‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 38 sur 47 · LA TRINITÉ · texte numérisé non relu

LA TRINITÉ

se faisant humble et douce pour souffrir, mourir et nous racheter ! A la même époque, Bion soutint aussi que Jésus-Christ n'était pas Dieu ; et ce fut pour confondre ces deux hérésiarques que saint Jean écrivit son évangile du Verbe qui était, avant le temps, vrai Dieu, avec le Père et dans le Père.

Dans ces premiers siècles, Théodote, corroyeur de Byzance, effrayé de la persécution, nia par faiblesse la divinité du Sauveur, et effaça des saints Evangiles tous les passages où le Christ était montré comme le Fils de Dieu.

Plus tard, Arius, le trop fameux auteur de l'arianisme, renouvela les

blasphèmes de Cérinthe, de Bion et de Théodote, mais sut envelopper

son hérésie avec assez d'art pour ne pas choquer ouvertement le texte sacré.

Il reconnaît une espèce d'incarnation, et regarde Jésus comme ce

que Dieu a créé de plus parfait.

Selon Arius, le Christ est plus grand que tous les anges, et est sorti des mains du Tout-Puissant avant eux.

C'est ici, je crois, le lieu de remarquer comment les esprits orgueilleux, qui ne veulent pas se courber devant un mystère, inventent et donnent à croire à leurs adeptes des choses plus incompréhensibles que le mystère qu'ils ne veulent pas admettre; ainsi, n'est-il pas plus facile de croire que Jésus est Dieu et fils de Dieu, que de le reconnaître comme un homme créé avant les anges, comme une créature aidant l'Eternel quand il a fécondé le chaos ?

Bien souvent les ennemis du catholicisme lui ont reproché son intolérance, et lui ont jeté avec insulte le sang que les passions et les haines des hommes ont fait répandre au nom d'une religion de douceur et de miséricorde. Le dogme de la sainte Trinité a prouvé que le protestantisme n'était pas toujours aussi tolérant que ses partisans le représentent : c'est pour avoir nié le mystère d'un Dieu en trois personnes que Michel Servet a été brûlé à Genève.

Quelques années auparavant, il avait été condamné à Vienne, sur la demande de Calvin, à la peine du feu; son effigie avait été attachée au gibet, et le bourreau avait brûlé cinq ballots de ses livres infectés d'hérésie. Pour fuir la persécution, il avait résolu d'aller exercer la médecine à Naples. Une mauvaise inspiration le fit passer par Genève, la tolérante et la réformée; mais Calvin, ayant su son arrivée, en fit part au syndic, et, ayant obtenu son arrestation, alla le saisir pendant la nuit, et le réveilla pour le mener à la barre.

Là, le saint du protestantisme se chargea de diriger lui-même les accusateurs et les juges; il suivit toute la procédure avec une chaleur qui ressemblait plus à de l'acharnement et à de la haine qu'à du zèle religieux.

Les magistrats protestants et les théologiens de Zurich, de Berne, de Schaffousse et de Bàle furent consultés, et firent de longues réponses pour prouver que Michel Servet avait mérité la peine de mort. Le 27 octobre i553, il fut condamné à être brûlé vif. A cette sentence que Calvin avait obtenue contre lui, Servet n'opposa

l6S FÊTES CHRÉTIENNES.

aucune force, aucun courage, et ne put marcher à la mort; il fallut l'y porter. Le malheureux ne faisait que pleurer, trembler et défaillir; puis, tout à coup, en voyant le bûcher où il devait monter, il entra dans un accès de fureur, mêlant à des malédictions contre ses juges des cris de : « Miséricorde! miséricorde! grâce! grâce! » Je ne sais si ses cris ont été entendus là-haut; mais les hommes qui l'avaient condamné ne s'en émurent pas : il fut brûlé avec ses écrits.

Le zèle de l'Eglise protestante ne s'arrêta pas à l'exécution de Servet. Gentilis, natif de Cosenza, dans le royaume de Naples, s'étant rendu en Suisse pour y prêcher des principes anti-trinitaires, fut arrêté à Gex le 19 juillet i566. ©n produisit contre lui un livre écrit tout entier de sa main et dédié à Sigismond, roi de Pologne; de plus, un ouvrage écrit en italien et en latin, tout rempli des blasphèmes de l'arianisme.

A Gex, comme Calvin était mort, on permit à Valentinus Gentilis de discuter ses opinions ; mais tout ce qu'il put dire et professer ne put le sauver : il fut condamné à avoir la tête tranchée.... D'abord il voulut se donner les airs et l'assurance des martyrs ; mais ce courage, qui ne s'appuyait pas sur Dieu, faiblit au pied de l'échafaud, et il mourut comme avait fait Servet.

