VI II
Un point qui mérite plus d'insistance, c'esl l'expression délicate et relativement chaste de celte réunion de femmes, la plupart nues ou demi-nues, exposées aussi simplement ici que sur le marché, où, peut-être, on les acheta. Comme les grandes dames et les nobles jeunes filles de Rabylone, qui assistaient nues à d'illustres banquets, par politesse pour d'illustres étrangers, les femmes de Sardanapale. coutumières du t'ait, ou blasées, des l'enfance, sur la beauté physique, s'étalent ingénument, ce qui double leur charme. Aucune d'elles ni ne se cache, ni ne se montre. Delacroix, nature aussi ardente que délicate, ne pouvait laisser, même dans son ouvrage le plus voluptueux, ce cachet lubrique qui répugne dans certains tableaux contemporains. 1. 'amour, dans l'œuvre de Delacroix, ne confine jamais au procès actuel de la rue de Suresnes. C'est l'amour des tragiques, de Racine ou de Shakespeare, l'amour qui consume Phèdre, fait rugir Médée, mourir Juliette et Ophélie. Comparez aussi les femmes
de la Mort de Sardanapale à colles de l'Orgie romaine, de M. Thomas Couture, et vous verrez la différence qu'il y a entre une femme nue et une femme nue.
Delacroix avait ce sel qui préserve de la corruption, et ce feu qui la brûle. Excessif, dans ses amours de jeunesse et même d'âge mur. il n'avait pourtant rien des affectations cyniques de Stendhal, ni du vicieux dandysme de Mérimée, ses amis. Dans ses ouvrages, Delacroix semble même avoir plaisir. — sans être dupe — à faire la femme d'une matière plus épurée que celle de l'homme, et à lui inspirer- -même sans y croire — le plus beau dévouement. C'est que les femmes de Delacroix, au lieu d'être les filles de tout le monde, étaient les femmes de son génie.
On a dit que, de toutes les passions violentes, celle qui fait le moins de mal à la femme c'est l'amour. Toutes les amoureuses de Delacroix en souffrent ou en meurent. Chez lui, comme dans la vie même,
L'amour est un tyran qui n'épargne personne.
Ses héroïnes n'ont jamais ni la tiédeur élégiaque, ni l'hypocrisie sentimentale, ni la froideur de ces nénuphars, que Jules Barbey d'Aurevilly ne veut pas cueillir :
Nénuphars blancs, fleurs des eaux engourdies Dont la blancheur fait froid aux cœurs ardents.
Toutes, au contraire, — l'enthousiasme, l'angoisse, la terreur, la mort dans l'âme et près du corps — sont exaltées par quelque grande passion, par la folie de l'amour, du crime ou de la croix. Elles adorent en mourant l'homme aimé, présent ou absent, pour elles l'homme unique, dont la pensée seule est le soleil du cœur et de l'esprit. Voyez, ici même, la femme debout, poussant son âme dans son dernier soupir vers Sardanapale :
Je sais que vos regards vont couvrir mes blessures.
Personne n'a si bien exprimé que Byron et Delacroix la puérilité, grasse, paresseuse, pourtant si passionnée de la femme des pays du soleil : Byron dans Don Juan; Delacroix dans les Femmes d'Alger. Personne non plus n'a si ardemment haleine que le peintre de Sardanapale la beauté de ces courtisanes ioniennes, libyennes ou persiques, qui épousèrent. des rois, crachèrent sur les diadèmes, et se firent bâtir des temples. Descendant lui-même par Sémiramis d'une prostituée, Sardanapale
regarde ces esclaves splendides et fatales qui font son esclavage; ces femmes don! le sang va couler, el que le feu dévoiera comme un encens vivant. Les unes,
Ayant perdu mouvement, I'ouls et haleine,
semblent avoir aussi perdu la mémoire jusqu'à se méconnaître; les autres exhalent la vie avec extase.
