‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 18 sur 47 · LA SEMAINE SAINTE · texte numérisé non relu

LA SEMAINE SAINTE

par les flots, et que l'abîme dans lequel je suis tombé ne se referme pas sur ma tête ! »

Jamais le malheur a-t-il crié plus fort vers Dieu?.... Mais, écoutez, voici la psalmodie lugubre des prêtres qui cesse. Des voix jeunes et pures, argentines et sonores, s'élèvent : ce sont celles des enfants de chœur; elles vont redire les lamentations de Jérémie; de Jérémie, le grand poète des douleurs !

« Oh! comment cette ville, autrefois si animée de peuple, est-elle maintenant si déserte et si morne ?

« Comment la reine des nations, celle que les peuples venaient voir de loin, a-t-elle été rendue semblable à une veuve désolée? Comment la maîtresse de tant de provinces a-t-elle était faite tributaire de l'étranger?

« Toute la nuit elle pleure ; et, pleurant toujours, la douleur flétrit son visage, et la marque des larmes reste sur ses joues... De tous ceux qu'elle chérissait, pas un ne pense à elle, pas un ne vient la consoler... Bien plus : ceux qu'elle aimait se sont tournés contre elle.

« Pour se sauver de l'affliction de la servitude, pour échapper à l'esclavage, Juda a quitté sa patrie. Mais le repos qu'il avait perdu, il l'a vainement cherché chez les nations étrangères; elles n'ont fait que se lier ensemble pour le persécuter.

« Les rues de Sion pleurent leur solitude; personne n'y vient plus; personne n'accourt plus aux solennités du temple! Ses portes sont brisées, ses parvis déserts, ses prêtres dans la douleur; et ses vierges, vêtues de deuil, plongées dans l'amertume, gémissent.

« Ses ennemis l'ont terrassée, et se sont gorgés de ses richesses, parce que le Seigneur, irrité de ses iniquités, dans sa justice et sa colère, l'avait condamnée... Ses enfants, encore tout petits, ont été emmenés captifs, frappés et rudoyés par l'ennemi.

« Jérusalem! Jérusalem! convertis-toi au Seigneur ton Dieu! »

Nous nous trompons fort, ou c'est là de la poésie qui laisse bien loin derrière elle toute autre poésie. Et comment en serait-il autrement? Isaïe, Job, David, Jérémie, étaient hommes comme nous, et comme nous avaient pu puiser dans leurs propres malheurs de déchirantes lamentations. Eux aussi avaient été trompés par de faux amis, avaient eu à pleurer sur les morts, et avaient vu la patrie déchoir de sa gloire et de son bonheur. Ainsi, ayant souffert, ils pouvaient avoir appris l'éloquence de l'adversité ; mais pour savoir si bien les paroles qui sont comme les sœurs des larmes, comme les gémissements de l'àme, des paroles que toutes les douleurs leur empruntent quand elles veulent faire pleurer sur elles; pour devenir interprètes si vrais des grands malheurs dans tous les siècles, chez toutes les nations, il a fallu à Jérémie, à Isaïe, à Job, à David et aux prophètes, d'autres révélations que celles de leur cœur ; il a fallu que Dieu les prît pour ainsi dire par la main, et les conduisît dans l'arsenal de ses vengeances, et là, leur montrât tout ce que sa justice avait en réserve pour punir les hommes. Alors, les lamentations ont été proportionnées aux malheurs du passé, du présent et de l'avenir.... Aussi, avec les paroles de Jérémie, toute une nation peut se plaindre et pleurer 1

Jeudi Saint

Dans la semaine de deuil, le Jeudi saint vient comme un court rayon de joie; ce jour-là, l'Eglise a quitté ses ornements de tristesse; la couleur rouge a remplacé le violet ç couleur d'humilité et de pénitence.

La couleur rouge, c'est celle qui marque les fêtes des martyrs : et quel martyr que le crucifié du calvaire! Quel sang que celui qui a rougi la voie douloureuse depuis la colonne de la flagellation jusque sur les pierres du Golgoiha !

A cause de la journée de mort qui viendra le lendemain, l'Église ne voudrait plus laisser paraître sa joie; mais dans l'institution de l'Eucharistie, il y a une telle source de grâces pour les chrétiens, qu'elle n'a pu, le jour où le miracle d'amour s'est opéré, garder ses vêtements funèbres; pour l'office du matin, elle les a déposés, et s'est parée pour la fête.

L'autel a repris ses flambeaux de vermeil et ses cierges de cire blanche, et l'archevêque ou l'évêque se montre au peuple avec sa mitre et sa crosse d'or. C'est lui qui va consacrer, et qui communiera tous les dignitaires du diocèse.

Les vétérans du sanctuaire, en surplis et en camail, et l'étole de pasteur au cou; les jeunes prêtres, diacres et sous-diacres, en dalmatiques; les acolytes en aubes blanches avec des ceintures de soie ; les thuriféraires avec les urnes flottantes des parfums ; les bedeaux sans leurs baguettes d'ébène, mais avec leurs robes traînantes ; les suisses, sans épées et sans hallebardes, viennent deux à deux, humbles et recueillis, s'agenouiller sur les marches de l'autel, et recevoir de la main du prélat le pain mystique de l'eucharistie. Il faudrait un cœur sec pour rester sans émotion à cette communion générale. Je me souviendrai toujours du Jeudi saint, à Nantes, pays de foi et de piété : la grande nef de la cathédrale était pleine de fidèles, et les laïques étaient mêlés au clergé, à droite et à gauche du chœur. Quand le vénérable évêque, se tenant debout appuyé contre le marbre de l'autel, montrait l'hostie, en disant à ceux qui allaient communier : Ecce Agnus Dei qui tollit peccata mundi, il y avait alors un grand silence; les voix des chantres, les accords de l'orgue s'étaient tus, et si l'on entendait quelque chose, c'était le bruit des chaînes d'argent des encensoirs qui montaient et qui s'abaissaient, s'élevaient et retombaient encore.

Avant de porter au tombeau ou reposoir l'hostie qui doit être celle du jour (ou l'on ne consacre pas, l'évêque officiant vient s'asseoir en face d'une table 'dressée vers le milieu du sanctuaire. Alors des diacres et sous-diacres apportent de grandes urnes, qu'ils déposent en face du pontife, crosse en main, et mitre en tête ; ces urnes sont remplies de l'huile qui va être sanctifiée et bénite.

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