FETE-DIEU SUR MER
C'était au temps où les rois de France pensaient que leurs armées de terre et de mer, étant composées de soldats et de marins chrétiens, avaient besoin d'aumôniers et dans les régiments et à bord des vaisseaux; au temps où, ne rougissant pas de la croix, ils la faisaient voir à côté de leurs drapeaux et de leurs pavillons victorieux.
La flotte française était mouillée dans les parages de l'Ile-de-France, et les vagues sur lesquelles elle se balançait mollement étaient aussi azurées que le ciel. Dès le matin, dès l'instant où le sommet de chaque flot s'était doré des premiers rayons du soleil, chaque vaisseau avait arboré sa parure pour la solennité du jour : la. Fête-Dieu.
La veille, à la prière du soir, alors que le globe du grand astre, près de se plonger dans la mer, apparaissait entre les cordages des navires, au milieu des espaces sans bornes, l'aumônier avait annoncé aux matelots, aux soldats du bord, que le lendemain était la fête du Dieu de la nature; la fête de celui qui a creusé les profondeurs de l'Océan, et qui a hérisé la terre de hautes montagnes; la fête du Dieu qui soulève les vagues et qui fait croître les moissons.
Parmi les hommes qui avaient écouté le prêtre, il n'y en avait pas eu un qui ne se fût souvenu de cette fête qu'il avait vu célébrer ou dans sa ville, ou dans un hameau natal, alors qu'il était encore avec sa mère et ses sœurs. Les marins perdent peu les souvenirs de terre, ils en ont besoin dans les solitudes de l'Océan; aussi, c'était avec joie que les vieux matelots et les jeunes mousses s'étaient mis à l'ouvrage pour décorer leurs navires.
La propreté, ce luxe des vaisseaux, avait redoublé ce jour-là, et le pont de chaque navire aurait pu être comparé au plancher d'une maison bien tenue : les flammes longues et effilées, étroites et gracieuses banderoles, se déroulaient, s'allongeaient, se recourbaient, comme des serpents de diverses couleurs, et jouaient au haut des mâts. Les pavillons bariolés de signaux, les pavillons de France, majestueux de blancheur, flottaient et claquaient au vent. Les grandes voiles, comme d'immenses draperies, se dessinaient en larges festons sur le bleu du ciel.
Le vaisseau amiral était comme la cathédrale de la ville flottante; c'était de son bord que la bénédiction devait être donnée à toute la flotte.
Des habitants de l'île avaient apporté, dès le point du jour, à nos marins,
toute une moisson de leurs plus belles fleurs, et leurs légers canots et leurs yoles longues et sveltes, toutes chargées de branchages, avaient semblé de petites îles portées et balancées par les flots.
Avec des ressouvenirs de village, les matelots avaient employé ces tributs verdoyants et parfumés à faire un magnifique reposoir au pied du grand mât du vaisseau amiral.
Certes, il y a grand plaisir à voir les fleurs s'épanouir aux lieux où elles sont nées ; à voir s'étendre les branches sur les pelouses que les arbres ont percées pour grandir. Mais il y avait aussi une douce sensation à contempler ces dépouilles des bois et des jardins, étalant leurs couleurs et leur verdure sur un vaisseau au milieu des vagues ; fleurs et palmes séparées et exilées de terre, pour orner l'autel du Dieu de la nature.
Le matin, l'office de la Fête-Dieu avait été célébré dans les paroisses de 1 île, et vers midi nos matelots avaient pu voir la procession sortir de l'église des Pamplemousses et passer auprès du tombeau de Paul et de Virginie.
Pour augmenter la majesté de la fête marine, des prêtres de l'Ile de France et déjeunes missionnaires qui se rendaient dans l'Inde, vinrent se joindre aux aumôniers des vaisseaux ; le soir avait été choisi pour la cérémonie du salut et de la bénédiction. Heure pleine de mystère et de charme ; heure où l'on prie mieux, parce que l'âme est alors saisie d'un sentiment vague de tristesse ; heure où les nuages du ciel semblent des draperies de pourpre bordées d'or.
