‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 32 sur 47 · JÉSUS NAZARÉEN ROI DES JUIFS · texte numérisé non relu

JÉSUS NAZARÉEN ROI DES JUIFS

D'après l'ordre de l'impératrice Hélène, trois moribonds furent enlevés de leurs couches et apportés sur des brancards au pied du mont de la rédemption; là, on les étendit sur les trois croix. Un d'eux fut soudainement, miraculeusement guéri, et, se levant et marchant, se mit à louer et à bénir le Seigneur. Cette éclatante guérison indiqua quelle était la croix du Rédempteur, de celui qui a dit : « Je suis la résurrection et la vie. »

D'autres racontent différemment le miracle qui révéla la vraie Croix. D'après leur récit, ce serait saint Macaire, évêque de Jérusalem qui aurait fait porter les trois croix chez une pieuse chrétienne, agonisante et à demi descendue dans la tombe : deux de ces croix avaient déjà touché la malade, et le danger restait imminent, les symptômes funestes ne disparaissaient pas, les pleurs, les sanglots de la famille continuaient. Mais du moment que le bois que le sang de Jésus avait imbibé fut approché de la moribonde, l'ombre de la mort s'éloigna d'elle, et quand une des branches de la Croix eut touché son corps déjà privé de tout mouvement, elle se souleva sur sa couche de douleur, fut soudainement guérie, et glorifia le Fils de Dieu.

L'impératrice Hélène, heureuse d'avoir découvert ce trésor sacré, cette glorieuse relique qui laisse bien loin d'elle toutes les autres, la partagea entre la ville de Jérusalem, où elle en laissa une moitié, et l'empereur son fils, à qui elle envoya l'autre.

Ce prince qui fondait alors le second siège de l'empire en Orient, et qui faisait travailler à la nouvelle ville de Constantinople, reçut le saint présent

l3o FÊTES CHRÉTIENNES.

avec de grandes démonstrations de joie, de respect et de vénération. Quelques écrivains racontent que lorsque la ville fut achevée, il fit mettre une portion de ce bois sacré dans sa propre statue, élevée au milieu de la grande place, sur une haute colonne, tenant en sa main droite un globe d or, avec cette inscription : O Chris,}, mon Dieu! je vous recommande cette cité que je viens de bâtir.

Bientôt de précieuses parcelles de la vraie Croix se répandirent par tout l'univers, comme des garanties contre les souffrances, les chagrins et la mort : pauvres et riches, faibles et puissants, heureux et malheureux, désiraient avec ardeur pouvoir s'agenouiller et prier devant un fragment de l'arbre du salut. Un morceau de la vraie Croix sanctifiait les couronnes des plus puissants monarques, et pour en obtenir ils donnaient les diamants les plus beaux et les pierreries les plus éclatantes. Les palais, les églises, les monastères, les abbayes, les trésors des villes, les hôpitaux, les asiles de la douleur, enviaient tous des parcelles du bois sacré ; les rois en voulaient pour protéger leurs trônes ; les saints, pour mieux se pénétrer des angoisses du divin Sauveur ; les chevaliers, pour être plus forts dans les batailles; les juges pour faire jurer de vrais serments; les riches, pour garder leur prospérité; les pauvres pour voir finir leur misère; les malades, pour recouvrer la santé; et les moribonds, pour s'assurer d'une pieuse agonie et d'un passage facile de vie à trépas.

Ce n'était pas seulement de Jérusalem que découlaient ces saintes libéralités ; les empereurs d'Orient faisaient aussi parfois des distributions de la portion que l'impératrice Hélène avait envoyée à Constantinople.

Justin II fit don d'un morceau de la vraie Croix à Radegonde, femme du roi Clotaire ; cette sainte couronnée, dégoûtée des splendeurs et des ennuis du trône, était allée chercher la paix sous les vcûtes du cloître. Retirée à Poitiers, elle y fonda un monastère ; et en mémoire du présent que venait de lui faire l'empereur Justin, elle donna à l'abbaye qu'elle s'était élevée pour se rapprocher du ciel, le nom de Sainte-Croix.

Le jour où la précieuse relique fut placée sur l'autel de l'église nouvellement achevée, Fortunat, qui dirigeait la conscience de Radegonde, fut bien inspiré d'en haut, et composa deux hymnes que l'Eglise a gardées, et que nous chantons encore aujourd'hui, Vexilla régis et Pange lingua.

