LES MUSÉES DE PROVINCE
LE MUSEE l^E TOUHS
Les musées de nos ytlles de Franee sont peu eo&ttus et souvent mériteraieRt de Fêtre davantage. Les galeries étranges ont été souvent et minutieusement déeilles ; pourquoi n'userait-^n pas de la même eourtoisie envers e^Ies de notre pays? Né serait-ce pas d'ailleurs une étude intéressante, une source' de préeieux renseignements qu'un recensemenl bien fait des ehefs-d'eeuvre fourvoyés dans ees eotleeticHas à peine visitées par les étranges que le hasard amène dans les villes et presque toujours sc^neusement ignorées parles habitants? Grâce à Fenvabissante centralisation de la capitale, il semble
que l'art ne soit plus possible que là ; excepté Lyon, où végète péniblement la pâle et froide école fondée par Revoil et Bonnefond, et Metz, où se sont formés quelques habiles dessinateurs, vous chercheriez en vain par toute la France une ville dans laquelle les arts du dessin soient en quelque honneur.
En Italie, aux belles époques de la Renaissance, vous trouviez à chaque halte, dans des cités même peu importantes, d'admirables écoles ayant chacune leur accent, leur saveur particulière, leur goût de terroir. Ici, les Lombards, finis et précieux comme Léonard de Vinci, leur maître immortel ; là, Parme, fière de son Corrège ; puis les Bolonais érudits, les splendides Vénitiens, les Romains élégants et forts, les Florentins sévères et grandioses, et enfin les Napolitains, ces Espagnols dépaysés, demi-peintres, demi-spadassins, qui semblent n'avoir jamais peint que dans des cavernes, une dague au point et une rapière au côté. Ainsi, du nord au, midi, l'Italie enfantait des chefs-d'œuvre puissants et divers, comme les bons crus produisent des vins généreux et de saveurs différentes.
Chez nous, depuis longtemps, toute ^ peinture semble forcément parquée à Paris. Sauf . quelques maîtres provinciaux qui nous ont été révélés par un savant et ingénieux travail de Ph. de Pointel, les départements ont été et restent d'une stérilité déplorable ; nulle part une école; nulle part, même pour
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l'artiste sérieux, les moyeas matériels d'exercer son talent et d'enfanter une œuvre. C'est un malheur. Outre que Paris, dont le sol est si souvent bouleversé par les révolutions, n'est pas le séjour du monde le plus propice aux paisibles études, nous sommes privés dans notre pays de cette diversité qui jette tant d'intérêt sur l'art des contrées a des époques plus favorisées.
Le seul moyen de créer une heureuse diversion serait, croyons-nous, de donner un large développement au système de peintures murales qu'on a commencé à mettre en vigueur depuis quelques années. Ce genre de peinture, le seul qui convienne véritablement aux monuments publics, forçant nos artistes à faire des séjours plus ou moins prolongés dans les provinces, les dotant d'oeuvres qui ne pourraient jamais être déplacées et dont elles s'enorgueilliraient avec raison, y propagerait le goût de la peinture et encouragerait peut-être quelques précieuses vocations.
Ces réflexions, dont chacun pourra tirer facilement les conséquences, nous furent suggérées l'hiver dernier à propos d'une visite que nous fîmes au musée de Tours. Nous avions été conduit dans cette ville par une circonstance fortuite. Que faire, en hiver, des longues heures désœuvrées qu'il faudrait passer dans une chambre d'hôtel garni ? Nous aurions volontiers visité quelques-uns de ces mer-
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veiileux châteaux de la RenaîssaDce, qui émaiUent te pays comme autant de fleurs de pierre ; mais, «d hiv^, les pérégrinations artistiques et pittoresques ne sont pas fort encourageantes ; la eampagne n*esi pas beaucoup fleurie.
Donc, nous nous résolûmes, presque à noire ccMrps défendant, à entrer au musée du lieu. Peut-être même n'aurions-nous pas risqué notre visite si on ne nous eût pas dit, par hasard, que nous y reverrioos \ ImprmisatenT marocain de Delacroix, qui figurait au Salon dernier, et qu'on venait d'inslatl^ depuis peu»
Le musée de Tours œenpe deox hâtîmeiits iumeaux qui décorent la place située à l'eslrémté s^tentrionale du pont. Mentionnons, ^i passant, que cette place était ornée, lorsque nous tra;¥ef^ sàmes la ville il y a quelques années, de deux ave^ nues en terrasse, qu'un conseil municipal, à notre avis peu avisé, a détruites pour se faire de l'argent au moyen de la vente des arbres et des t^nraûBS, dénaturant ainsi une ordonnance architecturale conçue avec unité, et dont l'ens^onble ne manquait pas de grandeur.. Âuiiourd'hui les deux édifices, dépourvus de leurs terrasses, ressemblent assez à deux incisives dépaysées au milieu d'une màchmre qui aurait subi une dévastation complète.
