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FEMMES ARABES EN MARCHE

T aourirt-el-Mokrane.

Tout en échangeant quelques paroles avec mon entourage, j'observe discrètement le rude labeur de ces femmes, l'énergie contenue de leurs attitudes, l'ampleur sévère de leur vêtement et le rythme particulier de leur démarche. Après des milliers d'années, les Kabyles se retrouvent, à peu de chose près, tels qu'ils pouvaient être à leur origine. On se demande, en présence d'une civilisation si arriérée, en quoi ils ont pu modifier leurs anciennes mœurs. Il ne fut guère possible à ces peuplades, chassées naguère du pays de Chanaan, selon les légendes arabes, d'accomplir leur développement moral au milieu des envahissements qui mirent tour à tour leur territoire à la merci des Romains, des Vandales, des Arabes, des Turcs. Aussi n'ontelles jusqu'aujourd'hui relevé leurs ruines que pour les voir s'écrouler de nouveau. Notre conquête leur donne enfin des maîtres cléments, mais sans parvenir à éteindre leur instinct d'indépendance. Le jour où nous penserons à faire des citoyens de ces vaincus d'hier, peut-être finiront-ils par trouver en nous des libérateurs! Le Kabyle, doué d'un esprit productif, n'est pas incapable de sentir l'humanité de nos lois; il n'est pas non plus, comme le nomade, hostile à toute réforme. Dans sa nature physique même se rencontrent maintes analogies qui le rapprochent de nous : le marbre nous a conservé les profils de Romains que ses traits rappellent fréquemment, et chez plusieurs, caractérisés par des yeux bleus, un teint clair et leurs cheveux roux, le sang germain peut aisément se reconnaître : indices qui laissent supposer qu'une partie des dominateurs vandales et des anciens colons de race latine se serait confondue

avec les premiers habitants du pays. Avec son menton carré, son front large et proéminent, l'un de mes hôtes réveille en moi le souvenir d'un vieux professeur que j'eus autrefois. Au moment où mon regard, fixé sur le sien, constate cette ressemblance, il désigne un homme qui traverse la place en se dirigeant droit sur nous et vers qui toutes les têtes se retournent en même temps. « Voici Y aminé! » me dit-il. — L'amine! entends-je répéter âmes côtés. Je suis, sans l'avoir cherché, dans la maison de Famine, la plus haute autorité du pays.

11 vient à moi d'un air tranquille et me retient avec politesse. Les gens accroupis, dès mon arrivée, sur les bancs ménagés dans l'enfoncement du mur, ont dû se resserrer un peu pour faire place à leur magistrat. Lui, sans plus de façons, avec une bonhomie d'honnête bourgeois, a déjà croisé ses jambes sur le tapis qui recouvre la pierre usée. Sa tenue, il me faut bien le remarquer, n'est guère plus soignée que celle de ses voisins, dont le burnous est plus ou moins huileux. Rien d'ailleurs n'indique en lui la suprématie de son rang : ce seul trait suffit à distinguer le Kabyle de l'Arabe.

On sait que les aminés, ainsi que les maires de nos communes, sont élus aux suffrages d'une djemmà, — conseil municipal, — qui elle-même est issue du choix des habitants. L'autocratie des chefs fait ici place à un pouvoir tout paternel. De là des mœurs plus conformes aux nôtres. Si la dignité, chez le Kabyle, s'affiche moins à l'extérieur, elle est plus au fond des âmes, et l'hospitalité sans faste de cet aminé, dont la femme écrase des olives à deux pas de moi et qui n'a que des mules

Taourirt-el-Mokrane.

dans son écurie, me touche par son côté affable. Le couscoussou brun qu'il m'offre n'est guère appétissant : j'y trempe cependant la cuiller de bois, en regardant avec sympathie s'étager au dehors les constructions de la petite république.

En face de moi, au cœur même de la place, la Maison des Hôtes, avec son fronton monumental, tient ses portes grandes ouvertes à celui qui n'a pas d'asile. Chacun est libre d'y entrer à toute heure, de s'y reposer et, quand vient la nuit, d'y dormir en paix. Non loin de là, une plate-forme, élevée d'un pied audessus du sol et entourée d'une rangée de pierres, indique le lieu réservé aux réunions du conseil : c'est là qu'il délibère en plein air, devant tous. La place, chauffée au soleil de midi, est à peu près déserte. 11 ne s'y trouve en ce moment qu'un rassemblement en train de se former autour d'un artisan qui taille une charrue dans une branche d'arbre, à coups de hachette. Une jeune fille, à l'angle d'un mur blanc, achève de modeler un vase avec de l'argile. Le vase prend forme sous ses doigts, accuse peu à peu des courbes harmonieuses, et l'amphore créée, gracieuse et svelte, va sécher au pied du mur en attendant les peintures et la cuisson.

Les femmes de Taourirt excellent à ce genre de travail, dont la tradition semble remonter à l'occupation romaine. Leurs maisons, presque toutes, sont des ateliers de céramique. J'entre dans l'une d'elles, après avoir pris congé de l'aminé. Deux marches à descendre, et je me trouve brusquement plongé dans une obscurité profonde, les pieds sur un sol inégal, ébloui par la réverbération du mur d'en face. L'unique porte ouverte

laisse à peine entrer la lumière dans l'intérieur. Je commence cependant à démêler quelques formes. Des silhouettes indécises bougent le long de murs enfumés, sous des poutres luisantes de suie. Les détails sortent du demi-jour, s'animent graduellement avec la magie des Rembrandt. Même mystère des ombres, mêmes ors dans les reflets. Le jour frise les épaules d'une travailleuse assise par terre, auprès de la porte, le torse

légèrement renversé en arrière. Elle tient l'anse d'une cruche posée droite sur sa cuisse, tandis que son pinceau, courant avec habileté sur les fonds d'ocre jaune ou d'ocre rouge, trace à main levée des lignes noires, ou parsème de points ronds les dessins triangulaires qu'elle improvise.

Son mari, parti dès l'aube avec les filles aînées pour vendre la production de la semaine, n'est pas encore revenu du marché. Elle reste avec l'aïeule en cheveux gris, qui frotte, à l'aide d'un silex arrondi, quelque potiche crue pour en aplanir les rugosités, et avec un nourrisson dormant dans les plis de son haïk. L'en-

Taourirt-el-Mokrane.

fant ne laisse à l'air que sa petite bouche ouverte. Si peu qu'on en voie, il n'est pas douteux qu'il soit un garçon : la plaque en argent ouvragé de turquoises que la mère porte au front apprend à tous qu'elle a mis au monde un futur défenseur de la patrie.

En peignant son vase, elle fredonne un air mélancolique dans le goût des berceuses bretonnes. La vieille, cessant le travail, s'est levée, et, courbée sur un creux du terrain où trois cailloux noircis font office de chenets, elle allume le feu du souper. Installant ensuite un chaudron plein d'eau, elle y plonge, à mesure qu'elle les coupe, des morceaux de courge et de piments, puis elle regagne sa place, perdue sous la fumée qui lèche les murs, s'amasse sous le toit et cherche la porte, n'ayant d'autre issue pour s'échapper.

Pas un lit, pas un escabeau, dans le pauvre réduit. Tous ces gens couchent par terre sur de mauvaises couvertures et respirent jour et nuit les fumiers de l'étable en contre-bas où piétinent les bestiaux. Ceux-ci, séparés du logis par un cloisonnage en pierre, ont la faculté d'avancer familièrement leur tète à travers des soupiraux ménagés au ras du sol : ils se rappellent ainsi d'eux-mêmes aux soins des ménagères, qui passent les aliments dans leur mangeoire par ces ouvertures.

A défaut de meubles, de froids divans en maçonnerie faisant corps avec la muraille sont occupés par les potiches, les unes entièrement peinturées, d'autres couvertes d'un premier enduit; et de grandes jarres à ventre énorme montent au plafond, greniers aux provisions de farine, d'olives, de figues sèches, qui ne sont pas pleins tous les jours.

Les plus pauvres de nos paysans peuvent passer pour riches en comparaison de ces Kabyles. Mais la djemmâ prend soin des malheureux. Elle recueille des cotisations,, des vivres, qu'elle leur partage de temps en temps. Je me heurte, chemin faisant, contre un bœuf égorgé. Deux hommes en découpent la chair et la distribuent à toute la marmaille du pays, filles et garçons de tous âges : touchante façon d'assister la mère par les mains de l'enfant. Il est difficile d'imaginer assemblage plus varié de haillons, jouant là toutes les gammes de la saleté pittoresque. Chacun attend une portion de viande fraîche, mais c'est à qui devancera son tour pour l'obtenir. Et les petits pieds nus se pressent dans un ruisseau de sang, tout autour de l'animal dont ils culbutent la téte détachée du corps et les entrailles encore tièdes, qui encombrent l'étroit sentier. Malgré le côté barbare de cette boucherie, comment ne pas s'égayer de l'imperturbable sérieux des marmots à peine sevrés, lorsqu'ils retournent chez les mamans en tenant devant eux, avec une extrême précaution, quelque bribe sanglante enfilée au bout d'un bâton !

