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Tableaux d'histoire de la Suisse au dix-huitième siècle [microform], 1715-1803

Une Histoire complète de la Confédération suisse , depuis Torigine jusqu'au second traité de Paris, du 20 novembre 1815, a été commencée , en 1780, par Jean de Millier, poursuivie et achevée par quatre continuateurs : Bobert Gloutz-Blozheim , J,-J, Hottinger, Louis Vulliemin et Charles Monnard, Les trois premiers historiens appartiennent à la Suisse allemande, les deux derniers à la Suisse française. L'ensemble de cette œuvre a été publié en français à Paris, de 1837 à 1851 K

^ 18 volumes in-8^ et un demi-volume, Biographie de Jean 2^ de Muller, par Ch. Monnard. Paris, Th. Bailimore et Chern bulicï, aujourd'hui rue de la Monnaie, 10.

Le dernier de ces auteurs a écrit, en cinq volumes in-octavo, l'histoire du Dix-huitième siècle, de la Révolution helvétique et de la période de la Médiation. Des recherches persévérantes pendant bien des années, dans les archives centrales et cantonales de la Suisse et dans ceUes des Affaires étrangères, à Paris, lui ont permis de répandre un jour nouveau sur les cent années objet de ses études.

Le dix-huitième siècle, tout entouré de mystère, était, en réalité, la période la moins connue de Thistoire de la Suisse. L'auteur croit avoir dévoilé ce siècle du secret dans le travail qui vient d'être mentionné. C'est à ce livre que recourront les personnes désireuses de connaître à fond et dans toutes ses parties l'histoire d'un âge si singuher.

En considération des personnes qui, sans se livrer à de savantes investigations, cherchent dans des ouvrages historiques un moyen instructif d'exciter et de satisfaire la noble curiosité de l'esprit, l'auteur a cru devoir offrir, dans un volume de médiocre étendue, la pein-

ture de la Suisse pendant le dix-huitième siècle jusqu'en 1803, terme de la Révolution helvétique.

Il a préféré , à la forme d'un abrégé d'histoire continue, un choix de tableaux détaillés, dont l'ensemble présente une image fidèle et plus vive de cette époque. Il aurait pu les multiplier comme dans le livre cité. Du reste , il se réfère à celui-ci pour les preuves documentales de tous les faits et des moindres détails qui vont être mis sous les yeux du lecteur.

L'Histoire de la Confédération suisse, vaste entreprise, n'a pu être publiée qu'au prix de grands sacrifices pécuniaires. Ils ont été faits avec une générosité patriotique par feu M. Vincent Perdonnet, agent de change honoraire de la Bourse de Paris, et continués, après sa mort, par ses enfants, entre autres par M. Auguste Perdonnet, professeur à l'École centrale de Paris, et administrateur-directeur du chemin de fer de Strasbourg.

C'est avec le bienveillant consentement de ces propriétaires du grand ouvrage que l'auteur publie le

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présent vohime , dont bien des pages sont empruntées

de son premier travail.

Il désire que le juste hommage qu'il vient de rendre

porte à la connaissance d'un grand nombre de personnes une générosité dont le monde littéraire voit de

trop rares exemples dans ce siècle^ où l'argent aspire

au premier rôle.

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INTRODUCTIOIV

Trois peuplades alpestres, victimes d'une usurpation, se liguent pour le maintien de leur bon droit et de leurs' coutumes (en 1307). Elles sont résolues à continuer de vivre à leur manière et en Lberté, comme ont vécu leurs pères. Respect religieux pour les droits d'autrui, même pour ceux de leurs ennemis ! mais si l'on attente' aux leurs, les habitants des vallées et des montagnes se réuniront pour les défendre : le droit de l'un d'eux est le droit de chacun d'eux ; ils l'ont juré à la face du ciel : Chacun pour tous, tous pour chacun. La justice et la liberté placées sous la protection de l'universalité du peuple, voilà pour eux la démocratie; ils n'en con-

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..fuissent ^^\U ndm , ils en pratiquent Tesprit. Tels sont •Whômiiik'(3f'llii de Schwyz et d^Unterwalden, frères de cœur avant de former une famiUe politique.

