DRS ARTISTES PEINTRES, STATUAIRES, ARCHITECTES
Cette Exposition de tableaux a un mérite rare : elle ne contient aucune toile médiocre. Choisie avec un goût exquis parmi des collections d'amateurs, elle offre en quelque sorte le dessus du panier de l'art moderne. Tous les maîtres de notre temps y sont représentés par des échantillons précieux, les uns de leur première manière, les autres tout récents; ceux-là ayant déjà figuré aux expositions, ceux-ci inconnus. Une promenade autour de ces trois ou quatre salles si bien garnies donne une haute idée de récole française et prouve combien était juste l'enthousiasme un peu refroidi maintenant qu'excitaient les peintres qui brillèrent dans les dix pre-
mières années du règne de Louis-Philippe, à ce beau moment de la Renaissance romantique.
Ce qui frappe en regardant ces parois, sans chercher à fixer Tœil sur un cadre, c'est la force, Téclat et rintensité de couleur que présente celte mosaïque de tableaux. Le mur est richement revêtu comme d'une chaude et moelleuse tapisserie. A la dernière Exposition, au palais de Tlndustrie, un effet tout contraire se produisait. La dominante du ton était grise et neutre, l'aspect général pauvre; malgré les qualités de beaucoup d'œuvres, qualités que nous nous sommes phi a reconnaître, la vue n'éprouvait pas cette jouissance physique que doit procurer la peinture faite dans ses vraies conditions. Les pâles couleurs d'une sagesse morbide attristaient plus d'un jeune talent. Le soleil et l'ombre se fondaient en un vague crépuscule ; les tons francs semblaient des brutalités, et dans cette gamme affaiblie le rose représentait le rouge, le paille le jaune, le bleu de ciel le bleu foncé, le vert prasine le vert émeraude, le gris le noir, et ainsi de suite. Il en résultait de l'harmonie, sans doute, mais une harmonie fade, obtenue par le sacrifice de toutes les couleurs vierges et de toutes les vigueurs.
Les toiles de l'Exposition de tableaux modernes appartiennent, pour la plupart, aux peintres qui essayèrent, comme les poètes de 1830, de ranimer la palette froide de l'école française .- Bonnington, De-
lacroix, Decamps, Jules Dupré, Théodore Rousseau, Boulanger, Isabey, Robert Fleury, Camille Roqueplan, Diaz, Riesener; ils firent pour la couleur ce que les écrivains romantiques avaient fait pour le langage. Leurs peintures, que dore déjà pour la plupart la patine du temps, ont pris une puissance et une richesse singulières. Les anciennes audaces, qualifiées d'abord d'extravagances, se comprennent aujourd'hui et charment le public étonné.
De toutes les parties dont se compose le coloris, une des plus négligées maintenant est le clair-obscur, ce moyen magique dont Corrège, Rembrandt et Prud'hon tirèrent de si merveilleux effets. Cette réflexion nous venait en regardant le Lion amonrenx^ de Camille Roqueplan, cette]peinture charmante d'un peintre charmant, beaucoup plus sérieux qu'on ne pense dans sa grâce légère. Cette composition^ tout le monde la connaît, et la gravure sur bois qui forme l'en-tète de cet article (1) en reproduit les lignes. Ce pauvre lion, crédule et confiant comme la force, livre ses griffes aux ciseaux de la coquette qu'il aime, comme Samson livra le secret de sa chevelure à Dalila. Les femmes prennent un étrange plaisir à énerver les lions, les Hercules et les génies, pour les abandonner ensuite, avec un froid sourire de mépris,
(1) Dans la Gazette des beaux-arts, ainsi que tous les autres dessins gravés dont ^arle ici Théophile Oautier.
aux iasultes des Philistins, aux lazzis des sots et aux morsures des chiens. Comme elles triomphent alors de voir le géant tourner la meule, les yeux crevés, et le lion mordu aux jambes par les roquets I Mais les che^ veux et les griffes repoussent, et la vengeance vient. La figure de la femme est de grandeur naturelle; Tartiste se restreignait d'ordinaire à de plus petites dimensions, et ce morceau dans son œuvre a le mérite de la rareté. C'est une belle blonde, le torse nu, et couverte à partir des hanches d'un large pan de velours. Elle est éclairée par des jours frisants qui argentent For de ses cheveux et satinent les saillies de ses formes. Le masque, le cou, le dessous des seins, le ventre sont noyés dans les transparences ambrées d'une lumière de reflet et ne font pas lanterne, comme on dit en termes d'atelier; c'est bien un jour renvoyé qui frappe un corps solide et mat et l'illumine de toutes les magies du clair-obscur. Le type de la femme, avec sa chevelure blonde, ses joues fraîches, ses chairs, rondes, grasses et souples, rappelle la nature flamande, mais élégantisée et rendue française par cette coquetterie et cet agrément de pinceau que Roqueplan savait répandre sur tout. Le lion est aussi fauve que pouvait le faire ce peintre aimable, surtout dans cette circonstance où le roi du désert, venu à la ville, dépose sa férocité avec ses ongles d'airain aux genoux d'une Dalila, sans doute parisienne.
Elle ne répond pas beaucoup à son titre, la Madeleine au désert / m^i^ on a de tout temps concédé cette licence aux peintres de représenter la belle repentie avant que les austérités aient détruit ses charmes mondains. Libre aux Espagnols de nous la faire voir émaciée jusqu'aux os, la poitrine creuse, les joues ravinées de larmes, les genoux ankylosés par la persistance de la prière, couvrant à peine sa nudité d'un lambeau de sparterie, une tête de mort riant de ses dents jaunes pour vis-à-vis, dans quelque antre horrible, in foraminihus petfœ^ in ca- "oema macerie. C'est une façon d'entendre le sujet plus catholique, sans doute, mais nous admettons très bien la Madeleine de Roqueplan, une charmante jeune femme venue à résipiscence, depuis la veille seulement. Si elle a pleuré ses péchés, ce n'est qu'une perle de pluie sur une rose ; sa jupe de velours noir ne s'est pas éraillée aux ronces de la Sainte Baume et le manteau pourpre qui lui couvre les épaules a des plis de cachemire. La Bible, qu'elle Ut avec autant d'attention que la Madeleine de Corrège son livre ouvert sur l'herbe, a l'air de l'intéresser comme un roman. Elle ne vient pas de bien loin, la jolie pécheresse, et peut-èlre l'avons-nous connue , il y a quelque vingt ans , lorsque nous étions jeune. Mais qu'importe ? les lumières de son corps sont si argentées, les reflets accusent dans la transparence de l'ombre des formes si séduisantes,
les draperies sont d'une valeur si intense et si riche, le fond du paysage est si spirituellement indiqué et ses tons d'une chaleur sourde s'harmonisent si bien avec la figure, que le tableau brille comme un bouquet ou comme un écrin. Le Lion amoureux porte la date de 1835, et la Madeleine au désert celle de 1837. La même femme a évidemment servi de modèle aux deux figures. La couleur des cheveux, les traits, le caractère des formes sont pareils. Alors il ne faut pas être étonné si le repentir de la Madeleine n'est pas bien profond. Avant d'aller au désert, elle a, sous le nom deDalila, coupé les griffes du redoutable félin; la précaution était bonne.
Chérubin faisant la lecture à la comtesse, le Repos pendant la promenade, la Lecture dans le parc ont cette grâce ingénieuse, ce coquet arrangement des petites compositions de C. Roqueplan; les chairs, les étoffes, les accessoires, le paysage sont peints de cette touche spirituelle libre et nourrie qui cachait, sous son laisser-aller apparent, de sérieuses études. Mais comment croire à une science qui n'est pas pédante I • Les peintures que nous venons de décrire représentent l'artiste dans les premières phases de son développement. Plus tard, lorsque la maladie le força d'aller demander à un climat plus doux l'air tiède nécessaire à sa poitrine fatiguée, la lumière crue et brillante du Midi produisit une vive impression sur lui, et son talent en reçut des modifications fmpor-
tantes. 11 ne chercha plus le clair-obscur, la touche limpide et noyée, les contours flous; il arrêta et cerna ses lignes, bâtit plus solidemeut sa peinture, donna pour fond à ses glacis des empâtements crayeux et tâcha, par toutes sortes de moyens nouveaux dans sa manière, de rendre avec une fermeté éclatante la nature vigoureuse, solide, mate et sans mystère qui s'offrait à ses yeux. Il fit dans ce système plusieurs tableaux excellents, peut-être moins bien accueillis que les précédents ; car le public n'aime pas qu'on le déroute et qu'on le surprenne : le pommier n'est pas bienvenu à donner des oranges, fussent-elles blondes comme l'or et savoureuses au goût. Les AragonaiSy les Paysannes à la fontaine, le Lit du torrent relèvent de cette inspiration méridionale, et nous les estimons fort.