Le lieu où se passe cette scène curieuse domine un massif de rochers sauvages à demi couverts par de sombres bouquets de verdure et dont les blocs s'échelonnent jusqu'au fond d'un ravin où noyers, frênes, figuiers, amandiers, oliviers, enlacés de vignes grimpantes, mêlent délicieusement leurs ombrages. Le bruit d'une source ne tarde pas à charmer l'oreille. Je m'enfonce dans ce paisible endroit, mais quel n'est pas mon étonnement quand, au lieu de la solitude que je croyais y rencon-

Taou rirt-el-Mokrane.

trer, je me trouve en face d'un spectacle fort animé qui m'arrête brusquement! Avancerai-je davantage? La loi du pays me le défend presque. Une amende frappe le Kabyle qui paraît au lavoir des femmes. Mais je suis étranger, et l'attrait du tableau qui s'offre à mes yeux est irrésistible. Quelle meilleure occasion, d'ailleurs, puis-je avoir d'observer les femmes de Taourirt? Elles sont là en nombre, gaiement éparpillées dans un flot de lumière blonde, à travers les bassins destinés au lavage des olives qui, sorties du moulin, contiennent encore de l'huile qu'il ne faut pas laisser perdre.

Les bassins, établis en amphithéâtre sur une pente rapide, ne sont que des trous peu profonds, de la dimension d'une baignoire et creusés dans le roc. On les prendrait de loin pour des tombes, avec leur entourage de pierres plates, biscornues et placées debout. La source les alimente par ses nombreux ruisseaux, séparés ainsi que les tresses d'une longue chevelure bleue roulant des perles. Ils ondulent d'une cuvette dans l'autre, au moyen de rigoles que les travailleuses maçonnent ellesmêmes avec les mains quand elles veulent détourner le cours de l'eau après en avoir empli le bassin. Elles y ont d'abord jeté les olives, puis elles les foulent de leur talon nu, parfois deux ensemble, troussées jusqu'aux cuisses, mouillées jusqu'aux jarrets, pataugeant à plaisir dans le liquide écumeux qui les éclabousse de toutes parts. Tantôt elles remuent violemment le fond du bassin avec leur bâton, tantôt elles en retirent les baies écrasées. Par l'effet de sa légèreté, l'huile surnage bientôt. Elle flotte rougeâtre à la surface. C'est le moment de l'extraire. Avec

un geste plein de grâce, la femme kabyle incline alors l'orifice de sa cruche sur une rigole disposée de manière à ne laisser couler que la liqueur onctueuse, ou bien encore, assemblant les mains en forme de coupe, elle la recueille et la transvase tout simplement.

Les rebords en pierres que l'huile, à la longue, a rendus tout noirs, forment par endroits un fond d'ébène sur lequel s'avivent le foulard soyeux des coiffures et les ceintures rouges. Et de temps en temps les rires féminins mêlent leur note claire au bruissement des eaux qui sortent troubles de ce lavoir étrange pour retomber en nappe sur une longue roche, coupée comme un mur, lisse comme un marbre et tachée de bavures graisseuses.

Il y a là, à côté de femmes vieilles ou flétries de bonne heure, des créatures robustes et grandes qui soutiennent la réputation de beauté des montagnardes kabyles. Celles-ci, surprises dans le négligé d'un travail assez malpropre, blesseraient peut-être un goût délicat, mais l'observateur ne peut s'empêcher de noter en elles des formes superbes, de jolis visages, de fraîches carnations, et des pieds que l'art grec n'eût pas répudiés.

Les travailleuses, leur tâche faite, glissent lestes et enjouées entre les pierres, escaladent les roches et se rassemblent pour le départ. La cruche pleine sur l'épaule, elles regrimpent, les unes après les autres, le sentier qui monte au village. Quand s'éloignent les attardées, le soleil met une frange d'or à leurs tuniques. Un brouillard froid s'élève du vallon. Seul auprès du lavoir silencieux, je regarde baisser le jour sur les maisons de

Taourirt-el-Mokrane.

Taourirt, assombries dans les rougeurs du soir. L'atmosphère embrumée qui estompe les silhouettes,, les tons de l'automne qui jaunit déjà les vergers, contribuent à donner au village kabyle une physionomie presque française. Songeant à ces montagnards dont les institutions sont établies sur nos principes d'égalité, à ces agriculteurs laborieux, économes, attachés au sol, aimant le foyer, qui ont su vaincre les difficultés d'un pays ingrat, il me semble alors que ces anciens Berbères, après tant de siècles d'oppression, seraient peut-être dignes d'être aujourd'hui nos frères.

UN CAID A PARIS

Neuf heures du matin venaient de sonner au cadran de Saint-Vincent de Paul. J'assistais, de ma fenêtre, au lent réveil du dimanche. Un brouillard, qui s'était levé sur Paris, résistait encore aux ardeurs du soleil d'août, tandis qu'au-dessus des hautes maisons le bleu du ciel trouait çà et là la couche de vapeurs. La journée s'annonçait belle.

Après la semaine de travail, derrière les pcrsiennes closes, les ménages laborieux prolongeaient la grasse matinée avant d'aller courir les bois ou les cabarets de quelque banlieue. Déjà, de loin en loin, le long des boutiques fermées, circulaient les promeneurs.

algériens.

Tout à coup j'aperçus deux Arabes dont le costume tranchait dans l'harmonie grise de la rue.

Ils marchaient gravement, sans souci des badauds qui considéraient d'un regard curieux leur accoutrement.

L'un,, haut de six pieds, vêtu de l'uniforme rouge des spahis, portait les bagages : une énorme cruche en terre et un sac de nuit. L'autre, trapu, mais bien pris dans sa taille, gardait un gigantesque chapeau de paille d'alfa suspendu à son dos. Habillé de laine blanche de la tète aux pieds, il faisait, à côté de son compagnon, l'effet d'un lis près d'une pivoine. Tous deux allaient d'un pas incertain, ainsi que des étrangers en quête d'un hôtel. Je les vis s'enfoncer sous une porte cochère, puis en ressortir suivis d'un concierge dont le geste indiquait une maison. Ils arrivèrent à ma porte, qu'ils examinèrent longuement avant de se décider à pénétrer dans le vestibule. Bientôt un coup de sonnette tintait à mon oreille, puis ma bonne, la vieille Annette, un pli cacheté dans la main, venait me dire d'un air effaré :

« Monsieur, un grand Arabe en manteau rouge attend la réponse. »

J'ouvris le message et je lus :

« Mon ami,

« Le jeune caïd Si-Lakdar-ben-Saoui, chef des Beni-Ouassine, se rend à Paris, en compagnie du maréchal des logis Mahi- Eddin, qui lui sert d'interprète, et dont tu dois te souvenir si tu

Un caïd à Paris.

n'as pas oublié ton camarade d'expédition, lorsque tu partageais la vie militaire de mon escadron.

« Ce Si-Lakdar, pur sauvage qui, je dois le dire, n'a guère dépassé les rives de la Tafna, acceptera avec empressement l'hospitalité que tu pourras lui offrir. En revanche il te fera les honneurs de sa tribu au milieu de la grande vie arabe, si le cœur t'en dit.

« Ne te crois pas, en l'accueillant, obligé le moins du monde à servir ses projets, que je puis d'ailleurs te résumer en deux mots :

« Il rêve d'attacher à son burnous de caïd les insignes de la Légion d'honneur; mais comme il n'y a aucune raison de lui donner cette distinction, ce. grand enfant s'est, je crois, mis en tête qu'en allant à Paris il réussirait à l'obtenir par quelque intrigue de sa façon. Je n'ai pas, tu le penses bien, conseillé ce voyage. Tu connais l'entêtement de l'Arabe quand l'amourpropre le fait agir. Il te remettra donc cette lettre, que j'achève en te répétant que nous t'attendons avec impatience.

« De S...,

« Commandant supérieur. »

Après tout, pensai-je, pourquoi ne pas me donner le plaisir d'offrir le pain et le sel à cet Africain?