Il fit aussitôt un poëme sur le même sujet, pour remercier l'empereur Justin et l'impératrice Sophie du riche présent qu'ils avaient fait à Radegonde. Saint Grégoire de Tours, qui n'était encore que prêtre, fut présent à la réception de cette sainte relique à Tours, où elle fut déposée avant d'être transportée à Poitiers, et il parle comme témoin oculaire de plusieurs miracles qui s'y firent. La portion de la vraie Croix restée à Jérusalem, et qui était renfermée dans un étui d'argent, y fut conservée jusqu'à la prise de cette ville par Cosroës, roi des Perses. Elle demeura en possession des infidèles pendant quatorze ans, à la grande douleur de toute la chrétienté. Ce fut Héraclius qui la recouvra des mains de Siroës, fils et successeur de Cosroës, par un traité de paix qu'il fit avec lui : c'est ce recouvrement dont on a fait une fête le 14 septembre, sous le nom de l'Exaltation de la sainte Croix.

INVENTION DE LA SAINTE CROIX. l3l

Je n'énumérerai point ici tous les souverains qui sollicitèrent et qui obtinrent des morceaux de la vraie Croix. Je dirai seulement qu'en i2o5, Bauduin, comte de Flandre, empereur de Constantinople, en fit un magnifique présent à Philippe-Auguste, qui fut déposé dans le royal trésor de Saint-Denis. Depuis ce temps, saint Louis retira des mains des Vénitiens la partie qui était restée à Constantinople, et qui leur avait été engagée par l'empereur Baudouin II, ou plutôt par Jehan de Brienne, son beau-père. Après avoir payé aux marchands de Venise l'argent qu'ils avaient prêté à ce prince, il la fit transporter en France en l'an 1241. Le pieux fils de Blanche de Castille possédait déjà la sainte couronne d'épines, et ce fut avec une joie toute céleste qu'il fit placer dans cet admirable reliquaire de pierre qu'il venait de faire construire auprès de son palais (la Sainte Chapelle) (1), le plus gros morceau de la vraie Croix qui fût en Europe. Bientôt beaucoup d'églises de France en reçurent des parcelles, que la piété des fidèles vénère encore.

Cette relique de l'arbre de la rédemption était dans une telle vénération parmi nos pères, que nous trouvons trois fêtes qui lui étaient spécialement consacrées : 3 mai, Y Invention de la sainte Croix, pour rappeler le jour où sainte Hélène l'avait découverte sous les débris du temple païen; la Susception de la Croix, le premier dimanche d'août, en commémoration du jour où saint Louis avait reçu cette relique, et Y Exaltation de la sainte Croix, le 14 septembre.

Pendant bien des siècles, la vraie Croix n'était exposée à l'adoration des fidèles que le jour du Vendredi saint; et c'est là, en effet, la grande fête de la Croix. Mais la mort de Jésus-Christ répandait trop de tristesse sur cette journée, pour que nos pieux devanciers pussent se contenter de cette fête toute mêlée de larmes. De cette pensée découlèrent les fêtes que nous venons de nommer.

Le mot à1 adoration de la Croix scandalise quelques-uns : en l'employant, l'Eglise a voulu se servir d'un mot qui indiquât un sentiment encore plus respectueux que celui de vénération. La vénération est commandée pour les reliques des saints, des vierges, des solitaires, des martyrs; pour la relique imprégnée du sang du divin Rédempteur, elle a choisi un mot qui révélât un plus profond hommage que celui que l'on rend aux saints.

« L'esprit de l'Église, dans cette fête, dit l'historien des fêtes catholiques, est de nous porter à respecter le bois sacré de la vraie Croix, ainsi que les plus petites parcelles qui en sont détachées ; à faire attention que le culte que l'on rend à la Croix ne se rapporte pas au bois même de cette Croix, ce qui serait imiter l'erreur des idolâtres, mais à notre divin Sauveur, qui a été attaché à cette Croix; que, quoique l'on se serve du mot Cl adoration en parlant de la croix, c'est Jésus crucifié que nous devons adorer; que cette même Église n'expose à nos yeux les instruments de la passion qu'afin d'élever nos cœurs jusqu'à celui qui a souffert et qui est mort pour nos péchés ; que pour être de vrais disciples de notre Sauveur,

(1) Attenant aux vieux palais des rois de France, aujourd'hui Falais de Justice, et que l'en lestaure avec beaucoup d'entente, (1843,.

nous devons supporter avec patience les croix spirituelles qui nous arrivent, comme les maladies, les injustices, la perte des biens temporels, et tous les sujets d'affliction. »