Assurément les femmes du Sardanapale ne sont pas parfaites. Quelques-unes en sont restées au premier souille animateur du Maître. Exemple : celle que vous voyez ici renversée sur le coin gauche de la couche royale ou, pour mieux dire, du bûcher; mais ses formes sont d'une indication admirable, quand même. Presque toujours au delà, rarement en deçà de la nature. Delacroix exprime tout sans dire, et suggère encore plus qu'il ne dit. Sans doute il était encore loin, dans la Mort de Sardanapale, de cette plénitude de formes et de cette richesse variée de couleur dont il devait donner de si magnifiques exemples dansses Médées, dans ses Andromèdes, surtout dans les suppliantes des Croisés à Constant inop le et dans sa grande nymphe du Plafond d'Apollon. Voyez déjà, ici, ces chairs pleines, onctueuses, flexibles; ces gorges fermes, ces cuisses à la Corrège, ces dos, ces épaules et ces bras éblouissants à la Rubens; enfin ce « mélange de lis el de roses », si finement, si suavement embellis de veines azurées. Tout cela charmait les sens et l'imagination de notre regretté poète Charles Baudelaire, le plus enthousiaste, le plus subtil et le plus naïf des interprètes d'Eugène Delacroix.
Ces corps, d'une complexion charmante, ont des flexions parfois difficiles, à cause de leur plénitude même, — quoique l'huile de la vie y surabonde; - les attaches même peuvent sembler détachées. Exemple : la femme debout, dont le bras défaillant s'allonge; ce qui traduirait le dicton: « Les bras lui tombent. » Mais c'est ici. surtout, qu'il faut dire la vérité aux puristes : oui. certains défauts particuliers de forme, criants, si vous voulez, peuvent parfois aider à l'intensité de l'expression. Cela se voit dans les tableaux les plus sages, les plus sévères : ainsi chez Poussin, le bras droit si abattu de la fille d'Eudamidas.
Les bras de la favorite, aux pieds du roi. sont ravissants. Les poignets de ces femmes sont un peu grêles, à la romantique, à la
Devenu ; quelques mains trop petites ; d'autres, grossies, sans plénitude et trop vermillon nées, selon la recette de Rubens et de son pelit-lils Watteau. Dans l'œuvre d'Eugène Delacroix, les mains ont une physionomie loule particulière. Il en a fait d'horribles, par horreur des mains académiques, qu'il appelait des « fourchettes » ; mais il en a peint qui sont l'âme du geste, l'esprit, la passion et la Heur du toucher. Dans son portrait si fin, si nerveux, si mélancolique de M. Alfred lîruyas, qui rappelle ses Hamlets, la main tenant le mouchoir blanc, quoique un peu forte, est d'un effet profond. Dans ses tableaux religieux, infiniment mieux sentis encore que ses tableaux de volupté, les mains de si's femmes, d'une douceur angélique, d'une pureté sainte, ont de l'âme, de la pitié, de l'adoration jusqu'au bout des doigts, en louchant le corps du Christ et les blessures des martyrs.
Entre toutes ces femmes de Sardanapale, douces, tendres ou héroïques, celle-ci, par exemple, n'est pas plus soumise à Sardanapale qu'à la fatalité. En se pendant, elle n'a pas manqué son coup, comme la Monime de Mithridate ; mais elle s'en repent avec une frénésie qui n'appartient à ce point-là qu'au sexe doux et faible. Ses formes ultra-violentes et, sans jeu de mot, laissées en suspens par la verve haletante de l'artiste, tirent pousser les hauts cris. Celte figure n'est que le croquis féroce du paroxysme. De là, paraît-il, le mot de M. Victor Hugo, qui a fait lui-même tant de monstres à froid : « Les femmes de Delacroix sont des grenouilles. » Il est pourlanl vrai que celle-ci semble en contact avec la pile de Yolta, plusieurs milliers d'années avant sa découverte.
Cette outrance d'expression ou cet emportement déformateur frappe encore ici par l'élan de ce personnage hagard, qui semble se précipiter dans le bûcher, en s'écriant. On dirait d'un des pestiférés fantastiques de Gros, acclamant Bonaparte à Jaffa : son bras fend l'air, en flèche ou en aileron ; et son œil, horrifié et par trop assyrien, reste ouvert sur les quatre poinls cardinaux.
Dans ses ouvrages de jeunesse, — plus lard, non, — - Delacroix abusait un peu des yeux expressifs. On sera pourtant toujours ému des larmes de la jeune femme accroupie, qui soutient un blessé moribond, dans le Massacre de Scio : ces larmes lentes et gonflées tombent comme du plomb fondu. Chez la plupart des peintres, le même effet serait vulgaire ou nul. Mais Delacroix a le génie des détails palpitants, sans nuire à l'effet général de la
scène : les regards atroces des émeutiers de sa Barricade soni des éclairs fixés de haine, qui l'ont haïr l'émeute.
