‹ Tableaux à la plumeChapitre 8 sur 15 · LA GALERIE DU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

LA GALERIE DU LUXEMBOURG

La galerie du palais du Luxembourg, où sont exposées les œuvres des peintres contemporains, fut consacrée dans Torigine à l'histoire de Marie de Médicis, cette admirable épopée en vingt «^ deux tableaux, nous allions dire en vingt-deux chants, du grand poète qui avait nom Rubens. Sans nous livrer, entre sa disposition première et celle qu'on lui a assignée depuis, à un parallèle qui tournerait trop facilement à Tépigramme, nous regrettons qu'on ait transporté au Louvre ce qui avait été peint pour le palais des Médicis. Ces sortes de transpo-* sitions ne devraient s'exécuter que pour des cas de nécessité urgente, et nous ne voyons pas, quant à nous, ce qui empêchait d'assigner aux peintres vivants dans les galeries du Louvre un espace équiva* lent à celui qu'ils occupent au Luxembourg et qu'il a

bien fallu trouver pour les Rubens qu'on a ainsi dépaysés.

On a pu déménager les chefs-d'œuvre du grand maître anversois, mais on n'a pas emporté avec eux les souvenirs historiques, la convenance du lieu, ni surtout les admirables médaillons de son élève Jacques Jordaens, qui ornent encore la galerie et vers lesquels les admirateurs dominicaux de MM. Delaroche, Picot et Blondel se gardent bien certainement de lever le nez. Nous savons toutes les raisons puissantes que la galerie du Louvre peut invoquer pour ne pas se dessaisir de cette admirable collection, un des plus rares joyaux de sa couronne, un sujet éternel d'envie pour les autres musées de l'Europe ; mais artistes et amateurs suivraient Rubens partout où il lui plairait d'aller.

Quel que soit le parti qu'on prenne à cet égard, rappelons-nous que ce n'est pas de Rubens qu'il s'agit et qu'il est bon, dans la revue de nos musées, que nous poursuivons depuis quelque temps, de régler nos comptes avec celui du Luxembourg.

En entrant dans cette galerie sur laquelle planent de si brillants souvenirs, on se sent saisi par l'impression involontaire d'une atmosphère froide et sénile. Elle semble se ressentir de l'ancien voisinage de la Chambre des pairs. Si elle n'était émaillée ça et là de quelques œuvres de Delacroix, Ingres, Couture, SchefTer, Devéria, fleurs vivaces implantées à grand'-

peine dans le tuf de cet ingrat terrain, on y bâillerait comme en plein Institut et on serait tenté d'inscrire au frontispice de la s^lle : « Hôtel national des invalides de la peinture. »

Ouvert en 1818 avec sa nouvelle destination, le musée du Luxembourg n'a pas suffisamment renouvelé depuis lors son aspect et sa physionomie. La mort des plus illustres vétérans de Fart impérial, David, Girodet et Gérard, Ta bien forcé à se dessaisir de leurs meilleurs tableaux qui y figuraient avec quelque gloire jusqu'aux dernières années de la Restauration; mais si ceux-là sont partis, en revanche nous y voyons, depuis vingt ans et plus, des œuvres delà force du Fleuve Scamandre de M. Lancrenon, de VAndromaque de M. Smith, de la Famille de Priam de M. Garnier, et tutti quanti qui sont là en majorité formidable. Nous croyons suffisamment épuisée l'admiration du public parisien pour de semblables chefs-d'œuvre ; il est temps que, à l'exemple des acteurs qui vont faire des tournées départementales, ces glorieuses peintures aillent orner les musées de province où elles ramèneront peut-être un public trop indifférent aux excellentes choses qui parfois s'y trouvent fourvoyées.

Malgré notre respect pour la conservation des œuvres d'art, quelque imparfaites qu'elles soient, nous nous sommes sentis tout prêts à excuser les fantaisies iconoclastes à l'aspect de certaines machines

qui se pavanent dans ce bienheureux musée avec une obstination digne d*une meilleure cause. Et cependant la peinture a marché à pas de géant : E pur se muove! C'est égal, le musée du Luxembourg > semblable à Tlnstitut dont il pourrait bien être une succursale, une dépendance^ a conservé son culte fidèle pour les vieux oripeaux qui n'ont plus d'autre asile que sa voûte hospitalière. Seulement, ô douleur, ô jeunesse imprudente I aux jourd d'étude les chevalets se pressent autour de l' Orgie ronuUne, ou font émeute devant les Femmes d'Alger,.. Quant aux ci-devant chefs-d'œuvre de la peinture de l'Empire, le vide se fait et s'élargit autour d'eux dans des proportions formidables.

