LA CIRCONCISION
source pure et bienfaisante. Avec les usages tels que l'habitude nous les a faits, les premiers jours de l'an sont en général peu sanctifiés. Les devoirs de société empiètent trop sur les devoirs religieux. — En cette journée de visites, il y a souvent un bienfaiteur oublié... c'est Dieu, celui qui envoie les années à la terre pour savoir ce que valent les hommes.
L'Eglise s'est souvent affligée des restes du paganisme qui signalent cette première journée du nouvel an... Les étrennes, si aimées de nous tous quand nous en recevons, et plus douces encore quand nous pouvons en donner, ces étrennes si attendues des enfants, ont été anathématisées par les saints Pères à cause de leur origine païenne.
Le concile de Tours, tenu l'an 566, nous apprend qu'au premier jour de janvier il était ordonné d'opposer le chant des litanies aux chants impies et superstitieux des païens, ce qui marque que ce premier jour de l'an était moins un jour de fête et de joie qu'un jour de pénitence et d'expiation, un jour sans Alléluia à l'office.
Vers la fin du septième siècle, l'Eglise abrogea les trois jours de jeûne que les conciles avaient prescrit pour la fin de Tannée et le commencement
de l'année suivante Elle exhorta vivement les fidèles à substituer les
pauvres à la place des amis, et à convertir les étrennes en aumônes.
Toute la charité chrétienne se retrouve dans ce précepte; les siècles, dans leur marche, peuvent bien amener quelques changements dans le cérémonial des fêtes religieuses, mais ils ne changent rien à l'esprit du catholicisme; il reste toujours pur, élevé, plein d'amour et de mansuétude, de miséricorde et de justice. Et quand les temps seront accomplis, il retournera vers Dieu qui l'a fait, comme ces anges qui venaient visiter les patriarches et les saints remontaient au ciel sans que leurs pieds d'ivoire eussent été souillés de la poussière du monde, sans qu'une plume fut tombée de leurs ailes! — ■ Les étrennes, les souhaits de bonne année, étant restés un usage établi, la religion y a mêlé sa sagesse et ses conseils. Je me souviens qu'un jour du premier de l'an, vers les neuf heures du matin, — j'étais alors à Rouen, — j'entrai dans l'église de Saint-Maclou ; elle était pleine de fidèles, et son vieux et respectable curé était en chaire.
C'était bien aux pauvres habitants de ce pauvre quartier de venir, la première matinée du nouvel an, demander à Dieu la force de travailler et de la résignation pour souffrir; car en cette paroisse, que les riches habitent peu, résignation et force sont des vertus de première nécessité.
Le bon pasteur parlait à son troupeau avec un ton paternel qui allait à l'âme, et je restai debout dans la foule, trouvant si grand bonheur à l'entendre, que je n'ai point oublié ses paroles :
« Beaucoup d'entre vous, disait le vénérable curé, beaucoup d'entre vous sont venus me souhaiter une bonne année, je les en remercie, et, pour que l'année qui commence aujourd'hui me soit bonne et heureuse, il faut qu'elle ne vous soit pas mauvaise; à vous donc, mes chers enfants, à mon tour, je souhaite une bonne année, une année sans misère, sans fléau de Dieu, une de ces années de vertu qui mènent aux années éternelles.
» A vous donc, qui m'écoutez, et qui n'avez ni splendides habits, ni de somptueux atours, à vous je souhaite résignation et patience.... Oh! portez
en chrétiens soumis les pauvres vêtements que je vous vois, et si les bonnes minées que je vous souhaite vous adviennent, là-haut Dieu vous échangera ces habits contre des manteaux de pourpre, semblables à des manteaux de rois. »
Comme j'étais dans la foule, je vis l'émotion qui y régnait : il y avait alors, je vous assure, entre le troupeau et le pasteur, entre les enfants et le père, entre les chrétiens et le prêtre, une union de charité si intime, que ce n'était plus qu'un cœur et qu'un esprit.
Dans tous ces premiers de l'an que j'ai vus passer sur ma tête, et aux jours de bonheur, et aux jours d'adversité, dans les maisons des grands où je suis allé avec" la foule offrir des vœux de bonheur aux heureux de ce monde, j'ai vu bien des choses! je les ai oubliées; et comment se fait-il que j'aie gardé le souvenir de cet échange de souhaits entre le curé de Saint-Maclou et ses pauvres paroissiens? Oh! je le sais : c'est que la religion avait imprimé son sceau sur cette scène, et rien n'a pu l'effacer.
Il y a bien des gens qui passent d'une année à une autre sans rien ressentir, et qui se prennent à sourire de dédain quand vous leur dites que vous ne finissez pas une année, que vous n'en commencez pas une autre sans émotion : moi, j'avoue que ce n'est jamais sans saisissement que, dans la nuit du 3l décembre, je compte les douze coups de minuit; quand le dernier coup a sonné, j'écoute toujours, car le son qui vibre pendant quelques secondes, et qui est tout ce qui reste de l'année expirante, lui appartient encore ; ce ne sera que lorsque cette vibration ne tremblera plus dans l'air que la nouvelle année commencera.
Je trouve qu'à ce moment de transition il faut appeler près de soi une pensée religieuse; sans cela, l'âme serait remplie de trop de tristesse; car, cette année qui s'en est allée tomber dans le gouffre de l'éternité, combien de nos amis n'a-t-elle pas emportés dans leurs suaires!
Avec de l'espérance pour l'avenir, avec de la résignation pour le passé, je dis à l'année qui commence :
« Salut, fille naissante du temps! salut, inconnue qui nous arrive! tu nous viens tout enveloppée de voiles ; nous ne pouvons voir si ton visage est riant ou sévère, si tes mains encore fermées nous apportent bonheur ou infortune, si tu as dans les plis de ton manteau la paix ou la guerre; tu es mystérieuse pour nous; mais tu nous viens de Dieu, et nous te donnons la bienvenue; salut!.... Béni soit celui qui nous vient au nom du Seigneur. »
Le jour qui commence l'année me semble si solennel, que je voudrais que la part de la religion y fût plus grande. Quelquefois, quand une fontaine va être ouverte aux habitants d'une ville, vous voyez un pontife venir bénir les eaux qui vont couler. Eh bien! je voudrais qu'il y eût aussi, des marches de l'autel, une bénédiction des jours qui vont nous venir.
Sous le soleil, y a-t-il quelque chose qui se ressemble plus que les eaux qui coulent et que nos jours qui passent? Les eaux vont à l'océan, les jours à l'éternité. Mais si le vieil océan ne dit point aux ondes qui lui arrivent : Pourquoi êtes-vous troublées et bourbeuses, Dieu dira à nos jours : Pourquoi n'avez-vous pas été purs?.... Tâchons donc qu'ils ne soient pas souillés.
L'Epiphanie