DECAMPS
7T> — Chasse au miroir.
Composition de <-i nq figures. L'un des chasseurs tire une alouette; un autre, accroupi sur le terrain, fait taire son chien; un troisième charge son fusil.
Si^né en toutes lettres en bas.
Provient de la collection du duc de Morny.
T. II., n .:;.">. L., 0,50.
DELACROIX (Eugène) 1(\ La Mort de Sardanapale.
Salon de 1827.
.Nous croyons, pour cette page si importante dans l'œuvre du grand coloriste français, devoir reproduire en entier l'étude que M. Théophile Sylvestre y a consacrée. Nous pourrions sans doute faire quelques réserves sur certains points vigoureusement exprimés, peut-être' même avec trop de rudesse; nous nous arrêtons au parti de citer textuellement.
MOUT DE SARDANAPALE (tableau exposé en 18-27)
Malgré sa grande renommée, malgré l'abondance, la splendeur et l'expression de ses ouvrages, — les uns presque parfaits, les
autres inégaux et outrés, mais fourmillant de belles choses, — Eugène Delacroix, à l'apogée et même à la fin de sa carrière, était loin de se sentir généralement compris et admiré: « Voilà plus de trente ans que je suis livré aux bêles; et ce n'est pas fini. » nous disail-il un jour. Jamais en effet homme de génie ne
fut plus séparé du "vulgaire par l'originalité, la hauteur et la violence de son œuvre. Tant d'années de luttes l'avaient laissé défiant et railleur envers la critique contemporaine; mais il comptait sur le jugement de la postérité. Comme les Maîtres les pins profonds et les plus élevés, il avait besoin de mourir pour être pins vivant que jamais. Sa mort fut son apothéose.
« Je vais enfin être jugé, dit-il, au moment suprême. Je n'ai pas peur de l'être. »
Telle était la lucidité de ce pressentiment, que la vente posthume des moindres fragments de l'œuvre d'Eugène Delacroix fut la consécration du Maître : on se les enleva, non pas avec un engouement que le temps emporte, mais avec un enthousiasme réfléchi, chaque jour croissant, et durable.
L'esprit toujours fixé sur ce rameau d'or, « conquête des grands cœurs », que montre sa Sibylle, Eugène Delacroix était tellement épris d'immortalité, qu'il se donna, toute sa vie, d'indicibles tourments pour multiplier ses ouvrages et pour conjurer leur altération et leur destruction : les caprices de l'atmosphère, les hasards du transport et toute sorte d'accidents imaginables le faisaient frémir pour chacun de ses tableaux. Il les traitait comme des enfants infirmes et toujours en danger de mort ; tant il en avait à la fois la maternité tendre et la paternité soucieuse !
Cette peur de la destruction redoublait son labeur, sa constance et sa fécondité. Il allait, il allait trop, et souvent trop vite, même pour ce siècle à vapeur; mais il voulait se perpétuer à force de produire, et disputer toujours quelque lambeau de plus de sa mémoire au temps, aux naufrages, à l'incendie et aux révolutions. Lui, qui maudissait les émeutiers de 48, au Palais- Royal, où périt un de ses tableaux, n'a pas eu au moins le malheur de voir les Vandales de la Commune brûlant, avec l'Hôtel de Ville, ses peintures du salon de la Paix; avec la Cour des Comptes, son Justinien; prêts à pétrolcr, au Louvre, tous les chefs-d'œuvre, en criant : « Nous en ferons d'autres ! » enfin renversant la Colonne sur un lit de fumier : comme si la barbarie pouvait, en rasant les monuments, abolir le génie, l'héroïsme et l'histoire !
Plus les œuvres d'art qu'il nous reste, après tant de folies, de crimes et de hontes, sont menacées, plus nous les aimons. C'est surtout par ce sentiment que s'affirment encore, aux yeux des peuples, l'intelligence et la vitalité françaises. Depuis nos derniers désastres, les esprits, prostrés par des scènes hideuses, ne peuvent être relevés que par l'amour du bien et le plaisir du
beau. On dirait, depuis quelque temps, que l'acquisition des tableaux est, pour les cœur> attristés, la meilleure des consolations et. pour les fortunes inquiètes, le plus solide des placements. Les collections et les musées se multiplient et se complètent, dans les deux mondes, avec une extrême ferveur. 'Imites les rares lois qu'un très célèbre tableau de notre lÀole moderne est mis en «rente, il ne manque pas de mettre en branle
le monde ailisle. surtout s'il est de Delacroix, maintenant le favori de l'opinion et le lion des enchères. Entre tous les tableaux laineux de l'illustre Maître, il en est un, de la plus vaste dimension, d'une importance tout à l'ait capitale dans la tradition de l'Art français ; un anneau \ i vaut de sa chaîne historique. Ce tableau, du plus orageux renom, où l'auteur vit dans l'outrance de ses défauts et de ses qualités, et qui lit tempête, au Salon de 1827 : c'est la Mort de Sardanajiale.