Le spahi, dans l'antichambre, attendait debout. Nous échangeons une poignée de main en souvenir du temps passé dans les camps :

« Eh bien, mon brave Mahi-Eddin, où est le caïd?

— J'ai laissé le caïd en bas. Ne devais-je pas te demander si tu voulais le recevoir?

— Les Arabes m'ont toujours bien accueilli, répliquai-je, et je ne laisserai pas échapper l'occasion de le reconnaître. Cours donc chercher cet « invité de Dieu ». 11 sera le bienvenu. »

Me rappelant aussitôt le cérémonial observé par les Arabes lorsqu'ils nous hébergent, je sens trop combien, en comparaison, l'accueil modeste d'un étudiant peut paraître mesquin. Comment parer à l'imprévu de la situation? Recevoir sur le palier de mon quatrième un personnage qui chez lui franchirait la limite de son douar pour venir à moi, serait lui témoigner peu de considération. Je ne puis, en vérité, me dispenser

d'aller en personne à sa rencontre, pour l'accompagner dans l'ascension de mes quatre-vingts marches. Je descends donc. Mais déjà un bruit de babouches s'entend dans l'escalier, et je me trouve face à face avec mon hôte, chacun de nous ayant fait la moitié du chemin.

Le caïd s'incline, saisit ma main, la porte à ses lèvres. Je réponds à ces politesses par des compliments de circonstance, puis, la porte du vestibule refermée sur ces étranges visiteurs, je les installe sur le divan d'un petit salon tendu d'étoffes arabes.

La pièce, meublée avec des souvenirs rapportés d'Algérie, ne pouvait mieux se prêter aux convenances de l'étranger qui venait l'habiter. Tout de suite à l'aise au milieu de cette réunion des produits de son pays, mon nomade sourit à ceux qui lui sont familiers. Il passe en revue les sabres, les fusils accrochés aux murs et dont les pièces d'argent niellé brillent parmi les tapisseries du Sahara, les dépouilles d'autruche, les peaux de panthères, les lézards empaillés, les étagères en bois peint, les coffrets incrustés de nacre, et les symboliques images dont les barbiers maures ornent leurs boutiques.

Incapable d'articuler un mot de français, le caïd exprime son contentement, tantôt par un hochement de tête, tantôt en répétant ce mot unique :

« Meleh! meleh! » terme d'approbation qui répond à tout.

Alors je dis à mon hôte :

« Je te réserve cette chambre. Dès le matin le soleil l'égayé,

ses fenêtres regardent la Mecque, et son balcon permet de suivre le mouvement de la rue. Mais peut-être le fracas des voitures sur le pavé fera-t-il regretter au chef des Beni-Ouassine le silence de ses campements?

— Depuis que je suis en route, répond-il par politesse, mon oreille s'est accoutumée à tous les bruits. Je dormirai ici avec, la confiance et la paix. Que Dieu t'accorde les grâces réservées aux généreux ! »

Celui qui, en ce moment, entrerait chez moi, se croirait en réalité dans l'intimité de quelque intérieur arabe.

Adossés aux coussins du divan, les jambes croisées devant une table décorée de plusieurs étoiles entrelacées dans un cercle, Si-Lakdar et son compagnon dégustent par petites gorgées le café qu'Annette vient de servir sur un plateau en cuivre, de ciselure marocaine.

Un jour discret, imprégné de soleil, tamisé au travers des rideaux de mousseline, répand un doux éclat sur les visages bruns, et dore légèrement le vêtement du chef de tribu, dont la robe de drap orange, soutachée de ganse rose , aux larges manches doublées en soie bleu de ciel, transparaît sous la finesse du voile blanc qui contourne le visage, enveloppe les épaules, fait le tour de la taille, et retombe sur des bottes en maroquin mou, à broderies d'argent. L'heureux arrangement des cordes en laine de chameau, formant diadème au-dessus du front, donne à Si-Lakdar une apparence de majesté que soutient son attitude, équilibrée dans une posture de pagode

Un caïd à Paris.

accroupie, avec les yeux fixes et les deux mains immobilisées sur les cuisses.

L'examen de ses traits affaiblit un peu l'impression de beauté ressentie à première vue. Le port de la tète est irréprochable, mais la courbe du nez trop prononcée, les pommettes trop charnues, enlèvent de sa finesse à ce type d'Arabe dont le regard, perdu sous des sourcils épais,, offre un mélange de douceur et de sauvagerie.

Je n'ose croire encore qu'un front bas, fuyant, sillonné, malgré la jeunesse, de plusieurs rides transversales, soit chez lui l'indice d'une intelligence bornée, et pourtant je suis bien obligé de reconnaître que l'extension de la bouche, l'épaisseur des lèvres, trahissent des penchants plus sensuels qu'énergiques, et même qu'une pointe de cruauté perce dans le sourire un peu bestial qui, de temps en temps, découvre ses dents. Toutefois l'expression qui domine en cette physionomie reflète un état de trouble, d'étonnement et de fatigue, naturellement amené par les secousses du voyage en diligence, en paquebot, en train rapide, toutes choses vertigineuses pour un homme n'ayant jusqu'alors connu d'autre vitesse que celle de son cheval, ni d'autres agitations que les ordinaires événements qui rompent parfois l'uniformité de l'existence patriarcale.

Comment d'ailleurs un cerveau si peu préparé n'aurait-il pas été ébranlé par le chaos d'images nouvelles qui se déroulaient coup sur coup, à mesure que s'éloignait la terre natale?

Réfléchissant à ce que disait la lettre du commandant de S... : — Est-il possible, pensai-je, qu'un grain de vanité, germé sous ce crâne durci au soleil, ait suffi à déterminer le pauvre caïd à planter là ses champs et sa smala pour courir les hasards d'une telle aventure?

« Tu as donc voulu voir la patrie française? lui dis-je. Cela fait ton éloge. L'Arabe ne doit pas ignorer toujours les mœurs des nations voisines, et surtout celles du peuple auquel le lie désormais sa destinée. Il sied à un chef tel que toi de venir jusque chez nous constater notre puissance, afin de mieux comprendre que la civilisation ne veut que le bien des hommes. »

Le chef arabe, dans un discours dont le maréchal des logis me rend à peu près le sens, répond :

« La vérité sort de ta bouche. Rien n'égale le charme de vos rivières, l'étendue de vos jardins, la fraîcheur de vos prairies. Il n'existe nulle part de fertilité comparable à celle de votre sol, et votre industrie sait en tirer tous les avantages. Mais aussi, que de peines vous prenez pour acquérir ces richesses! Votre esprit n'est jamais en repos. L'Arabe, lui, a de moindres désirs. Son pays n'est qu'une terre ingrate; pauvre et libre, il s'y trouve heureux : Dieu pourvoit à ses besoins. »

Ce dédain des bienfaits dont le travail est la source résume la philosophie du musulman, basée toute sur ce principe : retrancher de la vie ce qui tend à la compliquer. En bonne foi, que peut-on opposer à ce raisonnement ? Et n'est-il pas

GROUPE D'ARABES D'après une étude peinte appartenant à M. Mouton,

Un caïd à Paris.

des heures où le bourdonnement de la fourmilière humaine qui se bat les flancs entre les murs de notre grande cité, nous porte à envier le sort de ce croyant dont la vie s'use paresseusement au soleil à attendre une vie meilleure?

J'avise sur une étagère, au-dessus d'un divan, des pipes à long tuyau qui, depuis des années, distraites de leur usage, restaient là suspendues. L'idée me vient d'en offrir une au caïd. 11 la repousse par un léger mouvement de la main.

« Le caïd ne fume pas, se hâte de dire l'interprète. Si-Lakdar-ben-Saoui est marabout. »

Marabout! diable! On sait ce qu'il faut entendre par ce mot, et je me garderais bien de blesser les préjugés qu'il consacre. Marabout, point de badinage ! Ce titre commande le respect. Bien qu'on l'applique souvent à de simples dévots, il désigne plus ordinairement les chefs d'ordres religieux ou leurs descendants, si nombreux parfois, qu'en tel village du Sahara, par exemple, l'hérédité en est arrivée à l'étendre à toute la population. On n'y rencontre alors que marabouts ou maraboutes.

La conséquence, inévitable pour moi, de la sainteté de mon hôte, est que non seulement Si-Lakdar s'abstiendra de tabac, ce que ne prescrit d'ailleurs point le Coran, mais encore que je ne saurais lui faire l'injure de lui servir à manger la viande de nos boucheries, non plus que celle des volailles qui n'auraient pas été saignées selon le rite, ni, à plus forte raison, la chair du porc, ainsi que tout mets accommodé avec la graisse de cet animal impur.

