‹ Tableaux anciens et modernes de premier ordreChapitre 3 sur 32 · XI · texte numérisé non relu

XI

primons tout commentaire indiscret : il est toujours pénible à un salonnier d'avouer que notre patron Diderot s est cruellement trompé en nous parlant de la candeur de Greuze. L'Innocence n'est pas un tableau à mettre dans un couvent, mais c'est une peinture excellente et un des chefs-d'œuvre du peintre. Ici le travail est des plus délicats, avec une parfaite souplesse de pinceau, une délicieuse morbidesse dans les chairs et des lumières tout à fait tendres. Greuze a été rarement aussi bon peintre, alors même que, sous prétexte dinnocence, il nous fait assister aux enthousiasmes d'un rêve d amour.

Fragonard, très différent de Greuze, na pas eu la préoccupation d'introduire dans la peinture un principe de moralité. Il est franchement amoureux et il ne le cache pas. La pensée est parfaitement claire dans les Amants heureux, le beau tableau devant lequel l'aimable M. Walferdin disait ses patenôtres et que nous avons revu plus tard à la vente Courtin. On sait queFrugonard, qui connaissait ses classiques, a quelquefois pensé à Rubens dans sa manière fine et transparente. Jamais il na peint, comme dans les Amants heureux, des carnations plus délicatement modelées dans la note claire. Les amateurs feront toujours le plus grand cas de ce tableau, un peu déshabillé sans doute, mais qui reste une œuvre exquise du plus amoureux des peintres.

La collection dont nous avons déjà présenté quelques fleurs se complète très heureusement par un beau choix de tableaux modernes. Lu gène Delacroix, le puissant maître du drame, y tient une place prédominante. Il a touchéà tout aeee une souveraine amlaee et l'on aura jilai-

sir à retrouver chez MM. Haro la Mort de Sardanapale, i exemplaire princeps de la composition célèbre qui fut un des étonnements du Salon de 1827. L'œuvre, très hardie pour le temps, fut violemment discutée, et Delacroix reçut à cette occasion une collection d'injures qui inaugura le recueil d'outrages auxquels le grand homme fut en butte pendant sa carrière héroïque. Le sujet est connu. Sardanapale veut mourir avec tout ce qu'il a aimé : des femmes se roulent sur les luxueuses étoffes dont le somptueux entassement revêt le bûcher funéraire; un esclave amène le cheval préféré; des orfèvreries, des armes, des joyaux étincelants complètent le décor de ce suicide oriental. C'est une lutte de splendeurs s' harmonisant avec les clartés lumineuses des chairs nues; le tissu des colorations associe les plus beaux contrastes et fait jouer des vigueurs opulentes avec des fluidités d'aquarelle, souvenir du voyage d'étude que l'auteur avait fait chez les Anglais en 1826. Il y a là une richesse d'imagination, une surabondance d'idées pittoresques et décoratives qui, au point de vue intellectuel, attestent une profusion de trésors toujours rares dans l'École française. Sans doute quelques observations de détail pourraient être formulées à propos de cette grande page romantique; mais malgré les années l'œuvre a gardé son éclat et sa fraîcheur : le Sardanapale restera toujours un événement dans l'histoire de notre art.

Du reste, chez MM. Haro, Delacroix peut être étudié dans toutes ses manières, dans tous les moments de sa pensée. Nous l'avons là depuis ses premiers travaux au Louvre à l'heure où il copiait avec des soins assidus la

Belle Jardinière de Raphaël (1819) jusque la Tête de vieille religieuse qui fut exposée en 1855, peinture exceptionnelle, presque violente, dont la plume de Théophile Gautier pourrait seule glorifier la truculence. Etprécisément Gautier a consacré à cette œuvre dix lignes qu'il faut reproduire si nous voulons qu'il y ail quelque chose de lisible dans notre préface :

« La Tête de vieille femme, disait Théophile, est une des plus excentriques productions de /artiste. Cela est brossé dans une pâte épaisse et modelé par le mouvement il h pinceau avec une hardiesse et une furie extraordinaires. Les yeux chassieux et clignotants dans leur orbite cave, le nez bulbeux, les joues fripées, la lèvre calleuse, le col à fanon flottant, tout le travail hideux de la sénilité est rendu en quelques coups, jilus exactement que ne le fait Dernier, étudiant au microscope le derme flétri de ses vieux et de ses vieilles. »

Il semble d ailleurs que la collection do)it nous enregistrons les principales richesses ait été formée dons une pensée historique et avec le secret dessein de fournir aux annalistes de l'avenir les éléments d'une enquête sur la peinture moderne. Le Sardanapale de Delacroix est une date (pti marque l'éclosion du romantisme dans sa fleur lumineuse; /'Atelier de Courbet, qu'on a vu pour la première fois en 1855, à l'Exposition particulière organisée par l'artiste dans une baraque presque foraine, est aussi un signe des temps, une manifestation d'école, une de ces déclarations de principes où se complaisait le maître peintre dOrnans.