Sa très prochaine mise en vente est un événement.
Eugène Delacroix le faisait, à vingt-huit ans, dans tous les transports de la gloire naissante et de l'âge enflammé, mais aussi sous les influences diverses et troublantes de quelques mailles vivants de l'Angleterre, qu'il venait de visiter, et qui l'avaient séduit : Wilkie, Lawrence, Etty, Constable et Turner. Chez nous, d'aucuns voyaient en Delacroix un chef d'École, d'autres un chef d'émeute. C'était au plus fort du Romantisme, au moment décisif de cette querelle, dite des Coloristes et des Dessinateurs; querelle qu'il est peut-être bon de rappeler sommairement, ici.
Les dessinateurs, derniers héritiers de l'Ecole de David, posaient en principe le culte exclusif de la forme humaine et faisaient résulter la beauté de la combinaison précise des lignes ou contours du dessin proprement dit. Pour eux. il n'y avait ni Style ni caractère possibles hors de l'imitation des statues antiques, combinée avec l'étude du modèle vivant. Ils ajoutaient que l'amour de la couleur et le sentiment du paysage altèrent la forme humaine, la réduisent à un aspect vague et chatoyant, à une sorte de vérité, peut-être agréable aux yeux et lidéle à la réalité, mais mortelle à l'imagination.
Les coloristes soutenaient, au contraire, que la beauté résulte de l'expansion de la vie physique et de l'expression des passions de l'âme, au lieu d'être enserrée par des lignes convenues; qu'il est impossible de rendre complètement le relief, le mouvement, l'effet de la nature, autrement que par le prestige de la lumière
et l'harmonie de la couleur; que la statuaire antique ellc-môme est plutôt belle par la saillie et l'ampleur de ses plans que par la circonscription <l<> son galbe ; que le pastiche des ouvrages les plus parfaits est nul ; que le choix du sujet est libre, à condition qu'on le rende bien ; que la peinture est « l'art de saisir l'esprit du spectateur en passant par ses yeux » ; et que, supprimer le paysage, c'est priver le monde de place, d'air et de soleil; en un mot, refaire le chaos, etc., etc.
Grande logomachie, dans les deux camps.
L'École française était tombée en désarroi. L'autorité de David expirait. Restaient quelques caudataires savants, plus ou moins attachés à ses recettes, mais n'ayant pas cette dure fierté qui fit un homme épique du peintre de Socrate, de Marat et de Napoléon. Girodet croyait continuer Michel-Ange à force d'étirer les muscles de ses modèles; Gérard pourtraicturait l'Europe officielle; Le Thière outrait et vulgarisait encore l'atrocité stoïque de David, dans son Exécution des fils de Brutus, vaste machine terrifiante et grandiose.
Sans doute David avait un moment relevé l'Art française en commandant l'étude et les efforts à une génération d'artistes faciles et relâchés, qui faisaient tout de pratique, en se jouant; sans doute il leur avait montré comment il faut dessiner et jusqu'à un certain point comment il faut peindre; mais il ne leur avait pas appris à faire un tableau. David avait balayé le maniérisme de Bouclier; mais, David mort, le maniérisme fut remplacé par une application minutieuse et stérile. A la fois trop attachés aux formes statuaires et aux formes vivantes, les derniers davidiens ne faisaient plus qu'hésiter, et sur la pensée et sur l'expression de leur sujet : ils modernisaient l'antique ou antiquisaient le moderne.
Les jeunes gens de dix-huit à vingt ans, — Géricault et Delacroix, élèves de Guérin, à leur tête, — avaient commencé à copier au Louvre les Rubcns, les Véronèse et les Rembrandt. Jusque-là, les peintres n'avaient guère étudié que les sculptures du Musée des antiques. La réaction romantique était faite.
