CONDITIONS DE LA VENTE
Elle sera faite au comptant Les acquéreurs payeront cinq pour cent en plus du prix d'adjudication
VF
Les tableaux que MM. Haro sont obligés de mettre en vente par suite d'un deuil, qui, conformément aux prescriptions de la loi, implique un arrangement des affaires de la famille, sont, pour la plupart, des amis que nous avons rencontrés dans notre jeunesse, et qui, conservés dans une maison hospitalière, sont bien connus à Paris par les passionnés de la peinture. Presque tous sortent de collections fameuses et ont figuré dans des expositions retentissantes. Quelques-uns constituent des dates dans l'histoire de ïart. A la veille de la dispersion de cette galerie, on nous permettra de dire un mot d'adieu aux amis qui vont disparaître, si les musées ne leur réservent pas un asile définitif.
Parmi les œuvres des anciens, qui occupent tant de place dans les cœurs bien situés, une des plus intéressantes est le portrait de la jeune femme de Rembrandt, Saskia van Ulenburgh, peinte par l'artiste en 1632, c està-dire avant le mariage, qui eut lieu le 10 juin 1634- Née en 1612, Saskia avait vingt ans lorsque Rembrandt fit ce portrait, où le modèle est bien reconnaissable malgré les
différences que peuvent constater ceux qui ont étudié la jeune femme à Cassel et à Dresde. Ces derniers portrait* sont postérieurs à [i\?A. Saskia y paraît triomphante, chargée de joyaux, le chaperon empanaché de plumes ambitieuses. Elle est plus simple et moins idéalisée peut-être dans le tableau de la collection de M. Haro; mais très individuelle déjà, et peinte avec amour par un pinceau attentif aux particularités du type hollandais. Saskia, au moment où Rembrandt fit son premier /mitrait, était sans doute une de ces jeunes filles que le mariage doit embellir.
Quant à l'exécution, on la devine, lorsqu'on sait que ce portrait, sincère, caressé, loyal, est de 1632, Vannée même de la Leçon d'Anatomie du musée de La Ha y e. Rembrandt n est pas encore le lion déchaîné que nous admirerons plus tard; il est appliqué, il est sage, presque timide. mais déjà très sera [mieux observateur du modelé. Lu coloration générale est blonde et claire comme dans le cadavre dont le professeur Tulp explique a ses disciples la construction anatomique. Pas d'ombres fortes : tout se tient dans la gamme des légèretés et des délient esses lumineuses. Les perles qui se mêlent aux cheveux, les dentelles, tous les accessoires sont truites avec un réalisme méticuleux et une parfaite dextérité d'outil. Sans doute, c'est le Rembrandt des commencements ; mais ce prodigieux umgicien a toujours été superbe, et on doit lui mer même en sa première manière, et ses beaux délires de la fin ne doivent pas nous rendre injustes pour la sagesse de ses débuts.
Nous attachons aussi un grand intérêt a un Repos
de la Sainte Famille, que nous avons déjà vu dans l'une des ventes du marquis de Las Marlsmas. Ce tableau a donné lieu à bien des discussions. C'est un épisode de la fuite en Egypte, où la notion évangélique s efface dans une sorte de sentiment de familiarité populaire qui fut toujours cher à Rembrandt. Il nous souvient que, même chez M. Aguado, ce grand nom n'était prononcé qu'avec réserve et qu'on le faisait suivre volontiers d'un point d'interrogation. On voulait reconnaître dans ce tableau les rouges rompus que Nicolas Maes a tant aimés; mais l'hésitation n'est plus possible; nous sommes en présence du maître lui-même et non d'un de ses écoliers; la tête du Saint Joseph, l'ouvrier endormi auprès de sa compagne, est admirable, et l' œuvre parle bien haut dans son recueillement intime et superbe.
La vente qui se prépare nous permet d'étudier quelques autres Hollandais : Van Goyen, par exemple, qu'il faut saluer toutes les fois qu'on le rencontre, comme l'initiateur du paysage néerlandais. C'est le glorieux pionnier qui eut l'honneur d'ouvrir la voie à ses successeurs. Dans le Village près de Harlem, dans les Bords de la Meuse, Van Goyen a le charme, alors même qu'il parait vouloir s'enfermer dans la gamme monochrome qui est la caractéristique de sa sobre palette.
On a déjà vu à la vente Courtin /'Hiver de Jacob van Ruysdael. Personne n'a oublié cet effet de neige d'un sentiment si mélancolique, d'une observation si fine et si pénétrante. Ruysdael est un de ces paysagistes qui mêlent à leurs œuvres les émotions de leur cœur. Ici l'impression morale est profonde. L'artiste nous dit toutes les
tristesses de la saison où, sons la couche de frimas qui recouvre le sol, la nature sent la vie intérieure se glacer et s'interrompre.
Dans l'école voisine, chez nos amis les Flamands, les tableaux ne sont pas nombreux, mais il en est un qui présente une importance capitale : c'est un Ensevelissement du Christ, par Rubens. Celte composition héroïque rient de la collection de Pommer sfelden, et elle figure déjà ihi us l ancien catalogue dressé au dix-huitième siècle. Le tableau a été acquis par M. Haro père, après la vente publique qui eut heu sous sa direction en 1867, et qui a été pour les vieux amateurs une ('motion dont ils aiment à garder le souvenir. L'Ensevelissement du Christ est une œuvre d'autant plus précieuse que Rubens. devinant nos exigences, a suivi le conseil que nous aurions voulu lui donner si les fatalités de la chronologie nous avaient permis d'approcher de l'illustre maître d'Anvers et d'échanger avec lui quelques paroles respectueusement amicales. Le jour où ilpèignit /'Ensevelissement. Rubens s'est rappelé que l'on n'est jamais bien servi que pur soimême; il s'est défié des collaborateurs qui lui ont, en effet, joué des tours pendables ; il n'a voulu associer personne à son travail, et aucun aide, même bien intentionné, n'a altéré la libre manifestation de sa pensée. Rubens est merveilleux lorsqu'il obéit à son souverain caprice, lorsqu'il est maître à la fois de ce qu'il veut dire et de sa manière de dire. Il a, comme dans ce tableau qui est le type du Rubens personnel et agissant loin de toute collaboration, une virtuosité de manœuvre qui ravira toujours les pei utres.