A l'Exposition des tableaux modernes, il y a deux toiles qui se rapportent à cette manière et contrastent étrangement avec les toiles anciennes du même maître. La fontaine à Biarritz a presque l'éclat mat et la sérénité lumineuse d'un Decamps. Sur un ciel d'un bleu tranquille et profond où pourrait s'arrondir le dôme d'un marabout ei s'épanouir un palmier, se profile au haut d'un monticule une maison blanche à toit de tuile ; des murs blancs, servant de clôture à des jardins, escaladent ou descendent en zigzag les pentes escarpées d'un terrain aux fermes assises. Au centre filtre la fontaine encaissée par son revêtement
de pierre. Par-dessus les murs, des branches de figuier étendent leur feuillage métallique. Rarement paysage a exprimé avec plus de vigueur et de lumière ce climat du Midi, où les formes dépouillées d'atmosphère s'inscrivent si nettement dans le bleu, le blanc et le gris. Nous connaissons l'endroit représenté, et il nous semble , en regardant le tableau, gravir encore le petit sentier raide longeant la muraille étincelante que rayait, au bruit de notre pas, la fuite des lézards ivres de soleil.
La plage de Biarritz, quoique moins importante, a sa valeur dans l'œuvre du peintre. Le ciel, les rochers, les montagnes de l'horizon, la plage, le bout de mer qu'on aperçoit, sont peints de main de maître. Camille Roqueplan, qui faisait si bien les intérieurs d'anliquaire, les cabinets flamands, les parcs Watteau, les paysages de Hollande avec moulins k collerettes et bateaux godronnés à proue vert pomme, les belles filles en satin blanc et en pou-de-soie rayé de rose, les petits Amours et les enfants joufflus, peignait aussi admirablement la marine, comme tous les artistes de talent qui ne font pas de ce genre une spécialité étroite.
Nous sommes heureux de l'occasion que nous fournit cette Exposition de rendre hommage à la mémoire de ce peintre si bien doué, qui, dans le grand mouvement romantique, représentai grâce un ]peii oubliée par les ambitieux, les violents, les robustes, les
excessifs et sut être charmant sans mythologie, sans poncif classique, sans fadeur rosâtre, d'une manière originale, spirituelle et française.
Quoique ses tableaux aient été recherchés et payés à de très hauts prix, nous croyons que bientôt ils prendront leur vrai rang et, du cabinet des amateurs, passeront aux musées, où les maîtres ne rougiront pas de leur voisinage.
Nous avons revu là, avec un vif plaisir et une admiration toujours nouvelle, ce splendide Bazar turc de Decamps, une des merveilles de la peinture moderne. L'Orient, parla faute de sa religion, ennemie des images, ne s'estjamais peint lui-même. Decamps s'en est chargé pour lui, et il a fait vivre, dans leur blonde atmosphère, ces figures étranges comme le rêve dont les voyageurs se souviennent, avec l'éblouissement d'une fantasmagorie disparue et que l'Europe sédentaire ignore. Quelle charmante variété de types et de costumes, quelle puissance de couleur quelle intimfté de mœurs, quelle possession familière du sujet!... Voilà des Turcs d'Asie, des Zeibecs, des Arnautes, des Grecs des îles ; voici des Arabes, des
Syriens, des Druses, des Maronites, des. Egyptiens, des échantillons de toutes ces races si belles et si caractéristiques ; ils causent de leurs affaires avec la gravité orientale, debout dans la ruelle étroite ouaccroupis sur le seuil des boutiques, pendant que des chiens maigres errent entre leurs jambes, que les
hammals les effleurent de leurs ballots, baignés d'ombre, illuminés de soleil, diaprés de mille couleurs, sur un fond de maisons fabuleusement peintes, vrais comme la nature, fantasques comme une hallucination de haschich. Decamps n'avait pas besoin d'apposer sa marque dans un coin sur cette caisse de marchandises : on reconnaît sa fabrique.
Nous aimons beaucoup la Rade de Smyrne, une esquisse moins empâtée que ne le sont d'habitude les peintures de Decamps. Cette toile, bleue et limpide comme le double azur où baigne Smyrne au fond de sa rade, est animée par des voiles qui glissent au vent comme des plumes de cygne et un long caïque à plusieurs paires de rames, c^ue manœuvre un équipage caractéristique et pittoresque. Parmi ces caïdjis aux chemisés de soie et aux vestes bigarrées, notre imagination assoit volontiers l'artiste lui-mêmOj se dirigeant vers la ville des rosesj à ce premier voyage d'Orient dont le reflet. colora toute sa vie»
Le Centenier^ dont nous donnons ici la gravure, est un tableau de Taspect le plus original et de l'effet le plus hardi. Le fond, qui a beaucoup d'importance, représente les murailles extérieures de Jérusalem, que surmontent en recul des toits de maisons, des sommets d'édifices et de temples. Les derniers rayons du jour n'ont pas encore quitté les dômes élevés, les hauts remparts qu'ils dorent de leurs
nuances chaudes ; dans le ciel clair montent presque droites les fumées de la ville ; Tombre du soir baigne le pied des murs qui se confondent avec les rochers, étale ses nuances bleuâtres sur les premiers plans, où stagne Teau d'une citerne entre de larges assises de pierre, enveloppe et estompe à demi le groupe du centenier, de Jésus, des apôtres et des spectateurs, rangés comme les personnages d'un bas-relief. Par la porte de la ville sort un cavalier monté sur un cheval blanc, indiqué en deux ou trois touches. Rien n'est plus mystérieux, plus crépusculaire et plus solennel que ce tableau, dont le haut rayonne et dont le bas s'assombrit ; la lumière qui manque à la terre brille encore aux cieux, car là-haut est le jour qui ne connaît pas d'éclipsé. Nous ne savons si l'architecture juive imaginée par le peintre se rapporte bien exactement aux photographies de Saltzmann, mais elle a toute la vraisemblance que l'art exige et réalise le mirage que se fait l'esprit d'une ville de l'Orient biblique.
Sans avoir toute l'importance du tableau définitif, le Joseph vendu par ses frères, variante d'un thème aimé par l'artiste, n'en est pas moins une toile capitale et d'une grande valeur. C'est, avec des différences d'arrangement, de détail et de composition, le même éclat robuste et solide, la même intensité sereine, la même lumière aveuglante.
Les Singes experts, le Singe peintre, nous n'a-
vons pas besoin d'en parler, tout le monde les connaît. Jamais la caricature humaine n*a été faite, à travers le masque simiesque, d'une façon plus ironique, plus cruelle et plus amusante. En face de ces parodies, où sont prodiguées toutes les ressources de la couleur et de la touche, on ne demande plus si l'homme est un singe perfectionné, mais l'on se dit : le singe est un homme dégénéré, tant les mouvements des deux races se confondent avec une habileté perfide !
Pour nous, un des plus beaux morceaux de Decamps est le Paysage de la Turquie d'Asie, Sur le devant, un chemin poudreux, blanc de réverbération et de lumière, contourne le sommet d'une colline péniblement gravi par un chameau ; au loin, en contrebas, s'étend la plaine immense écorchée de cicatrices crayeuses, plaquée de végétations brûlées et de gazon? fauves comme des peaux de lion. Le soleil du midi tombe d'aplomb sur cette aridité morne, silencieuse, déserte, où la nature semble se pâmer de chaleur. C'est farouche, grandiose et superbe I
Mentionnons le Paysage. C'est un ravin sinistre où gronde un torrent à travers les roches. Dn voyageur passe à cheval sur l'étroite corniche du chemin ; en bas, un chasseur caché à demi dans les broussailles tire un oiseau aquatique. Est-ce bien l'oiseau qu'il voulait tirer? Le Chef des Zeibecs parlant à un esclave, le Chenil, la Villa Panv-
phili , un tableau de Baron entendu à la Decamps ; V Enfant au lézard, le PhilosopJie^ un vrai rayon de soleil collé contre un mur blanc au-dessus de la tête d'un rêveur enfoncé dans les paperasses de la science ; le Ménétrier jouant du violon en passant près d'un cimetière, quelques autres petites toiles, , voilà le contingent du maître en tableaux. En dessins, son apport n'est pas moins riche, et nous en parlerons à part.
Eugène Delacroix brille d'un éclat sans pareil dans cet écrin de coloristes. « Ce. crâne, monsieur, était le crâne d'Yorick, le bouffon du roi, dit le fossoyeur en présentant la tête de mort jaunie au pâle visiteur du' cimetière. — Hélas ! pauvre Yorick ! » répond Hamlet , prince de Danemark, accompagné de son ami Horatio. Le tableau de Delacroix vaut la scène de Shakspeare, et jamais peintre, tout en restant lui-même, n'a plus profondément compris un poète, et quel poète ! le plus grand du monde. Quel ciel livide et septentrional, quelle terre noire et saturée de putréfaction, quel contraste entre la grossièreté immonde des fossoyeurs accroupis à demi nus dans leur trou, et l'élégance délicatement aristocratique du jeune prince malade d'une pensée ! Mais à quoi bon revenir làdessus? Qui n'a pas admiré ce chef-d'œuvre? Pour les mêmes raisons, nous n'insisterons pas sur le Naufrage de Don Juan y sur les Pèlerins d'Em-
imûs, le Saint Sébastien, mais nous nous arrêterons devant une variante du Combat du Giaour avec le Pacha^ étourdissante de couleur et de fougue ; devant la scène tirée de Gœtz de Berlichingen , que nous n'avons vu figurer à aucune Exposition, et qui a celte profonde vie du moyen âge si bien rendue par Goethe,
Parmi tous les chefs-d'œuvre qu'a signés Delacroix, il n'en est guère que nous préférions au Christ endormi pendant la tempête, La toile n'est pas grande, mais elle exprime toute l'immensité de la mer et tout l'effroi de l'ouragan. La frêle barque, désemparée, soulevée par Je dos énorme d'une vague, gemble prêtç à couler bas \ la voile claque au vent, les cordages se brisent, les matelots éperdus se cramponnent au bordage, et le Christ tranquille dort soiis son auréole. Ceux qui sont avec le Christ ne sauraient périr. Le Démosthène déclamant sur le lord de la mer est une des plus admirables marines que nous sachions. Ce serait, dit-on, une étude d'après nature, où le peintre aurait ajusté après coup une figure antique pour en faire un tableau ! La mer ondoie, se brise, écume, retentit et fait de son mieux pour couvrir la voix de l'orateur.