Le vrai précurseur du Romantisme fut Gros, qui, par des ouvrages d'un ensemble grandiose et dont les détails sont palpitants, rattachait seul encore l'Art français à la tradition magistrale. Mais, dès la chute de l'Empire, dont la force et la gloire l'avaient inspiré, Gros, manquant de confiance en son propre génie, avait tourné le dos à la jeune génération, encore électrisée par ses tableaux comme par des chants d'Iliade. Gros était un demi-dieu pour Géricault et pour Delacroix.
Aussi Gros fut-il pris par les derniers classiques davidiens pour première victime expiatoire des outrances romantiques. On lui reprocha ses meilleurs ouvrages connue autant d'erreurs et de mauvais exemples.
Apres avoir l'ait son wea cnl/ta devant les Sabine* de David, Gros, menant le deuil de Girodet, fit sur sa tombe un discours que l'on peu! résumer : I Girodet est mort!... qu'allons-nous devenir? Malheur à nous, qui sommes trop coloristes et pas assez dessinateurs! »
Quelles ne furent pas la surprise et l'irritation des classiques, déjà scandalisés par Géricault, de voir surgir, avec sa rutilante audace, Eugène Delacroix dans le Massacre de Scio, au Salon de 18:21! Dante et Virgile, tableau relativement sage, quoique déjà très fier, avait passé. Mais le Massacre de Scio, tout en grandissant l'auteur dans l'opinion, fut appelé par les dessinateurs de l'Académie : « le Massacre de la Peinture. » L'éclat et la variété de la couleur, si naturels à Delacroix, et subitement surexcités chez lui par la vue d'un paysage de Constable, leur semblaient une agaçante profusion de rubans agiles et de papillons voltigeants. « Ce jeune bomine court sur les toits, » dit Gérard. « Il arrache les yeux et les membres à ses personnages, » dit Girodet. « Un grand peintre vient de naître, » dit Gros.
Écrivains et artistes s'étaient portés au Salon de 1827. comme au plus fort de la bataille. Ingres, déjà fait chevalier de la Légion d'honneur et nommé membre de l'Institut, pour son Vœu de Louis XIII, — concurremment exposé avec le Massacre de Scio et la Naissance d'Henry IV. d'Eugène Devéria, — Ingres exposait, cette fois, Y Apothéose d'Homère. Eugène Delacroix arrivait avec le Christ au Jardin des Oliviers, Justinien, la Grèce sur les ruines de Missolonnlii, MarinoFaliero et la Mort de Sardanapale.
Ingres l'emporta, de haute lutte, au nom des dessinateurs; Delacroix était battu, au nom i\r> coloristes. I. 'opinion, chauffée par les extravagances de la presse, éclata : les deux partis artistes donnèrent chaque jour le scandale de leurs animosités. Le Christ au Jardin des Oliviers, la Grèce sur les mutes de Missolonghi, — (pie Lawrence vantail, cl le Mdiino Faliero, qu'il voulait acquérir, - furent vilipendes par la critique. Mais le grain de tempête le plus noir souilla sur le Sardanajiale. L'auteur n'elail plus digne de la lumière du soleil.
Inutile de raviver ici ces pour et ces contre, tour â tour pédants et acerbes, ignares et brutaux; articles éphémères, noyés, depuis quarante-cinq ans, dans les fonds bourbeux de l'histoire.
« Toutes ces contradictions du sort et de la critique, nous disait finement Eugène Delacroix, sans nous convaincre, ne m'ont jamais beaucoup occupé. La migraine que j'avais de temps en temps, et dont les années m'ont débarrassé, me trouvait beaucoup plus sensible. Je trouve que tous ces picotements de la fortune donnent plus de prix à la tranquillité dont je jouis. Us ont même tourné à l'avantage de mes éludes en m'empèchant de me jeter dans la dissipation et d'aller dans le monde avant le moment où l'on peut réellement s'y plaire. »
Quoique Delacroix ait toujours montré, même dans ses pochades hâtives, plus de qualités qu'on ne lui a dit d'injures, il n'eut jamais l'impassibilité de les mépriser. Il les ressentait, au contraire, de la manière la plus vive; mais il ne s'en affligeait qu'en secret, pour ne pas les accréditer. Le plus charmant des hommes, pourvu qu'on ne critiquât pas ses tableaux, il avait contre les écrivains tous les griefs et toutes les préventions possibles. Mais quelle joie pour lui, et quelle joie pétulante, s'il voyait en vous une vive et subite impression de ses œuvres! Malgré son ironie et sa petite cautèle diplomatique, il avait cctle constante sensibilité d'âme, « gracieuse maladie », que rien ne peut guérir et que tout alimente. Assez fort, malgré tous ses écarts, pour être absolument sincère, il aimait pourtant mieux peindre toute la vérité que la dire. Hélas! c'est la timidité de l'homme de génie qui double l'insolence du vulgaire! Mais Delacroix, arrivé depuis longtemps au « connais-toi toi-même », savait aussi à quel point ses moyens étaient encore disproportionnés à ses désirs. Le génie se tourmente ; la vanité se vante : le plus grand des sots est très fier; mais Pascal fut très humble.