Au curieux catalogue de cette Exposition mémorable, /'Atelier était enregistré avec le sous-titre Allégorie réelle et ces deux mots, qui provoquèrent plus d'un quolibet, sont accompagnés d'un commentaire expliquant que cette allégorie symbolise et résume une phase de sept années de la vie de Courbet. Les ironies se donnèrent carrière à propos de cette composition où ï artiste, toujours heureux de faire son portrait, s'est représenté peignant un paysage. C'est le Courbet que nous avons connu à l'heure où il étonnait les bourgeois de la rue Hautefeuille par la beauté archaïque de sa tête assyrienne. A droite, se groupent les amis : on y reconnaît Champfleury, Baudelaire, Proudhon, Bruyas; à gauche, sont les représentants des diverses classes sociales à la glorification desquelles Courbet voulait consacrer son -pinceau: le paysan, le mendiant, le braconnier et même le croquemort que nous appellerions le nécrophore si nous n'avions pas affaire à une « allégorie réelle ». Ce tableau fit presque autant de bruit que /'Enterrement à Ornans et l'on comprend qu'il ait soulevé les colères des poètes et des vieux classiques; mais quelle fière peinture! Quel bel accent convaincu et quelle audace — on dirait presque quelle impertinence — en un temps où quelques attardés croyaient encore aux Philoctètes et aux Léonidas de l'École! Les années ont passé, mais on se souvient qu'en 1855 on admirait la robuste harmonie qui s'établit dans le jeu des bruns et des clairs. Courbet est tout entier dans cette toile que Gambetta voulait faire acquérir par l'État lors de la vente posthume du 9 décembre 1881.

Mais l'auteur de /'Atelier avait d'autres armes dans sa robuste main d'ouvrier peintre. Il était puissamment paysagiste et il l'a bien montré dans le Jîuisseau du Puits noir, qu'on retrouvera chez MM. Haro. C'est une représentation énergique et fidèle d'un coin de la Franche- Comté, avec les verdures intenses des feu il loges, l'humide fraîcheur des eaux courantes, Vâpre construction des rochers gris. Courbet a aimé aussi les marines, ces vues de la côte normande, qu'il appelait des « paysages de mer ». On retrouvera, dans la collection dont on prépare la vente, deux de ces marines, qui, lors de l'exposition organisée à l'Ecole des Beaux-Arts, ont été jugées de I" plus fine qualité : un Effet de matin et la Plage d'Étretat. Courbet a savamment exprimé l'heure solennelle où le soleil couchant déploie à l'horizon l'opulente tenture de ses pourpres /•(•loutres.

A la suite de Delacroix, de Courbet et d'Ingres, magnifiquement représenté par les belles éludes dont le peintre s'est servi pour /'Apothéose d'Homère et le Martyre de Saint Symphorien, beaucoup iï illustres sont là, qui ont marqué ou qui marqueront dans l'histoire de la peinture moderne. Voici Daubigny, le maître des atmosphères limpides, Jules Dupré, si émouvant dons ses marines qu'éclaire un ciel tragique, Chaplin, dont le Rêve d'amour dit mieux que toutes ses autres œuvres quelles relations intimes le peintre dît rose entretenait avec les galants décorateurs du dix-huitième siècle, Henri Regnault, dont la Sortie du Pacha est une page toute pétillante de couleur et de lumière. A ces peintures, depuis longtemps classées dons l'estime des connaisseurs,

s'ajoutent des œuvres d'une floraison plus récente, puisque nous les avons vues paraître aux derniers Salons, comme la Rosée de M. Carolus Duran, nudité savoureuse et chaste dans un paysage matinal, et la belle Églogue de M. Henner, un des poèmes les plus heureux du maître, qui sait toutes les sérénités du crépuscule et qui excelle à faire chanter les blancheurs ambrées de ses figures sur les bleus d'un ciel où la nuit envahissante laisse encore une dernière clarté.

Telle est, dans son ensemble, la collection que, par suite de circonstances douloureuses, — la mort d'un fils et d'un frère justement chéri, — les propriétaires sont obligés d'aliéner. Le caractère général en est des plus instructifs : les pièces de musées y abondent. J'entends parler ici de ces toiles qui ont été, lors de leur apparition, des faits de guerre et des cris de révolte. On nous pardonnera, en qualité d'historien, d'avoir voulu fixer le souvenir de ces batailles, dont quelques-unes ont été de véritables victoires.

Paul MANTZ.

DÉSIGNATION

AELST (W. Van) 1 — Oiseaux morts.

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