J'ai raconté ces deux exécutions pour prouver que le protestantisme, qui se vante si haut de sa tolérance, n'a pas toujours eu les mains pures de sang.... Il faudrait donc que ses sectaires fussent plus sobres de reproches de cruauté envers le catholicisme : une religion qui a eu pour premiers apôtres Luther et Calvin, et pour premier chef spirituel le sanguinaire et débauché Henri VIII, devrait y regarder à deux fois avant de vouloir jeter du sang à la face des autres.

Il ne tiendrait qu'à nous d'entasser ici de nombreux exemples de la tolérance protestante, calviniste et luthérienne : nous nous bornerons, puisque nous venons de laisser tomber de notre plume le nom odieux de Henri VIII, de montrer la liberté que lui, sa fille Elisabeth et leurs successeurs anti- catholiques ont donnée à la généreuse Irlande, à ce noble pays longtemps appelé Y Ile des Saints, et qui gémit depuis tant d'années sous le joug protestant de l'Angleterre. Malheureux pays de mes pères, ses vertes campagnes donnent leur abondance à l'altière Albion ; ses familles fournissent à sa marine, à ses armées leurs meilleurs soldats et leurs meilleurs matelots ; et pour cet impôt de sang et d'argent qu'elle paie chaaue année, que lui rend le protestantisme couronné?

Un esclavage de plus en plus insupportable.

Anathème, anathème contre Nestorius. (P. 125.)

Fête-Dieu

Oh! pour bien écrire de cette fête, il me faudrait encore la riante saison que l'Eglise a choisie pour la célébrer; il me faudrait le radieux soleil, le ciel bleu et les fleurs du mois de juin !

Il me faudrait cette inspiration que donnent les choses extérieures, ces pensées fraîches qui vous descendent dans l'âme quand la rosée des beaux jours tombe d'en haut sur les fleurs!... Et voilà cependant que je vais décrire la journée où l'on effeuille les roses, dans le temps où il n'y a plus que les asters et les dahlias d'automme. Je vais parler de la Fête-Dieu au bruit du vent des morts qui commence à se lever.

Au lieu de peindre d'après nature, il me va falloir peindre de souvenir... Mais dans la journée dont je veux raconter l'origine, il y a tant de grands souvenirs, tant de sainte poésie, que j'espère que mes tableaux auront encore de la couleur.

Le Jeudi-Saint est la vraie commémoration du mystère eucharistique ; et ce jour devrait être la fête de nos tabernacles ; mais dans la semaine des douleurs, comment mettre tant de joie? A la veille du Vendredi-Saint, l'Eglise, épouse désolée, ne pouvait se couronner de fleurs et chanter des cantiques d'allégresse.

Aussi, les pompes du Jeudi-Saint ne sont que comme un rayon de soleil dans une journée sombre. Ce jour, les ornements violets ne sont plus portés par les prêtres ; mais dès après l'office du matin, l'autel est dépouillé, et le tabernacle vide reste ouvert.

A la veille de la mort du Sauveur, on ne manque pas de redire les paroles qu'il a prononcées à la Cène, quand il a rompu le pain avec ses apôtres ; les paroles qui seront répétées jusqu'à la fin des siècles, puisque ce sont celles qui font descendre Dieu parmi les hommes.

« Jésus-Christ(i), voulant disposer les esprits à concevoir la transformation qu'il devait faire de sa chair et de son sang en aliment et en breuvage, pour nourrir les âmes de ceux à qui il désirait procurer la vie éternelle, parla d'abord d'une nourriture qui n'était pas périssable et d'un vrai pain du ciel. Il insinua ensuite qu'il était lui-même cette nourriture et ce pain céleste; enfin il déclara ouvertement qu'il était le pain de vie, différent de la manne du désert, laquelle ne pouvait garantir de la mort : « Je suis, dit-il, le pain vivant, venu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point, et qu'il vive éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair. »

« Les Juifs, l'entendant parler ainsi, se demandaient l'un à l'autre :

(i) Traité des Fcleso

Comment lui serait-il possible de donner sa chair à manger? Jésus leur dit :

« En vérité, je vous le déclare, si vous ne mangez la chair du Fils de « l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous : « celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle, et je le « ressusciterai au dernier jour; car ma chair est véritablement une nourrice ture, et mon sang est véritablement un breuvage. Celui qui mange ma « chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui : comme mon Père « qui m'a envoyé est vivant, et que je vis par mon Père; de même celui qui « me mange vivra aussi par moi. C'est ici le pain descendu du ciel; ce « n'est pas comme la manne que vos pères ont mangée dans le désert, et « qui ne les a pas empêchés de mourir. Celui qui mangera de ce pain vivra « éternellement. »

«Jésus-Christ parlait ainsi dans la ville de Capharnaùm, en pleine synagogue, où il avait coutume d'entrer les jours de Sabbat, pour y enseigner.