En 1827, une de ses années les plus fécondes, malgré tous ses mécomptes, Delacroix ne doutait de rien : « La Mort de Sardanapale me paraissait, dit-il, une des plus belles plumes de mon cbapeau. Me croyant â la veille d'être décoré pour celte prouesse asiatique contre les pastiches Spartiates de l'Ecole de David, je mis mon plus bel babil el ma plus belle cravale blanche pour aller à une soirée de M. Sosthènes de Larochefoucault, alors directeur des Beaux-Arts. Je m'imaginais bonnement que ce personnage allait m'offrir la croix d'honneur. Je complais sans
l'hôte. M. de Larochefoucaull vini à moi, el me tança d'importance : « Si c'esl ainsi, monsieur, que vous entendez peindre, » me dit-il, « n'attendez pas de moi le moindre travail de longtemps. »
« — L'univers entier ne m'empêchera pus de voir le~. choses â <• ma manière, » répondis-je en lui tirant ma révérence. »
Eugène Delacroix fut dix ans à l'index.
Malgré son élude incessante el très âpre de la nature el des maîtres, sublimée par la lecture des poêles. Delacroix était encore loin d'être arrivé à des principes arrêtés et à des procédés certains. « Je vois chaque jour, nous disait-il. même vers la lin de sa vie. que je ne sais pas mon métier. » Sa première éducation pittoresque était en effet insuffisante, sinon mauvaise. Son tempérament et son esprit l'ont sauvé. Dans celle période romantique, tous les artistes qui ont marqué se laissaient tous aller à la diable : leurs moyens étaient à peu près instinctifs, et leurs conversations plutôt poétiques que professionnelles; ils suppléaient de leur mieux le savoir par le sentiment.
M. Ingres, qui a été dans l'Art moderne un composé de Boileau, « législateur du Parnasse », et de Chérubini rageur, ouvrit son école et rétablit la discipline classique avec une implacabilité draconienne. Il devait d'ailleurs expier lui-même, en 1834, par son Saint Symphorien, la faute de trop dessiner, comme Delacroix avait expié, en 1827, par son Saritanapale, celle de ne pas dessiner assez.
Fatigué de ses propres agitations et vaincu par lui-même, le parti romantique se débanda : ce fut un sauve-qui-peut de personnalités, Quelques chefs de file, accordant très habilement leurs convictions avec leurs intérêts, se firent un amalgame de principes contraires, afin de plaire à tout le monde par quelque côté, en paraissant chercher la vérité partout.
Eugène Delacroix garda toute son indomptable personnalité, et grandit d'oeuvre en œuvre, côtoyant les abîmes, illuminés de ses éclairs, aussi incapable de rectifier sa voie que de se refaire, et sûr d'avance de s'estropier en corrigeant. Quand il exagère les choses, d'ailleurs, nous ne perdons rien à ce maximum de valeur que leur prêtent son intelligence et son énergie. Le génie de l'abondance, du mouvement et de l'effet n'est pas celui de l'ordre el de la correction. Phidias eût trouvé Michel-Ange torturé, et Raphaël eût jugé Ruhens apoplectique. La haute vertu de Delacroix, c'est d'être lui-même avec puissance et avec passion ; d'être de son temps par l'acuité et la fébrilité de ses sensations; d'être de tous les temps et de tous les pays par l'étendue, la hauteur et l'intensité de ses facultés poétiques.
L'idée fixe d'Eugène Delacroix étant de « pousser à bout la donnée du tableau », comment a-t-il compris el rendu la Mort de Sardanapale ?