Deux siècles plus tard , après Fadmission de Schaffhouse, en 1511 , le lien des trois premiers alliés embrasse la Confédération des treize cantons. Différents en grandeur, en richesse, en genre de vie, unis entre eux à des conditions diverses et par des alliances particulières, ils sont néanmoins membres de la même nation en vertu de rengagement démocratique de vivre, malgré leur diversité , chacun pour tous , tous pour

chacun.

Deux existences simultanées, celle àe^ cantons pour Fordinaire de la vie , celle de la confédération pour le maintien de la paix , .pour la défense des droits communs et pour le développement du sentiment national,

voilà la Suisse.

La Suisse! Tunité que ce nom représente ne détruit 4onc pas les individuaUtés cantonales ; elle les coordonne entre elles, et dans certains cas les subordonne à Fintérêt commun. La Suisse n'a jamais été, on n'a jamais pu en faire un de ces Etats dont les forces se concentrent dans la tête , une de ces nations qu'on traite comme si leur tâche unique était de se laisser

gouverner. La vie suisse, c'est la plénitude d'existence de ses peuplades, laiibre manifestation de leur variété, le déploiement de toutes les forces; c'est aussi une existence fraternelle et nationale. Parmi les cantons, comme dans les familles et dans chaque société, il variété des talents, des goûts, des occupations, est un principe d'activité , de prospérité, de secours mutuel, de force. La diversité même corrobore la fraternité : à chacun son genre de vie , sa tâche, son rôle; les différences sont une cause de rapprochement et rendent complète la vie de famille de ces Etats. On a vu paisiblement réunis en Suisse , tant que l'intérêt du peuple a prédominé, la démocratie pure, l'aristocratie et les gouvernements mixtes, la forme républicaine et la forme monarchique, l'agriculture, l'industrie et le commerce, l'amour des armes et l'amour des sciences, les habitudes des cités et les mœurs pastorales. Chacun est entré dans l'union en lui apportant ce qu'il était, ce qu'U savait, et sa bonne volonté. Nul n'a fait abnégation de lui-même : pour se dévouer, il faut commencer par être; mais pour continuer d'être, il faut savoir se dévouer.

A défaut d'un fort lien fédéral, des liens divers unis- «aient les cantons entre eux et avec leurs alliés, car la

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Suisse en avait dans son intérieur et à ses principales frontières, la ville de Bienne, Genève, Févêque de Baie, la ville de Mulhouse, les ligues des Grisons et d'autres. Les membres de la Confédération se rattachaient à son corps immédiatement, ou par l'intermédiaire de leurs alliés spéciaux.

A toutes les époques de péril , la puissance que la Suisse n'a pu attendre de son gouvernement central , elle Ta trouvée dans sa concorde. En revanche, pour aucun autre organisme politique la désunion n'était plus menaçante, la simple discussion plus dangereuse. Des dissensions, quelquefois dégénérant en guerres intestines , conduisirent plus d'une fois la Suisse au bord de l'abîme. Elle sembla près de se dissoudre après la guerre de Bourgogne, alors qu'un formidable antagonisme souleva les cantons forestiers contre la prépondérance des villes souveraines. Les deux siècles de guerres de religion, à la suite de la Réforme, failhrent au moins scinder l'ancien Etat fédératif. L'énergique vitalité et la force de cohésion de la démocratie répubUcaine et chrétienne résistèrent à ces causes de ruine.

Les maux qui minaient le corps social ne parvinrent pas à le dissoudre, mais ils l'affaiblirent . La vie ne s'cteignit pas, elle languit. Pendant le dix-huitième siècle

se manifestèrent les symptômes de cette langueur, qu'interrompaient et qu'aggravaient des accès de fièvre- Dans la marche providentielle des événements pohtiques , le dix-huitième siècle fut destiné à mettre en lumière les conséquences que devait avoir pour la nation suisse la vioLtion des lois fondamentales de l'ordre social et du principe originel de sa nationalité.