Mais passons : le chapitre des doléances arehiteeturales pourrait s'allonger (te trop de méfaits de ee
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geare. Après ua regard de regret jeté sur la place désolée qui attend en vain, et sans doute pour longtemps, nous ne savons quelles constructions d*un st>le que nous craignons de prévoir, nous montons un étage et nous sommes dans la salle oii s'étalent les richesses pittoresques de la ville de Tours. Or, ces richesses sont loin d'être a dédaigner ; qu'on en juge : deux Rubens, un Tintoret, deux Lesueur, des Valentin, un Caravage, un Martin Freminet des plus curieux, des Mantegna, etc.
Le fonds de cette collection se compose de tableaux sauvés, à l'époque de la Révolution, du pillage des couvents voisins, principalement de la riche abbaye de Harmoutier et du château de Chanteloup, ancienne résidence du duc de Choiseul et du chimiste Chaptal, aujourd'hui entièreihent démolie. Ces objets d'art ainsi que la bibliothèque de la ville, qui proviennent des mêmes sources, ont été préservés, au péril de ses jours, par M. Raverot, père du conservateur actuel. Un pareil dévouement mérite d'être cité avec reconnaissance. Après avoir subi plusieurs emménagements, déménagements, de fortunes diverses, la collection dont il s'agit, augmentée de quelques dons du gouvernement et de quelques legs particuliers, a été définitivement installée dans les salles actuelles disposées assez convenablement.
Nous avons regretté seulement de voir les deux plus belles places envahies par deux immenses
toiles du comte de Forbia, désastreusement craquelées, tandis que des peintures du plus grand mérite se morfondent sous un jour beaucoup moins favorable ; mais c'est une chose ordinaire qu'une pareille anomalie, et il n'a fallu rien moins que le renversement de la monarchie pour obtenir au Louvre un classement raisonnable.
Les deux plus beaux morceaux du musée de Tours sont incontestablement les deux Rubens; l'un représente l'ex-voto de la famille Plantin ; Plantin, qui fonda à Anvers Timprimerie devenue célèbre sous' ce nom, était de Tours ; il ne nous a pas fallu moins que le tableau de Rubens pour apprendre cette particularité qui donne ici à cette peinture un mérite d'à-propos tout patriotique.
La Vierge, conçue dans le type flamand familier au grand maître anversois, présente le divin bambin aux deux époux, richement vêtus de noir, selon la mode du temps. Plantin nous apparaît sous les traits d'un sexagénaire sanguin, à barbe grise, vigoureux encore. Sa vieille compagne, que le temps a moins respectée que lui, et dont les cheveux sont soigneusement cachés sous la cornette blanche de l'époque, lève vers le groupe céleste des yeux éraillés et vermillonnés où brillent une ferveur et une tendresse merveilleuses. Ce sont deux admirables portraits tels que les savait faire le maître. Ce beau tableau, en' demi-figures, peint sur panneau, entièrement de
la main de Rubens, et qui n*a subi ni l'outrage du temps ni celui encore plus redoutable des restaura* tions, semble sortir de Tatelier.
L'autre Rubens, intitulé Mars cauronnépar Vénus, ofTre une composition imprévue et des plus intéressantes; le champ de la toile est occupé presque entier par un curieux pêle-mêle de harnais de guerre du xvu» siècle. Cuirasses, fontes de pistolets, heaumes, canons, panoplies damasquinées d'or, gantelets, hauberts, gisent sur le sol ou se dressent sur divers supports. Au milieu, Mars, dans son costume mythologique, foulant aux pieds deux guerriers terrassés, encore haletants de la fureur des combats, présente son front victorieux à la blanche déesse, vêtue d'une de ces tuniques mordorées que Rubens reproduisait si souvent.