Nous n'avons pas besoin d'apprécier longuement les variantes de la Prise de Constantinople , du Massacre de la ville de Liège, et ces études de lions, de tigres et d'animaux féroces qui le disputent aux
bronzes de Barye pour le caractère, la vie et le mouvement.
Jamais Exposition n*a montré Meissonier sous un jour plus favorable ; il est là avec toutes les nuances de son talent et des renouvellements de manière tout à fait curieux. Son petit monde s*est peuplé de figures inédites qui seront les bienvenues. Le seigneur Polichinelle fait son entrée dans ce cercle de personnages studieux et tranquilles, amateurs de dessin , peintres à l'ouvrage , fumeurs de pipes hollandaises, buveurs de bière, violoncellistes et contrebassistes, en frappant le plancher du talon de son sabot et en poussant le brrr sacramentel modifié par la pratique. Comme Tartiste a bien saisi le masque goguenard, luxurieux; fleuri d'ivrognerie, bourgeonné de vice, du sceptique bossu qui se moque de Dieu, du diable et du commissaire, ce qui est plus grave ; du Don Juan difforme, amoureux de toutes les femmes, excepté de la sienne ; du bâtonniste gouailleur entassant ses victimes, avec le plus beau sang-froid, sur le rebord encombré de la baraque où le chat les contemple d'un air indifférent et philosophique I Comme il a confondu habilement l'homme et la marionnette, la raideur du bois agité par des fils, nervis alienis mobile Ugnum, et la souplesse de l'être vivant remué par des muscles ! M. Polichinelle est, du reste, richement vêtu; il a une bosse de satin jaune, des manches de satin blanc |brodé('S
d'or, une culotte de peluche cerise, des bas à coins, un chapeau à la Henri IV et des sabots rouges mignons, bien retroussés du bout. Aussi, il faut voir comme il a Tair superbe et arrogant, le vieux drôle ; on dirait qu'il comprend l'honneur que Meissonier lui a fait de le peindre.
A l'ombre des bosquets chante un jeune poète.
Ce vers du regrettable Ch. Reynaud, l'auteur d'un Voyage à Athènes et d'un beau volume de poésies, prématurément enlevé aux lettres et à ses amis, sert d'épigraphe à une sorte de Décaméron composé d'une dizaine de personnages, et qui offre cette particularité, unique dans l'œuvre de Meissonier, de renfermer des figures de femmes. On sait que la plus belle moitié du genre humain est exclue des tableaux de notre artiste, et certes on ne peut, en face de ce gracieux petit cadre, attribuer cette absence à une incapacité, car les quatre ou cinq dames debout, assises ou demi-couchées qui, dans des poses de rêverie nonchalante, écoutent les vers du poète, ne manquent ni de beauté, ni de jeunesse, ni de grâce, ni d'élégance. Elles sont charmantes, habillées à ravir de gracieux costumes pris au vestiaire des comédies romanesques de Shakspeare. Au fond, sur un banc où flottent les ombres des feuilles, le jeune poète récite son ode ou son églo-
gue, en soutenant sgn débit de quelques accords de guitare. Ses amis et des galants accoudés dans l'herbe, aux pieds des beautés, prêtent une oreille distraite à ce chant, qu'ils connaissent sans doute, ' et reposent leurs regards avec complaisance sur leurs jeunes maîtresses ; un groupe amoureux s'est détaché du cercle et s'enfonce dans la profondeur mystérieuse du bois. Sur le devant, des fruits diaprent de leurs couleurs veloutées une table de marbre blanc. Des chiens de noble race semblent prendre leur part du bonheur général et comprendre l'harmonie du tableau. On ne saurait rien imaginer de plus fin, de plus délicat et de plus gracieux que ce cadre.
Le Neveu de Rameau est encore une figure neuve dans la galerie de Meissonier. Ce n'est cependant, au premier coup d'œil, qu'un homme assis près d'une table, une pipe au bec. Mais regardez-le bien; celui-là n'appartient certes pas à la race flegmatique des fumeurs hollandais. C'est un
De ces buveurs de bierre
Qui jettent la bouteille après le premier verre, . Qui cassent une pipe après avoir fumé.
Comme il est campé fièrement dans l'insolence de son cynisme paradoxal, le l'orgnon sur l'œil, dandinant la jambe, débraillé, sa chemise débordant sur
sa culotte de droguet, avec un habit d'un rouge scandaleux et des bas de même couleur, au fond de ce cabinet borgne tapissé d'images d'Épinal, vis-àvis de cette chope de bière, aspirant à petits coups secs et fréquents la fumée du tabac, pendant que son esprit vagabonde- à la poursuite de quelque chimère 1
Quant à la Garde bourgeoise flamande, c'est un sujet anaogue au célèbre tableau de Rembrandt appelé si improprement la Ronde de nuit. De braves bourgeois, caparaçonnés de buffle, armés de hallebardes, s'avancent vers le spectateur avec une gaucherie débonnaire et bien digne de pareils soldats. Quel exemple de l'infinie variété de l'art ! Ce que Rembrandt noie dans des ombres fulgurantes pleines de rayons et d'éclairs, Meissonier l'isole, le détache, le précise, le détaille, et tous deux font un chefd'œuvre.
Les Bravi sont une des compositions les plus importantes du maître. Il a mis tout un drame dans ces deux figures de bandits qui écoutent derrière une porte les pas de la victime et s'apprêtent à la frapper. Lé Hallebardier offre une curieuse combinaison de rouges, rouge pur, cinabre, laque, jonquille, se détachant sur un fond vert; avec quel aplomb se piète cette figure à la tête blonde crânement renversée ! Et la Confidence, cette perle, cette merveille, où l'amoureux candide confie le secret de
son jeune amour à rhomme de quarante ans qui ne croit plus à Famour et se lèvera, prétextant quelque affaire, dès que le dernier rubis de la bouteille se sera égoutté dans son verre !
Maintenant, est-il besoin de décrire en détail ces thèmes favoris de Meissonier : le Jmne homme écri* vant^ VAmatmr ckez un peintre, V Homme relisant son mantiscritj le Jeune homme copiant un dessin? Non ; tout le monde sait que les plus soigneux maîtres de Hollande n'ont rien fait de plus gracieux, de plus vrai, de plus intime et de plus nettement touché»
Jusqu'ict le moulin à vent semblait la propriété exclusive de M. Hoguet. A ce meunier de la peinture appartenait le privilège d'orienter au vent les quatre ailes de toile de la charpente mobile ; il t|ônait seul sur sa butte, et les moulins de Montmartre palpitaient d'aise quand il passait près d'eux. Mais le domaine de l'art est sujet à de fréquentes usurpations, et nul ne reste longtemps
maître sur son terrain, quelque étroite qu'en soit la limite. Voilà que Troyon, rejetant l'aiguillon de bouvier qui lui servait d'appui-main, revêt à son tour la casaque enfarinée et se met à moudre le blé qu'on lui apporte. Il est de bonne heure encore ; le soleil blafard essaye de se débrouiller à travers les brumes du matin ; mais la brise se lève ; le joyeux tic tac crépite, comme le battement d'un cœur, dans la boîte de planches vermoulues, et la silhouette du moulin se découpe en noir sur les pâleurs de l'aube, avec les linéaments de ses ailes membraneuses, comme si Troyon n'avait fait autre chose de sa vie. a On en revient toujours à ses moutons, » dit le proverbe, et de meunier Troyon redevient berger ; seulement, pendant qu'il peignait son moulin, l'artiste a confié son troupeau à son chien fidèle. En l'absence du maître, l'intelligent animal, assis sur un monticule, regarde défiler le troupeau et semble en compter les tètes. On dirait un chef grec faisant du haut d'un tertre un homérique dénombrement d'armée. Ce tableau, très remarquable, dépasse les proportions ordinaires du genre. Le chien et les moutons sont de grandeur naturelle. Certes le talent du peintre ne perd rien à ce cadre plus vaste; mais nodi pensons qu'en de tels sujets, à moins d'une destination spéciale, il est inutile d'adopter la dimension historique. Que fera-t-on pour les héros, si Ton donné cette taille aux moutons? Nos apparte-
méats, d'ailleurs, où l'espace est si avarement ménagé, se prêtent peu à loger ces larges toiles, quoiqu'un tableau de Troyon soit toujours sûr de trouver sa place, sauf à renvoyer dans une autre pièce trois ou quatre cadres de moindre importance.