\ En racontant comment la vraie Croix avait été trouvée par les ouvriers que l'impératrice Hélène avait mis à la chercher sous les débris du temple de Vénus, j'ai dit que la pieuse mère de Constantin, pendant leur travail, s'était prosternée en prière au pied de la montagne du salut. Dans l'église du Saint-Sépulcre, telle qu'elle existe encore aujourd'hui, un petit oratoire, tout proche de la chapelle de l'Invention de la Croix, marque l'endroit où sainte Hélène a prié. M. de Châteaubriant termine sa description de l'église du Saint-Sépulcre par le passage suivant :

« L'église du Saint-Sépulcre composée de plusieurs églises, bâtie sur un terrain inégal, éclairée par une multitude de lampes, est singulièrement mystérieuse : il y règne une obscurité favorable à la piété et au recueillement de l'âme. Les prêtres chrétiens des différentes sectes habitent les différentes parties de l'édifice. Du haut des arcades, où ils se sont nichés comme des colombes, du fond des chapelles et des souterrains, ils font entendre leurs cantiques à toutes les heures du jour et de la nuit. L'orgue du religieux latin, les cymbales du prêtre abyssin, la voix du caloyer grec, la prière du solitaire arménien, l'espèce de plainte du moine cophte, frappent tour à tour votre oreille ; vous ne savez d'où partent ces concerts ; vous respirez l'odeur de l'encens, sans savoir la main qui le brûle; seulement vous voyez passer, s'enfoncer derrière des colonnes, se perdre dans l'ombre du temple, le pontife qui va célébrer les plus redoutables mystères aux lieux mêmes où ils se sont accomplis. »

C'était une grande, une saisissante cérémonie que l'adoration de la Croix, telle que nous l'avons vue il y a vingt ans au calvaire du mont Valérien(i)! Cette montagne était auprès de Paris, comme le Golgotha auprès de Jérusalem, un lieu de méditation et de prière; le peuple y venait en pèlerinage tous les ans le trois mai; les riches et les pauvres, les princes, les princesses et les rois gravissaient ensemble la montagne couronnée par la croix; tous venaient demander quelque grâce au Dieu qui a souffert et qui enseigne à souffrir. Là, j'ai vu le front chauve du vieux laboureur s'incliner devant le signe sacré du salut en même temps que celui d'un fils de saint Louis. La dernière fois que Charles X est monté au calvaire avec Monsieur le Dauphin, Madame la Dauphine, et S. A. R. Madame, duchesse de Berri, je les suivais de loin dans la foule, et jamais je n'oublierai la foi visible avec laquelle priait le vénérable monarque, humblement prosterné sur le rocher de la Croix.

Eh! s'écrieront les impies, à quoi lui ont servi ses prières? Dieu a été sourd à sa voix, a rejeté ses vœux; la face du Dieu qu'il implorait s'est

(i) Depuis lors, les Irois croix et la grotte du sépulcre ont été abatiues; on a rasé le joli bois qui couronnait la montagne sainte au nord et à l'est, ainsi que les acacias de la voie douloureuse. On bâtit des magasins à poudre sur sa cime, et on lui déchire les flancs pour en faire une forteresse. Cependant les bâtiments de la chapelle et du couvent les surmontent encore, et le cimetière est entouré d'une haute muraille. (Janvier 1843.)

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détournée de lui, son bras ne l'a point protégé au jour de l'épreuve, et le roi très chrétien, le fils de France et sa postérité ont été bannis de France!

Aux hommes qui parleront ainsi, je répondrai : Vous ne voyez que les choses extérieures, les choses matérielles... Ah! je sais bien que Charles X a perdu la plus belle couronne qui fût sous le soleil ; je sais bien que l'exil a été dur et rude pour le vieux roi, qui espérait dormir à Saint-Denis auprès de ses frères et de son fils. Mais qui vous a dit, homme de peu de foi, que Dieu avait détourné sa face du frère de Louis XVI, et qu'il avait rejeté tous ses vœux? Qui vous a dit que Charles X a prié en vain Jésus le crucifié, Jésus couronné d'épines, Jésus abandonné des siens?

Regardez-le sur la terre du bannissement, voyez sa patience, sa mansuétude, sa résignation, et dites s'il n'a rien obtenu du divin Rédempteur. Non, non, ne répétez plus que le Seigneur a été soure à sa voix; dites plutôt que le Dieu de douleur et de miséricorde l'a écouté du haut du Calvaire, et que voilà pourquoi nous avons vu le descendant de saint Louis pardonner à ses ennemis, à ceux qui lui ont donné le baiser de Judas, comme Jésus- Christ a pardonné à ses bourreaux.

Les Rogations

il est beau et majestueux de voir toute une grande ville s'émouvoir pour une solennité ; c'est un imposant spectacle que toute une population en habits de fête, s'acheminant vers les autels parés du Seigneur, pour célébrer quelques antiques souvenirs du christianisme !