A cette époque, la Suisse, telle que l'ont faite les siècles précédents, et surtout le dix-septième, renferme trois espèces de gouvernements. La monarchie trône à Neuchâtel, dans les murs de l'abbaye de Saint- Gall, sur le siège du prince-évêque de Bâle, dans les abbayes d'Einsiedeln, d'Engelberg, de Pfeffers, de Sion. Lucerne, Fribourg , Soleure , Berne surtout, étalent avec orgueil les forces et la splendeur de l'aristocratie. Des cantons animés d'un esprit commerçant ou industriel, comme Bâle et Zurich, sont gouvernés par une caste aristocratique plus modérée ou différente. Dans les plus petits, les formes politiques sont celles du gouvernement populaire.

Les tendances aristocratiques d'un égoïsme qui aspire à la grandeur personnelle ou de famille , aux dépens de la liberté du peuple et de l'intérêt général, méritent particuhèrement notre attention pendant ce siècle, où

elles dominèrent et furent une cause fréquente de troublés. Depuis qu'en France la hache de Richelieu eut achevé sur les supériorités féodales l'œuvre commencée par Louis XI^ depuis qu'aux pieds du trône du grand roi les courtisans eurent remplacé les seigneurs, l'aristocratie de la Suisse avait aussi changé, sous l'influence habituelle de l'éclat et de la politique de la France : de seigneuriale et même parfois paternelle , elle était devenue plus semblable aux aristocraties de cour; à la popularité campagnarde avaient succédé les grands airs. Si elle représentait avec vigueur le principe du gouvernement , de l'ordre , de la stabihté , elle tendait plus que dans les âges précédents à séparer sa cause de celle du peuple, à se créer des intérêts de caste. A la grandeur , les aristocrates courtisans avaient substitué la hauteur, à la gloire personnelle la morgue : nécessité dès lors, sinon d'opprimer le peuple, du moins de le contenir.

Dans les grands cantons, les traditions gouvernementales, héréditaires au sein d'un petit nombre de familles, la richesse unie à la noblesse, l'ambition des chefs, la lassitude du peuple ou son apathie, avaient favorisé les progrès d'une aristocratie contraire aux chartes. Un patriciat se forma dans plusieurs villes

:apitales pendant la seconde moitié du dix-septièm« siècle. On reconnut certaines familles aptes à gouverner; les autres étaient exclues des autorités suprêmes. La caste des familles privilégiées se resserrait à chaque extinction de l'une d'elles. Le pouvoir du gouvernement s'accrut aux dépens de l'autorité législative. Leurs rapports naturels s'intervertirent. L'administration s'en détériora. La souveraineté de fait ne résidant plus que dans le gouvernement d'un petit nombre, les mobiles de famille l'emportèrent sur les intérêts plus généraux. La vie républicaine s'éteignait. On ne parlait plus guère du peuple. Peu vigilant pour ses anciens droits, il sembla les oublier : il fut oublié luimême.

Cet esprit, tenant à des causes générales, envahit aussi les petits cantons, fiers du nom de démocraties. Là aussi le peuple avait au-dessus de hii des familles en possession presque héréditaire du pouvoir; mais pour conserver l'autorité, les gouvernants afl"ectaient un respect sans bornes pour le souverain nominal. Chez ces peuplades alpestres, on trouve plus qu'ailleurs les flatteurs assis sur les chaises curules ; et le souverain qu'on flatte , c'est cette multitude de pâtres aux yeux vifs , à la physionomie caractérisée , sévère ou gogue-

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narde, qui se pressent debout dans le cercle de la Landsgemeinde , ou assemblée générale.