« Plusieurs de ses disciples, qui l'avaient entendu, dirent entre eux : Ce discours est dur, et qui peut l'écouter? Jésus, connaissant leurs murmures secrets, leur dit :

« Mes paroles vous choquent : que sera-ce donc quand vous verrez le « Fils de l'homme monter où il était auparavant? c'est l'esprit qui vivifie, « la chair ne sait rien. Ce que je vous ai dit est esprit et vie; mais parmi « vous il y en a qui ne croient pas; c'est pour cela que je vous ai dit que « personne ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné par mon Père. »

« Dès lors, plusieurs de ses disciples se retirèrent, et cessèrent de le suivre; ce que voyant Jésus, il dit aux douze qu'il avait choisis pour apôtres : « Et vous, ne voulez-vous pas aussi me quitter? »

« Simon Pierre lui répondit : Seigneur, à qui pourrions-nous aller? Vous avez les paroles de la vie éternelle. »

En lisant, en transcrivant toutes ces saintes et mystérieuses paroles, on voit combien le Sauveur désirait préparer les esprits au grand mystère de son amour. Il savait combien l'orgueilleuse raison humaine se révolterait contre ce qu'elle ne pourrait jamais comprendre. Aussi c'est plus d'une année avant l'institution du sacrement de l'Eucharistie, qu'il parle ainsi dans la synagogue, devant le peuple assemblé aux prières du jour du Seigneur.

Enfin la nuit de la Cène pascale arrive, et là, assis à table avec les douze apôtres, il lègue à la terre le don de son éternel amour.

Il prit du pain, et, ayant rendu grâces, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples, en leur disant :

« Prenez et mangez, ceci est mon corps, qui est donné et qui sera livré « pour vous; faites ceci en mémoire de moi. » Il prit de même la coupe, et ayant rendu grâces, il la leur présenta, disant : « Buvez-en tous, car ceci « est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu en faveur « de plusieurs pour la rémission de leurs péchés. C'est le calice du testa- « ment nouveau dans mon sang, qui va être répandu pour vous; faites ceci « en mémoire de moi, toutes les fois que vous le boirez. »

Ils en burent tous, et Jésus leur dit :

« Je vous déclare que je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, « jusqu'au jour où j'en boirai de nouveau, avec vous, dans le royaume de « mon Père. »

C'est ce mystère de la chair et du sang divins qui est célébrée dans la majestueuse solennité de la Fête-Dieu. Pour que rien ne manque à ses pompes, l'Eglise l'a placée dans la plus douce et la plus riante saison de l'année. Et dans ce choix d'une journée de juin pour fêter le Dieu de la nature, il y a une grande harmonie; car ce Dieu qui par sa puissance opère le prodige de l'eucharistie, est le même Dieu que celui qui fait naître et épanouir les fleurs. Et moi qui ne veux pas dessécher mon cœur par le doute, moi qui veux courber mon esprit devant ce que la foi commande, je crois qu'il est aussi facile à un Dieu de se faire la nourriture spirituelle des hommes que de faire poindre les primevères du printemps des neiges de l'hiver, et la lumière des ténèbres de la nuit.

Mais contre ce mystère des autels, beaucoup d'hérétiques avaient blasphémé, et l'Eglise sentait le besoin d'une éclatante expiation; et admirez comme l'humilité et la piété sont agréables à Dieu : c'est une sainte fille, âgée de seize ans, la bienheureuse Julienne, du mont Cornillon, religieuse hospitalière aux portes de la ville de Liège, qui sera choisie pour provoquer l'institution d'une fête annuelle en l'honneur du Saint- Sacrement ! Dans sa cellule, l'amour de Jésus-Christ la tourmente et l'embrase; elle pleure sur l'aveuglement des hommes qui le méconnaissent, et rien ne peut la consoler, parce qu'elle voit le Dieu qu'elle adore outragé sur les autels où sa bonté le fait habiter... Dans ses saints regrets, dans ses ardentes prières, des extases la ravissent au-dessus de la terre... Et quand elle redescend des célestes hauteurs, ne croyez pas que la jeune fille reste timide sans oser lever la voix : sa voix ira jusqu'au souverain pontife... Et bientôt cette fête conçue par la pieuse novice, fera marcher les rois, les magistrats, les guerriers pour assister à ses pompes; et le jour que l'humble fille aura appelé de ses désirs, se lèvera le plus beau de l'année chrétienne.

Un archidiacre de l'église de Liège, Jacques Pantaléon, de Troyes, qui fut depuis évèque de Verdun, patriarche de Jérusalem, et enfin pape sous le nom d'Urbain IV; l'évêque de Cambrai et le chancelier de l'Eglise de Paris, et un provincial des Jacobins de Liège, Hugues, qui fut nommé cardinal à cause de sa haute piété et de son profond savoir, avaient entendu la sainte recluse leur redire ses extases et ses révélations, et appuyèrent fortement sa pensée et son constant désir pendant qu'ils agissaient auprès de la cour de Rome. Julienne était si convaincue qu'une fête solennelle serait instituée en l'honneur du Saint-Sacrement, qu'elle donna elle-même le plan de l'office qui devait être composé pour cette solennité, et ce fut saint Thomas d'Aquin qui fut chargé de ce soin.