Alors les rumeurs de la cité, se mêlant aux sonneries des églises, deviennent comme une seule voix qui va louer Dieu.

Des campagnes qui environnent la ville, le voyageur entend ce bruit et n'en a pas peur, car il ne ressemble en rien à celui de la révolte, et il hâte sa marche pour arriver à l'église, dont il aperçoit par-dessus toutes les maisons le haut clocher avec sa croix brillante; là, quoique étranger, il se trouvera avec des frères. La religion, c'est encore la patrie.

Mais si dans les capitales et les grandes villes les solennités religieuses brillent d'un saisissant éclat, si Noël, si Pâques, y sont magnifiques à voir célébrer, il y a d'autres journées chrétiennes qui sont pleines de charmes au milieu des champs.

Parmi ces journées, il faut mettre en première ligne les poétiques Rogations ; elles ont été instituées pour les campagnes ; c'est pour que le Créateur y répande l'abondance, que la croix d'argent et la bannière de velours rouge sont portées autour des sillons.

On le sait, les hommes ne demandent avec ferveur à Dieu que ce qui les intéresse, que ce qu'ils comprennent bien; ainsi, un habitant des hameaux chante mal le Te Deum ordonné pour quelque lointaine victoire. Et que lui font à lui les querelles des rois, quand elles n'amènent pas l'ennemi sur le sol natal? Mais quand la religion lui dit : Lève-toi! sors de ta chaumière, et viens prier le Seigneur de bénir ton labeur ; viens lui demander de la rosée et du soleil, de tièdes ondées et de la chaleur pour les champs que tu as cultivés;... oh! alors on n'a pas besoin de stimuler sa dévotion, car ce n'est pas lui qui doute de la puissance de Dieu; la nature a été pour lui un grand livre où tout lui a révélé la bonté du Créateur : aussi il va prier avec confiance; il est plein d'espérance, parce que soc cœur est rempli de foi.

Aussitôt que l' Angélus du matin a sonné, les fidèles des campagnes se rendent à l'église, c'est là qu'est donné le pieux rendez-vous ; le curé et le vicaire n'ont point revêtu la lourde chape brodée : elle aurait trop d'ampleur pour les étroits sentiers que la procession doit suivre, et dans le fond des vallées, et sur le flanc des coteaux, et sous l'ombrage des hautes futaies, et à travers les champs de blé : pour que rien n'embarrasse leur marche, les prêtres de la paroisse rustique n'ont pris que l'étole et le surplis.

LES ROGATIONS. l35

Le porte-croix, et le marguiller qui tient la bannière patronale, sont en habits de paysans. Ces jours-là, à ces fêtes des campagnes, l'habit du hameau est comme l'habit de cérémonie.

Les enfants de chœur, qui sont tout joyeux de traverser les champs et les villages avec leurs aubes blanches et leurs ceintures rouges, dominent de leurs voix claires et argentines les voix graves des chantres.

Ceux-ci appellent tous les saints, et à chaque nom, la foule de vieillards, de femmes, déjeunes hommes et déjeunes filles qui suivent la procession, répond : Ora pro nobis.

Parmi ces saints que l'on invoque ainsi, il y a eu des laboureurs et des gardeurs de troupeaux ; mais ce n'est pas eux seulement que l'on prie de veiller sur les campagnes : on demande aux vierges et aux martyrs, aux anachorètes et aux apôtres, aux papes, aux empereurs et aux rois, que l'Eglise a placés parmi les bienheureux, d'intercéder auprès de Dieu pour que la fertilité et l'abondance viennent récompenser les hommes qui ont arrosé de leurs sueurs ces champs que traverse la croix.

Dans ces journées de mai, rien de plus poétique à voir que cette multitude chrétienne se dessinant sur la verdure naissante du printemps. La croix d'argent brille au soleil, et la bannière de velours ou de damas, avec l'image brodée, du saint patron du pays, se déploie et flotte au vent, comme un ancien étendard de chevalerie. Tantôt ces insignes de l'Eglise apparaissent sur les hauteurs des collines, tantôt descendent dans les profondeurs des vallons ; à leur suite on aperçoit comme un long serpent d'une couleur brunâtre tacheté de blanc ; c'est la foule des paysans avec leurs habits de couleur fauve, et des femmes avec leurs coiffes blanches, qui marchent deux à deux sur les pas du prêtre.

Si la procession vient à passer devant une chapelle enfoncée sous le feuillage ou devant un oratoire creusé dans le rocher, elle s'y arrête un instant, et les chantres répètent trois fois le nom du saint ou de la sainte que l'on vénère dans ce lieu consacré.