L'aristocratie répand le goût des distinctions et des prérogatives. Les souverains étrangers accordaient à leurs partisans des offices, des pensions, des chaînes d'or, des ordres, des titres. Ces faveurs, toutefois, et les honneurs de cour suscitaient pourtant, même parmi les magistrats des états aristocratiques , des défiances républicaines. Mais ces accès de susceptibiUté n'empêchaient pas, à Berne, à Fribourg, à Sol cure, dans les Grisons, dans le Valais, les républicains de haut parage de porter avec orgueil, les répubUcains roturiers de saluer avec respect, les signes de la faveur des rois. Les cités aristocratiques de la Suisse n'attachaient pas moins d'importance aux distinctions du blason que les vieilles monarchies. Au sein même des démocraties forestières, les grands contemplaient l'honneur de leur race dans ces symboles chevaleresques d'illustration peints sur un vitrail d'église ou sur une fenêtre, sculptés au-dessus de la porte de leur demeure ou sur un tombeau, porte de l'éternité. Le laboureur ou le pâtre ne laissait pas d'avoir des armoiries, au moins dans son cachet, bien qu'incapable d'écrire une lettre. Cependant chez lui cette vanité avait son correctif dans ia

fierté du démocrate. Un capitaine de Schwyz, assis un jour à table avec un baron allemand, celui-ci le badina sur le heaume fermé qu'il portait dans ses armes, et lui demanda d'un ton railleur où il Pavait trouvé. Le capitaine répondit : « Comme d'autres Suisses, à la bataille de Sempach, où princes, comtes, barons, preux chevaliers et nobles d'empù-e ont perd J les leurs. »

Une des principales causes de l'accroissement de Fesprit aristocratique dans les grands et les petits cantons, et sous les formes politiques les plus contraires, ce fut le service étranger.

Le dix-huitième siècle est une période brillante de ce service, et le secours des armes helvétiques est recherché par les puissances autant qu'aux âge^s précédents. Les Suisses ne laissent pas dépérir l'hérilage de l'honneur militaire que leur ont laissé leurs vaillants aïeux. Régiments capitules, compagnies non avouées par leurs cantons, troupes entraînées par des enrôlements illicites, chefs, capitaines, sous-officiers et soldats, tous et partout se montrent encore formidables comme les ours de leurs montagnes, et puissants dans le calme comme la nature où ils ont grandi. Dans ce rude et brillant métier des armes, ils acquièrent tous

les genres de renommée : celle de la pensée qui combine, de l'ardeur qui exécute, de la persévérance qui surmonte les obstacles et brave les périls. Ils rendent tous les genres de services, déterminent la victoire, couvrent la retraite, protègent les vaincus, sauvent des têtes couronnées. Les chefs méritent tous les genres de récompenses, richesses, grades élevés, titres, honneurs, la confiance de leurs nouveaux maîtres et le respect de leurs subordonnés.

Le service étranger était pour les chefs une source de richesse, ce grand moyen d'influence aux mains des hommes habitués à commander. En France, par exemple, les compagnies portées à 175 hommes par une ordonnance de 1733, étaient comptées aux capitaines pour 200. L'effectif d'ailleurs n'égalait pas toujours l'état nominatif des rôles, ni le nombre des uniformes tenus en réserve. Aux jours d'inspection, on affublait de l'habit militaire et d'un nom suisse des va-nu-pieds loués; le surplus de la solde se convertissait en bénéfices, sur lesquels se prélevait toutefois le prix du silence. Les officiers supérieurs jouissaient de 3, 4, 5, 6, 8000 livres, ensuite de pensions proportionnées. L'année même de la paix de Paris et de Hubertsbourg, le comte de Hallwyl, maréchal de camp

dans les armées du roi de France et ancien colonel du régiment suisse de son nom, fut récompensé de ses longs services par une pension de retraite de 20,000 livres.