2So

Devinant dans quel embarras allait me jeter le soin de pourvoir à la nourriture du pieux musulman, Mahi-Eddin vient heureusement à mon secours.

« Tranquillise-toi, dit-il, le caïd est homme à se contenter de ce que tu voudras bien lui donner. Du pain, des œufs, du lait, quelques fruits, suffiront. Il a d'ailleurs refusé tout autre aliment depuis que nous avons quitté la rade d'Oran. Avec cela, comme tous les nôtres, il ne boit que de l'eau pure. Il craignait même si fort d'en manquer pendant la route, qu'il n'a jamais voulu se séparer de cette cruche. »

Le spahi indiquait du doigt l'amphore de grès poreux déposée dans un coin de la chambre, et dont l'eau filtrait jusqu'à mouiller le parquet.

« Tu peux encore, ajoute l'interprète, lui procurer des poulets vivants. Il leur coupera le cou à la manière des Arabes, puis ta cuisinière se chargera du reste.

— Mais toi-même, dis-je à Mahi-Eddin, comptes-tu suivre l'exemple du caïd?

— Oh! moi, c'est différent. J'ai appris à vivre avec les Français. Ne suis-je pas leur frère? »

Le marabout, assuré que chez moi aucune obligation contraire à sa religion ne lui sera imposée, paraît touché de reconnaissance.

Tirant alors d'un porte-monnaie de cuir une petite clef, il la passe à son serviteur. Le spahi ouvre le sac de nuit du chef, en sort une pièce d'étoffe neuve en soie lamée de Tunis, qu'il prend

Un caïd à Paris.

dans ses deux mains, puis, droit et grave comme s'il eût porté quelque relique, il se dirige vers moi :

« Le caïd t'offre ce présent », prononce-t-il avec une emphase comique.

L'étoffe, une de ces sorties de bal alors à la mode et qui eût fait la joie d'une Parisienne, miroite sous un reflet de soleil, tandis qu'une odeur de benjoin se répand dans l'appartement.

Je cherche une phrase convenable pour refuser, mais le spahi insiste :

« Prends, prends donc. Tu le sais, cela se passe ainsi chez nous. N'afflige pas le cœur de l'Arabe. »

Toute réplique devient superflue. Je loue la finesse et le travail du tissu parfumé-, puis ayant fait jeter un matelas sur le divan, et ajouter au mobilier un savon de toilette, je laisse mes voyageurs avec tout le confort désirable pour des gens habitués à coucher par terre sans même se déshabiller.

« Mes convives, dis-je à Annette qui n'en revient pas d'étonnement, ont pour habitude de ne manger d'aucune viande tuée par des chrétiens. Il faut à tout prix trouver sur l'heure au moins deux poules vivantes. Une pour chacun d'eux ne sera pas trop. Ces gens, sobres par nécessité, font preuve à l'occasion d'un appétit prodigieux. Dans leurs festins, les poulets servis en brochette, les moutons rôtis entiers, sont dévorés en un clin d'ceil. A l'œuvre donc. Les légumes, les fruits, ne manquent pas en cette saison. En y ajoutant des œufs, une crème, quelques pâtisseries, il faut espérer que nous parviendrons bien à régaler ces deux Bédouins. »

Par la porte entre-bâillée de leur chambre, j'entends déjà un ronflement. Le spahi s'est endormi pendant que le marabout, dans l'attitude et le recueillement de la prière, se prosterne vers l'angle du mur faisant face au levant. Tantôt il incline son front jusqu'à terre, tantôt s'assied sur les talons, gardant les mains à égale distance de la poitrine. Puis il se lève, puis il se prosterne encore, murmurant entre les dents des lambeaux de prière, avec une variété d'intonations réglées autant par l'habitude que

Un caïd à Paris.

par la ferveur. 11 s'approche ensuite d'un bassin plein d'eau, y plonge ses mains, les bras jusqu'aux coudes, se lave le visage, le crâne, les jambes jusqu'aux genoux. Les ablutions terminées, Si-Lakdar, rendu aux réalités de ce monde, m'aperçoit enfin. Il m'est alors possible de l'entraîner vers la cuisine, où gloussent déjà les victimes vouées au sacrifice.

Ma cuisinière les lui abandonne. L'une après l'autre, il les saisit et leur tranche délicatement l'artère carotide avec la pointe de son couteau. Quelques cris étouffés dans le jet de sang qui rougit le carrelage, un dernier battement d'ailes aux pieds d'Annette ébahie, ont vite clos ce petit massacre, après quoi le caïd essuie sa lame au duvet d'une des poules avant de la remettre dans la gaine pendue à son côté. On ne peut faire avec plus d'aisance et de dextérité. Pas une gouttelette de sang n'a taché ses mains ni rejailli sur son burnous. L'art de tuer, de dépecer, les animaux servant à la nourriture de l'homme, ne fait-il pas partie des connaissances pratiques que tout nomade acquiert au cours d'une vie aventureuse? Mon hôte n'eût certainement éprouvé aucun embarras s'il se fût agi d'égorger un mouton, ou même un bœuf.

Notre façon de vivre ouvertement paraît souvent étrange aux yeux de l'Arabe, qui cache sa vie privée avec plus d'égoïsme encore que de prudence. Comment un homme qui ne permet pas à son hôte de dépasser la salle des réceptions ou le compartiment de la tente qui en tient lieu, s'expliquerait-il la confiance

avec laquelle nous mettons nos amis dans le secret de notre foyer? Aussi n'est-ce qu'avec un mouvement d'hésitation que Si-Lakdar pénètre dans mon appartement de garçon lorsque lui en ouvrant les portes, je l'invite à me faire l'honneur de considérer ma maison comme la sienne propre.

Introduit dans une vaste salle éclairée par un jour tombant d'un châssis vitré, il arrête longuement son regard novice sur quelques peintures accrochées aux murs ou placées sur des chevalets, et dont la plupart représentent des scènes familières de la vie arabe. Le caïd n'y démêle tout d'abord que des taches confuses, mais à mesure qu'il reconnaît un des objets peints sur la toile, sa figure s'anime, il le montre du doigt, le nomme de son nom arabe avec l'expression ingénue d'un enfant en extase devant une image. Au reste, la vue de choses superflues ne le tient qu'un moment attentif. Si-Lakdar reprend une attitude rêveuse, puis il parle à voix basse dans l'oreille du spahi qui soudain, visiblement impatienté, ne peut retenir ces mots :

« Je crois, ma parole, que le pauvre homme est fou! »

Devant une exclamation si inattendue, je demande à Mahi- Eddin ce qu'il entend dire et je l'engage à s'expliquer.

« Un mulet, répond-il, n'a pas d'entêtement pareil à celui de cet intrigant, qui me rabâche la même question du matin au soir. Tiens, je n'ose t'avouer quelle sotte idée lui ronge la cervelle. Sais-tu ce qu'il attend de toi? Oh! tout bonnement que tu daignes demander la croix pour lui au sultan des Français!

— xMais je n'ai pas ce pouvoir.

Un caïd à Paris.

— C'est ce que je me tue à lui faire comprendre. Parce que l'empereur a décoré plusieurs chefs indigènes en mission à Paris et qui avaient bien servi la France, ce jeune ambitieux ne se figure-t-il pas obtenir la même faveur ? Voyez un peu quels sont les états de service de ce « mercanti » ! Son berger en ferait valoir d'aussi bons. Certes, Si-Lakdar serait sage d'aller surveiller lui-même ses troupeaux, plutôt que de se morfondre inutilement ici. »

Le caïd, qui, anxieux, semble attendre un conseil de moi, ne soupçonne guère avec quelle liberté de langage son interprète traite ses espérances, quitte à flatter dans le même temps son chef avec autant de ruse que d'effronterie, se gardant bien de lui rendre de ma pensée ce qui pourrait ne pas lui plaire.

J'explique, non sans peine, à ce chef plein d'illusions que, pour toute promotion dans l'Ordre, une proposition est nécessaire, qu'elle doit être approuvée ensuite par le gouverneur de l'Algérie, puis revêtue en dernier ressort de la signature impériale; que cependant Sa Majesté peut toujours faire exception à l'usage : mais était-ce vraiment le cas? Sans doute rien ne s'oppose à ce que Si-Lakdar écrive aux Tuileries, bien qu'il soit peu probable que notre souverain consente à donner audience à un petit chef de tribu qui ne lui est pas même recommandé. Que ne s'adresse-t-il au ministre de la guerre? Après tout, ce voyage en France peut être considéré comme une preuve de dévouement. Qui sait si un ministre qui a guerroyé en Algérie ne s'intéressera pas à ce caïd?