En passant près de la fontaine qui donne de pures et limpides eaux à la contrée, le prêtre la bénit pour qu'elle soit toujours bonne et salutaire aux habitants du hameau, pour que les orages ne troublent pas ses ondes, pour que les ardeurs de l'été ne les tarissent pas.

Quand le pasteur et son troupeau revenant vers l'église, arrivent au cimetière, c'est pour les laboureurs morts que l'on prie ; et comme on vient d'appeler la rosée fécondante sur les champs ensemencés, on demande la paix pour ceux qui dorment dans leur fosse de gazon.

Souvent je me suis plu à parcourir la campagne les jours des Rogations, et je voyais que la foule pieuse avait été grande le matin à la procession, à la manière dont les chemins et les sentiers étaient battus; et puis, dans les passages étroits, les fleurs de l'aubépine blanche jonchaient la terre : c était la procession qui les avait fait tomber en avançant entre les haies.

Dès la veille au soir, les femmes des villages étaient venues aux croix des chemins pour les parer de verdure et de fleurs, car les fidèles, dans leur marche, devaient y faire une station.

Dans mon pays, les enterrements s'arrêtent aussi devant ces croix des

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champs, les porteurs du cercueil se reposent là en priant pour le trépassé dont la bière est posée sur les marches du calvaire rustique; c'est comme une dernière bénédiction que l'on demande à Dieu pour le laboureur qui a fini ses journées de travail, qui s'en est allé dormir.

Les étrangers qui parcourent la Bretagne se sont souvent étonnés en voyant une grande quantité de toutes petites croix fixées au pied des grandes croix des campagnes : ils ne savaient pas que chaque fois qu'un mort passe devant un calvaire, ses parents y attachent une de ces petites croix. Ce sont les douleurs des hommes rapprochées des douleurs d'un Dieu ; il faut le dire, les vents emportent parfois de ces petites croix ; hélas ! c'est comme le terrrps qui emporte les regrets !

Il y a longtemps que ces croix qui s'élèvent dans les paysages de la Bretagne et de la Vendée m'ont donné à réfléchir; aussi je savais beaucoup d'histoires qui se rattachaient à elles; le peintre, comme le chrétien, aime à les rencontrer aux carrefours des routes, sur les collines ou près de la fontaine entourée des saules du vallon.

Près de Bouguenais, à trois lieues de Nantes, on m'a montré, il y a bien longtemps, une croix en grande vénération dans la contrée; on dépose souvent sur sa base du pain, du sel, des œufs et des fruits; le pauvre qui passe par le chemin a droit à cette offrande; avant de la prendre, il s'agenouille et prie pour la malade qui a pensé à ses besoins. Pendant la maladie d'une jeune personne, nous avons connu une nourrice qui portait tous les matins la part du pauvre à la croix de la Cayère, pour que Dieu rendît la santé' à l'enfant qu'elle avait élevé. Alors la prière de la nourrice fut entendue de Dieu... Mais depuis, la maladie est revenue, et toutes les larmes et tous les voeux n'ont pu retenir la jeune mère dans la vie.

A un quart de lieue de Saint-Nazaire, à l'embouchure de la Loire, il y a une autre croix, vénérée depuis des siècles avant la révolution de 1789 : chaque fois qu'un vaisseau passait devant elle, il la saluait d'une décharge de toute son artillerie, pendant que l'équipage chantait le Salve regina et le Vent cncator. En revenant des pays lointains, la même salve avait lieu, et c'était le Te Deum qu'entonnaient les matelots reconnaissants.

Toutes ces croix si vénérées, si aimées dans le pays très catholique, sont, comme je l'ai dit, parées de verdure et de fleurs aux jours des Rogations; et à leur pied, les paysans apportent les semences que dans le cours de l'année ils comptent confier à la terre, pour que le prêtre les bénisse.

Ces saintes journées des Rogations datent du cinquième siècle, et la première ville où elles aient été célébrées, c'est Vienne en Dauphiné, saint Mamert étant évêque.

Alors de grandes calamités pesaient sur le pays; depuis que les Bourguignons s'étaient emparés de cette partie de la Gaule, il y était survenu comme une stérilité annuelle ; le printemps avait beau revenir, les arbres languissants semblaient n'ouvrir qu'à regret leurs feuilles; plus tard un vent desséchant flétrissait et faisait tomber leurs fleurs ; aussi les vignes restaient sans fruits, des déluges de pluie étaient suivis de longues sécheresses, les sources tarissaient : cependant, peu de temps auparavant, les

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