Le voisinage des cours, les titres et la représentation combinaient leur influence avec cefle des richesses. A Fribourg, à Berne, à Soleure,prèsde Lucerne, de Zoug et d'autres villes, dans le bourg de Schwyz, sur les collines des Grisons, s'élèvent des demeures semblables à des palais de princes. Quelle est l'origine de cette splendeur étrangère à l'esprit républicain ? Demandez à ceux qui dépensèrent leur bravoure et leur sang^u service des trônes. Comblés de faveurs royales, ces colonels, ces généraux, rentraient dans leur patrie barons, comtes, marquis ou princes, répandaient sur leur famille une nouvelle illustration et transmettaient à leurs fils ou à leurs neveux l'honneur lucratif de la soutenir. Ainsi, à l'ombre de lauriers ensanglantés pour des ambitions étrangères, grandissait dans les habitudes des cours et du commandement cet esprit des familles influentes qui entretenait les allures aristocratiques dans les cantons les plus imposants de la Suisse, et dans ceux qui s'appelaient, par excellence, démocraties. Ils ne retournaient généralement vers

leurs foyers qu'à Tàge des habitudes irrémédiables, et s'asseyaient sur les sièges des conseils d'une république après avoir passé leurs meilleures années dans l'obéissance des monarchies et dans l'absolutisme

militaire.

Signalons en passant (car nous n'écrivons pas un traité) quelques autres inconvénients que le service étranger eut pour la Suisse au dix-huitième siècle, comme auparavant déjà.

Des enrôlements abusifs , en vain interdits par la diète, qui se pratiquaient dans les bailliages communs pour le compte de diverses puissances, des enrôlements plus abusifs encore entrepris par des particuliers, enfin la difficile distinction entre les compagnies avouées et les autres faisaient naître des conflits mihtaires et des embarras diplomatiques. Les réclamations réciproques des puissances au sujet des capitulations ou de l'extension du service stipulé jetaient l'autorité fédérale dans des difficultés inextricables. Parfois , quand la guerre venait à cesser, les puissances humiliaient la Suisse par le renvoi subit de ses régiments, au mépris des traités, comme firent en 1737 l'Autriche, la France et la Sardaigne.

Ces même puissances recherchèrent et récompensè-

rent largement l'appui de la bravoure helvétique dans leurs nouveaux débats. Car, au point de vue militaire, le service étranger eut au dix-huitième siècle une de ses périodes les plus brillantes. Les talents et la vaillance des Suisses trouvèrent surtout l'occasion d'éclater dans cette guerre de sept ans qui ouvrit une ère nouvelle après la paix du milieu du siècle, et fit briller toutes les splendeurs de l'art miUtaire, éclatantes ou funèbres. Chez les Confédérés aussi la science des armes atteignit, pour ce siècle-là, son point culminant, lorsqu'apparut dans un guerrier couronné le génie aUié à cette force d'âme qui oppose aux revers le courage moral et, se repliant sur elle-même, découvre des ressources nouvelles dans la défaite. Frédéric II, le héros du siècle, excita dans une grande partie de la Suisse un enthousiasme semblable à l'ivresse. Néanmoins les régiments des cantons évangéliques se laissaient employer contre la Prusse, le Hanovre et la Hesse : dans un conflit de l'intérêt et de l'enthousiasme, la victoire ne restait pas longtemps douteuse. Les richesses que les familles influentes puisaient à la source des capitulations, les avantages du commerce avedi France, la crainte de la prépondérance cathohque ramenaient les protestants dans les eaux de la poh-

tique française. Les particuliers suivaient, comme les Etats, Fimpulsion de leur intérêt. Aussi, pendant la guerre de sept ans, de même que dans celles qui précédèrent, des Suisses se couvrirent-ils de gloire sous des drapeaux opposés, et, ne conservant de leur nationalité que la vaillance, firent-ils leur fortune militaire au détriment du lien confédéral.

Le plus grand mal que le service mercenaire fit à la Suisse, et qui parvint à son comble au dix-huitième siècle, fut d'ouvrir les portes du pays et des conseils aux intrigues de la diplomatie étrangère. Les hommes qui se plaçaient volontairement dans la dépendance des cours, élevés et enrichis par leurs faveurs, avides de faveurs nouvelles, propageaient Tesprit qui les animait. En perdant l'indépendance morale à Fégard des puissances, la nation perdit une garantie de la vertu républicaine, et par conséquent de la liberté. Depuis le jour où les Confédérés se chargèrent volontairement de chaînes étrangères, leur histoire nous montre une consphation de plus en plus fortement ourdie contre la liberté intérieure. Même le sentiment national s'afFaibht. Les puissances se disputaient le secours des Suisses, et mettaient leur bravoure à Tencan. Chacune avait ses agents, ses partisans intéressés. De

là des rivalités d'enrôlement et des préférences passionnées pour tel ou tel drapeau étranger. Vous cherchiez des Suisses, vous trouviez des Impériaux et des

Français.