M'adressant alors à l'interprète :

« S'il veut en courir la chance, je suis tout disposé, quel que soit d'ailleurs son désir, à servir au besoin de krodja (secrétaire) pour la requête. »

Mon hôte, satisfait par ces paroles, s'empare de ma main et la presse sous ses lèvres à plusieurs reprises, lorsque paraît Annette, annonçant le déjeuner.

Je place en face de moi Si-Lakdar. L'ordonnance occupe un bout de la table, où ne figure d'autre boisson que l'eau de la Dhuys, le vin étant banni de ce repas de premier accueil, égard auquel un marabout est toujours sensible.

On sait qu'entre musulmans la bienséance fait presque une obligation à l'invité de manger avec un appétit manifeste. « Rassasier son ventre », suivant l'expression consacrée, est une façon d'être agréable à son hôte. Mes convives en usent ainsi avec moi. Le caïd surtout fait honneur aux plats qu' Annette lui passe. A. peine a-t-il mangé jusqu'à satiété d'un ragoût assaisonné en manière de tadjinn avec des tomates et force piments, que je vois avec terreur un melon énorme, puis un vaste saladier de fruits, s'engloutir presque en totalité dans son gosier, ce qui ne l'empêche pas après de s'empiffrer de tarte et de crème si copieusement, que j'en conçois quelque inquiétude pour sa digestion.

« Bah! laisse-le faire, dit l'indifférent interprète, Si-Lakdar a

Un caïd à Paris.

bon ventre. Il est connu dans son pays pour manger à lui seul un mouton entier. »

En dépit de ces étonnantes facultés, notre homme est bientôt pris d'un malaise qu'il s'efforce en vain de dissimuler. Le voyant pâlir, je l'engage à rester couché, tandis qu'Annette l'abreuve de thé jusqu'à ce qu'il s'endorme.

Après une nuit de repos, drapé dans un costume d'une propreté irréprochable, le malade m'aborde avec un visage frais, dont le sourire est cependant mélangé de quelque tristesse. « Comment es-tu? » lui dis-je. A quoi il répond : « Al-hamdou-V Allah! Ram- ek- Allah! (Je rends grâces à Dieu. Dieu soit avec toi!) »

Par quelle distraction pourrais- je bien combattre la mélancolie de ce sauvage, fourvoyé dans le mouvement de notre métropole, comme le serait un hanneton au milieu d'un bal?

Ici point d'équipages de fauconniers, point de gazelles à forcer en plaine.

L'exposition du Champ de Mars, qui met en émoi le monde entier, fera, je crois, impression sur une intelligence aussi neuve qu'on peut supposer l'être celle du jeune caïd. Tout au moins l'essai sera curieux.

Guidés par moi dans le tourbillon de cette ville cosmopolite élevée sur remplacement où nos ancêtres ont fêté la Fédération, mes Arabes foulent le champ des manœuvres militaires, couvert de palais, de jardins improvisés, de cafés-concerts, de restaurants, de brasseries, installés çà et là autour des bâtiments où sont exposées, avec les inventions des hommes, les œuvres de l'art et de l'industrie.

C'est d'abord, en entrant, un assemblage de machines dont le mécanisme en rotation assourdit l'oreille, de phares s'élevant jusqu'au vitrage de la voûte, d'orgues colossales dont les trom-

pettes tonnent avec furie, de locomotives géantes, de canons formidables.

Le caïd avance d'un pas craintif parmi les rouages de fonte qui grincent sur son passage, forcé à tout moment d'éviter les courroies motrices fonctionnant au-dessus de sa tète, ou les jets de vapeur que lâchent en sifflant à ses côtés les soupapes des chaudières. L'excès de ce tapage l'énervé, le trouble, l'inquiète. 11 détourne la vue de ces monstres d'airain se mouvant ainsi que des êtres doués de vie. Soudain, pris de je ne sais quel vertige qui donne à ses gestes une excitation fébrile et imprime aux muscles de sa face d'étranges contractions, Si-Lakdar s'arrête affolé. J'ai beau l'assurer que tout cela n'offre aucun danger, ainsi qu'en témoigne la quiétude des visiteurs circulant d'un pas tranquille, le chef des Beni-Ouassine ne m'entend plus, et comme s'il fuyait l'obsession de quelque vision infernale, il se hâte vers la porte d'entrée. L'air des jardins lui fait heureusement retrouver le sens. Alors un soupir de soulagement gonfle sa poitrine, tandis qu'un sourire contraint entr'ouvre niaisement sa bouche.

« Serait-il malade, ou bien la vue de ces machines l'auraitelle effrayé réellement? » dis-je à l'oreille de Mahi-Eddin. Celui-ci, ne pouvant dissimuler davantage son mépris pour un chef capable de s'oublier à ce point, me répond sans plus de détails, en haussant les épaules :

« Ne te tourmente pas, je t'en prie, pour ce sauvage. Il ne connaît rien. C'est un imbécile. »

En vain je tente à plusieurs reprises de ramener par quelque

autre porte Si-Lakdar dans les galeries, il s'obstine à ne plus quitter les jardins, et nous nous mêlons à la foule qui stationne autour des aquariums, des rivières factices, ou qui se presse devant les imitations de palais d'Orient, de kiosques chinois, de pagodes indiennes, pêle-mêle avec des temples catholiques.-

Certaine habitation de bambous arrête l'attention du caïd. Là vit une famille japonaise. Des femmes aux formes infantiles, souples comme des chattes, les cheveux relevés par des épingles d'or, passent leurs journées à boire du thé, à aspirer de l'opium dans de petites pipes, ou à se parfumer avec une poudre blanche. Au regard dont le caïd enveloppe ces créatures asiatiques, on devine que s'il avait eu, comme au bazar turc, la possibilité d'échanger l'une d'elles contre ses deniers, il se serait volontiers passé la fantaisie de la donner comme rivale à ses autres épouses.

Ainsi, parmi tant de choses réunies pour l'agrément des yeux, parmi toutes ces ingénieuses productions de l'esprit humain, que viennent admirer nos paysans, poussés du fond de leurs campagnes par le désir de s'instruire, ce paysan d'Afrique passe sans rien remarquer, hors les artisans du Caire au bazar égyptien, ou le palais du bey de Tunis, dont le luxe oriental charme un moment ses yeux.

Cependant les sons d'un orchestre barbare qui, près de là, décèle un café maure, l'attirent et lui font presser le pas.

Un caïd à Paris.

Le caïd, pour mieux écouter les airs du pays natal, nous prie d'y entrer avec lui. Nous nous asseyons tout près des musiciens, devant une table sur laquelle un cafetier coiffé d'un fez vient déposer trois tasses de moka blond et trouble.

Les Africains de toute couleur et de toute origine, les turcos en permission qui se donnent rendez-vous en cet endroit, ont dévisagé Si-Lakdar. Déjà ils l'entourent d'attentions. Lui, tranchant du grand seigneur sous une pluie de salamalecs, se pâme d'aise au milieu de cette petite cour d'hommes de sa race, à qui il parle en maître, et qui baisent le pan de son burnous chaque fois qu'il les régale de quelque tournée de café.

Les chants nasillards de ses compatriotes, répétés ainsi qu'un écho par un accompagnement de guitares, de flûtes en roseau et de tambourins, pénètrent l'âme de Si-Lakdar et le bercent doucement. Ce n'est plus le même homme. Sa figure austère se transforme, s'épanouit. On dirait qu'il perçoit le hennissement des chevaux autour de sa tente, que le pas léger de ses femmes préparant le souper arrive jusqu'à ses oreilles, et que ses narines ouvertes respirent les brises qui, loin des villes, parfument les plaines silencieuses.

Table aux algériens.

Autour de ma table sont assis quelques amis et leurs femmes. Celles-ci, dont la curiosité est tenue en éveil par la présence de mes Arabes, hasardent quelques questions, provoquées naturellement par l'envie de connaître les détails intimes de l'existence des femmes arabes. Nos Parisiennes demandent, par exemple, au jeune chef, qui possède trois ou quatre femmes légitimes, comment ces rivales peuvent vivre en bonne intelligence, et si elles ne ressentent point de jalousie les unes envers les autres.