D*adorateurs zélés à peine uq petit nombre

Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre»

Nous avons compté Jusqu'à trois de ces Qdèles. L'un copiait le Cyparisse de M. Dubuffe avec du ' beurre ; l'autre reproduisait le Paris de M. Delorme avec des conQtures de groseilles de la meilleure qualité ; enfin, un troisième était endormi d'un sommeil extatique devant VOreste de M. Picot. A coup sûr, il rêvait colonnades corinthiennes et architecture de MM. Percier et Fontaine, Àtrides, Pélopides, Dioscures et tragédies de M. de Laharpe. Comme An^ dromaque dans son exil, il se reconstruisait une ville

de Troie peuplée d'bémistiehes de Jaeques Delille et de souvenirs de troisième.

• ...., Parvam Trojam simulataque magnis Pergama et arentem Xanthi cognomine rivum Agnosco, Scaeaeque amplector limina portaB.

Diruta sunt aliis, uni mihi Pergama restant.

Re^[>ectoQS soeu sommeil et ses douoes itlusious I Il y a comme lui tant de gens eu Frenee, même au bout du ptmt des Arts, que rien n'a pu eneore réveilter, ui les drames de Hv^o et de Dumas^ ni la trem^ pette des auges du Samt JMme de Sigalou^ ni le râlement des moribonds du Radeau de la- Médnse^ ni même le eoRcert en mode lydien chanté partagées dans son plafond d'Homère! On ne saurait trop le répéter à certaines gens qui ne veulent pas le eom* prendre. La sainte insurrection dans laquelle ^ous sommes fier de marcber depuis notre pr^iuère ^unesse n*a pas fait sa levée de boucliers contre Ho^ mère, Phidias, Virgile, ces demi-dieux de Fart antique sans cesse invoqués par les myopes et les sourds, qui ne les ont jamais ni lus, ni regardés, ni compris, mais contre cette génération bâtarde, frottée de fausse érudition et de vrai pédantisme, qui a cherché si longtemps, mais en vain, grâce à Dieu, à com^ primer les )ets vigoureux de notre jeune école, à

passer sous son triste niveau toute individualité qui voulait lever une tête factieuse.

Qu*est-il arrivé? L'Institut continue à faire sa petite besogne en famille, à petit bruit. Ses vénérables membres exercent bien encore une influence plus ou moins occulte, assez déplorable, sur les travaux, récompenses et prix décernés par la nation; mais on vient de lui enlever déjà une de ses plus chères et plus dangereuses prérogatives : le jury d'admission est électif. Il en sera ainsi des autres, et ce corps si redouté jadis, réduit à des fonctions purement honorifiques, n'entravera pas plus la peinture et la sculpture contemporaines, que l'Académie française ne saurait influencer le mouvement littéraire de notre temps.

Il y aurait cependant injustice à ne pas reconnaître un vrai mérite dans quelques-unes des peintures de l'époque dont nous parlons. Ainsi, dans un Massacre de M. Heim, se trouvent des qualités de dessin, de composition et même d'aspect qu'il n'a pas su retrouver depuis. Ainsi, Y Escalier du Louvre d'Isabey père, grande aquarelle exposée au Salon de 1817, est peint et dessiné comme on peignait et dessinait peu à cette époque. Il y a quelque chose d'assez dramatique dans le Lévite d'Ephraïm, de Couder, et la femme étalée sur le seuil est conçue dans un assez beau style, malgré la peinture creuse et le ton exécrable voulus par le temps et l'école. En revanche, rien de

plus niais et de plus ridicule que le Paradis terrestre du même peintre. Les commandes de Versailles, fort heureusement pour sa gloire, nous ont révélé M. Couder sous un autre aspect.

En revanche, la plupart de ses collègues de l'Institut sont restés endurcis en mourant dans Timpénitence finale. M. Blondel n'a rien fait de mieux que la Zènobie du Luxembourg, tant s'en faut. M. Drolling ne s'est pas élevé d'un cran au-dessus de son Eurydice^ et M. Schnetz, ancien direciteur de l'école française, à Rome, n'a pas dépassé ses études d'Italie.

