LA RIVIÈRE
Par les sentiers d'irrigation qui séparent les jardins en fleur, je descends de bon matin jusqu'au lit de la rivière, errant sur ses galets, escaladant les riions rocheux qui, à tout moment, détournent ou divisent le cours d'une eau peu profonde, guéable sur tout le parcours.
Le soleil n'atteint que la cime des palmiers qui, sur les deux rives, déploient leurs panaches toujours verts. Dans la clarté des ombres, Teau tranquille reflète les escarpements des berges, avec les cactus épineux et les lianes grimpantes qui foisonnent dans le roc.
Personne encore ne parait dans cette solitude où chantent les oiseaux, où s'épandent les arômes printaniers d'une sève qui partout bourgeonne et fleurit.
Mais dès que le soleil, trouant l'épaisseur des végétations, rayonne en traînées lumineuses sur les fonds humides de la rivière, les femmes des divers quartiers du ksar arrivent une à une, par petits groupes, et vont installer leurs lessives aux places accoutumées.
Elles disposent sur les galets leurs nippes bariolées.
Puis, retroussées jusqu'aux hanches, elles les foulent du pied, en cadence, jetant de droite et de gauche leurs jambes nues, de telle sorte qu'à première vue Ton croirait assister aux exercices d'un corps de ballet. Le rapprochement s'impose d'autant mieux à l'esprit que la nature semble avoir combiné l'effet de son paysage suivant les données théâtrales. Çà et là, les costumes scintillent comme sous le jet de lumières factices, dans une décoration où tout s'arrange au souhait du spectateur.
A mesure que les blanchisseuses finissent leurs savonnages, elles tordent leurs draperies mouillées, les font sécher sur le sable où se vautrent leurs enfants nus. Ou bien, enjambant la roche, elles courent les étaler le long des murs qui soutiennent les terres des vergers.
La rivière.
Ce papillonnement désordonné, cette variété d'actions diverses, de pantomimes bizarres, d'ajustements flottants qui déshabillent les chairs, où les corps ruinés des vieilles gesticulent parmi les souplesses des beautés mûres et les grâces juvéniles de l'adolescence, tout cela, au milieu des arbres en pleine floraison, compose un ensemble extraordinaire, harmonieux dans des notes extrêmes, qui étonne et ravit les yeux.