LES ROGATIONS
fleuves avaient débordé et vomi leurs eaux bourbeuses et troublées sur les prairies et les champs.
A ce dérangement des saisons venaient se joindre des météores dans le ciel et des tremblements de terre ; des bruits sourds et comme des gémissements lamentables étaient entendus pendant des nuits.
Dans les rues, sur les places publiques de Vienne, le peuple parlait d'apparitions surnaturelles, et les esprits les moins crédules étaient obligés de convenir qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et qu'un grand malheur inconnu était proche.
La consternation, la stupeur, le découragement, énervaient les populations qui ne travaillaient plus, car elles se disaient : A quoi bon? notre pays est maudit de Dieu... Aussi, comme les hommes avaient peur, les bètes sauvages des bois s'enhardissaient et sortaient de leurs repaires en plein jour ; des bandes de loups avaient été vues creusant la terre des cimetières, ouvrant les fosses et déchiquetant les cadavres.
La frayeur publique allait devenir du désespoir. Saint Mamert, qui, depuis tous ces fléaux, n'avait cessé de prier pour son troupeau, pensa qu'en cette circonstance il fallait plus que des prières ordinaires ; et assemblant son peuple, il parla de Ninive que la pénitence avait sauvée : puis, ôtant sa chaussure et remplaçant son étole d'évêque par une corde qu'il noua autour de son cou, il prit une grande croix de bois, et cria : « Que chacun me suive! allons fléchir la colère de Dieu! »
« Tout le monde, dit l'historien des fêtes de l'Eglise, tout le monde conspira avec lui dans cette sainte entreprise, et d'un commun consentement on choisit les trois jours qui précèdent la fête de l'Ascension. Le saint évêque marqua pour la station ou le terme de la première procession une église en dehors de la ville, mais qui n'en était pas éloignée. Tous les habitants y allèrent avec grande dévotion : dans un extérieur pénitent et humilié, mêlant leurs larmes et leurs gémissements avec le chant des psaumes. Saint Mamert, voyant le zèle de son peuple, porta plus loin le terme des processions suivantes.
« Cette pieuse institution produisit des effets merveilleux; par une émulation qui se mit dans ces exercices de dévotion, elle ne se termina point à la ville ou au diocèse de Vienne : les évêques des Gaules, considérant la sagesse de cette institution, ne crurent pouvoir rien faire de mieux que de s'y conformer. Saint Césaire, évêque d'Arles, qui présida au concile d'Agde, l'an 5o6, a parlé aussi des Rogations de saint Mamert, d'une manière à faire juger qu'elles étaient établies de son temps dans les provinces des Gaules sous la domination de? Visigoths ; elles furent reçues aussi, vers le commencement du sixième siècle, dans le reste des Gaules qui composaient les États de Clovis Ier, roi de France, et depuis ce temps-là, leur observation ne fut jamais interrompue dans les églises de France. Elle passa en Espagne au septième siècle, et à Rome dès la fin du huitième, sous le pape Léon III. En France, c'étaient de vrais pèlerinages ou des processions de long cours.
« Dans les commencements on chômait ces trois jours; bientôt après, cette obligation fut restreinte à l'assistance aux processions et à la messe. »
l38 FÊTES CHRÉTIENNES.
« La religion, dit l'auteur du Génie du Christianisme, n'a pas voulu que le jour où l'on demande à Dieu les biens de la terre fût un jour d'oisiveté. Après la procession, chacun retourne au travail. Avec quelle espérance on enfonce le soc dans le sillon après avoir imploré celui qui dirige le soleil et qui garde dans ses trésors les vents du midi et les tièdes ondées ! Pour bien achever un jour si saintement commencé,les anciens du village viennent, à l'entrée' de la nuit, converser avec le curé, qui prend son repas du soir sous les peupliers de sa cour. La lune répand alors ses dernières harmonies sur cette fête, que ramènent chaque année le mois le plus doux et l'astre le plus mystérieux.
« On croit entendre de toutes parts les blés germer dans la terre, et les plantes croître et se développer ; des voix inconnues s'élèvent dans le silence des bois, comme le chœur des anges champêtres dont on a invoqué le secours ; et les soupirs du rossignol parviennent à l'oreille des vieillards assis non loin des tombeaux ! »
Quelle poésie que celle de la fête des Rogations ! Et quel poète que Chateaubriand !
L'Ascension
Il y a eu un temps qui a dû être bien merveilleux pour les apôtres, c'est celui qui s'est écoulé depuis la nuit où le Sauveur est ressuscité jusqu'au jour de l'Ascension.
Oh! quel saint frémissement ces hommes pleins d'amour et de foi devaient éprouver quand, subitement, sans que les portes eussent besoin de s'ouvrir, Jésus rayonnant de sa divinité se montrait au milieu d'eux! Quelle douce paix, quels suaves parfums d'en haut devaient se répandre alors dans cette humble maison qui recevait sous son toit celui qui a les nuées pour trône, l'univers pour domaine, et les cieux pour palais!
Ayant rempli sa divine mission, ayant enseigné et souffert...., souffert jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix! ayant dormi trois jours dans le sépulcre, étant ressuscité, et ayant prouvé aux plus incrédules sa résurrection, Jésus-Christ, pour se reposer des souffrances de son humanité, aurait pu rester moins de quarante jours parmi les hommes : mais non, son amour pour nous le retenait loin des anges ; on eût dit un royal exilé dont le ban était levé, mais qui ne voulait pas s'en retourner tout de suite au lieu natal, parce que, pendant son bannissement, il s'était habitué à aimer les hommes avec lesquels il avait souffert!