A propos des yeux, dans l'histoire des peintres, il faut pourtant reconnaître qu'ils n'ont vraiment grande importance que dans le portrait Ces miroirs de Vàme, dans les tableaux à nombreux personnages surtout, tourmentent beaucoup trop l'attention générale du spectateur en l'appelant ou en le fusillant de tous les cotés à la fois. En cela Rubens lui-même nous parait parfois agaçant. H. Paul Delaroche eût été capable, certains jours, de donner .à toutes ses figures d'hommes le regard du i grand Frédéric » ou de Napoléon.
Les détails sont sans doute fort beaux, premièrement les yeux, quand le génie du peintre les fait aussi bien valoir que Delaeroix l'a l'ait dans son Sai'danapale. l'ai- ses détails, au lien de nuire à l'expression générale du tableau, il ne la rend que plus intense : il ajoute à l'enthousiasme par le regard île la femme debout que le soldat agenouillé poignarde; à la grâce et à la volupté paires chevelures magnifiques, relevées, à cesnuques superbes; — souvenirs mêles de Lawrence et de Devéria. Tout, jusqu'à l'amas brillant des superlluilés décoratives, fortifie, pousse à bout la donnée du tableau. Ces trésors, accumulés depuis une longue suite de siècles, prodigués ici, rappellent tout le cote fastueux et féerique de l'Asie dissolue et guerrière et les immenses pill ultérieurs d'Alexandre, dont les vastes machines de Le Brun refroidissent l'idée. La couleur, même la plus affaiblie, «liez Delacroix, frappe encore l'imagination et retentit dans le souvenir : celle pourpre, d'un ton pâli et mourant, du lit «le Sardanapale. s'effémine. s'efface et va disparaître avec la gloire des dynasties dont elle fut l'éclatant emblème. Par contraste, ce cheval de bataille, immolé au pied du bûcher, comme plus tard on immolait un cheval par mois sur le tombeau de Cyrus, nous dit assez que Sardanapale fut non seulement l'efféminé des classiques, mais aussi un homme d'énergie, à ses heures, comme sa fin le prouve.
Bien que la Mort de Sardanapale soit un tableau plein de belles choses et d'un effet général saisissant, on n'y voulait guère voir, au Salon de IS-27. que des formes furieuses et féroces.
On s'écria, les uns : « Delacroix ne >ait pas dessiner! » les autres : t Delacroix peint avec un balai ivre! » La gloire a balayé toutes ces inepties. Trois ans auparavant, dans le Massacre de Scio, le jeune Maître n'avait-il pas à la fois prouve la justesse, l'onction et la grâce îles formes féminines par la jeune fille que le cavalier turc entraine, attachée aux crins de sou cheval?
Un tableau est corps et aine. L'âme agit et réagit plus ou moins violemment sur les formes humaines : elle les embellit, les surmène, les altère ou les brise. Il est vrai que Michel-Ange, tout en idéalisant, c'est-à-dire en forçant le corps humain jusqu'au terrible et jusqu'au fantastique pourtant si vrai du Jugement dernier, reste jusqu'au moindre détail maître absolu de tout ce qu'il touche, anime, exalte et agrandit.
Delacroix était loin de cette impeccable et superbe maîtrise. Pensif, nerveux, souffrant, hâtif, emporté, Imaginatif, prestigieux, il s'exaltait, s'hallucinait sur toutes les choses visibles; et, au lieu d'en faire toujours l'histoire naturelle, plus ou moins dramatique, il lui arrivait souvent d'en ébaucher l'Apocalypse, la vision transportée. 11 n'avait que le désir de l'ordre, qui est le premier trait de la pérennité du beau. Dans les Convulsionnaires de Tanger, un des plus beaux et. des plus violents ouvrages de son âge mûr, on sent qu'avec un grain de plus de véhémence, Delacroix eût fini par perdre tout pouvoir de figurer la forme humaine.
Malgré toutes ses défaillances, Eugène Delacroix reste le peintre moderne le plus ému des émotions, le Maître unique de la Douleur. N'est-on pas toujours remué, entraîné, enlevé par tout ce qui l'agite, l'entraîne, l'enlève? On chérit la plupart de ses personnages, non seulement pour leurs corps, mais encore et surtout pour leurs passions si visibles, si saisissantes. Les plus grands poètes, les plus hautement imagina tifs sont précisément, entre tous les autres, les plus poignants de réalité. Voyez Dante, aussi vivant dans sa bûche qui pleure au feu, que dans son Ugolin, pleurant la mort de ses enfants. Eugène Delacroix sentait trop les tourments de la vie pour ne pas en tourmenter les formes. Il exécrait cette tiédeur qui est l'impuissance même : « Brûlant, je te reçois; tiède, je te vomis. » Toutes les affections, toutes les tristesses, toutes les affres de l'humanité sont dans son œuvre, tour à tour contenu, expansif, explosif.