Le tableau est du temps heureux où Rubens ne se souvenait plus des ombres ténébreuses et des oppositions coupantes qu'il avait dans sa jeunesse admirées chez Caravage, maladie que Fromentin a si bien caractérisée à propos des triptyques de la cathédrale d'Anvers, où il signale avec raison l'abus du « brusque contact ». Dans /'Ensevelissement, Rubens, guéri de ses enthousiasmes italiens et parfaitement libre, économise les ombres et se plaît dans un concert de tons à la fois puissants et clairs. Le groupe, dont le cadavre du Christ forme la note principale, est d'une conception tragique; la couleur est prodigieuse et, dans le libre maniement du pinceau, V exécution est une merveille de franchise et de science technique. Ce beau tableau est une agglomération de victoires.
Tout pâlit auprès de cette peinture triomphante .Mais on ne sait comment s'y prend ce diable de Téniers; même à côté de son grand voisin d'Anvers, il garde les séductions de l'esprit. Le Fumeur, la Leçon de flûte sont des tableaux de la galerie dePommersfelden,oùils étaient très estimés. Téniers est bien connu; il est dans tous les musées ; il na plus de révélations à nous faire ; mais on ne se lassera jamais d'admirer la spirituelle dextérité de sa pratique et le brio de son pinceau qui cingle la touche comme un coup de cravache. Nul n'a su comme lui faire jouer le rayon lumineux sur les rondeurs tournantes d' un pot de terre. Téniers a peint des cruches qui valent de longs poèmes.
Auprès de ces triomphes de l'esprit qui amusent éternellement le regard, les œuvres italiennes ont un carac-
tère sérieux qui, pour être goûté à sa valeur, réclame une certaine culture intellectuelle. Les amateurs de petite envergure peuvent dédaigner ces closes graves, peut-être parce qu'ils ne les comprennent pas. Nous croyons cependant devoir signaler à la curiosité de ceux qui savent, et de ceux qui cherchent, un portrait qui a figuré à Modéne dans la collection de la maison d'Esté, et qu'une vieille tradition attribue ii Ghirlandaio.
Certes, c'est là un bien grand nom; mais il n'est pas sous s'accorder, du moins comme indication d'école et d'époque, avec le portrait d'homme qui a été rapporté de Modéne. Nous gardons ici une certaine réserve, et nous m roquons la collaboration des savants. Il g a là un mystère à débrouiller. Quel malheur de vieillir et de ne pouvoir s'attaquer résolument au. déchiffrement de toutes les énigmes !
Mais comment éviter le problème ? Il est partout. On le rencontre à tous les carrefours de l'histoire. Même pour l'école française, qui devrait nous être familière, la difficulté se dresse ton* les jours devant nous. Notre seizième siècle, nous l'aimons, mais nous le connaissons mal. La famille des Clouet, quia joué un si grand rôle, reste voilée et mystérieuse, par suite de la complication qu'apporte à nos recherches la nombreuse série des continuateurs de Janet, parmi lesquels il en est de fort habiles. Corneille de Lyon, que Catherine de Médicis visi ta, a fait de petits portraits clairs sur des fonds verdâtres, et on les prend quelquefois pour des Clouet. Les œuvres de Jean sont inconnues, ou du moins c'est à peine si nous U s devinons. François, le plus glorieux membre de la
famille, est plus abordable, grâce à quelques pages authentiques, et d'ailleurs exquises, comme /'Elisabeth d'Autriche du Louvre. Mais ce que nous ignorons doit nous rendre prudents. On verra dans la collection de MM. Haro un petit portrait d'homme d'une délicatesse infinie. Ce portrait, qu'il reste à reconnaître, est des plus fins. Il est conçu dans la note claire qui laisse tout voir, et il est détaillé à miracle. Avec Clouet, nous étions dans la bonne voie pour la portraiture, et il est regrettable qu'à la fin du seizième siècle nous ayons changé de méthode.
Un très bon tableau ramène sur le tapis la question de savoir si Diderot s est montré bien perspicace en regardant Greuze comme le plus fidèle représentant de la vertu. Dans son Salon de 1765, il va jusqu'à dire que Greuze est « le premier qui se soit avisé de donner des mœurs à l'art». C'est un éloge dont l'artiste a dû sourire, car il avait une manière à lui de comprendre les « mœurs », et il a été plus que personne fidèle à l'esprit de son temps, le temps des petits soupers et des aventures galantes. Dans tous les cas, le tableau qu'on a vu à la galerie Schneider et auquel la tradition a conservé son titre, /'Innocence, nous apprend combien les mots changent de signification en peu d'années. Nous y voyons aussi à quoi rêvaient les jeunes filles sous le règne de Mmc du Barry, et comment Greuze entendait la vertu. Elle est toute jeune cette rêveuse, mais une vision d'amour charme sa pensée, et l'expression de son regard, perdu dans une tendre ivresse, semble dire que son innocence est fort suspecte. Je n'insiste pas sur ce point, car la pente est dangereuse. Sup-