De toutes les puissances celle qui occupe la plus grande place dans Thistoire de la Confédération suisse, c'est la France, Son nom apparaît dans la plupart des discordes, et son regard veille sur les cantons, en vue de ses intérêts. Il semble que durant une longue période de défiance et d'animosité réciproque des parties, le point d'appui de la nation helvétique ne soit pas dans THelvétie, mais qu'autour de la France, centre de division plus que d'union, se dessine en cercle le faible lien qui unit encore les Suisses.

Formée sous les auspices de la politique de Louis XI, Talliance de la France avec la Suisse fut jugée nécessaire par tous ses successeurs. Pour obtenir, avec cette alliance, le secours de ses troupes, réputées alors les meilleures de l'Europe, ces monarques firent des sacrifices énormes, qui enrichirent des particuhers, presque sans bénéfice pour les Etats. A ne compter que depuis 1602, indépendamment de l'entretien des troupes, l'alliance occasionna seule à la France une dépense de plus de cent millions. A ce calcul , à la Yue du

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demi-million que Louis XV dépensait chaque année pour le même objet et pour l'acquittement partiel des vieilles dettes, on se demande quels dédommagements le cabinet de Versailles cherchait pour tant de sacrifices et pour beaucoup de travail et de désagrément.

Les motifs de Henri IV et de Louis XIV furent le désir d'épargner le sang de leurs sujets, leur haute opinion de la valeur et de la discipline des Suisses, et la crainte que si la France ne se les attachait pas, ils ne se tournassent contre elle. Louis XIV eut par ce moyen jusqu'à 33,000 Suisses sous ses drapeaux. Les mêmes motifs recommandaient d'entretenir et de renouveler l'alliance. Une alliance générale, avec tous les cantons, paraissait importante surtout pendant une guerre avec Tempereur pour détourner les Suisses du service de ce monarque, pour retenir les cantons catholiques dans les eaux de la France, avant tout pour y attirer les cantons protestants désaffectionnés depuis la révocation de l'Edit de Nantes.

Le renouvellement de l'alliance avec la France, présent à la pensée des cantons au miheu de ces agitations intérieures, forme, avec son principal objet, le service miUtaire, la seule affaire fédérale dominante

dans ce siècle oîi la Suisse ne se présente guère que

cantonale et fractionnée.

Cette entreprise et les moyens de la mener à bien étaient la grande occupation de l'ambassadeur du roi très chrétien. Depuis que Louis XI avait fait de la fidélité helvétique une marchandise, le cabinet français fondait les rapports diplomatiques sur la base de la vénalité. On payait chaque année aux cantons des pensions de divers genres et l'on distribuait des pensions secrètes aux bien intentionnés. En 1723, pour citer un exemple, on répandit de cette façon entre les gouvernements et les hommes influents 837,447 livres. Les chefs de quelques cantons jouissaient de pensions annuelles de 1000, 1200, 2000 Uvres; tel magistrat du plus grand des cantons recevait 6000 livrée, tel autre de l'un des plus petits Etats démocratiques tout autant. Les noms les plus glorieux de la Suisse se payaient le plus cher. Au heu d'argent, on obtenait aussi une compagnie pour soi, pour son fils ou son frère. Parfois un landammann populaire, heureux de quelque envoi de tabac, demandait pourtant davantage.

Les partis dans les conseils multipliaient les difficultés et les dépenses. Il fallait opposer bourgmestre à bourgmestre, landammann à landammann, gagner les

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deux avoyers de la plus grande des aristocraties, hostiles Tun à l'autre, et les iflspirer tous deux.