Au moment où dans les villes on sonne YAngclus, la cérémonie commença à bord de Y Amiral; cent et un coups de canon l'annoncèrent, et chaque vaisseau répondit à la salve ; et les batteries de terre mêlèrent aussi de lointaines détonations aux sublimes bruits qui s'élevaient des flots; et, pour quelques instants, la teinte rose et dorée du ciel disparut sous l'épaisse fumée de tant de bouches à feu !
Tous ces tonnerres des hommes ne déplaisaient point à Dieu, car ils ne donnaient pas la mort; ils n'étaient plus un signal de guerre, ils n'appelaient plus au carnage, mais à la prière, mais à l'adoration d'un Dieu d amour et de paix : au calme qui régnait dans les airs et sur les flots, on eût dit que la nature se recueillait et faisait silence à l'approche du Créateur.
Les vents se taisaient, et les vagues ne bruissaient point contre les flancs des navires... Aussi de toutes ces embarcations, on entendait par moments les voix des prêtres, et de loin on voyait par-dessus les têtes nues des matelots agenouillés, la croix et le Saint-Sacrement que les officiants portaient en procession autour du vaisseau amiral; au soleil couchant, l'ostensoir à rayons d'or brillait comme un autre soleil, et les mains jeunes et pures d'enfants vêtus comme des anges jetaient avec profusion des fleurs de toutes les couleurs et de parfums différents. Ces fleurs, en retombant sur le pont, formaient comme un tapis bariolé sous les pieds des prêtres, et traçaient la voie sainte à l'entour du vaisseau; parfois, la brise emportait par-dessus les bastingages quelques-unes de ces fleurs, et allaient surnager quelques instants sur les ondes agitées de la vie, la beauté de la grâce;
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on les voit un moment, on les admire, puis le flot qui les portait s'affaisse, s'entr'ouvre et les engloutit.
Le reposoir qui avait été dressé au pied du grand mât était élevé sur plusieurs gradins ; l'autel se trouvait ainsi placé de manière à être vu de toute la flotte.
Quel temple que celui-là ! l'immensité sur la tête du prêtre! l'immensité sous ses pieds! et, pour annoncer le moment de la bénédiction, au lieu d'une clochette agitée par un petit choriste, une salve de cent canons, cent canons tonnant à la fois et disant aux soldats, aux matelots, à l'océan, à la terre, au ciel : Adorez, voici le Dieu des armées!
Ce ne sont pas les hommes qui vivent sur mer, entre les hauteurs des cieux et les profondeurs de l'abîme, qui ne savent pas prier; non la vue des espaces sans bornes, 1 infini qui les entoure, la grande voix de l'Océan, qui parle sans cesse au marin, lui ont agrandi l'àme et enseigné la foi ; aussi, pas un officier, pas un malelot, pas un soldat qui ne se prosternât, saisi d'une vive émotion, quand le Saint-Sacrement, élevé dans les mains du prêtre, bénit l'armée... Alors les étoiles commençaient à se montrer dans le ciel : on eût dit qu'elles aussi voulaient adorer, avec les hommes, le Dieu qui les a semées dans le firmament, et qui sait le nom de chacune d'elles !
La nuit allait bientôt venir et tendre de ses voiles l'immense horizon; déjà les flots commençaient à ne plus refléter de lumière, et l'éclat qui avait été répandu d'en haut sur la fête, s'éteignait : ainsi, dans nos vieilles églises, quand les saints offices sont terminés, les cierges de l'autel cessent de brûler près du tabernacle, et la lampe du sanctuaire reste seule allumée.
Et que l'on ne dise pas que toute cette fête que je viens de décrire, et qui m'a été racontée par un vieux marin, n'ait été qu'une pompeuse et vaine cérémonie : oh! non, il y avait eu dans cette pompe autre chose que de la poésie et de la magie. Il y avait eu de douces consolations et d'utiles souvenirs pour tous ceux qui s'y étaient prosternés... Les hommes enlevés loin des champs où ils étaieut nés, et soumis à un service rude et à une discipline sévère sur leurs nefs battues des flots et des tempêtes, ont besoin de consolations, et nulle main ne peut, aussi bien que celle de la religion, leur donner ce qui leur manque : quand, bien loin de la patrie, elle se montre à eux, c'est toujours comme une amie qui vient leur parler de leur village et de leurs parents ; certes, entre la vie des champs et celle du marin, entre ces majestueux navires et ces cabanes du hameau, entre ces vagues sans cesse agitées et la tranquillité des campagnes, il n'y a aucune ressemblance, aucun point de comparaison, et voilà cependant que chaque homme de la flotte a l'âme remplie d'émotions douces ; qui les lui a données ?
