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DE LA RENAISSANCE

Nous avons fait une rapide revue de notre niusée antique ; un recensement de nos richesses en sculptures modernes sera plus utile peut-être, en rappelant des chefs-d'œuvre beaucoup moins connus quoique aussi précieux. Les salles de la Renaissance, désignées jusqu'ici, on ne sait trop pourquoi, sous le nom de Musée d'Angoulème, ont pour entrée actuelle un froid vestibule au bas de Tescalier de Henri IL

Ces salles, un peu humides, un peu désertes, tantôt ouvertes, tantôt fermées, suivant les nécessités où les caprices des administrations qui se sont succédé au Louvre, n'attiraient que médiocrement le public dominical. L'antique est tellement connu pour avoir le monopole de la belle sculpture, que tel va s'ennuyer consciencieusement dans les salles grec-

ques ou romaines, qui oserait à peine s'aventurer dans celle-ci, et cependant elles sont infiniment nationales, puisqu'à l'exception de Michel-Ange, tous les artistes dont les œuvres s'y trouvent sont des maîtres de France.

Jusqu'au siècle de François P'', la sculpture ne fut qu'un auxiliaire de Tarchitecture. Les statuaires ou plutôt les imagiers, comme on les appelait, suspendaient leurs figures aux ogives des cathédrales, où des niches innombrables, pareilles à des nids de dentelle, attendaient des populations de pierre à chaque coin de ces merveilleux édifices. La sculpture perdait peu de chose à cette association, et le génie puissant des architectes des xni° et xiv® siècles inspira de la manière la plus heureuse celui des sculpteurs qui ornèrent les cathédrales de Reims, Chartres, Amiens, Bourges et tant d'autres.

C'est donc sur les monuments eux-mêmes qu'il faut étudier la statuaire française jusqu'à la Renaissance. Les charmantes figures qui décorent les églises gothiques perdraient infiniment à être déplacées du lieu qu'elles occupent pour venir prendre rang dans un musée. Le caractère, le sentiment, le goût les distinguent plutôt que la science de la forme et du dessin. Le sculpteur non plus que le peintre n'avaient pas encore appris à secouer le joug de l'architecte et à se passer de lui, pour marcher isolément et avec indépendance dans leurs propres allures.

Le xvi« siècle arrive, avec lui rénaaûcipatiott iotellectuelle et l'étude de Tart antique.

De cette combinaison nouvelle jaillissent, comme autant de germes longtemps comprimés, les frondai* sons les plus touffues, les plus luxuriantes, les fan* taisies les plus adorablement mélangées de pédantisme naïf et d'érudition ignorante. On peut dire que les Jean Gk)ujon, Germain Pilon, Ànguier, Jean Cousin et autres furent les Ronsard, les Dubellay, les Âmadis Jamyn et les Antoine Baif de leur art. Sous pré^ texte d'imitations grecques, ils nous dotèrent d'oeu^ vres charmantes où fantasques. Le grand mouvement avait pris en Italie son premier essor. Florence fut son point de départ, Florence, que le génie et l'or des Médicis enrichirent des premières collections d'antiques. Aussi prit-elle la question au sérieux, et cet élan arriva-t-il en trois bonds à Michel-Ange.

Michel, grand nom qu'on ne devrait prononcer qu'en se découvrant comme Newton, quand il disait: . « Dieu !» De ce terrible et divin artiste, la France possède bien peu de chose! L'Italie, comme une mère jalouse, a gardé sur son cœur presque tous les chefs-d'œuvre de son illustre enfant. C'est grèce à la générosité de Robert Strozzi, qui fit à François l^^ ce présent magnifique, que nous possédons deux figures de captifs en marbre, destinées au tombeau de Jules II.

François 1®% au lieu de garder précieusement ces

chefe-é'œ«>Te, eB fit à son tour largesse au connétable Anne de Montmorency, qui en orna son château d'Éeouen. Après la mort de Henri de Montmorency, son fils, les Captifs furent enlevés par le cardinal de Richelieu, qui les transporta dans son château. Ils passèrent de là dans les jardins du maréchal de Richelieu, à Paris. Comprend-on qu'on ait (.«é exposer de» objets si inestimables aux injures de Tair, de la gelée, des mille intempéries de notre climat froid et pluvieux ?