L'ingénuité de questions considérées en pays arabe comme injurieuses pour l'homme à qui elles sont adressées, amène un sourire sur les lèvres du caïd. Il hésite un moment à répondre, puis dit avec simplicité :

« S'il arrive à nos femmes de se quereller, le bâton n'est-il pas là? »

Tout en parlant, son poing décrit dans le vide une parabole expressive, comme pour mieux indiquer qu'il n'est d'autre argument dont puisse tenir compte un sexe inférieur. Puis continuant :

« Un mari qui veut la paix chez lui ne recherche pas en pareil

Un caïd à Paris.

cas qui de ses femmes a tort ou raison. 11 oublierait les leçons de l'expérience s'il ne les corrigeait toutes également avecimpartialité,, mais en se gardant toutefois de montrer trop de rigueur, ce qui est bien recommandé par le Prophète. »

L'idée d'un procédé aussi barbare indigne nos dames et leur inspire des doutes sur la fidélité de femmes ainsi traitées, avec maintes allusions touchant l'honneur du foyer conjugal, le plus cher souci de l'Arabe.

Blessé peut-être secrètement, le chef des Beni-Ouassine nous apprend alors que, du vivant de son aïeul, la sévérité, plus stricte encore qu'aujourd'hui, condamnait toute femme adultère à mourir. Aussitôt la sentence prononcée, les habitants du douar s'assemblaient, et chacun apportait une pierre dont il frappait la coupable. S'il arrivait que celle-ci fût en état de grossesse, on ajournait l'exécution jusqu'à l'accouchement. Mais pour les filles ainsi que pour toute femme vivant dans le célibat, la loi réduisait le châtiment : la faute était expiée par cent coups de bâton.

« Vos tribunaux ont changé tout cela, dit le marabout Si- Lakdar. 11 faut maintenant ce que vous appelez le flagrant délit pour que l'Arabe ait le droit de se venger. Qu'importe? L'Arabe sait attendre son ennemi. L'outrage, un jour ou l'autre, est lavé dans le sang. »

Au récit de coutumes si dures pour leur sexe, nos Françaises conviennent sans peine qu'il est plus agréable d'être épouse unique, de sortir en liberté et d'habiter les rives de la Seine, que de vivre dans le plus beau des harems, même sans la per-

spective de cette pluie de pierres, devenue heureusement légendaire.

Tandis que son interprète boit le vin sans scrupule, le caïd ne touche même pas au verre d'eau placé devant lui. Une goutte du breuvage défendu y étant tombée par hasard, le marabout, en bon musulman, s'abstient d'y tremper les lèvres, n'osant pas signaler un accident dont il souffre seul.

Quel contraste offrent ces deux hommes nés sur le même sol, élevés dans les mêmes croyances!

Comme presque tous les Arabes vivant avec nous, ce Mahi- Eddin, ce soldat mécréant, ce joueur effréné que j'avais connu vendant jusqu'aux bijoux de ses femmes pour alimenter sa passion, n'a pris au contact des Français que le pire côté de leurs habitudes, mêlant au jargon qu'il parle des locutions de corps de garde et de cabaret, apprises de sous-officiers ou de colons de toute espèce. Le chef, au contraire, garde le caractère de ses origines bibliques, avec une simplicité de manières qui n'échappe pas à mes convives. En somme, le spahi n'avait développé que ses vices au frottement de Paris pendant l'année où son escadron logeait au quai d'Orsay, et son intelligence, pour s'être polie à la superficie, n'en restait pas moins aussi bornée au fond que celle de son coreligionnaire qu'il jugeait inférieur.

Le fait est que l'entêtement de ce chef dans son dédain pour tout ce qu'il n'a pas vu commence à m'étonner moi-même.

Un caïd à Paris.

Nos théâtres, recherchés surtout des étrangers en cette saison, regorgent de monde. J'ai retenu une loge pour un ballet très couru que donne l'Opéra. Un spectacle féerique ne peut manquer de remuer enfin quelque fibre chez ce nomade.

Par une belle soirée d'été, nous suivons les boulevards étincelants de lumières.

Ébloui par le rayonnement des milliers de becs de gaz, Si- Lakdar, dans son langage imaginé, dit que le firmament a laissé tomber toutes ses étoiles sur la ville.

Rue Le Peletier, un piquet de dragons à cheval garde l'entrée du théâtre. L'empereur est attendu. Nous entrons, le rideau levé sur des jardins, séjour de sylphes et de sylphides. Une température étouffante met en vibration les éventails des femmes en toilette décolletée.

Assis au premier rang d'une loge d'amphithéâtre, en relief sur le velours cramoisi où tranche son costume blanc, le chef

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arabe, lorgné déjà de spectateurs distraits, suit la pantomime de nos danseuses, baignées de lumière idéale, et dont la plus célèbre, avec son costume diaphane, avec ses ailes de papillon, semble voler à travers l'espace en soulevant les bravos enthousiastes du parterre.

Certes, sous la surprise de ces visions charmantes que l'art du chorégraphe rend presque immatérielles, le marabout peut se croire en présence des houris célestes, dont l'imagination du musulman peuple le paradis.

Immobile, l'œil brillant, la bouche entrouverte, il demeure absorbé dans une contemplation muette que j'ai plaisir à voir se prolonger, lorsqu'un mouvement sur les bancs des galeries, une acclamation discrète de la foule, saluent Sa Majesté au moment où elle paraît dans la loge impériale, en compagnie de deux officiers de sa maison.

Oubliant dès lors la danse et les sylphides, le caïd ne détache plus son regard de cette loge, cômme si la réalisation de ses espérances était, suspendue aux lèvres de ce sultan à longues moustaches, en simple tenue de ville, et que vingt-cinq pas à peine séparent de lui. On dirait qu'il cherche à lire sa destinée au fond du regard clair et vague de ce monarque au faîte de sa puissance.

L'empereur, un instant, pointe ses jumelles sur la loge occupée par les deux Arabes et semble lorgner directement le caïd.

Un caïd à Paris.

Il aurait souri si quelqu'un lui avait alors dépeint l'angoisse extrême qu'éprouvait le malheureux et le sujet qui la faisait naître.

Mais l'attention du souverain se reporte à la scène. Si-Lakdar s'enfonce de plus en plus dans sa mélancolie. Insensible à ce qui le charmait tout à l'heure, il devient indifférent au ballet dont la continuité l'énervé à la longue. Excédé enfin par les bruits de l'orchestre, par la profusion des lumières,, mal à l'aise dans un air alourdi par la respiration de trois mille personnes, il désire quitter la salle. Je cède à son caprice et le reconduis au logis, où l'attend un pli du ministère. L'audience est pour le lendemain : voilà qui vient ranimer un peu son espoir.

Un instant après, ainsi que s'endort un enfant tourmenté par l'idée du jouet qu'il veut posséder, le caïd oublie dans le sommeil les vaines fumées de l'ambition, tandis que par la fenêtre de sa chambre, laissée ouverte, le croissant que la lune découpe au-dessus des toits- voisins glisse de pâles clartés sur la gandourah de soie qui sert de chemise de nuit à mon hôte.

Le ministre de la guerre, tout en invitant le chef des Beni- Ouassine à Tune de ses réceptions, ne lui a laissé aucun espoir, du moins pour le présent.

Cependant Si-Lakdar persiste, je ne sais pourquoi, à intriguer dans les bureaux; il n'en rapporte chaque fois qu'un désappointement plus marqué. Cette lutte dépasse l'étendue de ses facultés. La fatigue de démarches n'aboutissant qu'à des déboires achève de lasser la sensibilité de ses nerfs, et des signes d'impatience ou d'inquiétude trahissent l'effort qu'il fait sur lui-même pour me cacher son dépit.

S'être ainsi jeté si loin des siens, si en dehors de ses habitudes! Peu à peu la nostalgie s'empare du faible esprit de cet homme. De gros soupirs oppressent sa poitrine. L'indécision de son regard errant à travers les rues excite ma pitié] quand j'essaye de l'intéresser à quelque objet digne de remarque, mon hôte attristé ne m'écoute même plus. Pour toute réponse, il prononce complaisamment l'approbatif « Melehl » rêvant à toute autre chose, à ce déplacement inutile, à cette croix qui lui échappe. Que faire pour secouer la torpeur d'un hôte que

Un caïd à Paris.

rien ne peut distraire, ni les richesses de nos musées, ni les merveilles de nos maisons historiques, ni celles des édifices religieux? Si par hasard son humeur chagrine daigne se dérider un peu à la vue des chevaux de Franconi, des singes savants, des amazones crevant les cerceaux tendus de papier, ou encore au Jardin des Plantes, aux grandes eaux de Versailles, aux feux d'artifice du i5 août, c'est pour retomber aussitôt après dans une langueur désespérante.