Il est difficile de donner l'idée, avec des paroles, de ces toiles variées d'aspect, mais dont la désignation est presque toujours la même, et qui représentent la vie simple et tranquille des bestiaux dans les prairies : Vdche hnvant dans une auge^ Vaches et taureaux y Vaches au repos ^ Vaches laitières, Animaux dans un pâturage. Vaches et moutons traversant un ^o^^. Sous la plume tout cela semble à peu près la même chose, mais sous le pinceau tout se différencie et prend une physionomie particulière. L'heure du jour, la saison, le lieu, le pelage, la race, la pose, impriment un cachet distinct à chaque toile ; les nuages gris s'amoncellent ou se dissipent, le soleil se voile ou étend sur l'herbe un rayon pareil à une barre d'or, les roseaux ondoient le pied trempé dans une flaque, une ombre passe sur la forêt lointaine, le feuillage grille par l'automne a pris çà et là des teintes fauves, une tache reluit au poitrail d'une vache couchée qui rumine; cette autre a une robe rousse d'un excellent effet au milieu des verts froids du pâturage ; cette chaumière dévide sa spirale de fumée, ce tronc d'arbre abattu présente à propos sa tranche saumèn paie, ce paysan pique
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d'une étincelle rouge ou blanche la terre brune du chemin. Le moindre accident diversifie l'aspect du paysage, composé en apparence d'éléments uniformes, et l'artiste, comme la nature, avec le ciel, l'eau, les arbres, l'herbe, les animaux, produit des tableaux toujours changeants malgré la simplicité des motifs.
Théodore Rousseau fait aussi une admirable figure à cette Exposition. Là se retrouvent plusieurs de ses toiles anciennement proscrites et qui seront, certes, son plus beau titre de gloire, entre autres V Allée de châtaigniers. Les admirateurs de Bidault, de Bertin (ne le confondez pas, s'il vous plaît, avec Edouard Bertin), de Michallon, de Watelet poussèrent des cris aigus à l'aspect de ces arbres monstrueux plantés les uns à côté des autres, entortillant, avec des nœuds de serpent boa, leurs branches rugueuses à travers une inextricable luxuriance de feuillages, absolument comme cela se passe dans la nature, sans le moindre temple grec au fond, sans le moindre personnage mythologique au premier plan. Ils ne comprenaient rien à cette abondance de sève, à cette multiplicité de détails, à cette richesse inouïe de couleurs, à cette intimité mystérieuse, à cette lumière verte que la voûte de feuilles tamise sur le chemin. Cette peinture leur semblait le comble de la démence. En effet, si ftousseau avait raison , ils avaient tort; mais c'é-
tait le fou qui était le sage : le temps Ta bien fait voir !
V Allée dans la forêt de VIsle-Adam ne sent en rien la composition; l'art a disparu, c'est la nature même; Tœil pénètre entre ces deux hautes mu^ railles de verdure criblées de soleil, nuancées de tous les tons du feuillage, où la lumière joue avec l'ombre. Il suit ces traces de chemin parmi les herbes et les fleurettes tout emperlées encore des larmes de la nuit; c'est un vrai bois, plein de silence, de fraîcheur et de solitude. Maître Jeannot s'y débarbouille dans la rosée, et le chevreuil, familiarisé avec le bûcheron, traverse la route déserte sans trop de transe. Il faut avoir vécu au fond des bois pour sentir vraiment le mérite de cette toile, si étudiée, si vraie, si locale dans son fouillis apparent. C'est une des meilleures du maître, à notre avis.
Quel effet rare et charmant produisent ces grands arbres au feuillage rose, s'épanouissant sur le ciel bleu d'une belle journée d'automne! — Eh quoi! direz- vous, des arbres roses? Cela ne se voit qu'au pays des camaïeux. — Cela se voit très bien dans la nature, dont la palette a une variété infinie. Après les premières gelées blanches, quand les rameaux un peu dégarnis laissent transparaître l'azur clair et froid, les feuilles se teignent de cette nuance presque humaine. Mais il faut être un grand artiste, naïf et simple, n'ayant pas la prétention de
corriger le bon Dieu, pour oser la reproduire avec sa grâce insolite. Par un jour pareil, il est agréable de se promener ; aussi le brave curé du village a-t-il enfourché son petit bidet blanc et trottine-t-il paisiblement, le long du bois, au soleil.
La Mare est d'une richesse de ton extraordinaire; .Teau, encadrée par des gazons épais et veloutés, reflète le ciel avec audace, faisant une tache de lumière au milieu du tableau; une ceinture d'arbres touffus borne Thorizon et, pour égayer ces verts bruns et dorés, chatoie le jupon rouge d'une pay* sanne.
Nous ne pouvons que citer le Paysage après la pluie, tout plein de lumière et de fraîcheur; le Ctnir cher du soleil après un orage, où Tastre plonge dans des bancs de nuées rouges comme des braises; le Troupeau s'àbreuvant à une mare, les Bouleaux dans la forêt et les Bords de VOise, cette peinture si claire, si argentée, si limpide. Chacun de ces cadres mériterait une description à part, mais alors notre article deviendrait un volume. L'exposition de Théodore Rousseau est très variée, car l'artiste n'impose pas sa manière de voir à la nature ; il ne la regarde pas à travers un carreau jaune, bleu ou vert ; il l'accepte telle qu'elle se présente, à ses heures, nue ou luxuriante, gaie ou triste, avec son ondoiement perpétuel ; aussi, comme beaucoup de peintres, pleins de talent, du reste, ne fait-il pas toujours le
même tableau. Il a sa manière, sans doute, et il pose sa griiïe au coin de son œuvre ; mais la griffe ne raye pas toute la toile.
N'oublions pas, pendant que nous errons dans les bois et les prairies, Cabat, Vun des fondateurs de la jeune école de paysage, qui, dès 1830, produisit ses chefs-d'œuvre naïfs et quitta râtelier pour la campagne, idée simple en elle-même, et que pourtant personne n'avait eue jusqu'à lui en France, cai quelques Flamands de mauvais goût s'étaient permis autrefois de copier ce qu'ils voyaient. Cabat marchait à travers champs jusqu'à ce que qu'il entendit « chanter les grenouilles; » alors il s'arrêtait. Ce chœur rauque, noté par Aristophane, signifiait, pour Cabat, une mare, des joncs, un ruisseau sous la saulée, un peu de fraîcheur et le pli de terrain nécessaire à garder une flaque d'eau. Il ouvrait sa boite et peignait, et si un petit oiseau se posait sur la branche de l'arbre, il mettait le petit oiseau dans sa toile; ce n'était pas plus malin que cela. Il ne lui en fallait même pas tant : les terrains en friche du jardin Beaujon, qui n'avaient pas encore disparu sous les sept hôtels d'Arsène Houssaye, lui suffisaient pour faire un tableau aussi vrai et plus fin qu'un Hobbema. Il est là, à cette Exposition, ce chef-d'œuvre du paysage moderne déjà harmonisé par la patine du temps, pur et solide comme l'émail, tout nouveau de sentiment, ancien de perfection.
Parmi les maîtres de Hollande, qui ne s'honorerait de le signer ?
La Route près d'une ferme est une excellente . chose. Une chaumière au bord d'un chemin, quelques arbres, une haie, c'est tout. L'artiste n'a fait que transporter sur la toile un coin du paysage qui lui a plu, et qui certes eût passé inaperçu de tout autre; mais il y a mis sa nature tendre et rêveuse, sa timidité charmante et son exécution délicate, et l'on reste à regarder ce site insigniflant en apparence, comme si on était en face d'une Tempe ou d'une Cythère.
Cette Exposition est pour Jules Dupré, quoique sa gloire soit ancienne déjà, comme une sorte d'éclatant début. Depuis longtemps, on ne sait pourquoi, ce grand artiste n'envoie plus au Salon, et, s'il travaille, c'est dans la solitude et le silence de l'atelier. La jeune génération qui n'a pas vu le splendide épanouissement d'art dont la révolution de Juillet fut suivie s'étonne, devant les tableaux de Jules Dupré, de cette audace, de cette furie et de ce flamboiement. On n'est plus accoutumé à ces outrances superbes, à ces excès de force, à ces débordements de sève, à ces luttes de plein front contre la nature. Cette gamme extrême éblouit les yeux, habitués au sobre régime du gris. Mais on comprend aujourd'hui combien ces violents, ces forcenés, ces fous, dont le nom seul faisait se hérisser d'horreur toutes les per-
ruques de Tlastitut, avaient glorieusemeQt raison. L'homme, quoi qu'il fasse, est toujours au-dessous de l'idéal et du réel, et son effort le plus excessif, loin de dépasser le but, l'atteint à peine.