Après avoir relu le fait, dans la première histoire venue, avec l'ingénuité d'un enfant qui voit et anime tout ce qu'on lui raconte, il aspira dans le drame de Byron des impressions voluptueuses et altières; mais, plus violent que Byron, plus cruel même que l'histoire, il ajoute ici le meurtre à l'incendie el poignarde les femmes avant de les brûler; comme il avail déjà plus fidèlement associé la peste à la guerre dans le Massacre de Scio, et comme il devait joindre plus lard la famine à la tempête dans le Naufrage de Don Juan.
Pour toute couleur locale, il se contenta de quelques croquis indiens de Victor Jacquemont. Vingt-cinq ans plus tard, il eût grandement profité du Musée assyrien, en se gardant bien toutefois de tomber, à la Gérôme, dans cette erreur qui fait de la Peinture une dépendance de l'Archéologie. Au reste, tout renseignement confirmait, au lieu de l'affaiblir, la forte originalité de Delacroix. Pas un document ne pouvait nuire à cette imagination avide et butinante. Tout peintre médiocre est un plagiaire; tout grand artiste est une abeille.
Pour exprimer le faste et la volupté des mœurs asiatiques dans la Mort de Sardanapale, Eugène Delacroix se rappelait aussi quelques passages de Quinte-Curce sur les magnificences, les orgies babyloniennes et les fameux trésors des rois et des satrapes de ces contrées féeriques, aux montagnes pleines de pierres précieuses, aux grèves couvertes de perles el aux déserts de sable d'or.
Après deux ans de siège, Arbace et Bélésis ont forcé Ninive et le palais de Sardanapale. Dans une haute galerie, le dernier descendant de Ninus est mollement étendu et tranquillement accoudé sur son trône ou plutôt sur son lit de pourpre pâle, à tètes d'éléphants d'or massif, incrustées de joyaux. Ce lit forme le cœur d'un bûcher, qui s'allume. Sardanapale va s'y consumer avec ses trésors et ses femmes. La révolte triomphe. Les astres l'ont voulu. Nemrod, « le fort chasseur », el Sémiramis, la vieille reine sanglante, ont apparu, au temple d'Astarté. Sardanapale laisse faire les dieux; mais il veut que son bûcher soit la « leçon des
siècles ». Aussi vit-on Calamus, prisonnier d'Alexandre, solliciter un bûcher comme une laveur, et s'y étendre, sans sourciller à la flamme, acclamé par l'armée entière et même par les éléphants, qui « bruirentje ne sais quoi de belliqueux en l'honneur de sa
iiiiirl ».
Pendant que le bûcher s'embrase, Sardanapale fait égorger les femmes, à ses yeux; holocauste préalable et suave. Tigre plus
doux que le velours et plus délicat qu'une rose !
L'égorgement des victimes commence :
La première, la favorite, qui a tant pleuré sur la « malheureuse beauté de son corps », est étendue, toute pâmée, les bras allongés sur la coin lie royale, avec une grâce féline, mais d'une
tendresse infinie. La seconde, debout au pied du bûcher, a tendu la gorge au poignard, non pas avec la furie d'Agrippine ou l'élan
tardif de Moiiime, mais avec une ivresse extatique, mêlée d'elfroi, d'amour et de dévouement. La troisième, renversée, roulée sur un coin de la pourpre, plus morte que vive, ne voit même plus venir avec ses coutelets celte vieille libyenne qui va la tuer: duègne plus féroce qu'une panthère noire. La quatrième, femme de couleur, nonchalante et lionne, tourne le dos à Sardanapale et à la mort: mais son tour est venu. La cinquième se couvre la face désespérément. La sixième, prévenant le 1er et le feu, s'est pendue par son écharpe à un bossage du palais. La voilà convulsive, disjointe.
A gauche, un palefrenier nègre amène le cheval de bataille du roi, — caparaçonne, empanaché, phaléré, cabré... poignardé. Là même, un autre esclave se poignarde. Al'opposite, deux officiers fidèles de la dernière heure : l'un éperdu, l'autre chargé des trésors que Sardanapale leur donne : « Parlez! Vivez heureux! »
Au! ' du bûcher, amas d'objets précieux : idoles «l'or. v:
antiques, joyaux et armes consacrées.
Dans le haut du tableau, à la droite du roi, strictement vêtues, deux femmes restent encore à leur poste : celle qui éventait Sardanapale et son échansonne. Celle-ci a fini son service: celle-là n'attend plus que le signe de verser à Sardanapale une dernière coupe : voilà l'aiguière et la coupe d'or de ses aïeux.