Et remarquez : Jésus choisit, pour apparaître, les lieux qu'il a aimés pendant sa mission terrestre, les campagnes de Galilée, les rives de la mer de Tibériade, les bords des lacs où péchaient ses disciples, la montagne où il se plaisait à enseigner, et enfin le Jardin des Oliviers, où il avait eu sa sueur de sang, et où il avait dit à ses Apôtres : Veillez et priez avec moi!
Dans ces apparitions du Fils de l'homme, il y a vraiment comme des ressouvenirs de patrie.
Au moment de retourner vers son Père, le Sauveur rappelle ses disciples auprès de Jérusalem, ville dont les rues ont vu les douleurs de sa passion, ville sur laquelle il a pleuré; c'est du lieu où il a le plus souffert, de ce Jardin des Oliviers où son courage de Dieu a été près de défaillir, qu'il veut prendre congé d'eux, les bénir et remonter au ciel.
Il les assembla donc sur le mont tout voisin de la ville de David; et là, il leur dit : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre; allez donc en mon nom, par tout le monde, prêcher l'Evangile à toutes créatures. Vous savez ce que j'ai enseigné; vous m'avez vu souffrir, mourir et ressusciter; vous avez été témoins de l'accomplissement de toutes les prophéties; allez donc, instruisez et baptisez les peuples au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. Apprenez aux nations à observer toutes les choses que je vous ai commandées. Celui qui croira et qui sera baptisé
sera sauvé, mais celui qui ne croira pas n'aura point part au salut. Ceux qui croiront recevront de moi la puissance de chasser les démons, de toucher aux serpents sans danger, et de résister aux poisons qu'on leur donnera à boire. Ceux que j'enverrai parleront de nouvelles langues; ils imposeront leurs mains aux malades et les guériront.
« Ayez donc bon courage, car je resterai avec vous jusqu'à la consommation des siècles ! »
Puis, Jésus recommanda encore à ses apôtres de ne pas partir de Jérusalem aussitôt que lui aurait quitté la terre, mais d'y attendre la promesse du Père qu'ils avaient ouïe de sa bouche, lorsqu'il leur avait dit :
« Jean a baptisé dans l'eau, mais vous, vous serez baptisés dans le Saint-Esprit. »
Il ajouta :
« Ce que vous vo}^ez est l'accomplissement de ce que je vous avais dit lorsque je vivais encore avec vous : qu'il était nécessaire que tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes, fût accompli. »
En même temps, il éclaira leur esprit, afin qu'ils entendissent les Ecritures et qu'ils vissent que tout ce qui était arrivé avait été prédit d'avance.
Quelques disciples lui demandèrent alors : « Seigneur, est-ce à présent que vous rétablirez le royaume d'Israël? »
Et il leur répondit : « Ce n'est pas à vous à savoir ni le temps ni l'heure que le Père a réservés à sa connaissance et à son pouvoir; mais vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui .descendra sur vous. Et vous me rendrez témoignage dans Jérusalem, dans toute la Judée et le pays de Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. »
Après ces paroles, le Fils de Dieu, né de la vierge Marie, étendit ses mains sur ses apôtres et ses disciples, qui formaient un grand cercle autour de lui, sur la cime du mont des Oliviers, et, les ayant tous bénis, rayonnant de gloire, de sa propre puissance, sans être emporté par des anges, le divin Sauveur s'éleva majestueux vers le ciel, et tous ceux qui étaient là le virent monter..., monter jusqu'à ce qu'une nuée le dérobât à leurs regards.
Les apôtres et les disciples avaient encore les yeux levés vers le ciel, quand deux anges, semblables à de beaux jeunes hommes, leur apparurent et leur dirent :
« Hommes de Galilée, pourquoi vous arrêter ainsi à regarder le ciel? Ce Jésus qui vous a quittés et qui s'est élevé dans le ciel, viendra de la même manière que vous l'y avez vu monter. »
Les disciples l'ayant donc adoré en se prosternant la face contre terre, et ayant baisé la trace de ses pieds, retournèrent comblés de joie à Jérusalem, où ils demeurèrent en attendant l'accomplissement de la promesse qui leur avait été faite, employant les journées d'attente à louer et à bénir Dieu dans le temple.
Tel a été le départ du Christ de cette terre que sa main puissante avait créée aux jours de la naissance des mondes, et qu'il avait arrosée de son sang aux jours de la rédemption.
l'ascension. 141
Oh! s'il avait été donné aux faibles regards des hommes de tout voir dans ce mystère d'un Dieu retournant vers un Dieu, de Dieu revenant à lui-même et rentrant dans sa gloire, comme un roi victorieux revient à son royaume, béni par les captifs qu'il a délivrés!... oh! s'il avait été accordé aux apôtres et aux disciples de connaître tout ce qui s'est passé dans l'espace, quand le Seigneur l'a traversé; n'auraient- ils pas vu toutes les saintes milices du ciel venir au-devant du vainqueur de la mort? n'auraient-ils pas vu les neuf chœurs de la cour céleste : les chérubins, les séraphins, les trônes, les dominations, les vertus, les puissances, les principautés, les anges et les archanges, jetant devant le triomphateur, des palmes et des couronnes?
N'auraient-ils pas entendu les voix des anges gardiens de la terre chanter aux anges du ciel :