Le Troupeau de bétail traversant un gué rayonne de lumière. Un ciel où flottent des nuages d'un blanc d'argent, une rivière reflétant ce ciel, une berge de sable doré, un troupeau blond dont le passage écaille l'eau de paillettes scintillantes, et pour note suprême un petit cheval blanc monté par un gamin ayant un marmot en croupe : voilà tout le tableau ; mais il faudrait remonter à Claude Lorrain pour retrouver cette couleur d'argent et d'or qui brille sans aucun repoussoir.
Un torrent dans la Creuse, effet de soleil couchant, plutôt fait en esquisse qu'en tableau, avec une furie extraordinaire d'empâtement et une verve de brosse incroyable, semble une de ces œuvres heureuses où il n'y a pas d'intermédiaire entre la pensée et l'exécution. Le site aperçu ou rêvé s'est fixé tout seul sur la toile. De vieux arbres agrafés sur la pente rapide tordent comme des poignées de serpents leurs branches noires sur les rougeurs du ciel incendié; l'eau mousseuse saute de roche en roche dans les ombres du premier plan; c'est sauvage et superbe, et bien autrement féroce que les déserts de Salvator Rosa.
Une idée de calme et de repos champêtre vous sai-
sit à Taspect de la Chaumière normande sous de grands arbres; les mousses veloutent le toit sur lequel s'étend le froid opaque, frigus opacum, du riche feuillage. Devant cette demeure rustique, on s*arrète et Ton dirait volontiers : posons ici nos tentes.
Nous le réconnaissons, ce Chemin traversant un bois dans tes Landes^ pour Tavoir suivi, durement cahoté par une étroite charrette à bœufs. Le sillon de sable, blanc comme du grès en poudre, s'enfonce avec ses ornières sans cesse déplacées entré deux marges de verdure rabougrie dont Tarcade laisse apercevoir une trouée de ciel d'un bleu intense. On ne saurait mieux exprimer l'aridité, la solitude et la chaleur.
Comme on ne peut tout décrire, nous citerons seulement le Berger conduisant son troupeau dans la forêty une Clairière dans la Creuse, \En4il0s de bergerie dans le Berry, la Cabane du tisserand, étude faite d'après nature à Vaux, près de L'Isle- Adam, et Vlntèrieur d'écurie, une petite merveille de clair-obscur et d'harmonie tranquille ; les gris do la muraille sont d'une finesse incroyable et font admirablement valoir les tons rougeàtres des chevaux; mais nous insisterons sur le Troupeau s'abreuvant à une mare au pied d'un chêne, dont nous donnons ici la gravure ; cet arbre immense, s'épanouissant dans un ciel diapré, se reflétant dans une
eau miroitante où piétinent les l)êtes altérées, emplit magnifiquement la toile et fait tableau à lui tout seul. Jamais Jules Dupré ne fut plus heureusement hardi et plus étrangement vrai.
Nous avons revu à cette Exposition avec beaucoup de plaisir une vigoureuse, originale et farouche peinture de Godefroy Jadin, portant la date de 1834, la Descente des vaches à V abreuvoir. Rien ne ressemble moins aux tableaux des animaliers de profession. La toile basse et large, taillée en bandelette comme une frise, préoccupe déjà le regard par sa coupe inusitée. Un plateau de terrain sur lequel s'appuie un ciel zébré de lueurs fauves en remplit la plus grande partie ; des pentes latérales descendent à Teau sombre, qui miroite vaguement au bord du tableau. Les vaches dessinent leurs silhouettes brunes sur rhorizon clair en arrivant près de Tespèce d'enton noir formé par la mare et se plongent mystérieusement dans Tombre pour s'approcher de l'abreuvoir. Cet arrangement singulier, qu'on n'inventerait pas et qu'a fourni la nature avec son insouciance des probabiUtés, avait fait surnommer par les plaisants de l'époque le tableau de Jadin a la Descente des vaches aux enrers. » Ce n'en est pas moins une œuvre d'un grand style, d'une couleur énergique et d'une exécution magistrale.
Au fond de la dernière salle, on dirait qu'une fenêtre ouverte vous laisse apercevoir, par quelque
magique illusion de perspective, la Nécropole du Caire, C'est le génie de Marilhatqui fait cette trouée au mur. A la place de notre ciel brumeux luit un ciel clair et chaud, où tournent les vautours ; au lieu des maisons grises, les remparts, les dômes, les minarets de la ville arabe se lèvent mordorés de soleil, cuits de lumière et se détachant d'une zone de collines décharnées. La coupole d'un turbé en ruine, espèce de mosquée funèbre protégeant le sommeil de quelque sultan ou de quelque saint personnage, se lève au milieu des décombres sur un terrain fait de poussière et de débris. Des chameaux se reposent à l'ombre étroite des murs de brique, un âne rayé se vautre ; une femme fellah, vêtue de sa chemise bleue, passe comme une silhouette de canéphore, portant un vase sur sa tête. Le silence, la désolation, la chaleur qui régnent dans cette toile, le pinceau de Marilhat a pu les exprimer, mais notre plume n*y parviendrait pas. La gravure jointe à notre texte vous donne les hgnes de ce tableau surprenant, mais elle n'en peut rendre la couleur forte, aride et triste comme l'aveuglante lumière de rÉgypte.
La Nécropole du Caire n'est pas le seul chefd'œuvre de Marilhat qui figure à cette Exposition; il y a encore la Caravane arrêtée près d'un caravansérail, la Caravane au repos près d'uns oasis et le Paysage A' Auvergne^ que nous n'avons pas besoin
de vous recommander. De pareils tableaux se recommandent tout seuls.
C'est un étrange peintre que Leys : il semble s'être vieilli ou plutôt rajeuni de trois cents ans, et en plein xix« siècle il s'est fait le contemporain d'Holbein, d'Albert Diirer et des vieux maîtres allemands.
Quel romantique a jamais eu ce sentiment profond du moyen âge, cette érudition si complète de la physionomie, du costume, de l'architecture, du mobilier, qu'elle semble ne rien devoir aux patientes recherches de l'archaïsme et copier tout d'après nature ?
N'est-ce pas Albert Diirer lui-même qui s'est peint avec sa femme et sa servante, en compagnie d'Érasme et de Quentin Metzys, sous l'auvent de son hôte Joost Planckfeld, le jour de la grande procession de Notre-Dame ? Comment supposer qu'un peintre moderne puisse avoir cette intuition si claire et si parfaite du passé !
Nous en dirons autant du tableau qui représente « Adrien van Haemsleden prêchant clandestinement la réforme à Anvers. » Les têtes, les costumes, les expressions ont tellement le cachet de l'époque, qu'on les croirait peints d'après natu#. Où l'artiste a-t-il retrouvé ces types disparus, ces physionomies qui ne portent aucune trace des préoccupa- ' tiens modernes, car enûn il ne vivait pas en 1SS2?
Eh pardieu 1 nous allions, dans cet embarras de richesses, car ici chaque tableau demanderait près-
que un article séparé, oublier ce vif, fringant et spirituel Isabey, si expert à faire ruisseler le velours, la soie, les pierreries sur Tescalier ou dans les tribunes des cathédrales, à échouer les bateaux pêcheurs sur les plages ourlées d*écume, à entasser dans une ombre de bitume le fouillis de Tarmurier et de Talchimiste, à peupler la cour des châteaux d'équipages de chasse ; c'eût été dommage. Régalez-vous les yeux et plantez-vous tour à tour devant le Mariage de Henri IV ^ la Cérémonie dans V église de Lelft, le Départ pour la chasse, la Barque près de se perdre, et surtout devant YAutberge de FÉcu de France.
J*aime Dijon Et la bonté de ses hôtelleries ; Il en est d'ailleurs Qui des voyageurs Briguent la préférence.
Moi, je vais partout.
Mais, par-dessus tout, J'aime TÉcu de France/
Quelle ei|ageante auberge, et qu'on en monterait volontiers le perron derrière ces jolies femmes aux corsages de guêpe, aux amples paniers dont les jupes de taffetas bouffent d'une manière si opulente, à travers les fleurs et les pampres, aux blondes vapeurs de la cuisine, qui fait fumer ses casseroles
comme des cassolettes ! Cela est jeune, de bonne humeur, étincelant et spirituel. Honni soit qui mal y pense ! Les trois fleurs de lis d'or ne s'épanouissent-elles pas là-haut sur champ d'azur, deux et une, dans l'écu de France? Rien n'est plus héraldiquement correct, et l'enseigne de l'auberge est justifiée.
Diaz, qui avait un peu faibli à la dernière Exposition du palais de l'Industrie, se relève glorieusement à celle du boulevard des Italiens. Le Maléfice^ une sorcière marmottant au clair de lune quelque mauvais conseil à l'oreille d'une jeune fille ; les Dernières larmes, la Nymphe désarmant rAmour, la Ventes chasseresse sont de sa bonne manière et rappellent agréablement Corrége et Prud'hon; les Paysages montrent que, si Diaz l'avait voulu, il se serait l'ait dans ce genre une réputation spéciale.