Cette fâcheuse disposition d'esprit s'accentue encore. Le caïd recherche de plus en plus la solitude. Souvent il s'enferme et, le chapelet entre les doigts, passe les heures en méditation. Je ne sais à quel moyen recourir pour le forcer à prendre l'air. Quand j'y réussis, il dirige alors ses pas vers le Champ de Mars et va droit au café tunisien, où il trouve le seul plaisir réel qu'il ait encore goûté dans l'immensité de Paris.

Comprenant enfin que prolonger davantage un éloignement dont il souffre ne le mènerait à rien, il m'annonce sa résolution de regagner la frontière marocaine. Désireux toutefois d'emporter de Paris quelques présents pour ses femmes, il me prie de l'accompagner encore une fois au bazar du Champ de Mars.

Après une inspection rapide des boutiques où les orfèvres égyptiens exécutent divers ornements sous les yeux des visiteurs, Si-Lakdar arrête son choix sur un collier d'or fin, à triple rang de pendeloques constellées de grenats et de turquoises. 11 en examine le travail, il en scrute le poids, ne pouvant se

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résoudre à donner en échange la somme de onze cents francs, dernier prix dont Partisan, après un long débat, ne veut plus rien rabattre.

La beauté de ce collier, supérieur de tous points aux bijoux grossiers que fabriquent les Juifs d'Algérie, finit par vaincre ses hésitations. Il ouvre sa bourse, compte un à un cinquantecinq louis que le marchand vérifie à mesure en les faisant sonner sur son comptoir. Puis il enferme sous son gilet le don magnifique destiné à orner le cou d'une jeune Kabyle des Beni- Snouss, sa dernière épouse, dont on avait célébré les noces peu de jours avant son départ.

Après diverses emplettes de moindre importance, au moment de quitter le bazar, une discussion s'engage entre l'interprète et le généreux mari qui, se ravisant tout à coup, retourne sur ses pas.

Craignant que le caïd n'ait été trompé dans le marché, j'interroge Mahi-Eddin.

« Non pas, répond celui-ci, j'ai simplement rappelé au caïd qu'il oubliait une de nos coutumes. Chez nous, le mari qui possède plusieurs femmes ne peut donner à l'une sans donner aux autres. La règle l'oblige de faire à chacune d'elles des cadeaux de valeur égale, et c'est pour acheter deux colliers semblables au premier que le caïd retourne près du marchand. Ce devoir lui coûte.

« Mais beaucoup moins que tu ne peux le croire, ajoute le spahi, un moment après, en me résumant les pourparlers de

Un caïd à Paris.

Soi

l'orfèvre et de son acheteur. Si-Lakdar sait fort bien se tirer d'affaire sans prodiguer ses douros, comme tu vas en juger par tes yeux. »

Effectivement, les nouvelles parures sont en faux métal. Le vendeur affirme qu'après certaines modifications et l'addition de quelques pierres de mince valeur, une femme de tribu n'irait jamais jusqu'à distinguer l'objet imité du véritable. L'ouvrier chargé du travail demande seulement un peu de temps. Bon gré, mal gré, le caïd se résigne à passer vingtquatre heures de plus dans ce Paris monstrueux qu'il a pris en horreur et qu'il songe à fuir sans nouveau délai.

' Le lendemain, un vendredi, jour d'heureux présage pour les Arabes, le chef des Beni-Ouassine et son maréchal des logis s'installent dans un wagon du rapide.

Au milieu du vacarme de la gare de Lyon, je reçois l'adieu des deux voyageurs. Un coup de sifflet donne le signal du départ, et le train roule déjà vers les heureux pays du soleil.

Peu de temps après, je parcourais la province d'Oran, la moins fréquentée du touriste, et pourtant si intéressante par ses mœurs, par ses traditions, que notre voisinage n'a pas encore altérées. Le long séjour que je fis alors à Lalla-Marnia me fournit souvent l'occasion de revoir mon hôte de la rue de Lafayette.

A quelques lieues de la redoute militaire qui surveille la frontière du Maroc, campait la tribu des Beni-Ouassine.

Chevauchant parfois, le fusil sur l'épaule, à travers des steppes giboyeuses, souvent, le long des berges accidentées d'une rivière, je poussais jusqu'au douar où résidait Si-Lakdar, parmi ses labours et ses troupeaux. Aussitôt qu'il m'apercevait, il venait au-devant de moi; des serviteurs nombreux me préparaient la dilîa, tandis que sa mère, la seule femme de la maison qu'il me fût permis de voir, m'accueillait avec un bon sourire, ou que son unique rejeton, bambin joufflu vêtu d'un cafetan de velours vert, croquait des dragées dont mes poches étaient toujours pleines.

Le dimanche, à son tour, le caïd me rendait visite à la maison de commandement, avant d'aller au marché où l'appe-

Un caïd à Paris.

laient ses fonctions. Là, assisté d'un scribe, au fond d'une case blanchie à la chaux, aux murs salis intérieurement par le frottement des burnous gras, le caïd marabout, concessionnaire de l'important marché, surveillait ses intérêts, percevait les impôts et tranchait maints différends ne ressortissant pas à la juridiction du cadi. Quand son intellect était à bout de ressources, le bâton de ses chaoucks, aidant à ses jugements, éloignait les plaignants. Cet homme justifiait décidément l'opinion que le maréchal des logis avait exprimée sur lui.

Les Arabes n'aimaient pas Si-Lakdar. Ils ne le subissaient qu'en raison du respect témoigné par devoir au descendant d'une famille noble. Ce qu'ils méprisaient en lui, c'était moins encore l'abus qu'il faisait de son pouvoir, que la sottise et la vanité qui gouvernaient ses moindres actions. Comment l'autorité militaire eût-elle songé à distinguer un auxiliaire si peu capable? Joignez à cela qu'il avait la réputation de manquer de bravoure, comble du ridicule chez un peuple où tout le monde est brave.

Soucieux d'augmenter ses biens, même en un temps où la disette désolait la contrée, il restait sourd à l'appel des malheureux qui se pressaient à sa porte. Tous les siens blâmaient son peu de générosité.

Cependant la misère s'aggravait chaque jour, les chemins devenaient peu sûrs, on n'osait plus voyager isolément. Hier on ramassait un Juif assassiné sur la route de Nemours; aujourd'hui une troupe de chameliers, trompant la vigilance du gardien des silos, enlevait les réserves de blé d'une famille maro-

caine, événement qui se serait confondu avec tant d'autres si, au bruit qu'un chef arabe avait trempé dans ce méfait, l'attention de l'autorité militaire n'eût été tout particulièrement tenue en éveil.

Aussi fus-je attristé autant que surpris quand le commandant de S... vint me dire :

« Ton ami Lakdar s'est mis une vilaine affaire sur les bras. Des témoins ont reconnu, la nuit du vol, quinze de ses chameaux marchant, les tellis pleins, dans la direction de son campement. Le pis est qu'un des conducteurs du convoi a fait des aveux.

— Mais alors que va-t-il devenir?

— Si le caïd consent à rendre aux Marocains leur provision de blé, l'enquête n'ira peut-être pas plus loin. Les indigènes ont sur le vol d'autres idées que nous : tous le pratiquent plus ou moins; ils ne verront là qu'un excès de pouvoir dont leurs chefs sont coutumiers, et les Marocains s'estimeront heureux si le bien usurpé leur est rendu. On verra ensuite à trouver un successeur au maladroit qui s'est laissé prendre. Je vais d'ailleurs interroger Si-Lakdar. Dans un moment il sera ici. Parle-lui si tu veux dans ce sens, comme à un ami qu'on veut obligeamment tirer d'un mauvais pas. Devant toi il aura moins de honte, il avouera avec moins de répugnance. »

Hélas! soit méfiance, soit stupide orgueil, le caïd n'opposa à de sages conseils que de véhémentes protestations.

« Mais alors, dis-je, il devient impossible d'empêcher la justice de venir t'arrêter. Songe à quel châtiment tu vas t' exposer, si tu

ne peux prouver ton innocence! Rappelle-toi que nos lois sont sévères !

— En che Allah! (Dieu fasse sa volonté!; En che Allah! » répétait-il avec un accent de vérité qui eût fait jurer pour lui.