Dieu éprouve ses saints ; Julienne mourut avant d'avoir vu réalisé le désir constant de toute sa vie; mais une recluse comme elle, nommée Eve, qui vivait aussi à Liège, dans la maison de saint Martin, poursuivit l'œuvre commencée; et le 8 septembre 1264, un bref du pape Urbain IV fut expédié à la pieuse amie de Julienne. Cette bulle, datée d'Orvieto, institue

la fête du Saint-Sacrement et ordonne qu'elle sera célébrée avec toutes les solennités des fêtes de premier ordre.

La volonté du pontife est aujourd'hui bien remplie; le catholicisme n'a pas de fête plus selon le cœur des peuples que la Fête-Dieu.

On pourrait aussi appeler cette sainte journée la fête de la terre, la fête des villes et des hameaux ; car partout ce n'est que joyeuses sonneries, que chants d'allégresse, qu'arcs de verdure dans les chemins des campagnes, que riches tapisseries dans les rues des cités, qu'encens montant vers le ciel, que fleurs effeuillées jonchant- le sol, que populations en beaux habits, qu'enfants couronnés de roses et de bluets, que reposoirs auprès des palais et auprès des chaumières, que bannières et drapeaux, que cierges et fusils, que soldats pacifiques, et que prêtres rayonnants de joie.

Oh! celui qui est assez heureux pour n'avoir sur le cœur aucun pesant remords, quand il s'éveille ce jour-là, sent la joie générale lui venir avec l'air du matin; cette joie est partout; elle monte de la terre comme une grande prière ; elle descend du ciel comme un bienfait. L'air en est pour ainsi dire imprégné; ce jour-là, le climat est devenu doux pour tout le monde; ceux qui sont condamnés à pleurer sentent leurs larmes moins amères ; ceux qui sont heureux sentent mieux leur bonheur.

De tous les jours de l'année, c'est celui où l'on est le plus convaincu que Dieu est partout. Le roi, dans son palais, dépose sa couronne et descend du trône pour suivre celui qui lui a conféré la puissance; le pauvre, souffrant sur son lit d'hôpital, se soulève de sa couche pour voir passer devant l'hospice le Dieu qui guérit et qui console; dans les familles, les enfants se sont levés de bonne heure pour aller admirer les reposoirs de la ville, avant que la foule n'obstrue les places et les rues ; car en cette grande journée, on vient de loin pour assister à la procession où doivent marcher les princes de l'Eglise.

Pour aimer la Fête-Dieu, j'ai mes souvenirs d'enfance; car entre toutes les processions de France, celle d'Angers était renommée, et vraiment elle méritait de l'être. Cette ville que l'on avait surnommée la ville noire à cause de ses rues sombres et étroites et la couleur foncée de ses ardoises, devenait belle ce jour-là.

De trente lieues à la ronde on venait voir le sacre (c'est ainsi que l'on appelait la solennité de la Fête-Dieu) : les populations des campagnes et des petites villes environnantes, avec leurs divers costumes; les Bretons de Guerande, du Croisic et du Pouliguen, avec leurs braies à mille plis, leurs guêtres de toile blanche et leurs vestes et manteaux bruns ; les femmes du Bourg-de-Cat, avec leurs élégantes coiffures, leurs bouquets de fleurs faites avec des coquilles, et leurs devantures de corset dorées ; les habitants du Maine avec leurs habits couleur grisâtre ; les femmes d'Ingrante, de Chantocé et de Saint-Georges, avec leurs bonnets ronds et leurs mantelets de drap noir ou d'indienne, et leurs antiques capots ou capuchons; tous ces différents vêtements de formes et de couleurs diverses bariolaient la multitude pressée dans les rues, et attestaient qu'on était venu de divers lieux pour voir la grande solennité angevine.

La procession ne cheminait que sous une voûte de toile, formée par les

voiles des grands bateaux de la Loire et de la Maine, que les mariniers tenaient à grand honneur de fournir ; car les embarcations dont la voilure avait servi à abriter le Saint-Sacrement dans sa marche à travers la ville, ne faisaient jamais naufrage.

Ces immenses voiles tendues d'un pignon à un autre, et se touchant toutes sans laisser d'ouverture entre elles, répandaient sur la voie sainte une mystérieuse sombreur, rappelant celle de nos vieilles églises. Chaque maison avait sa façade de bois sculpté, cachée par des tapisseries à grands personnages, et le pavé ne se voyait plus, tant on y avait répandu d'herbes odorantes.

Toute cette pompe, tout ce monde, cachaient la laideur de la vieille et irrégulière cité. En ce jour, on l'aurait crue belle, à cause de son enthousiasme et de la poésie de la fête.

Poésie! enthousiasme!, oh! que ces rayons du ciel embellissent de choses !