Quoique Millet se rattache aux rustiques par le choix de ses sujets, il s'en sépare pourtant par une préoccupation du style appliqué à la nature vulgaire. Son procédé n'est nullement celui des réalistes. Il élague, il simplifie, il agrandit la nature pour lui faire exprimer son sentiment intérieur; il «% sert de léf forme comme d'un moyen de traduction, et il ne la copie pas littéralement. Sa conception du paysan est grave, triste et solennelle ; il donne aux moindres actions de la vie rurale une sorte de majesté primitive; ses semeurs, ses greffeurs, ses glaneuses,
ses gardeuses de vaches oatTair d'accomplir les rites mystiques de quelque religion perdue et retiennent par leur sérieux profond, le regard, qui chercherait volontiers des peintures plus agréables. Qu'on Tairae ou qu'on ne l'aime pas, il y a -dans cet artiste une force qu'on ne peut méconnaître.
La Mort et le Bûcheron, que le public n'a pu voir à l'Exposition du palais de l'Industrie, est une composition d'un effet saisissant; l'effroi du pauvre bûcheron, succombant sous son fagot à l'aspect de la Mort qu'il vient d'appeler à son aide, se communique aisément au spectateur, car les danses macabres du moyen âge n'ont pas de fantôme plus terrible que ce squelette, dont l'ostéologie se devine sous les maigres plis du suaire.
Nous n'insisterons pas sur les Glaneuses, cette peinture si naïve, si vraie et si forte de la misère agreste ; chacun a pu en apprécier le mérite, et contentons-nous de mentionner la Paysanne gardant sa vache, la Paysanne au puits, la Faneuse y empreintes, sous leur couleur mate et terreuse, d'un sentiment si vrai, si tendre et si profond.
Quoique Tes coloristes prédominent à cette Exposition, il ne faudrait pas croire que les dessinateurs n'y fussent pas représentés. La variante de Paolo et Francesca, par Ingres, est une délicieuse et délicate peinture qu'on dirait arrachée à un manuscrit du moyen âge. Jamais la petite moue charmante du bai-
ser ne fut plus gracieusement plissée contre une joue pudiquement rose. Le cou de Paolo s'enfle de désir, comme une gorge de pigeon, et le roman de Lancelot du Lac s'échappe de la main distraite delà jeune femme. Ce couple amoureux, si durement puni de sa faute dans ce monde et dans l'autre, ne^ lut pas davantage ce jour-là. Outre ce tableau, Ingres a quatre dessins merveilleux sur lesquels nous écrirons un article explicite, le Martyre de saint Symphorien, V Apothéose d'Homère, VApotMose^ de Napoléon P^ et X Odalisque et son esclave, où brille la pensée pure du grand maître, rendue par un crayon aussi noble et aussi ferme que le ciseau de Phidias. Nous connaissions déjà les Piferari de Gérome. Les sauvages enfants des Abruzzes, tirant de l'outre en peau de bouc leur cantilène mélancolique, sont là debout, à l'angle d'une rue de Rome, devant une statuette de madone en plâtre colorié, posée sur un fût de colonne antique, à chapiteau corinthien, venant peut-être d'un temple de Vénus. Une lumière blanche descend du ciel, découpant avec netteté les ombres et les clairs, accusant chaque ligne et faisant ressortir chaque détail. L'exécution de cette scène de genre, élevée au style historique par le talent du jeune maître, est d'une incroyable finesse. La photographie, si elle donnait la couleur en même temps que la forme, ne serait pas plus . précisément vraie ; mais ce que l'art peut seul exprimer,
c*est cet air de foi grande des piflerari exécutant avec une conscience religieuse Taubade commandée.
La Quête représente un enfant de chœur, ou plutôt un jeune séminariste assis contre une boiserie d*un ton rougeàtre et tenant une aumônière sur ses genoux : la tête est douce, triste, maladive, déjà fatiguée par Tétude, la prière et la mortification ; la poitrine, maigre, rentre sous la soutane noire, et les mains se joignent machinalement comme pour un exercice de piété. On répondrait de la vocation de ce lévite en herbe. Ses yeux baissés ne regardent rien, et ni le son d'une pièce d'or dans sa bourse, ni le frou-frou d'une robe de soie ne les lui feraient relever : il est tout absorbé en Dieu.
L*artiste a su mettre dans cette petite peinture une austère sobriété, une sorte de jansénisme de ton. Nulle teinte brillante, nul éclat de lumière, nulle recherche d'effet ; rien que le demi-jour voilé du sanctuaire sur une figure immobile et pâle, déjà morte au monde, quoique bien jeune, et attendant en silence pour les pauvres enfants de Jésus-Christ, le napoléon du riche et le denier de la veuve.
Nous sommes heureux de joindre à notre numéro une eau-forte du jeune maître, souvenir de son voyage en Egypte. C'est une négresse aux yeux demifermés et comme éblouis de soleil, aux lèvres épaisses, large divan pour le baiser, aux joues polies comme celles des statues de basalte. Tout cela est indiqué
en quelques coups d^une pointe vive et sûre qui en dit plus long que tout le patient travail du burin. C'est un croquis sur cuivre qui vaut un dessin original. La morsure de Teau-forte n'y a rien changé.
Regardez le Galilée de Paul Delaroche, étudiant Tastronomie dans un cabinet encombré de planisphères, de télescopes et de tout Taltirail de la science. Un Delaroche de la taille d'un Meissonier, cela est rare ! La couleur a plus de chaleur et d'intensité qu'on n'en trouve dans ses grandes peintures, et l'exécution est du plus précieux fini.
Le Christ au jardin des OZm>r^, quoiqu'il mesure à peine quelques centimètres, a l'onction, la gravité et le style d'un tableau d'histoire de dimension a couvrir un pan de mur. Le Christ, affaissé, livide, suant les sueurs de l'agonie morale, est tombé à genoux devant un tertre. « Une hostie mystique sortant du saint ciboire illumine son visage pâli par les luttes suprêmes. » Celte lueur surnaturelle est la seule qui éclaire la scène, et la céleste victime penche la tête a l'aspect de ce symbole du sacrifice consenti.
Hippolyte Flandrin nous fait voir son portrait ; un profil doux, sérieux, intelligent, à qui ne messiérait pas la couronne de cheveux et le capuchon rejeté en arrière des jeunes moines. On dirait une tête détachée d'une fresque de Giotto ou de Masaccio, un de ces pieux acolytes qui accompagnent les saints dans
les peintures religieuses ou setiennent debout contre une colonne, près du baldaquin de la Vierge. M. Hippolyte Flandrin, chose rare, a la physionomie extérieure de son talent.
Nous pouvons ranger, parmi ces chastes et ces purs, Corot, le peintre de l'idylle antique, qui semble voir la nature à travers le voile argenté des nymphes. Si les Grecs avaient fait du paysage, ils Tauraient certes entendu ainsi. Le Paysage^ la Danse des nymphes, le Crépuscule ont cette harmonie intime, cette poésie mystérieuse que Corot sait donner à tout ce qu'il fait. Le Crépuscule surtout est un chef-d'œuvre. La nuit y endort le jour comme une mère caressante assoupit dans son giron son enfant fatigué.
La petite aquarelle, dont la tête de page qui con^mence cet article vous donne une fidèle idée, n*est pas en apparence une œuvre bien importante ; trois figurines groupées sur un balcon sans action déterminée, voilà tout ; et cependant il y avait là tout
une révolution et comme le manifeste d'une école nouvelle. Bonington, en quelques touches gouachées sur des lavis transparents, protestait contre la pâle suite de David et les grands tableaux d'histoire, de plus en plus décolorés. Ramassant la palette de Paul Véronèse, il restituait la couleur disparue, et c'était à Venise même qu'il la faisait revenir, ayant pour fond la blanche coupole de Santa-Maria-della- Salute, le clocher rose de Saint-Marc et le frais azur de la lagune. Un large rideau de pourpre, miroité aux cassures de ses plis et relevé à demi par des câbles de soie, descend derrière les têtes de la jeune Vénitienne et du Magnifique, caressant de la main sa barbe titanesque. Ces deux personnages sont debout, tandis que le page, le genou dans le coussin d'un tabouret, s'appuie à la balustrade de marbre, regardant sans doute quelque gondole mystérieuse raser les murs du palais. On ne peut s'imaginer aujourd'hui à quel point était étrange, inattendue, audacieuse alors, cette manière si simple, si franche, si magistrale. Bonington avait cueilli la fleur des maîtres de Venise et en veloutait cette rapide pochade, qu'on pourrait prendre pour une esquisse de Giorgione ou de Bonifazio. Cette aquarelle donnait en peinture la même note qu'en poésie la ballade d'Alfred de Musset, « dans Venise la rouge; » elle posait l'idéal romantique de l'époque, et son influence sur l'art de ce temps-là fut très grande. C'est pour-
quoi nous insistons à son endroit plus longuement peut-être que la chose ne semble le mériter. On peut en dire autant du tableau d'ÂUTie Page et SlendeTy sujet tiré des Joyeuses commères de Windsor. Ce n'était pas la mode, in illo tempore^ d'aller chercher des motifs dans Shakspeare, et, en sa qualité d'Anglais, Bonington seul pouvait s'en aviser. Toutes les magies de la couleur sont déployées dans cette toile, à laquelle on reprocherait des négligences fâcheuses de dessin, si l'on n'était séduit par la chaleur, la transparence et la rareté du ton. Les fonds, où l'on entrevoit, à travers des vitres à mailles de plomb, quelques figures ébauchées, sont traités avec une habileté merveilleuse.