Si quelque chose console de toute cette turpitude mystérieuse, c'est l'inutilité de beaucoup de ces tentatives corruptrices : les services que Ton payait ne pouvaient pas tous se rendre, et les hommes que Ton achetait ne se vendaient pas tous. Leurs caprices faisaient souvent la loi au monarque et à ses ministres, et quand on découvrait que leur hautaine cupidité tendait les deux mains vers For de deux puissances rivales, on n'osait pas même les Uvrer à la honte de leur duphcité, de peur de s'en faire des ennemis. On croyait, en semant de ténébreux salaires, recueillir la fidélité : on oubha cette loi de la vie morale que la corruption n'engendre que la corruption.

Cette pauvre diplomatie s'entourait de l'ombre du mystère. L'habitude du mystère le faisait considérer comme une condition de la sagesse et de la force des gouvernements. Dans tel canton, celui de Fribourg, par exemple , secî'et et gouvetmemental étaient synonymes; le pouvoir y était conûé aux familles secrètes. Dans tous les gouvernements cantonaux, il y avait un conseil secret. Il était chargé des négociations diplomatiques, de la haute police, des affaires de la presse

et d'autres à Tavenant. Nous avons examiné fort en détail les protocoles de ces autorités mystérieuses, et avons trouvé, à côté des choses qui exigent, par leur nature, une discrétion temporaire, une foule d'autres qui ne méritaient pas les honneurs d'une majestueuse obscurité. Mais le secret était à la mode, et les gouvernements ne ressemblaient pas mal à ces auteurs qui, pour paraître profonds, cachent des pensées communes dans l'obscurité des paroles. Ce que les chefs d'un Etat ont le plus d'intérêt à voiler, c'est leur mauvaise conscience, la conscience de l'infidélité au peuple, à la liberté et à l'égalité.

A mesure que les Confédérés s'éloignèrent du culte pur de la hberté, ils respectèrent moins l'égalité humaine et sociale. Les cantons avaient acquis, par les armes ou à prix d'argent, territoires et populations. Ils traitèrent leurs conquêtes en pays sujets, aimant mieux régner sur des sujets que gouverner des égaux. A l'aspect de ces provinces, vous pourrez douter si le joug de l'absolutisme est plus pesant que le despotisme des républiques.

L'égaUté primitive outragée se vengera par la révolte.

A côté des animosités politiques, les haines religieu-

îlî

5^5 du moins ont-elles été posées avec les armes après la dernière et sanglante journée de Vilmergen (25 juin 1712)? Les frères vainqueurs ont-ils pardonné? Les frères vaincus ont-ils oublié? La paix a été conclue et signée. La haine ne descendra plus sur le champ de bataille ; le ressentiment se renferme dans les cœurs. La défiance, dernier résultat de la longue lutte, se mêle à toutes les affaires. Deux religions, deux camps; paix, mais paix armée et toujours frémissante. Peu s'en faut que la vieUle confédération ne disparaisse derrière deux confédérations nouvelles, protestante et catholique; tant les rancunes confessionnelles enveniment les dissentiments politiques et même les simples diversités sociales!

Voilà la Suisse fractionnée du dix-huitième siècle, à peine encore une confédération. Une situation si contraire au principe de la nationalité ne peut durer. Des symptômes de plus en plus nombreux et significatifs révéleront le mal et justifieront Fagitation fiévreuse qu'il produit. Pour guérir l'un, pour faire cesser l'autre il faut une haute sagesse, rare chez les gouvernements, plus rare chez une réunion de gouvernements. Il est un autre remède encore, héroïque mais dangereux, une révolution. C'est celui qui fut employé. Les causes

de la révolution helvétique se résument dans le caractère du dix-huitième siècle; son occasion fut la révolution française. L'action violente du remède avait épuisé les forces du malade, mais non la source de la (^5«, lorsqu'apparut le Médiateur.

Dans le cadre que nous venons de tracer se rangeront, comme d'eux-mêmes, les tableaux que nous avons groupés selon leur analogie et dans lesquels nous exposons, non pas une histoire continue, mais une image fidèle de la période qui va passer sous les yeux des lecteurs.

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