Oui, tout ce qui vil, même ce qui n'est plus, vivait dans l'âme de cet homme, si frêle et si vivace, qui prodiguait à tout la vie et disait avec le poète : « La poussière même que nous foulons aux pieds fut autrefois vivante et malheureuse. »
Par là, Eugène Delacroix est le parent, le frère puîné des plus grands peintres et des plus grands poètes : Dante l'eût remercié pour son premier tableau ; Shakespeare pour ses Hamlets, ses
Ophélies et ses Desdémones; Byron pour son Naufrage de Don Juan. Rembrandt eût admiré la Mort de l'écéque de Lii'ijc : Véronèse, les Croisés à Constantinople; Rubens, V Attila et la Justice de Trajan.
L'œuvre d'Eugène Delacroix est comme les torrents : le cours peut en être troublé; la source en reste pure. Quelque inégalité que l'on puisse voir dans la Mort de Sardauapale. on ne peut contester une seule des merveilleuses qualités dont il surabonde. Delacroix est toujours Delacroix : le même arbre fait toujours les mêmes fruits.
Enfin, si l'on compare Eugène Delacroix aux plus grands artistes de son temps, chacun en son genre, il ressemble à la l'ois à Rachel et à Frederick pour le caractère dramatique, à Frederick surtout par ses gestes enlevants et prolongés. Par l'intensité vibrante de sa couleur, il l'appelle le chant lyrique et triomphant de Duprez.
Que va devenir ce fameux tableau, la Mort de Sanlana/iale 1 Par ses outrances va— t— il effarer les timides et irriter encore le^ puristes? Par la vaslilé de ses dimensions, va-l-il effrayer les maniaques de l'art meublant, les fanatiques du tableautin, qui peuvent avoir de grandes galeries, ou de grandes salles, dans de grands châteaux? A la vérité, cette toile extraordinaire, doublement historique, et par son caractère et par son tempétueux renom, reste, depuis la querelle romantique, un monument inoubliable de l'Art français. La Mort de Sardauapale convient surtout à un musée national ; mais quel éclat dans une galerie particulière ! Le tableau va-t-il quitter la France ? Ce transport ou plutôt cette transportation serait un scandale. Mais « tout arrive », dit Tallevrand, qui berça Delacroix enfant sur ses genoux. Les Anglais, eux, ne souffrent guère que le moindre tableau de leurs maîtres nationaux, surtout modernes, passe la mer. Nous, Français, aurons-nous le patriotisme au rebours de laisser passer la frontière à la Mort de Sardanapale f La place naturelle de ce tableau est au Musée du Luxembourg, entre le Massacre de Scio et la II irricade, deux toiles des plus frappantes de ce siècle, et dont l'auteur est une gloire de la France.
Théophile Sylvestre.
Nota. — Ce, tableau, provenant de la collection D. Wilson, a été adjugé le 31 mars ls7:i,
en \entc publique. Ut ooo francs.
DELACROIX (Eugène) 77 — La Sibylle au rameau d'or.
Elle montre, au sein de la foré! ténébreuse, le rameau d'or, conquête des grands cœurs et des favoris des dieux. Ce tableau a figuré au Salon de 1845, ainsi qu'à l'Exposition universelle de 1855.
Signé : Eug. Delacroix.
N° 60 de la vente d'Eug. Delacroix en 1864.
T. — H., lm,30. L., it'",0<>.
78 — L'Enfant Jésus devant les genoux de la Vierge.
D'après Raphaël.
Fragment du tableau de la Belle Jardinière, au Louvre. N° 152 de la vente d'Eug. Delacroix en 18(34. Ensuite, vente Chiris.
T. — II., 0">,60. L., 0ra,50.
79 — Tête de Vieille Femme.
Cette peinture a figuré à l'Exposition universelle de 1855. Provient de la vente d'Eugène Delacroix en 1864. N° 73 du Catalogue.
80 — La Nymphe Egérie et Numa Pompilius.
Pendentif pour la Chambre des députés.
Peinture à l'huile.
DELACROIX (Eugène) SI — Bacchus el Ariane.
T. II., il-. tiu. i... ir.i'i.
82 Diane et ses nymphes surprises par Acléon.
T. 11., ir.iiii. I... 0"-. lit.
8^J — Nymphe couchée.
Esquisse.