Les Bords de la Loire ont cette limpidité tran-* quille, cette franchise lumineuse, cette largeur puissante que possédaient seuls les aquarellistes ou, pour parler leur langue, les painlers ofwater's coulours anglais, presque inconnus en France, et dont Bonington, grâce à sa nationalité, avait appris les secrets.
Mentionnons, quoiqu'elles soient placées dans la catégorie des tableaux, Isi Plage de Saint- Valéry^ la Plage de Bunker que et la Charrette traversant un gué. Jamais Constable ni Turner n'ont rien fait de plus transparent, dé plus argenté, de plus baigné d'air et de lumière.
Les œuvres de Bonington ont pris, avec les
années, des valeurs fabuleuses et se payent maintenant des sommes qui eussent fort étonne le jeune maître. Son ombre modeste a dû être surprise, si les ombres de peintres s'occupent encore dans l'extra-monde des ventes de tableaux, du chilTre de 49,000 francs auquel est monté le Henri III recevant r ambassadeur d'Espagne, Ce n'est pas nous, assurément, rédacteur d'une gazette d'art, (lui trouverons jamais exagéré le prix d'une belle chose ; mais il est permis d'exprimer le regret que ce ne soit pas l'artiste lui-même qui en profite. Combien d'œuvres modernes , vendues et revendues , ont dépassé cinq ou six fois le taux de l'acquisition primitive ! Quelle mine mélancolique et charmée à la fois, car l'amour-propre cicatrise les blessures de l'intérêt, ont dû faire bien des maîtres contemporains, en voyant à l'hôtel des ventes des commissaires - priseurs les tableaux de leur jeunesse, joyeusement cédés presque pour rien, se couvrir d'or et de billets de banque au feu des enchères ! Cinq ou six de ces toiles ainsi payées feraient à leurs auteurs une fortune que beaucoup attendent encore. Ne serait-il pas possible et juste de leur attribuer un droit proportionnel sur la plus-value de leurs œuvres ?
L'Exposition du boulevard Italien est riche en dessins de M. Ingres ; elle en possède quatre, et des plus importants. Nous ne sommes pas de ceux qui
restreignent l'illustre maître au dessin en lui déniant la couleur; au contraire, nous lui trouvons, et, croyez-le, ce n'est nullement un paradoxe de notre part, une couleur superbe ; il ne faut, pour s'en convaincre, que regarder avec des yeux non prévenus la Chapelle Sixtine, le Portrait de Bartolini, \ Œdipe devinant V énigme du Sphinx, le Jésus remettant les clefs à saint Pierre, le Portrait de madame de Vaucey, YOdalisqtie couchée, la Baigneuse assise, la Vénus Anadyomène et la Source, son dernier ouvrage, dont les gris tant blâmés ont pris des tons d'ambre et cette harmonie intense qui charme dans les tableaux des vieux maîtres.
Le Martyre de saint Symphorien excita, lors de son apparition, les polémiques les plus acharnées, et, chose bizarre, ce fut parmi les adeptes de l'école romantique que M. Ingres trouva les plus chauds défenseurs; les purs classiques, les académiciens ne l'aimaient pas. Il leur semblait un peu barbare ! Cela paraît singulier aujourd'hui, tant il est difficile de recomposer l'atmosphère d'une époque et de replacer les œuvres dans le milieu où elles ont été faites; mais cette opinion étrange avait ses motifs. M. Ingres, comme les romantiques, remontait franchement aux vraies sources de l'art, c'est-à-dire aux maîtres du xv® et du xvi® siècle, passant par-dessus toutes les décadences intermé-
diaires, maniéristes ou pseudo-classiques. Et il choquait rinstitut presque autant que Teût pu faire Delacroix. Tout ce bruit s'est apaisé, et maintenant il est banal de louer le Saint Symphorien, le plus beau tableau que Técole française puisse opposer aux écoles d'Italie. La tôte du saint rayonne de sublimité, et ses bras ouverts semblent, dans l'avidité des supplices, vouloir présenter une poitrine plus large aux instruments de torture des bourreaux. Les musculatures athlétiques des licteurs ont la violence superbe des anatomies de Michel-Ange, et le proconsul à cheval, dans son masque sévère, résume tout le caractère romain. Que dire de la femme qui se penche hors du rempart avec un mouvement si vif qu'il supprime l'espace ?
Dans le dessin quadrillé des lignes de la mise au carreau, l'on voit nettement écrites, de ce crayon si ferme, toutes les intentions et toutes les beautés de la composition peinte. C'est une curieuse étude que de saisir la pensée du maître dans sa forme la plus pure, la plus nécessaire, la plus directe.
Nous admirons beaucoup Y Apothéose de Napo^ léon P\ dessin figurant un camée, et l'idée première du plafond exécuté à l'hôtel de ville. Cette composition, si antique d'idée, d'arrangement et de style, semble en effet, quelque mérite qu'ait 1% peinture, appeler l'agate ou la sardoine aux couches blondes et bleuâtres ; on la dirait copiée d'un camée
inconnu, pendant de TApothéose d'Auguste, le chefd'œuvre de la gravure en pierre fine.
L'Apothéose d'Homère, composition réduite du plafond du Louvre, résume dans un espace étroit la glorieuse théorie de poètes, d'artistes et de grands hommes qui se groupent au-dessous de Tlliade et de rOdyssée, aux pieds du Divin aveugle couronne par la Muse. Le dessin a toute la grandeur du plafond, et Ton peut l'admirer sans se tordre le cou.
V Odalisque et son Esclave rappelle, avec quelques variantes, le tableau qui porte ce nom ; c'est la même grâce nonchalante et voluptueuse, la même beauté antique amollie par les langueurs du sérail ; des rehauts de blanc ajoutent a l'effet de ce dessin très-arrêté et très-fini.
Tout le monde sait que Barye est un grand sculpteur ; ses bronzes en témoignent ; mais ce qu'on sait moins, c'est qu'il est aussi un peintre remarquable. Les nombreuses études d'animaux que renferme l'Exposition suffiraient, en dehors de la statuaire, à lui constituer une réputation. Personne ne possède la bête fauve comme Barye. A-t-il été belluaire dans quelque cirque romain? A-t-il vécu, comme Androclès, au fond des cavernes pleines de rugissements, ou guetté le lion, à côté de Gérard, au penchant des ravins sombres? Attelait-il les tigres au char de Bacchus ? Dirigeait-il l'éléphant colossal monté parPorus pour connaître ainsi les allures, les attitudes et les
physionomies de ces bêtes terribles qui défeûdent contre l'homme les retraites mystérieuses de la nature ? Ce ne sont pas de \ulgaires aquarelles que les dessins lavés par Barye. Le pinceau de maître y acquiert la fermeté de Tébauchoir ; on dirait qu'il est fait avec des moustaches de lion, tant il raye rudement le papier grenu qu'emploie de préférence Tartisle. Nous ne décrirons pas les uns après les autres ces sauvages portraits, qui ont Tair de vouloir vous manger. Les lions fixent sur vous leurs yeux clairs d'un jaune insoutenable, allongés sur leurs énormes pattes comme des sphinx degranit, graves dans leur crinière in-folio encadrant un masque presque humain ; ou bien ils arpentent le désert, balançant leur échine, subodorant la proie lointaine, la gueule plissée d'un rictus famélique, ne se pressant pas pourtant, car le roi des animaux, pour un besoin vil, ne déroge pas à sa dignité. Il est sûr de "sa griffe puissante et de sa dent qui brise l'acier. Eh 1 pardieu I en voilà un dessiné par Bocourt et gravé par Soltié. Qu'il est beau ! qu'il est formidable I En le voyant, un désir nous vient, et nous l'exprimons : Barye devrait bien illustrer la magnifique pièce de Victor Hugo dans la légende des siècles, intitulée les Lions. Le lion des sables, le lion des bois, le lion des montagnes, le lion de la mer, quels superbes types d'animalité épique à inventer et à rendre pour un artiste comme Barye I
Quant aux tigres, ils se ramassent, se tassent, s'aplatissent, faisant le gros dos, prêts à lâcher la détente de leur épine dorsale, ce ressort d'acier qui les renvoie à vingt pieds de distance sur le garrot des buffles ; ou bien ils dorment, clignent les yeux à demi, se pourléchent, se toilettent, se vautrent, caressants comme des chats dont ils ont toutes les grâces avec la force en plus.
Delacroix et Méry sont seuls, sur le tigre, de la force de Barye. Dans ces études si fermes, si naïves malgré leur science profonde, où Tostéologie, les muscles, la peau, le pelage s'indiquent en quelques coups de crayon ou de pinceau, l'artiste néglige quelquefois la couleur avec une insouciance de statuaire; certaines nuances rappellent trop la terre glaise dont il se sert habituellement; les fonds de paysage manquent d'air; mais toutes ses aquarelles, même les moins heureuses, portent la griffe du lion.
