L'ANCIEN PASSAGE VOÛTÉ (ALGER
Djé\aïr (Alge r) .
indécises, que la nuit enveloppait doucement de ses ombres, animaient la blancheur des parapets. J'écoutais les bruits de la ville arabe, le faible bourdonnement de ces existences jalouses qui ne voulaient pas se laisser pénétrer. L'air s'imprégnait peu à peu de sons et de parfums. Une rumeur musicale s'élevait. Des airs monotones couraient sur les guitares. Dans le silence des nuits, l'oreille surprenait des modulations d'un rythme bizarre, des accords entrecoupés de brusques suspensions ou de notes aiguës qui se prolongeaient sur les lèvres des femmes.. . Le sentiment amer de sa décadence ne pouvait faire oublier à cette race sensuelle son amour du plaisir.
Si peu d'années ont donc suffi pour faire de cela un passé auquel survivent à peine quelques traces méconnaissables! On achève d'abattre le vieux rempart turc qui, depuis son abandon, se couvrait de fleurs à chaque printemps. Je cherche en vain l'ogive de Bab-el-Djédid (la Porte-Neuve) qui, sur la hauteur, ouvrait les promenades de la campagne. Rien ne rappelle l'abreuvoir où les àniers faisaient boire leurs bêtes avant d'entrer en ville. Des chantiers comblent l'emplacement où, le soir, s'assemblaient les nègres, toujours prêts à se réjouir. Ils apportaient là leurs instruments sauvages. Bientôt la danse soutenait le concert. Les danseurs simulaient des combats. Ils avançaient les uns contre les autres, tantôt à pas mesurés, tantôt en pirouettant sur les talons. Puis ils frappaient leurs bâtons, qu'aux clartés de la lune on aurait pris pour des glaives.
Hélas! pourquoi faut-il que la perte des traditions poétiques soit partout le prix des progrès de l'humanité ! L'ère de clé-
mence qui succède à des temps de barbarie peut seule consoler de ces disparitions.
Solitaire au milieu des décombres, la Casbah démantelée évoque encore l'histoire de ce peuple, doux dans ses mœurs habituelles, mais facile à exalter jusqu'à la cruauté. Et si ce n'était assez, pour l'attester, du souvenir de ses deys étranglés tour à tour dans l'exercice du pouvoir, les supplices de nos nationaux capturés par ses forbans, de nos consuls attachés par représailles à la bouche de ses canons, témoigneraient contre des atrocités auxquelles nous avons mis fin.
Jour par jour, pierre à pierre, croule la blanche cité, la Djézaïr des Arabes. Un vent de destruction emporte ses derniers vestiges, tandis qu'une vaste métropole, renaissant de tant d'éléments divers, fusionne en son rapide accroissement les débris de toutes les races, les matériaux de tous les pays, le présent avec le passé, l'ancien monde avec le nouveau.