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MARS

Je me demande souvent par quelle disgrâce de la nature des hommes ont pu être amenés à adopter pour patrie un pays où ne se voient que sables et cailloux. Pour compenser les privations qu'elle leur impose, les calamités qu'elle leur prodigue presque sans relâche, cette même nature les berce néanmoins de ses charmes. Elle les endort dans le calme de ses nuits étoilées, les éveille aux rayons d'un soleil en fête qui verse à profusion la gaieté de ses éclats sur les murs de leur cité, sur la nudité de leurs déserts.

Voilà trois semaines que le temps se maintient au beau fixe. Sa sérénité augmente d'un jour à l'autre. Pas un nuage ne rompt la monotonie du ciel. Si quelque vapeur s'élève dans la

matinée; le soleil l'absorbe aussitôt. Les horizons découpent leurs contours avec une netteté absolue, et telle est la limpidité de l'air, que la notion des distances échappe au regard le plus exercé.

Les vents qui d'ordinaire agitent cette saison ne soufflent pas encore. La chaleur reste modérée et bienfaisante. Singulier climat! En dehors des jardins où l'eau circule, l'influence du printemps ne parvient pas à modifier la stérilité des campagnes.

A peine si, sur les coteaux, le bétail trouve quelques brins d'herbe poussée à l'ombre des pierres ou dans les interstices des roches. La sécheresse fane prématurément de jolies fleurettes qu'un peu de rosée, la nuit, fait épanouir au ras du sol.

En revanche, toute espèce d'insectes, de reptiles : scarabées, scorpions, lézards, vipères à cornes, tirés de leur léthargie, commencent à courir sur le sable, tandis qu'à travers l'espace les hirondelles, nouvelles venues, croisent les alouettes sédentaires. Parfois, du côté des solitudes que la rivière arrose, un couple de cigognes abat son vol.

Mais sous la fraîcheur des vergers tout pousse, tout gazouille : les merles, les rossignols, les rouges-gorges, préparent leurs couvées; les pêchers, les abricotiers, nouent leurs fruits; de jeunes pousses verdissent les branches des figuiers, les sarments des vignes grimpantes.

C'est l'époque où les Arabes montent au faîte des palmiers, dégagent de leurs détritus la nervure des palmes, recueillent le pollen des fleurs mâles sorties de leurs gaines et le reportent après sur la fleur des palmiers femelles afin d'en activer la

Alars.

fécondation. De toutes parts les effluves de la sève en travail exhalent des parfums.

Ce souffle de jeunesse se répand jusque dans les rues du ksar, et les ksouriens, que les mollesses de la température font sortir des maisons , semblent secouer leur torpeur pour se mettre à l'unisson de l'allégresse universelle. Des sourires égayent les visages. La vie rayonne.

Sur les places, un jeu consistant à se renvoyer une balle avec des bâtons, puis à courir dessus au premier arrivé, réunit l'âge mûr et l'enfance en de joyeuses bousculades qui soulèvent des tourbillons de poussière.

Et le soir, à l'entrée de la ville, en face des dunes, les fillettes et les jeunes garçons qui s'assemblent pour attendre le retour du troupeau commun prennent leurs ébats dans une atmosphère radieuse. Le soleil à son déclin colore de ses reflets leurs minois éveillés. Des chatoiements, des transparences exquises, rehaussent sans violence l'éclat des carnations et la bigarrure des ajustements. Je ne sais quel charme aérien avertit les sens que nous quittons une saison clémente pour marcher vers une autre plus chaude. Les jours précédents, la lumière n'avait pas au même degré cette diffusion, ces enveloppements d'ors pâles dont elle poudroie le bleu des collines.

Soulevant derrière lui une légère brume, le troupeau chemine vers le bercail après avoir battu les montagnes toute la journée. 11 semble se mouvoir dans une auréole.

Tour à tour il se montre et disparaît à travers les replis des sables. Dans une confusion de taches pointillant au loin la sur-

face lisse des dunes, on devine le grouillement des têtes, le piétinement des milliers de pattes qui se rapproche.

Puis le bêlement des animaux devient distinct. Les couleurs accusent leur variété. La silhouette des bergers se précise. Les proportions grandissent rapidement. Le troupeau avance d'un pas allègre. 11 se presse, se bouscule aux portes.

Alors les enfants courent, se postent en travers de ses lignes. Chacun y reconnaît son bien, le rejette hors du défilé, pourchasse le bétail qui s'écarte, réunit les agneaux, les chevreaux, aux mères effarées dans cette mêlée pastorale.

Puis, dispersées par groupes sur différents chemins, les bêtes dociles précèdent leurs guides enjoués vers les logis où l'instinct les pousse.

Et la nuit ramène l'ombre et le silence.

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