Decamps n'est pas moins merveilleux quand il charbonne de fusain un papier torchon que lorsqu'il empâte une toile. Il semblerait même que, moins préoccupé de l'exécution, il s'abandonne alors à des facultés Imaginatives qu'on ne lui soupçonnerait pas d'après ses tableaux, dont le sujet est presque toujours indifférent; il compose avec une abondance, une force et un style qu'il ne retrouve pas toujours, le pinceau à la main. Ainsi, Josuè atrêtarU le Soleil a toutes les qualités de la peinture d'histoire la
plus élevée ; il y règne un sentiment épique, et Ton 86 demande d'après quelle immense fresque détruite est copié ce dessin de bataille où Tantiquité orientale revit, avec sa barbarie caractéristique d'armures, sa sauvagerie grandiose d'ajustements et sa férocité primitive de types. On en peut dire autant des neuf dessins qui représentent « la vie de Samson. » Aucun peintre n*a traduit la Bible d'une façon plus poétiquement littérale. C'est la différence de la version de Sacy à la version de Cohen ; toute l'étrangeté formidable du texte hébraïque reparaît dans ces fusains prodigieux qui donnent à la réalité l'aspect d'une hallucination de hachisch. En les contemplant, on se sent transporté dans ce monde biblique aride, sauvage, menaçant, où les nuages gros de foudre cachent à demi Jéhovah; où les prophètes, nourris de sauterelles, font sonner du haut des roches la trompette hideuse des malédictions ; où les villes découpent, sur une fauve lueur, les lignes de leurs terrasses et de leurs tours. Citons, entre les plus remarquables de ces dessins, qui le sont tous : le Sacrifice de Manoë, Samson mettant le feu aux moissons des Philistins^ Samson citez Dalila, Sawr som tournant la msule et Samson faisant écrouler la salle du banquet.
Pourquoi quelque millionnaire ne construit-il pas une salle d'architecture juive d'après les dessins de M. de Saulcy et les photographies de Saltzmann,
pour y faire exécuter de grandeur naturelle, par Decamps, celte étonnante légende peinte de l'Hercule israélite? Ce serait, à coup sûr, une belle et curieuse chose. A notre avis, quelque grande que soit sa réputation, Decamps n'a pas dit son dernier mot. On ne lui a pas donné l'occasion de mettre en lumière le peintre épique qui est en lui, et dont la bataille des Cimbres a signalé l'existence.
Les Deux Galériens sont un fac-similé pris à Toulon, et dont l'énergie relève la trivialité. Decamps a fait des hures de ces groins habitués à remuer les fanges du crime.
On ne peut traduire avec plus d'esprit la fable de La Fontaine :
Un jour sur ses longs pieds allait, je ne sais où, Le héron au long bec emmanché d'un long cou.
Le Héron de Decamps est parfait d'attitude et de physionomie ; l'artiste connaît à fond l'âme des bêtes; il sait les faire vivre, agir et penser, sans tomber dans la caricature humaine. Quant aux Bassets à jambes torses y on sait que Decamps dispute à Jadin le fouet du valet de chiens. Le chenil n'a pas de mystère pour lui.
Admirez cette précieuse aquarelle de Paul Delaroche, représentant Sainte Amélie^ aussi délicate, aussi flne qu'une miniature du livre d'heures de la
duchesse Anne, et dont Mercuri a fait une gravure d'une perfection si achevée. Arrêtez-vous devant le Forgeron veuf^ qui pleure près de sa forge éteinte, au milieu de ses petits enfants, et regardez cette Marie au désert^ levant les yeux au ciel, dont elle implore la protection pour le petit Jésus endormi sur ses genoux. Il y a là beaucoup de tendresse, de sentiment et de mélancolie.
Gérome, bien qu'il soit un païen de Pompéi, sait aussi comprendre Fart chrétien. Son Saint Jean ewr brassant V Enfant Jésus sur les genoux de la Vierge pourrait être signé par Overbeck. Seulement, Overbeck n'aurait pas cette science profonde du dessin et ce goût exquis dissimulé sous la naïveté du pastiche gothique. Gérome va au Calvaire, mais en passant par Athènes.
On est dans l'habitude, en France, de ne pas regarder comme sérieux ce qui exige de la verve, de la couleur et de l'esprit. Aussi M. Eugène Lami est-il moins considéré que le premier fabricant venu de tableaux d'église. Cependant, ce n'est pas chose facile que de rendre, comme il le fait, les élégances du sport et les splendeurs de la haute vie : les races^ les bals, les représentations de gala, les drawing-room, avec leurs chevaux, leurs voitures, leurs livrées, leurs toilettes, leur ruissellement de pierreries, leurs illuminations à giorno. N'est-ce donc rien que tout cela ? Donner le grand air aristocra-
tique, la tenue correcte, Tattitude convenable à tout ce monde officiel ; faire bouffer la soie, miroiter le velours, reluire le galon, scintiller le diamant, arrêter la lumière sur une plaque d'ordre, relever à propos un éventail, offrir un bouquet, appuyer un secrétaire d'ambassade au dos d'un fauteuil et peindre les gens comme il faut dans les mille détails de leur existence dorée ! Nous voudrions bien voir comment s'en tirerait plus d'un, qui fait le fier et le dédaigneux, de cette simple aquarelle intitulée Saint- James un jour de réception.
De la High life d'Eugène Lami, passons au magnifique fusain de Paul Huet, le Parc de Sairvt-Clovd fendant une inondation; car, dans une revue de tableaux, il faut, comme La Bruyère, se résigner à l'absence de transition.
Les eaux troubles de la Seine envahissent les allées et baignent le pied des grands arbres, surpris de voir circuler des barques entre leurs troncs ; lé jour livide, l'atmosphère froide, l'impression hivernale et sinistre sont rendus par le fusain aussi bien qu'aurait pu le faire le pinceau, et nous retrouvons dans le dessin tout le mérite de la toile.
La Vue d' Har fleur prise des Jiauteurs, aquarelle, montre qu'en fait de paysage nous pouvons rivaliser avec les Stanfield, les Callow, les Harding et les plus habiles d'outre-Manche.
Alfred Johannot est mort jeune^ laissant à son frère
Tony, qui ne lui a pas survécu longtemps, la part de gloire qu*il avait gagnée dans un commun travail. Ces deux charmants artistes ont renouvelé en France Villustration du livre. En ce temps-là, il n*y avait pas de bon roman sans une vignette de Tun ou de l'autre des deux frères; ils avaient, indivise, la clientèle de Técole littéraire romantique, et ils savaient admirablement, en quelques coups de crayon, traduire le type rêvé par le poète et représenter d*une façon dramatique la scène la plus importante de l'ouvrage. Ils ont aussi commenté Wal ter Scott, Chateaubriand, les premiers livres de Hugo et de Balzac, les plus illustres et les meilleurs, s'associant au génie et au talent sans jamais faire regretter la page qu'ils couvraient. Alfred Johannot penchait plus vers la peinture que son frère. Il a fait des tableaux et des aquarelles dont l'Exposition au boulevard des Italiens offre des spécimens excellents : Henri II, roi de France, Catherine de Médids et leurs enfants et une scène du roman de Richardson si exaltée par Diderot, la Mort de Clarisse Harlowe, où se retrouve toute la fidélité au texte de l'illustrateur émérite. Nous avons revu avec plaisir ces reliques d'un talent qui charma nos jeunes années.
Il faudrait plus d'un article pour décrire les deux albums contenant quatre cent quatre-vingt-onze dessins de Charlet, destinés à l'illustration du Mémorial de Sainte-Hélène, C'était là une tâche tout à fait
appropriée à Tartiste qui a le plus aimé, le mieux senti le soldat de TEmpire, et ses dessins sont autant de petits chefs-d'œuvre.
Rappelons le superbe dessin de Bida, la Cérémonie du Bosseh au Caire, Ce mot Dosseh a besoin de quelque explication. Le chef de l'ordre des Derviches, fondé par Sâad-Eddin, sort de la mosquée ; des fanatiques se couchent sur son passage et sont foulés par les pieds de son cheval. L'artiste a exprimé avec une profondeur admirable la quiétude fataliste de l'islam et la foi ardente de ces malheureux qui pavent de leur corps la route du derviche impassible; le seul qui éprouve un sentiment parmi cette multitude fanatisée, c'est le cheval : il baisse la tête, renifle et lève ses sabots délicatement pour ne blesser personne. Le Puits du Liban n'a pas moins de mérite que le Dosseh.
Et, maintenant, disons quelques mots pour finir du dessin lavé d'aquarelle de Théodore Rousseau, dont la gravure accompagne notre article: le soleil se lève à l'horizon d'un paysage où ruisselle une rivière entre des rives plates, ouvrant ses rayons comme les lames d'un éventail d'or, et sur l'eau frissonnent au vent du matin des moires de lumière.
{Gazette des Beaux- Arts, 15 février, !«' et 15 mars 1860.)