Au-dessus des deux immortels se balance dans des feuillages le Cupidon de rigueur. Nous ne dirons rien de la façon dont le sujet vivant est traité ; tout le monde a vu des Rubens ; mais ce qui fait de celui-ci une page exceptionnelle dans l'œuvre du maître, c'est cette mêlée de ferraille brossée avec une adresse, une sûreté de main, une perfection inouïes. Chaque coup de pinceau a porté, chaque détail s'est trouvé en place, chaque masse s'est classée en son lieu. Comme spécimen de nature morte, le Rubens du musée de Tours est peut-être un échantillon unique.
Àu<dessu6 de cette toile on a accroché, dans Tombre, un Tintoret d*uae grande beauté, quoique défiguré par un ciel d'un bleu invraisemblable et qui gent la restauration d'un myriamètre à la ronde. Nous avons souvent remarqué, sans nous l'expliquer jamais, la singulière prédilection des restaurateurs pour le bleu. Tous ceux qui ont parcouru les galeries du Louvre, tous ceux, surtout, qui ont eu le malheur d^arréter leur^ regards sur la Charité d'André del Sarto, depuis qu'on nous Ta readue, en quel état, hélas 1 ont pu se convaincre de la richesse des tons azurés que ces messieurs trouvent sur leurs palettes ; encore s'ils consentaient à les y laisser ! Revenons à notre Tintoret, dont le sujet est Judith présentée à Holopkeme. Judith, vêtue en mùAù Vénitienne, d'une robe de damas rose pâle, est amenée sous la tente du guerrier assyrien qui porte des bottes rouges et une sorte de haut^de^ohausse bleu. Son état-major qui Fentoure est babillé d'une façon tout aussi orientale ; mais si Tarchéologie ne trouve pas ici tout à fait son compte, l'œil trouve une parfaite satisfaction, car il est difTioile de voir un assemblage de tons plus riches et plus harmo^ nieux.
Non loin de Iq, voici un Jugement dernier de Martin Fréminet, )e peintre de Henri IV. Cette grande composition, d'une couleur grise et blafarde, mais dessinée savamment, ofito les imaginations
demi -terribles, demi - grotesques , familières aux peiatres de cette époque, où tous se croyaient forcés à peindre des jugements derniers et autres sujets macabres. L*œuvre du maître français n'a pas qu*un mérite archéologique. Comme science et comme style, elle tient encore son rang à côté des meilleurs peintres allemands et italiens de la même époque et, du reste, se rapproche beaucoup du style florentin*
On a encore malheureusement placé hors de la portée du regard une gveinie Bacchanale de Poussin, bien connue par la gravure et dont Tauthenticité ne nous parait pas douteuse.
Les deux Lesueur, qui furent peints autrefois à Marmoutier exprès pour les moines du couvent, représentent Tun Saint Louis lavant les pieds des pauvres, l'autre Saint Sébastien secouru par les saintes femmes.
Ces deux tableaux, exécutés dans les mômes dimensions que ses Saint Bruno, ne le cèdent en rien à ceux-ci pour la beauté du style et cette onction qui font le charme particulier du talent du maître. Nous pourrions encore mentionner une es* quisse de la Messe de saint Martin que possède le Louvre ; mais elle est en si mauvais état que les parties conservées ne servent qu'à faire regretter oelles qui manquent.
Grande a été notre surprise de trouver, à rombre
de la boîHiure d'un de ces magnifiques Forbin dont nous parlions tout à l'heure, deux Mantegna excellents, faisant évidemment partie d'un CJiemin de la Croix, dont le Louvre possède plusieurs stations. L'un représente le Christ au jardin des Oliviers, l'autre la Résurrection du Sauveur, L'un et l'autre portent le cachet le plus incontestable de ce maître étrange et naïf : attitudes prises sur le fait, laideurs expressives et caractéristiques, fonds surchargés de détails impossibles et charmants, tout cela peint ou plutôtsculpté d'un pinceau inflexible comme le bronze entaillé dans le porphyre. Nous ne savons par quelles vicissitudes d'événements ou d'échanges la série à laquelle appartiennent ces deux peintures s'est trouvée ainsi décomplétée, et nous n'avons aucun intérêt à troubler le inusée de Tours dans la paisible possession^de ces deux morceaux intéressants. Mais comment se fait-il qu'ils soient à Tours ou, si l'on aime mieux, comment se fait-il que les autres soient au Louvre? Ajoutons que le Mantegna paraît peu apprécié ici. Outre qu'on ne lui a pas fait les honneurs du cadre, nous avons remarqué qu'un visiteur facétieux avait crevé avec un instrument pointu tous les yeux du tableau de la Résurrection.