Là-bas, à travers l'atmosphère fuligineuse du ciel ouvert, qui sera tout à l'heure inondé de flammes, ou aperçoit une porte géante des remparts, forces par la révolte: et. plus loin, le temple de Baal : vague pressentiment du style colossal des ruines assyriennes, retrouvées par Layard et Imita. Ainsi, pour son Marina Faliero, Delacroix avait quasi deviné l'escalier des Géants.
L'effet général du Sardanapale est si prompt, que cela même le rend indescriptible. La plume n'a ni la spontanéité ni le prestige du pinceau ; elle est lente, successive et toujours froide, à l'analyse de la beauté.
L'ensemble du tableau saisi, arrêtons-nous au personnage principal de la scène, très frappant par son caractère et son altitude. La composition, obstruée par endroits, est, d'ailleurs, un peu vide; mais l'espace libre autour du roi n'est que la distance respectueuse, gardée par le plus intime entourage.
Sardanapale n'est pas ici le type de convention classique, l'homme de la statue et de l'épitaphe d'Ànchiale: « mange, bois, fais l'amour; tout le reste n'est rien » ; non, c'est le doux et terrible dandy de Byron, retrempé, acéré et rembruni par Delacroix, l'interprète suraigu et forcené des poètes ; c'est la personnification la plus haute, la plus délicate, la plus nerveuse et la plus tigriné du brutisme. Ce roi de festins, de fleurs et de débauches; ce roi des fuseaux, « non sans grandeur royale », qui, dans la dernière sortie du siège de Ninive, laissait son casque pour son miroir et bandait ses blessures de son diadème, n'est pas un « lasche et failli de cœur ». Coiffé d'une tiare éclatante, légère et diamantée comme un papillon ; des émeraudes en pendants d'oreilles; les pieds nus, avec une bague en pierreries à chaque doigt; et tout enveloppé d'un fin manteau blanc : il tient « bien chaudement sa pauvre chair ». Mais, quoiqu'il déteste la guerre et tous les guerriers; quoiqu'il ait rassasié l'Asie « de paix et de plaisirs », depuis le premier jour de son règne, il eût tout aussi bien, au premier froncement d'humeur, fait de son empire un lac de sang et un désert de cendres.
Le premier effet de la Mort de Sardanapale est saisissant, féerique, mais un peu confus. Les belles choses dont le tableau foisonne sont plutôt épandues que concentrées : ces figures nues, si richement pétries dans la lumière, semblent sorties brusquement, à la Rubens, de ce fond sombre et fantastique. La donnée si complexe du sujet aura fait un moment hésiter le Maître. Sa verve ne pouvait presque aussitôt manquer de l'entraîner.
Pour rendre à la fois la splendeur, la terreur qu'un tel sujet comporte et la tranquillité relative qu'il exige, Delacroix ne se trouvait-il pas tiré à trois sensations? En effet, tous ces personnages, malgré les affres de la situation, doivent rester aveuglé-
ut soumis à cette aveugle fatalité d'où viennent (mis les biens
ei tons les maux, et qui n'admet ni la révolte de l'esprit, ni l'exaspération du geste. Il fallait que Delacroix restât au moins relativement tranquille dans la Mort de Sardanapale. Il l'a fait; et c'est peut-être à ce seul trait, si rare (liez lui, qu'on le méconnut, au Salon (le 18-27. Les formes déviées ou troublées qu'on lui reprocha n'étaient pourtant, même aux yeux des puristes, que des beautés (l'action et d'expression, reconnues même par Girodel dans le Massacre de Scio, tableau d'ailleurs plus serré et plus nourri que la Mort de Sardanapale.
Les femmes de Sardanapale sont une jonchée de fleurs humaines. Elles rappellent à la l'ois l'éclat et la fraîcheur de Rubens, la finesse de Lawrence, l'effet parfois excessif de Reynolds et la couleur mince, claire et trop mythologique d'Etty.
Delacroix, au moment de les peindre, revenait, avons-nous dit, d'Angleterre, charmé de la beauté du sang des ladies, dont Van Dyck, Reynolds et Lawrence ont immortalisé les types, et dont ils pouvait seul éviter la frigidité.
Celte influence de l'art anglais est si sensible en maint endroit du Sardanapale, qu'il suffit d'un mot. en passant.