Mais nous avons hâte d'en finir avec ces vieilleries, qui seraient depuis longtemps plongées dans l'oubli qu'elles méritent, si on ne nous les remettait pas obstinément sous les yeux. Si la satire est plus facile que la louange, celle-ci est plus douce et nous avons toujours mieux aimé admirer que blâmer. Il y a certes de quoi louer au Luxembourg.

En première ligne, pour le nombre et l'importance de ses œuvres, apparaît Eugène Delacroix. Son début le classe maître tout de suite. Un jeune homme qui frappait à la porte du Salon de 1822, avec Dante et Virgile aux Enfers sous son bras, n'était certes pas, à cette époque surtout, le premier venu et ne devait pas être accueilli comme tel. Nous ignorons si l'aréopage des admissions, plus clément en ce temps-là, ne comprit pas tout d'abord ou pardonna

\n TABLEAUX A LA PLUME.

au jeune homme tout ee qu'il y avait d'osé, d'étrange, dans une pareille peinture, ou si Von n'esr pérait pas qu'il se corrigerait avee l'âge. Deux ans après, le jeune homme arrivait escorté du Massacre d0 Scia et se voyait acclamé par toute la jeunesse, et l'hérésie faisait des progrès, au grand dépit des p^ruques académiques ; Seheffer, Champoiartin , Bou* langer, les Devéria, les. Johannot, Robert Fleury, Roqueplan, tous ceux enfin qui depuis quinze ou vingt ^ns brillent au premier rang de l'art contesi* porain, mar^^aient sur les traces du jeune novateur et régénéraient la peinture en France.

Le Da/iite^ de Delacroix, salué et baptisé dès l'abord par deux hommes d'esprit, MAI. Thiers et Gérard, est resté l'un des ehefs^-d'œuvre de ee peintre qui en a tant produit définis. Dessin fier et accentué, modelé souple et puissant, peinture grasse, ferme et solide, toutes les qualités matérielles qui caractérisent l'exécution d€$ Delacroix, af^^raissent déjà victorieusement. Celle qui prim^ toutes les autres et qui fait de Delacroix un maître égal aux plus grands, aux plus illustres, s'y trouve au plus haut d^ré ; nous voulons parler de la vie,^ de la ||assion, de la terreur, du drame, puisque ce mot moderne explique tout cela à lui seul.

Qu'on se rappelle l'effet prodigieuxproduildeuxatts après par XeMassmre i» Sm/o. L'artiste avait redoublé d'audace et de génie ; le philh^lénisme, celte géaé^

ÉTUDfiS SUR LES MUSÉES. 123

reuse passioû dont Byron s'était fait le sublime Doo Quichotte,, avait inspiré le jeune maître, et aujourd'liui que son œuvre est dégagée de ce mérite de rà-propos qui fait vivre pour un temps un si grand nombre de productions médiocres, elle n*a rien perdu de sa valeur. Quoi de plus navrant à voir que ces familles infortunées qui attendent la mort ou Tesclavage? Quoi de plus désolé que cette vieille Grecque sur laquelle semble choir le corps d*un jeune homme dépouillé par le barbare vainqueur et baigné dans son sang ? et cette jeune mère couchée pêlemêle avec le cadavre rose de son nouveau-né, et ces deux enfants qui s^embrassent d'une étreinte suprême avec un désespoir qui n*est pas de leur âge? et surtout cette jeune fille, belle conïme un marbre antique, tordant ses beaux bras sous les nœuds de la corde qui va l'attacher à la croupe bleuâtre et pommelée de ce cheval qui se dresse furieux au milieu du tableau?

Delacroix nous a habitués à de telles émotions ; mais qu'on juge de l'eifet qu'il dut produire à l'époque où les meurtres académiques étaient le comble du terriUel

Dans les deux autres tableaux de lui que possède le Luxembourg, nous le retrouvons avec des qualités plus calmes; la couleur et le caractère des mœurs orientales l'ont préoccupé. Ici, c'est une Noce Juive^ dans le Maroc ; rien de plus calme, de

m TABLEAUX A LA PLUME.

plus doux à rœil, et cependant rien de plus vif et de plus chatoyant que ce charmant tableau, peuplé de figures de petites proportions. Les Femmes d'Alger, autre toile bien connue dans l'œuvre du maître et dont le Salon de 1849 offre une répétition très modifiée, respirent, comme la captive de Victor Hugo, les doux ennuis et le languissant far niente du harem, « solitude embaumée. »

Notre admiration particulière pour Delacroix nous fait regretter de ne pas voir figurer au musée du Luxembourg un plus grand nombre de tableaux de lui ; mais notre justice nous fait un devoir de dire que les échantillons qui s'y trouvent sont d'un heureux choix et donnent bien l'idée de ce talent si audacieux, si neuf et pourtant si profondément intime et naïf

Du Massacre de Scio aux Femmes souliotes d'Ary Scheffer, la transition est facile et la consanguinité frappante. Le Massacre date de 1824 ; les Femmes souliotes de 1827. Nous rapprochons à dessein ces deux dates. M. Ary Scheffer, esprit distingué, talent laborieux, inflexible, semble, en effet, avoir toujours obéi plutôt à une mode ou à un entraînement admiratif qu'à un sentiment profondément individuel.