Aimez-vous les Boucher? Vous trouverez ici de quoi satisfaire cette passion. Nous en avons vu trois qui peuvent figurer parmi les plus beaux, les plus réussis ; mais quelque éloigné que nous soyons du mé-
pris injuste sous lequel cet habile homme était toml>é sous David, nous avouons que la réhabilitation qui lui a été faite par un équitable retour des choses d*ici'bas commence a nous paraître un peu entachée d'enthousiasme et d'exagération. Un ou deux Boucher amusent ; trop de Boucher produisent Teffet écœurant d'une indigestion de sucreries.
Pendant que nous en sommes aux maîtres de cette époque, citons encore deux Restout d'une facture large et facile, quoique cette facilité dégénère un peu trop en pratique, comme on disait, en chic, comme on dirait aujourd'hui ; l'un de ces tableaux représente saint Benoit en extase ; l'autre, sainte Scolastique.
Nous avouons en toute humilité que jusqu'ici nous ne connaissions pas même le nom du paysagiste Houille ; aussi avons-nous été presque aussi heureux de découvrir ce charmant peintre que La Fontaine le jour où il inventa Baruch. Guidé par cette nouvelle connaissance, nous avons fait sur les bords de la Loire et de la Seine quatre délicieuses promenades. Jamais l'aspect du paysage français n'a trouvé d'interprète plus naïf, plus fidèle, plus simplement poétique. Ici, le fleuve s'enfonce dans la brume d'un horizon gris ; là sourit une villa des environs avec des toits en ardoise, son colombier empanaché d'une volée de pigeons, son parterre aux plates-bandes tirées au cordeau , aux fleurs alignées , au bassin rectangulaire où se reflète la sérénité azurée du ciol.
Touid eette nature calme, souriaole, im peu somnoleate, est rendue avec une fraieheur, une placidité» une bonliomie parfaites, et la facture de ces tableaux, ou plutôt de ces quatre idylles, humblement destinés à l'emploi de dessus de porte, tient un heureux milieu entre la sévère perfection des Hollandais et les allures peut-être un peu trop tourmentées des paysagistes de nos jours.
Il y a loin du peintre Houille à Philippe de Cbam** pagne, ce janséniste de la peinture, ce naturaliste froid, correct et minutieux, cet artiste si tristement irréprochable, qu'on lui souhaiterait volontiers les défauts qu'il n'a pas pour mettre en relief les qualités qu'il a. Ceux qui professent pour 6e genre de peinture de plus vives sympathies que nous trouveront à Tours un Bon Pasteu/r digne en tout de leurs suffrages; quant à nous, notre œil a été si péniblement affecté par un horrible manteau d'outremer cru, que nous n'avons pu longtemps en sou* tenir la vue.
Feu Bouilly, de lacrymale mémoire, a légué à sa ville natale un Portrait de Jien4 Descartes^ autre gloire du département. Ce portrait semble porter l'empreinte la plus incontestable de la main de Franz Hais. Le Louvre possède un Descartes du même maître. Sont-ils tous les deux authentiques?
Citons encore un Bon Samaritain, énergique et puissante peinture de Caravage ; un Saint François
en prière^ du Carrache, petite toile d'une exquise délicatesse de couleur et d'exécution ; une remarquable copie de la Vierge de. François P^, de Raphaël, par Mignard ; deux Guerchin, un peu mous, un peu faibles ; des Bassan (quel musée n'a pas des Bassani), un beau Parroul et quelques estimables peintures françaises, et nous aurons inentionnc tout ce que le musée d© Tours offre de remarquable ; et d'ailleurs, en ce temps d'avenir incertain et de tourmente politique, prend -on quelque intérêt à ces pauvres chefs-d'œuvre, la vraie gloire, la gloire innocente et pure des nations et des cités? Quoi qu'il en soit, nous sommes bien résolu à ne jamais nous lasser d'en parler, tant qu'il nous restera une voix et une plume. L'administration du Louvre a, depuis la Révolution, bien mérité des arts et du pays. Nous voudrions qu'il en fût de même en province ; mais trop souvent ces musées sont livrés à des mains incapables ou hasardeuses. Hâtons-nous d'établir que nous ne faisons ici aucune allusion particulière.
[La Presse ^ 7 septembre 1350.)