Pendant la Révolution, dit la notice qui retrace ces détails avec un sang-froid de notice, « délaissés et méconnus, ces chefs-d'œuvre allaient être vendus à des marchands. M. Lenoir rapprit et les sauva... » Gloire à M. Lenoir I Nous demandons que le nom de M. Lenoir soit gravé en lettres d'or sur le socle des Captifs, comme sur tant de monuments que ce respectable citoyen a préservés, au péril de ses jours.

Enfin, grâce à Dieu, les voilà bien et dûment remisés sous les voûtes hospitalières et nationales du Louvre, d'où aucune vicissitude ne les fera plus sortir, nous Fespérons bien. Les Denx captifs de Michel-Ange, comme toutes ses autres sculptures, sont égaux, sinon supérieurs à tout ce que l'antiquité nous a légué de plus parfait, de plus admirable. Phidias et Praxitèle sont Phidias et Praxitèle ; laissons-les ce qu'ils sont, nous avons horreur des comjffaisons. Michel-Ange n'a près d'eux qu'une légère

infériorité, c*est d'être né une vingtaine de siècles plus tard, inconvénient dont il se corrige tous les jours.

Encore un millier d'années, et Ton comprendra qu'un contemporain de Jules II ait pu avoir autant de génie que des Athéniens contemporains de Périclès. Ces deux sublimes figures expriment, comme jamais ciseau humain n'a su le rendre, l'angoisse, la douleur morale, l'ennui profond, la mélancolie nostalgique, toutes les tortures, toutes les humiliations de la captivité.

L'une, d'une nature vigoureuse mais un peu commune et d'une musculature puissante, se tord sous les replis d'une courroie qui lui enlace le corps et les bras. Mais briser ces liens fragiles ne serait qu'un jeu pour cet athlète ; on sent que sa rage se consume impuissante contre une étreinte mystérieuse dont cette faible entrave n'est peut-être que l'emblème ingénieux. Son compagnon, dont les formes élégantes et soutenues rappellent sans imitation servile les Bacchus, les Méléagre et les lutteurs antiques, est dans une attitude moins contrainte que celui-là, mais exprime peut-être une douleur plus profonde, plus immense. Sa belle tête, un peu rejelée en arrière, s'incline sur son épaule droite comme un lis après une pluie d'orage; ses yeux se ferment.

Cherche-t-il dans le sommeil un instant d'oubli ? se dérobe- t-il au monde extérieur pour contempler le

sombre tableau de son âme désolée? Cette tête s'abrite sous le bras gauche, qui se lève et se replie derrière le col avec un geste plein de grandeur et de désespoir. Sa main droite vient se poser sur sa poitrine comme pour en comprimer le gonflement plein d'angoisse. Cette main, étudiée avec amour, est un chef-d'œuvre. Chacune des parties de ce beau corps est un poème et mériterait un hymne spécial.

A l'enthousiasme qui vous saisit au premier coup d'œil succède peu à peu uue rêverie involontaire qui vous fascine comme une effluve magnétique. Bientôt et comme malgré soi, on se sent entraîné par cette contemplation jusque dans le monde obscur des douleurs mystérieuses et inénarrables. Aucun maître n'a su faire penser comme Michel-Ange. En ceci les côtés incompréhensibles et bizarres de sa Tantaisie viennent en aide aux conceptions de son génie si audacieux, et pourtant si sqvant, si éclatant d'une raison supérieure. ^

Ainsi, la tête de l'une de ces figures que nous essayons de décrire est restée à l'état d'ébauche. Le masque, d'une grosseur presque monstrueuse, à cause du linceul de marbre sous lequel il demeure à jamais enseveli, se dessine par des plans formidables et d'une physionomie déjà empreinte de rage et de douleur. Dans le second, des jambes, des cuisses, merveilleusement travaillées, précieusement finies, sont encore d'un côté engagées dans leur gangue de marbre ; et

cependant, rien n'éfcaïk ptos faeî{e en ap>parence qae de suivre et continuer la forme indiquée. Bu btoe à peine dégrossi qui sert d'appui au second captif, sort presque informe encore, mais toujours puissante et caractéristique, l'ébauche d'une tête de singe... Que veut dire ce singe?