La voix du prêtre, la vue de l'hostie consacrée dans l'ostensoir d'or, les encensoirs balancés, les fleurs effeuillées, les hymnes chantées, les prières dites, toutes ces choses ont parlé au cœur du matelot et lui ont rendu ce que les distances lui avaient ôté.
Quand vous quittez la patrie, emportez avec vous de religieux sentiments, et vous ne serez jamais, quelque loin que la fortune vous pousse,
tout à fait exilé; la religion a la main si puissante, qu'elle allonge, pour ainsi dire, la terre natale sous les pas du banni.
Ainsi, on le voit, et sur mer, et sur terre, et sur l'azur des vagues, et sur la verdure des champs, et dans les grandes villes, et à bord des grands vaisseaux, la solennité de la Fêle-Dieu est toujours magnifique à célébrer.
En Normandie et aux environs de Paris, nous avons remarqué une coutume touchante : les mères amènent leurs petits enfants sur le passage du Saint-Sacrement, et le prince de l'Eglise, ou le simple prêtre qui porte Dieu, s'arrête et pose le pied de l'ostensoir sur la tête de l'enfant, qui a besoin de force pour grandir. Les malades viennent aussi présenter leurs fronts pâles au Dieu qui guérit... Les pauses deviennent ainsi très fréquentes, mais ne nuisent pas à la beauté de la cérémonie ; elles rappellent l'imposition des mains de Jésus et de ses apôtres, quand ils allaient par la Judée, consolant et faisant le bien; et puis on se souvient encore de ces paroles : Laissez, laissez les petits venir jusqu'à moi.
Ce que je n'aime pas, c'est un usage que j'ai vu établi à Rouen, au milieu de la nef de la cathédrale : une haute table, simplement recouverte d'une nappe blanche, est posée. Et sur cette table, l'officiant place le Saint- Sacrement; puis toute la foule pieuse s'avance, et, se courbant un peu, passe sous cet autel. Le peuple appelle cette pratique passer sous les pieds de Dieu.
Une autre coutume qui me semble aussi manquer de dignité, c'est de voir les prêtres prendre des mains des fidèles des bouquets, les passer sur la face rayonnante de l'ostensoir, puis redonner ces fleurs qui ont touché Dieu à ceux qui les ont présentées.
11 y a là, ce me semble, une familiarité qui choque et qui blesse : j'aime bien mieux notre usage breton; ce sont les fleurs, les bouquets qui ont servi à décorer les autels des reposoirs, que l'on distribue aux personnes pieuses qui viennent en demander pour reporter à leur logis, pour placer auprès d'une sainte image, ou pour poser sur le lit d'un, malade, qui n'a pu quitter sa couche de douleur pour venir à la procession.
Ce qui me fait grand'peine, c'est de voir lésiner avec Dieu, c'est de voir, dans ces grandes solennités que j'ai essayé de peindre, compter les grains d'encens que l'on brûlerait devant les autels, et les corbeilles de fleurs qu'on épandrait sur les pas du Créateur. Mais vous qui balancez devant les tabernacles des encensoirs sans parfums, des encensoirs froids comme des cœurs sans amour; vous qui ne jetez qu'avec parcimonie des feuilles de roses devant l'Eucharistie portée en triomphe; pensez donc que le Dieu de l'hostie est vraiment le Dieu de la nature, et répandez, répandez à pleines mains les fleurs sur sa voie.
Que de vos corbeilles tombent des pluies de roses, que de vos encensoirs montent de gros nuages d'encens ; ne soyez plus avares envers celui qui répand tant de bienfaits sur nous; il a, dans ses trésors d'en haut, les tièdes ondées qui font germer et pousser les plantes, les moissons et la verdure... Jetez donc, jetez en abondance les roses devant lui; il en fera fleurir d'autres : les saisons sont à lui ; la terre attend son ordre pour sortir de dessous son suaire de neige, et le printemps n'aurait ni un bourgeon ni une feuille, s'il ne le voulait pas.
FETE-DTEU.