Voici quelle était la marche de la procession. Les plus humbles, les plus pauvres, venaient les premiers, avec leurs croix de bois ; les ordres mendiants, les capucins, les carmes, fendaient la foule.

Et c'était là un ressouvenir de l'antique Orient ; car ces religieux avec leurs cheveux rasés, avec leurs longues barbes, leurs pieds chaussés de sandales, leurs robes de laine brune et leurs ceintures de cordes, n'avaient rien changé au costume des premiers anachorètes : c'était ainsi qu'étaient vêtus dans leurs grottes des rochers les fils de la solitude et du silence.

Après leur longue file, venait ce qu'à Angers on appelait les torches ; et je ne sais pourquoi on les nommait ainsi.

C'étaient douze grands théâtres portés sur d'énormes brancards ; quatre colonnes torses, semblables à celles des lits du moyen âge, supportaient un baldaquin terminé en dôme. Sous ce dais, des figures de cire de grandeur naturelle étaient groupées pour représenter différentes scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Tantôt c'était Abraham prêt à sacrifier Isaac, et l'ange arrêtant son bras ; tantôt, Agar dans le désert, auprès du petit Ismaël mourant de soif; une autre fois, c'était le jugement de Salomon, et la reine de Saba lui apportant des présents; plus loin, c'était la naissance de l'enfant Jésus ; la crèche, avec les bergers et les anges, ou les mages offrant au fils de Marie l'or, la myrrhe et l'encens.

Tous ces personnages étaient superbement vêtus, et je me souviens encore du mouvement que la marche de porteurs imprimait à ces figures aux regards fixes et aux gestes arrêtés.

Chaque torche ou chaque théâtre était porté par vingt-quatre jeunes hommes, en beaux habits enrubannés. Parmi les ouvriers de la ville, il était reconnu que l'on se mariait mal, lorsque l'on n'avait pas porté les torches.

Après ces représentations, ou tableaux de l'histoire sainte, à la grande joie de la foule, on voyait arriver la torche des pécheurs, énorme cierge, gros et haut comme une colonne, et dont la mèche allumée passait à la hauteur des premiers étages. Des roseaux, des coquilles, des guirlandes de fleurs aquatiques, des franges, de petits poissons argentés, ornaient ce pilier de cire blanche. Les pêcheurs de la Loire et de la Maine faisaient

les frais de cette torche, et de temps en temps formaient des danses à l'entour.

Tout cela se voyait à une grande distance du Saint-Sacrement ; car après les pêcheurs et tous les autres corps de métiers, venaient les religieux des différents couvents de la ville; puis, après eux, les lévites des séminaires, le clergé de toutes les paroisses, les chanoines de Saint-Maurice, les chapelains des hospices, les frères des écoles chrétiennes, et les sœurs de la charité avec leurs nombreux élèves. Tout ce monde pieux marchait sur deux lignes, les uns portant des cierges allumés, les autres des branches de verdure et des bâtons ornés de bouquets et de rubans, et surmontés d'une image du saint patron de leur corporation ou métier.

Entre cette double haie, avançaient lentement les croix, les bannières festonnées et flottantes, les statues argentées et dorées des saints, les châsses des martyrs, des vierges, des ermites et des pontifes ; ces reliquaires à sculptures et à formes gothiques posaient sur des brancards recouverts de draperies de velours à franges d'or, et étaient portés par de jeunes prêtres en aubes blanches, avec des ceintures de soie bleu de ciel, et couronnés de fleurs. Puis, bien loin, bien loin, comme à la fin de cette longue avenue mouvante, au milieu de mille splendeurs, à travers les nuages d'encens et la pluie de roses effeuillées qui tombaient de chaque rue, de chaque maison, de chaque fenêtre, on apercevait l'ostensoir d'or rayonnant comme un soleil, porté par l'évêque sous le magnifique dais de la cathédrale ; ses pentes brodées d'or, ses gros panaches de plumes d'autruches, se mouvaient, ondoyaient au-dessus de Dieu et du Pontife.

Des princes, des grands seigneurs, des hommes d'épée et de robe, le maire, les échevins, les marguilliers, avaient tour à tour l'honneur de porter le dais. Et puis, mêlée à tout ce cortège pacifique, se joignait la milice bourgeoise; et les plumets et les baïonnettes se voyaient et brillaient à côté des croix d'argent, et des flammes des cierges et des flambeaux.

Souvent la marche était interrompue, car chaque quartier avait son reposoir, et devant chacun d'eux la procession s'arrêtait; on a vu comme des émeutes, ce qu'on appelait autrefois des émotions populaires, parce que quelques évêques avaient voulu changer le cours de la procession du sacre. Les rues par lesquelles elle passait étaient mieux habitées que les autres, et les maisons y étaient affermées plus cher.

Pour la ville d'Angers, c'était un moment de joie et de dévotion, de plaisir et de fortune, que le temps de la Fête-Dieu. A cette époque, les nobles propriétaires revenaient de leurs terres, et les industriels, les marchands du pays, se donnaient rendez-vous à la foire du sacre.