Les pieds des deux captifs sont restés engagés dans le marbre, comme si le poids ou l'effort de leur corps les eût fait enfoncer dans une molle argile; ces pieds sont presque à l'état de bas-reliefs. Ce qui a donné lieu à ce préjugé assez généralement répandu que Michel-Ange travaillait en plein bloc^ au hasard, et se trouvait fort dépourvu quand il s'apercevait qu'il n'avait pas bien calculé ses proportions, ce qui le réduisait à ces sortes d'expédients d'écolier. B n'en est rien. H restait assez de marbre pour feire, si on eût voulu, des pieds parfaitement dégagés du sel. La plinthe des statues, actuellement encastrée dans^ le piédestal, sera mise à nu pour prouver que ce sacri^ fice, cette quasi-absence de pieds, est le résultat d'une volonté expresse.

Maintenant, ces morceaux laissés imparfaits par Michel-Ange à presque toutes ses' statues, ces^ accessoires inintelligibles, tout ce qui, chez cet homme colossal, surprend et confond notre imaginaëo&^ élaiir ce le résultat d'un calcul qui nous échappe oti d'une bizarrerie réelle, comme il semblerait à notte vue^ un peu trop faible pour pénétrer dans le» profiofidèurs

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d'an pareil géaie? Si Vasari, son contemporain, son ami, &*a pas su nous expliquer ces énigmes, comment en trouverons-nous le mot ? A présent nous ne pouvons qu'admirer, rêver et nous taire.

altUudo, ô sublimitas 1

Du vivant de Micbel-Ange, et après sa mort, cent arUstes habiles se taillèrent des individualités sur le patron amoindri de la sienne. Une ou deux générations entières se nourrirent des miettes de Torgie de ce génie sans pair. Une colonie florentine vint s'établir à Fontainebleau, cette heureuse ville qui aurait dû rester la métropole des arts en France, tant elle semble faite exprès pour cette paisible destination, avec ses poétiques ombrages, ses murailles rocheuses et le riant exil de ses bois.

Les maîtres français que nous citions plus haut se ressentirent tous plus ou moins de cette Italie improvisée à soixante kilomètres de Paris. Il règne entre tous les statuaires de cette époque un air de famille qui rend leurs œuvres souvent difficiles à distinguer entre elles ; néanmoins, dans cette pléiade, Jean Goujon nous parait avoir des émules recommandables, mais pas un égal. Sa célèbre Diane^ entourée de barbets, qui étaient les hounds du temps, mais qu'aujourd*hui les aveugles seuls se réservent pour les chasses aux décimes, malgré

quelques sécheresses (Inexécution, est un morceau d'une tournure souverainement élégante et magistrale.

Nul statuaire ne possède à l'égal de celui-ci le génie décoratif avec toutes ses ressources, toutes ses souplesses. Les salles du Louvre, que nous parcourons avec le lecteur, nous montrent encore bon nombre de bas-reliefs, où de beaux corps de nymphes et de naïades ondoyantes et serpentines se tordent dans les attitudes les plus charmantes. Â l'extérieur comme à l'intérieur, le Louvre est le vrai monument de Jean Goujon. Toute la façade orientale delà cour, la plus élégante et la plus ornée, est criblée de basreliefs de ce statuaire, l'une de nos plus belles gloires nationales.

Non loin de lui marche Germain Pilon, dont la forme est peut-être moins savante, mais qui ne lui cède en rien comme charme et comme fantaisie. Le célèbre groupe des Trois GrâceSy que tout le monde a vu, est une des plus charmantes inventions de la sculpture mode ne. C'est l'échantillon véritable, le type le plus pur de la manière de ce maître, dont le Louvre possède en outre de magnifiques portraits. Nous sommes forcé de mentionner seulement pour mémoire Barthélémy Prieur, les Anguier, Francheville, auteur des Quatre Nations enchaînées, qui se voyaient jadis place des Victoires; puis à l'Institut, puis aux Invalides

Nous ne pouvons même pas nous arrêter devant les superbes tombeaux de Philippe de Chabot et de sa femme, par Jean Cousin. Le îi^iècle de Louis XIV nous réclame, c'est-à-dire Puget, car Girardon, Coysevox et autres, très habiles praticiens, d'ailleurs, sont loin d'offrir cette physionomie, cette allure de race qui dénonce T homme de génie au premier chef, chez Puget. D'abord peintre, puis sculpteur de poupes de navire, à Marseille, sa patrie, Pierre Puget est devenu le plus grand statuaire de son époque, et peut-être l'artiste le plus franchement français dont nous puissions nous glorifier.