Hollandais par sa naissance. Allemand par la pente élégiaque et rêveuse de son esprit, M. Scheffer nous semblait plus à l'aise dans les demi-teintes du Nord que dans les contours arrêtés des écoles plus

précises. L'influence d*Eugène Delacroix, qui lui a fait enfanter une de ses meilleures productions; celle de Rembrandt^ sensible dans ses premiers Faust et dans son ÉberJtard le larmoyeur, lui furent plus favorables que sa conversion au dessin selon Ingres ou son école. On peut s'être aperçu bien souvent que ce n*est pas notre méthode de louer les œuvres anciennes des gens aux dépens de ce qu'ils peuvent faire de bon actuellement. M. Ary Scheffer néanmoins a eu tort, selon nous, de ne pas continuer à marcher d'un pied ferme dans la voie où il était entré si glorieusement il y a quelques années. Il y a dans cette incertitude quelque chose qui déroute, comme un manque de conviction.

Le Salon de 1827 fut un des plus brillants.de la nouvelle école ; une des plus belles pages de ce Salon se retrouve encore au Luxembourg : nous voulons parler de la Naissance de Henri IV, d'Eugène Devéria, tableau excellent, d'une composition harmonieuse, d'une charmante couleur et d'un faire exquis. Malgré bon nombre de remarquables productions, malgré le plafond du Puget, qui figure dans une des salles du Louvre et qui pourrait faire un digne pendant à la Naissance de Henri IV, il semble qu'Eugène Devéria, victime de sa prodigieuse facilité et d'un travail incessant, dans lequel il aurait gaspillé les dons que la nature bienveillante lui avait prodigués, n'a pas tenu toutes les promesses

d*un début si brillant. Depuis plusieurs années déjà, il vit retiré dans une ville du midi de la France, beaucoup moins occupé, assure-t-on, de son art que de son salut et de pratiques religieuses. Si le Sei** gneur tient compte à Eugène Devéria de la vie nouvelle qu'il s'est faite, ses amis ne peuvent s'empêcher de regretter l'excellent peintre qu'ils ont connu, et qui s'est condamné à l'oubli dans la force de l'âge et du talent.

Nous n'avons rien à dire de V Orgie romaine, de Couture, qui est enfin venue briller au Luxembourg après des pourparlers et des diplomaties suffisantes a conclure la paix entre le Grand Turc et la république de Venise .^Le souvenir de ce beau tableau est encore présent à toutes les mémoires, et la critique a célébré ce grand succès sur tous les tons, dans tous les modes. Souhaitons seulement que Y Orgie romaim figure aussi longtemps au Luxemboui^ que Y Hélène et Paris de Paulin Guérin. Cette peinture argentine et fraîche est un terrible voisinage pour la Mort d'Elisabeth de M, Delaroche, grand tableau de genre, d'un ton lourd et violacé et d'une composition un peu trop empruntée à celle d'une vignette du peintre anglais Opie.

Pendant que Delacroix débutait par son Dante, M. Delaroche envoyait au même Salon de 1822 son Joas sauvé. Ces deux artistes sont demeurés fidèles à leurs débuts : l'un, froidement eorreci et lourde

ment réel, produit laborieux d'une étude désespérée et d'une conscience prosaïque; Tautre, spontané, lyrique, saisissant comme Timprovisation d'un grand poète. Les Enfants d'Édtmard^ digne illustration pour la tragédie de Casimir Delavigne, n'ôtent rien à cette appréciation qu'on pourra trouver sévère, mais qui n'est que juste. M. Delaroche , artiste consciencieux, réunit toutes les qualités qui font le peintre, toutes, excepté une petite qui ne s'acquiert pas.