Dans les vieux temps, il y avait ainsi de merveilleuses alliances entre la religion et l'intérêt du peuple, et les populations des villes et des campagnes en aimaient davantage le Dieu du ciel qui ne dédaignait pas de se mêler aux choses de la terre.

Aujourd'hui Angers a encore son sacre, mais il a perdu une grande partie de son ancien éclat : ce n'est plus que l'ombre d'autrefois.

J'ai l'espoir que l'on ne m'en voudra pas d'avoir décrit si au long les

pompes d'une procession à laquelle se rattachent mes premiers souvenirs. Oh! que de fois, lorsque j'étais exilé loin du pays natal, jeté sur une terre protestante, où toutes les choses religieuses sont sèches et froides : oh! que de fois j'ai pensé au sacre d'Angers! au reposoir qui se faisait près de la maison paternelle le jour de l'octave; reposoir pour lequel ma mère prêtait ses candélabres et girandoles d'argent, et que mes sœurs ornaient de bouquets faits par elles !

Mais refoulons dans notre âme ces réminiscences mêlées de douceur et d'amertume, ces joies tristes d'un cœur qui vieillit, et parlons de la solennité de la Fête-Dieu telle qu'elle se célèbre aujourd'hui.

L'Eglise avait choisi le jeudi après l'octave de la Pentecôte pour la célébration de cette journée si aimée des chrétiens: Depuis le concordat, cette fête a été reportée au dimanche suivant.

Les cérémonies de la. Fête-Dieu, dans beaucoup de villes de France, ont perdu la plus grande partie de leur éclat : à Paris, entre autres, il n'est plus permis au Dieu de Clovis et de Charlemagne, de saint Louis et de Louis XIV, de sortir de ses temples. Des esprits forts, des commis-voyageurs, des philosophes imberbes, de vieux révolutionnaires adorateurs de la déesse Raison et de l'Etre suprême de Robespierre, ont fait peur aux ministres du jour: et le pays très chrétien est déshérité d'une solennité qu'il aimait, parce que tel est le bon plaisir de quelques adeptes du philosophisme.

La partie la plus éclatante des offices du Saint-Sacrement, et celle qui contribue le plus à distinguer cette fête d'avec toutes les autres, est la procession solennelle où le corps de Jésus-Christ est porté en triomphe avec le plus grand appareil ; plusieurs en rapportent l'institution à Jean XXII, et croient qu'elle doit son origine à l'exposition du Saint-Sacrement. ' Cette exposition dure pendant toute l'octave de la fête eucharistique et c'est merveille que de voir les pompes et les magnificences de nos églises

pendant cette huitaine En ville, cette octave a sans doute un grand

charme pour les âmes pieuses; mais à la campagne, les saints du soir ont un saint attrait pour les catholiques qui habitent les châteaux et les maisons de villages.

. Quand le soleil s'éteint au ciel, les cierges s'allument sur les autels ; et quand les oiseaux ne chantent plus sous la feuillée, les hymnes commencent dans les églises; alors, les riches et les pauvres s'acheminent vers le temple champêtre, dont les cloches sont en branle, et à cette heure où la fraîcheur et le repos descendent sur la nature, la prière et la paix d'en haut viennent aux âmes qui croient, qui aiment et qui espèrent.

L'autel a conservé les ornements dont il avait été paré pour le grand jour; le dais est encore dans le sanctuaire avec la croix argentée et la bannière des temps antiques; les fleurs, les arbustes, les orangers, que les jardiniers de la contrée ont prêtés, mêlent encore leurs parfums à l'encens ; et sous des palmes dorées et recourbées en voûte, ou sur des draperies de velours cramoisi, entre deux anges adorateurs, est exposé l'ostensoir avec ses rayons d'or ou d'argent. Pendant tout le jour, des cierges ont brûlé devant le Saint- Sacrement, et les âmes les plus pieuses et les plus ardentes se sont relevées pour qu'il n'y ait pas une heure sans adoration.

FÊTES chr. 12

Si un étranger entre alors dans l'église, soit à la ville, soit au village, quelque chose saisit tout de suite son àme; s'il a le bonheur de croire, il tombe prosterné; s'il ne croit pas, il envie la foi de ceux qu'il voit priant dans le calme et le silence; car il éprouve qu'il y a là un grand repos, une profonde paix; avec l'odeur des cierges qui brûlent, avec la senteur des' tubéreuses et des orangers groupés en massifs sur les marches de l'autel; avec ce qui reste de la fumée de l'encens, on respire ici comme l'air béni du ciel. Quand est venu le huitième jour, la fin de l'octave, les fidèles qui se sont habitués à prier ensemble se sont attristés de voir finir ce temps sanctifié; on dirait une famille qui ne va plus vivre sous le même toit; des frères et des sœurs qui vont se séparer.