En effet, la manière du Puget ne procède d'aucune autre. Il a, le premier chez nous, donné au marbre l'aspect vrai de la chair. Sous son marbre palpitant courent le sang et la vie ; quand on y porte la main, on est surpris de le trouver rigide et froid. Le Milon de Crotone qu'un lion dévore, tandis qu'une de ses mains est retenue par la rude étreinte d'un chêne, se débattant, . crispé comme un arc, jetant au ciel son cri désespéré, est peut-être la plus furieuse chose que la sculpture ait produite. Le Diogène et Alexandre, grand bas-relief rapporté de Versailles et maladroitement placé dans l'antichambre d'un vestibule; le Jeune Hercule, reconquis par M. Jeanron, l'ex-directeur des musées, et ramené en triomphe du palais du Luxembourg, où il gisait

piteusement dans quelque coin ; enfin, un groupe de petites proportions, telles sont les œuvres que le musée possède de Puget, ce sculpteur qui tient à la fois des peintres flamands par la vie, ,et des Espa^ gnols par la puissance de son naturalisme sauvage. On vient tout récemment d'y amener VAndromède, ce groupe magnifique qui s*eflritait à la pluie et au soleil sous une charmille de Versailles. C*est M. de Niewerkerke, le directeur actuel, qui a eu cette heureuse idée, car la mousse, cette lèpre du marbre, aurait fini par dévorer cette merveille.

Le siècle de Louis XV est représenté, dans les salles françaises, par quelques morceaux remarquables. Nous ne citerons, pour aujourd'hui, qu'une Diane chasseresse de Houdon, qui représente au vif madame de Pompadour. Les rois de France sem^l)lent avoir une prédilection toute particulière à travestir leurs maîtresses en Diane. Celle de François I®^ et de Henri II avait au moins son nom pour prétexte à ce déguisement, qui, du reste, allait fort bien à madame de Pompadour. Nous acceptons volontiers ce beau bronze comme portrait, et nous regretterions d'apprendre que le beau Houdon se soit montr#trop galant courtisan, mais cAi la sara ? Parmi lés bustes de la même époque, qui en a pro« duit d'excellents, brille en première ligne celui du chevalier Gluck. C'est vivant comme un pastel de Latour ; on contemple cette belle tête avec une sécu^

rite bien agréable, en songeant que Gluck n'a jamais pu être autrement que cela.

Nous aurions pour Canova une admiration et une estime bien plus grandes, s'il n'avait été le père de toute une école fade et ra tissée, sous prétexte de correction, et dont Pradier a eu peine à nous sortir. Les mauvaises choses dont il a été cause nous gâtent un peu les bonnes qu'il a pu faire. Il nous est impossible, même en face des meilleures œuvres de cet artiste éminent, de nous défendre de ce sen^ timent, quelque injuste qu'il soit.

Nous avons essayé d'établir, dans notre énumération rapide et incomplète, un ordre à peu près chronologique et retraçant la suite de l'histoire de la sculpture en France. Jusqu'ici, cet ordre a manqué au rez-de-chaussée du Louvre, comme il manquait dans les galeries de peinture avant les heureuses classifications établies par M. Villot. Il est absurde de voir la Biblis de M. Dupaty dans la même salle que la JDiane de Jean Goujon ; un tombeau en plâtre dans celle de Michel-Ange. Les tombeaux retourneront avec les moulages de Bruges et d'Espagne, et chaque époque aura son musée indépendant, avec son entrée particulière sur la cour di^ Louvre et sa désignation au-dessus de cette entrée.

Musée assyrien, musée égyptien, créé avec des fragments inconnus et exhumés non pas vraiment des sables de Memphis et de Karnack, mais des

caves et des magasins du Louvre; musée éginétique, etc., etc. Chacun pourra désormais aller droit à son but d'étude ou de promenade, sans avoir le dédale complet du Louvre à traverser. On nous dit qu'il est question de placer au milieu de cette cour la fontaine des Innocents, chef-d'œuvre de Jean Goujon. Nous faisons les vœux les plus vifs pour qu'elle vienne remplacer ce malencontreux piédestal dégarni. Les piédestaux sont chanceux par le temps qui court. Les héros qui les occupent courent de grands risques d'en être vite et souvent dépossédés et remplacés par d'autres qui déplaisent toujours à quelqu'un. Une fontaine ne déplaît à personne et offusque tout au plus les ivrognes. Pindare ne disait-il pas déjà, il y a quelque trois mille ans : a L'eau est une très bonne chose, en vérité. »

(La Presse, 24 août 1850.)

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