé pour me secourir.
« Aussi je les ai foulés aux pieds, je les ai foulés aux pieds dans ma colère, et c'est leur sang qui a rejailli sur moi, qui a rougi mes vêtements.
« Le jour de ma vengeance est venu, et c'est à présent qu'il faut que je rachète les miens.
« Dans le malheur, j'ai regardé autour de moi s'il n'y avait personne pour me porter aide, et il n'y a eu personne pour me secourir.
« Qui m'a sauvé? c'est mon bras; qui m'a délivré ? c'est ma colère.
« Dans ma fureur, j'ai écrasé les peuples sous mes pieJs, et je les ai
enivrés de leur propre sang »
j C'est par la bouche d'Isaïe que le Seigneur se révèle de la sorte. Quelles images ! Voyez maintenant quel portrait ce même prophète fait du Rédempteur chargé de nos iniquités :
« Il est comme un arbriseau qui languit dans une terre sans rosée.
« Il est sans éclat, sans beauté; nos yeux l'ont vu et ne l'ont pas reconnu; car il était devenu comme le dernier, comme le rebut des hommes ; comme si la lèpre s'était étendue sur lui.
« Toutes les souffrances, toutes les douleurs, l'ont pris pour victime. Son visage est voilé de tristesse. Nos langueurs et nos infirmités l'ont courbé sous leur poids.
« Et c'est pour nous, pour nos iniquités, pour nos crimes, qu'il s'est offert à toutes ces souffrances, à toutes ces humiliations.
« Notre paix vient de ses angoisses; et notre guérison découle de ses plaies. ■
« Semblables à des brebis égarées, nous étions sortis du bon chemin, et chacun de nous suivait sa propre voie. Le Seigneur lui a dit de prendre nos péchés sur lui : et il l'a fait, et il s'est immolé pour nous sans ouvrir la bouche, sans se plaindre!
« Il sera mené à la mort comme une brebis que l'on va égorger; et sous le couteau il gardera encore le silence, comme un agneau est muet sous la main qui lui ôte sa toison. »
N'est-ce pas là une sublime peinture de la résignation chrétienne? — Et, il faut le dire, chaque page des offices de la semaine sainte a de ces beautés-là; il faut le dire, car, voyez-vous, il y a des hommes qui passent dans le monde pour des hommes littéraires, et qui ne se doutent pas des richesses poétiques que contient un livre de prières catholiques. Ils ont lu beaucoup d'ouvrages; mais ils ont dédaigné d'ouvrir ce livre-là!
C'est cependant dans ce livre-là que l'on trouve encore cette page :
« Sauvez-moi! sauvez-moi, Seigneur, parc-e que les eaux de l'affliction montent et inondent mon âme!
« Je suis tombé dans un abîme, et j'y roule sans trouver de fond !
« J'ai crié, j'ai appelé à mon aide, et ma voix s'est fatiguée en cris inutiles; mes regards se sont tournés et vers la terre et vers le ciel, et mes yeux se sont lassés; j'attendais ma délivrance d'en haut, et elle ne m'est pas venue !
« Ma tête a moins de cheveux que je n'ai d'ennemis; et cependant la haine contre moi est injuste.
« Mon Dieu, c'est pour vous que j'ai souffert; mon Dieu, prenez pitié de moi; car à présent me voilà seul; mes frères ne me reconnaissent plus et s'éloignent de moi.
« Les juges dans leurs tribunaux s'élèvent contre moi; et le peuple, dans sa débauche, me prend pour sujet de ses chansons.
« Et moi, Seigneur, j'implore votre secours. O mon Dieu! il est temps de faire éclater votre puissance pour me sauver.
« Que la tempête ne me submerge pas, que je ne sois pas englouti