Il y a eu trop de pieuse allégresse parmi le peuple chrétien le jour de la Fête-Dieu, pour que cette belle solennité n'ait pas un reflet. Aussi le jour de l'Octave, que dans quelques pays on nomme la petite Fête-Dieu, il y a encore une procession.

Les processions du Saint-Sacrement varient de pompes et de beautés, selon les lieux où elles se déploient : majestueuses dans les grandes cités, elles sont pleines de grâces au village. A la campagne, la Fête-Dieu peut être comparée à la fête des Tabernacles des Hébreux. Alors, Dieu vient habiter sous des berceaux de verdure et de fleurs.

Dans les villes (1), « le bruit des cloches et le roulement des canons annoncent que le Tout-Puissant a franchi le seuil de son temple. Par intervalles, les voix et les instruments se taisent, et un silence aussi majestueux que celui des grandes mers dans un jour de calme, règne parmi cette multitude recueillie; on n'entend plus que ses pas sur les pavés retentissants.

« Mais où va-t-il ce Dieu redoutable, dont les puissances de la terre proclament ainsi la majesté? Il va se reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, qui lui présentent, comme au jour de l'ancienne alliance, des temples innocents et des retraites champêtres ; les humbles de cœur, les pauvres, les enfants, le précèdent; les juges, les guerriers, les potentats, le suivent. Il marche entre la simplicité et la grandeur, comme ce mois qu'il a choisi pour sa fête; il se montre aux hommes entre la saison des fleurs et celle des foudres.

« Les fenêtres et les murs de la cité sont bordés d'habitants, dont le cœur s'épanouit à cette Fête du Dieu de la patrie ; le nouveau-né tend ses bras au Jésus de la montagne, et le vieillard penché vers la tombe se sent tout à coup délivré de ses craintes ; il ne sait quelle assurance de vie le remplit de joie à la vue du Dieu vivant. »

La Fête-Dieu ne plaît pas qu'à la foule qui vient voir passer dans les rues les pompes du sanctuaire; elle est pleine de charmes pour les poètes: aussi, voyez comme elle a inspiré! Nous venons de citer le premier de tous, Chateaubriand! après lui, Delille, Soumet, Michaud, Fontanes, et bien d'autres encore.

En cette fête, nous trouvons tant de choses pour élever l'esprit, pour émouvoir le cœur, pour sanctifier l'àme, que nous allons en donner des

(1) Chateaubriand.

tableaux différents; en redisant /e sacre d'Angers, nous avons essayé de peindre la Fête-Dieu dans une grande ville; en voici une dans un hameau.

On nous a fait la liberté de telle sorte, que les populations catholiques de beaucoup de grandes villes sont aujourdhui déshéritées des magnificences de la religion.

Dans Paris, ville jadis si chérie des rois très chrétiens, le Dieu de Clotilde et de Clovis est comme prisonnier dans ses temples... Ses ministres, craignant les sacrilèges, n'osent plus faire sortir du saint des saints la radieuse eucharistie. Qui sait si les esprits forts du siècle ne seraient pas dans les rues pour l'insulter!

Au village, comme il y a plus de foi, il y a plus de vraie liberté. Au hameau de Flamenville, situé sur les hautes falaises du promontoire normand, j'ai vu une de ces processions que l'auteur du Génie du Christianisme aimerait à décrire.

L'église, qui est belle et assez vaste, et que j'avais vue les dimanches précédents presque aussi pleine que celles de la Bretagne, avait mis dehors et étalé à tous les yeux sa bannière et son dais de damas rouge, sa croix et ses chandeliers, et ses plus beaux bouquets. C'était là toute la magnificence du temple champêtre.

Un vieux curé, confesseur de la foi, un jeune vicaire à l'air doux et modeste, composaient tout le clergé; et puis venaient des adolescents, des enfants en aubes blanches, avec des ceintures à longs bouts pendants; quelques-uns agitant des encensoirs, d'autres portant des corbeilles et jetant des fleurs sous les pas de Dieu. Plus de cent petites filles voilées et vêtues de blanc, et conduites par de saintes filles de charité, suivaient la bannière de la Vierge. Tout à côté du Saint-Sacrement, marchait en bon ordre l'école du village, dont la tenue religieuse et décente aurait pu faire honte à plus d'un grand collège.

L'alliance entre les châteaux et les presbytères date de loin ; et comment voudrait-on qu'il en fût autrement ? Les dames châtelaines et leurs filles ont toujours occupé leurs loisirs à broder de beaux ornements, des chapes, des chasubles, de belles nappes d'autel pour leurs chapelles ou pour leur église de paroisse. Elles ont de tout temps envoyé des aumônes aux curés pour les pauvres qu'ils avaient recommandés à la charité des riches. Aussi, aux Rogations, et surtout à la Fête-Dieu, le clergé des hameaux aime à venir à l'ancienne demeure seigneuriale, montrer qu'il est reconnaissant et fier des beaux ornements qui lui ont été donnés, et faire voir les nécessiteux qu'on l'a mis à même de secourir.