Un homme, dont la volonté, l'ardent amour du beau, le goût pur équivalent au génie, s'ils ne sont pas le génie lui-même, est l'auteur du Saint Sym* phorien et du Plafond d'Homère. Tout le monde a nommé M. Ingres. Disciple fervent, fanatique exclusif de Raphaël et de l'antiquité, Ingres a conquis dans l'art contemporain une importance que nul ne saurait lui contester. Son Saint Pierre, que nous retrouvons au Luxembourg, a longtemps figuré dans l'église de Saint-Louis-des-Français, à Rome. C'est un tableau d'un goût sévère, d'un grand style et d'une rare noblesse. Les figures des apôtres sont exécutées avec beaucoup de fermeté. Les fonds sont d'une grande beauté et d'une couleur admirable, qualité un peu trop rare chez ce maître. La critique ne saurait guère s'attaquer qu'au type un peu lourd de la tète du Christ , à un peu trop de oomplica- ' tiOD dans les plis de 8oa manteau bleu, dont le Jet

d'une si belle tournure ne saurait que gagner à être plus simple. 11 y a bien encore un lambeau de personnage, un profil coupé par le cadre, à droite, d'une façon puérile. Mais ces légers défauts ne nuisent que bien peu à l'effet produit par cette belle composition.

V Angélique délivrée par Roger est une délicieuse étude de femme comme le maître seul pouvait la faire. Le chevalier, revêtu de son armure d'or, est copié de l'Arioste trait pour trait ; les monstres seuls, l'Hippogriffe et surtout l'Orque, nous paraissent, à part quelques détails admirablement rendus, d'une composition un peu grotesque.

Dans le portrait de Cherubini, la tête du vieux compositeur florentin, morose, concentrée et savante, est un admirable chef-d'œuvre, et la Muse qui l'inspire atout le charme étrange d'un portrait fait textuellement d'après une belle personne dont les traits s'écartent parfois des types préconçus et des poncifs académiques.

Quand nous aurons mentionné successivement quelques peintures de MM. Brune, Champmartin, Robert Fleury, Ziégler, deux anciens Granet, le Soir de M. Gleyre, qui a fait voyager tant d'imaginations le long des rives plates et mélancoliques du fleuve de la vie; la Charlotte Corday d'Henri Scheffer, restée son meilleur tableau ; le Prométhée d'Aligny, la Glace de Wieckemberg , deux petites Baigneuses

ÉTUDES SUR LES MUSÉES. m

assez prudhonesques de Rioult, notre ancien maître, nous croirons n^avoir commis aucune omission importante. Nous n'avons pas parlé de la sculpture, et pour cause. Sauf les Pradier, le Danseur de Duret et la Jeune fille de Jaley, tout cela sent son Institut d'une lieue.

Tel est donc ce musée, qui a pour mission de représenter ou, si Ton nous permet ce mot, d'écrémer Tart contemporain. A part vingt tableaux tout au plus sur les cent cinquante qui le composent, le reste est au-dessous de la critique. Il est vrai qu'on ne saurait trouver là ni un Meissonier, ni un Decamps, ni un Rousseau, ni un Dupré, ni un Chassériau, ni un Roqueplan, ni un Louis Boulanger, ni un Isabey, ni enfin vingt autres talents chers au public et con-. nus de l'Europe entière! L'étranger qui jugerait l'école française actuelle sur un pareil résumé s'en ferait une bizarre idée. Ce n'est pas ici le lieu de proposer un autre mode d'organisation pour l'exposition permanente des ouvrages applaudis aux Salons et achetés pour le compte de l'État; mais il est évident qu'un pareil état de choses appelle une réforme urgente et radicale.

Il faut que les vivants soient honorés à l'égal des morts, quand ils le méritent. Au Louvre, Ostade, Melzu, Ruysdael sont exposés avec autant d'honneur que Rubens , Poussin et Raphaël. Nous avons le bonheur de posséder toute une génération de pein-

très de genre; jamais peut-être, ea aucua pays, oq ne vit une école de paysagistes aussi habile ni aussi nombreuse que la nôtre. Nous prétendons que les riches amateurs, s*il en reste, ne doivent pas monopoliser leurs œuvres, et que TÉtat en doit quelques spécimens au plus grand, au plus exigeant de tous les amateurs , qui est tout le monde. On le voit, si nos vœux sont exaucés, il y aura de quoi renouveler de fond en comble le vieux bagage de la galerie du Luxembourg, en y maintenant les œuvres vraiment dignes d*ètre admirées et étudiées.

{La Presse^ 2 septembre 1850.)

Page 1