Deux années plus tard, sur ce même marché de Lalla- Marnia, dans l'équipage le plus humble, avec un burnous rapiécé dont les franges flottaient sur les flancs osseux d'une mule mal nourrie, un Arabe recueillait çà et là le baisement de main des fervents. M'ayant vu, il s'avança vers moi, tandis que j'hésitais à le reconnaître; était-ce là mon ancien hôte? On m'avait conté sa lamentable histoire, son emprisonnement, sa maladie, sa mise en liberté, et la vie de dévotion dans laquelle il s'était réfugié; mais je ne soupçonnais pas l'état misérable où ses revers l'avaient fait tomber.

« En che Allah! » balbutiait-il en montrant ses joues blêmes, creusées par la fièvre, et sa face de squelette dont les yeux seuls semblaient survivre.

Dès lors son mal empira. Si-Lakdar ne dépassa plus la limite de son douar, puis il n'essaya même pas de sortir de sa tente. Etendu sur son lit, il attendit la mort, sans une plainte, en priant Dieu.

J'appris un matin que l'ex-caïd avait cessé de vivre. Autour de la tente en deuil, des pleureuses psalmodiaient

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sur un ton aigu les chants consacrés à la louange du défunt. Elles déchiraient leurs vêtements; elles ensanglantaient, en y enfonçant les ongles, la chair de leurs bras nus, de leurs seins, de leur visage, tout en observant la cadence, et adressant des cris étranges à la dépouille du marabout placée sur un brancard formé de quatre morceaux de bois de genévrier. Les plis du linceul de cotonnade blanche, dans lequel le corps était étroitement enseveli, accusaient la maigreur de la face et celle des membres allongés dans la rigidité sinistre de la mort.

Deux hommes, se courbant, soulevèrent le brancard.

Lorsqu'ils en eurent équilibré le poids sur leurs épaules, le cortège des parents les suivit, récitant les prières des morts, en y mêlant par intervalles l'invocation suprême :

« La Allah ila Allah! 11 n'est d'autre Dieu que Dieu!) »

On prit à travers bois. Les chants cessèrent, et la foule chemina silencieuse, tantôt parmi la broussaille, tantôt sous des oliviers séculaires, jusqu'au lieu saint où les fossoyeurs achevaient de creuser la tombe. Tandis que les assistants, accroupis sur d'anciennes sépultures, suivaient des yeux ce travail, les bêches mettaient à nu des débris d'ossements.

Quand les parois de la fosse eurent été maçonnées à l'aide d'une argile pétrie avec de l'eau, on y coucha le caïd tout de son long, la face regardant le ciel, les pieds tournés vers l'orient.

On le recouvrit ensuite d'un lit de lattes parallèles qui servirent de support à une cloison de pierres plates, clôture protectrice contre l'injure des bêtes fauves. Cela fait, sur le monti-

cule de terre qu'élevèrent les fossoyeurs au-dessus de la tombe fermée, on dressa une bordure avec des pierres ramassées çà et là, et fichées dans le sol, inégalement.

Ces pierres sans épitaphe rappellent seules aujourd'hui le passage de cette existence humaine qui, ainsi qu'une comète entraînée hors de son axe, avait traversé Paris, pour revenir s'éteindre tristement, à trente ans, sur la terre que le caïd n'aurait jamais dû quitter.

DJÉZAÏR (ALGER)

DJÉZAIR (ALGER)

Avant de franchir l'espace qui me sépare des pays sahariens, j'ai voulu revoir la maison mauresque que j'habitai naguère sur la crête extrême de la ville. Un peu au hasard, cheminant à travers un labyrinthe de rues en escaliers, j'ai gagné les quartiers où, il y a vingt ans, l'indigène vivait encore sans trop se ressentir de l'envahissement des mœurs nouvelles qui grondaient à ses pieds avec tous les bruits, avec toute l'activité, des civilisations modernes.

Personne alors ne songeait à s'établir sérieusement dans cette partie de l'ancienne résidence des deys. La pioche des maçons oubliait ses ruelles impraticables au négoce. Les populations

que versaient sur la côte d'Afrique la plupart des nations d'Europe, déjà trop à l'étroit dans la ville basse, s'épandaient de plus en plus en dehors des portes. Les faubourgs s'allongeaient au pied des collines, en regard des flots qui venaient battre la plage. Et partout on jetait ces fondements confus, ces bâtisses provisoires, laides d'indigence mesquine, qui caractérisent toute colonie naissante quand le goût ne marche pas encore avec l'utilité.

L'étalage de ces misères laborieuses n'était pas fait pour vaincre les répulsions d'une race adonnée aux voluptés calmes.

Retranchés dans la haute ville, les Maures dont la fortune avait résisté aux bouleversements de l'invasion s'abandonnaient à une oisiveté que rien ne venait troubler. A peine quelque curieux s'égarait-il parmi l'enchevêtrement de galeries, d'impasses, de carrefours, qui subsiste encore en partie.

Le murmure de cette vie pleine de mystère avait alors un charme étrange. Aujourd'hui le charme est rompu et le mystère a fui. Le milieu a changé.

A travers les encorbellements qui s'embrassent au-dessus des portes, le même jour bleuâtre glisse encore du ciel sur les épaules d'êtres indolents, de fantômes voilés; mais ce n'est plus ce séjour des chuchotements, des pas discrets, des blanches visions. La vie n'y semble plus comme autrefois tenir du rêve et animer des ombres.

En tous lieux circule une population cosmopolite. Le caractère des costumes s'est altéré. On y surprend des mésalliances de goût qui donnent l'idée d'une mascarade. Le paletot, la

RUE b'ALGER

Djé{aïr (Alger).

blouse, l'uniforme, le burnous, grouillent côte à côte; leurs éléments disparates fraternisent parfois sur le dos du même personnage. Les juifs indigènes se travestissent en Européens, se faufilent dans les derniers refuges de la vie orientale. A peine sont-ils nichés que d'affreux badigeonnages souillent la blancheur des habitations.

La cité nouvelle gagne chaque jour du terrain. Il n'est presque point d'endroit où le vandalisme mercantile n'ait posé sa griffe. On démolit sans relâche les péristyles mauresques, les portiques de marbre sculpté, pour loger des marchandises ou faire place à des ateliers. Sur les établis, sur les enclumes qui ont violé la paix des silencieuses retraites, fonctionnent les engins, retentissent les marteaux, de nos industries. De tous côtés s'ouvrent des échoppes sentant l'alcool et le vin d'Espagne, où s'attablent des vagabonds débraillés, des hommes du port chômant le travail, épaves de toutes races, jouant leurs salaires sur des cartes grasses et chantant à tue-tête pour s'enivrer. J'hésite ici, tant elle est défigurée, à reconnaître une place où des barbiers rasaient en plein vent les crânes de leurs compatriotes.

Là, je me perds dans un quartier neuf. Quelque fragment épargné, l'entrée d'un sanctuaire, le revêtement d'une fontaine publique, une façade avec des jours grillés, aident mes souvenirs. Je retrouve ma direction. Mais mon désenchantement augmente à mesure que j'approche de mon ancienne demeure. A chaque pas un vide ou de hideuses substitutions. Je constate avec peine l'anéantissement de choses dont l'image était restée

vivante en ma mémoire. Pour prolonger une rue, on a jeté bas le mystérieux passage voûté en arc de cloître où s'enfonçaient les promeneurs et à l'issue duquel on les voyait reparaître dans une trouée de soleil, comme sous un rayon d'apothéose.

Là toutefois, contre ce même mur, sous le même voile bleu quadrillé, avec les mêmes attitudes, telles que des sphinx accroupis rangés à la file, des négresses ont conservé l'habitude de venir vendre aux passants leurs pains anisés. Les mères sont maintenant des aïeules. Les filles sont devenues des mères. Reconnu de Tune d'elles, notre ancienne servante, que nous appelions Bar boucha {grêlée), parce que la variole avait troué sa peau noire : « Montre- moi, lui dis-je, la maison aux bellombras de la rue Porte-Neuve. »

Alors, balançant la tète et riant follement, elle fit un geste de la main auquel je ne pus me méprendre. « Ta maison, disait clairement sa pantomime, ne la cherche pas. On Ta rasée. »

C'était vrai. Un boulevard, creusant une tranchée dans le haut des quartiers indigènes, a emporté l'habitacle charmant, supprimé les bellombras qui penchaient leur feuillage sur la téte des passants.

xMon regard se reporte à la place qu'occupait dans ce vide un petit kiosque en forme de minaret, couronnant avec élégance la maison mauresque. De ce point, l'Alger d'alors, comparable à un immense bloc d'albâtre, échelonnait ses degrés jusqu'à la mer.

Les familles claquemurées tout le jour attendaient, pour paraître sur les terrasses, l'heure où les regards indiscrets n'étaient plus à craindre. Sitôt le soleil couché, des formes

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