La procession sortit de l'église par un soleil resplendissant ; pendant quelque temps la croix brilla de ses rayons, et puis elle s'enfonça sous de beaux ombrages ; parfois l'écharpe et les longs rubans qui l'ornaient, se déployant et ondoyant à la brise me faisaient illusion, et me rappelaient les fêtes bretonnes et vendéennes où nous voyions tant de drapeaux. Auprès de la croix étaient groupés les chantres, bons paysans de la contrée, que j'avais vus la veille avec la hache, la pioche ou le fusil de garde, et maintenant marchant avec dignité sous la chape dorée. Leurs voix, plus fortes que justes, retentissaient au loin/

l8o FÊTES CHRÉTIENNES.

Après les chantres, le maître d'école se montrait grave et digne au milieu de ses élèves, formant deux longues files et chantant des cantiques français sur de vieux airs normands, quand les hymnes latines venaient à cesser. Chacun de ces jeunes garçons avait un ruban blanc noué au bras; brassard sacré de la première communion, et que les mères avaient eu grand bonheur à nouer.

La bénédiction fut donnée dans la chapelle du château, et de là le cortège passa entre deux étangs; c'est alors que la brise agita la bannière de la paroisse, et celle de la congrégation de la Sainte Vierge, l'écharpe de la croix et les panaches du dais.

Au bout de cette chaussée s'ouvrait le haut et large porche d'une longue

nef gothique Oh! c'était là un beau temple! presque aussi long que

l'église de Sainte-Geneviève de Paris; plus de deux cents pieds avant d'arriver à la croix latine ; plus de deux cents colonnes avec d'élégants chapiteaux foliés, et toutes ornées de guirlandes qui ne se fanent pas; de merveilleuses et délicates nervures se dessinant, se croisant, se mêlant sur la voûte en ogive; et au milieu de ce demi-jour religieux, de cette sombreur de nos vieilles cathédrales, tout à fait dans la profondeur de cette admirable nef, on apercevait l'autel élevé sur de nombreux gradins, et tout brillant de la

lumière des cierges et de l'émail des fleurs Quand la voix des chantres

de village se taisait, alors les chantres bien plus habiles du temple que je viens de décrire, célébraient à leur tour le Dieu de la nature... Ces chantres, c'étaient les oiseaux; cette belle nef gothique, c'était une longue allée droite, à la française, avec de beaux arbres faisant berceau; sous leur religieux ombrage, un reposoir avait été élevé; la procession y fit sa dernière station; à travers les branches mobiles delà voûte, quelques rayons de soleil vinrent scintiller sur l'ostensoir que le prêtre élevait au-dessus de la foule ; tout le monde était à genoux sur la mousse et sur les fleurs effeuillées ; il y avait un grand silence... Oh! que là nous étions loin de tous ces bruits que les révolutions laissent après elles ! Comme on aurait voulu être là longtemps avec tous ceux qu'on aime !... Mais le maître rustique des cérémonies donna le signal, le tambour des douaniers de la côte de Flamenville battait aux champs, et nous nous remîmes en route.

Avant de rentrer dans l'église, la procession fit le tour du cimetière; la veille on avait fauché une voie dans les hautes herbes ; on y marchait sans bruit et comme sur un tapis; les coquelicots, les roses et les bluets, que les petits villageois jetaient sous les pas du Dieu qui avait dit : Je suis la résurrection et la vie, retombaient sur les fosses des morts du village ; devant la tombe d'une bienfaitrice (i) du pays, le Saint-Sacrement s'arrêta quelques minutes ; c'était pour bénir la femme pieuse et charitable qui avait orné les autels, vêtu le pauvre et nourri l'orphelin.

Dans toute cette gracieuse cérémonie champêtre, je n'ai été fâché que d'une chose : c'est que la procession ne se soit pas dirigée vers la mer, qui n'est qu'à un demi-quart de lieue du hameau; sur les hautes falaises de rochers, à deux cents pieds au-dessus des vagues écumantes, qu'un reposoir

(i) Madame la marquise de Brue.

FETE-DIEU. l8l

eût été beau! Nous venions de voir un Dieu de mansuétude et de paix sous le temple de feuillage, ici nous aurions vu un Dieu de force et de majesté sur un de ces blocs immuables que sa main a créés, et en face de ces grandes eaux sous lesquelles s est promenée la sagesse éternelle.

Dans ce pays, il me semblait injuste de délaisser ainsi la mer, car elle aussi loue le Seigneur qui lui a donné le secret des abîmas et la puissance des tempêtes; et ne la voyons-nous pas, toujours obéissante à la voix de Dieu, entr'ouvrir les flots pour laisser passer ses protégés, ou soulever ses vagues pour engloutir les rois, les chars et les cavaliers?

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