‹ Tableaux d'histoire de la Suisse au dix-huitième siècle [microform], 1715-1803Chapitre 2 sur 15 · ARISTOCRATIES · texte numérisé non relu

ARISTOCRATIES

Berne et le paj» Ue Vaud

LE MAJOR DAVEL

Le comte Pierre III de Savoie, surnommé le petit Charlemagne, conquérant par le fer et par l'or, avait au treizième siècle, étendu sa domination sur U pays de Vaud. Ce pays, situé entre le lac de Genève, le Jura et les frontières bernoises, comprenait un grand nombre de villes. Sous un clergé corrompu, le peuple croupissait dans rignorance et dans une demi-barbarie pacifique. Le comte Pierre, prince éclairé, s'attacha celte province par la liberté. Le pays de Vaud forma dès

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lors une confédération libre sous le patronage de la maison de Savoie. La noblesse et les villes possédaient des droits et des franchises ; elles délibéraient sur leurs affaires dans une diète, mais elles étaient sans force politique et ne formaient guère un Etat. Aussi leur situation devint- elle précaire lorsque la puissance de leurs protecteurs déclina. Le seizième siècle, avec ses grands mouvements, surprit cette confédération faible et indéterminée; les seigneurs, les cités, la population peu capables de se défendre.

En 1530, le duc de Savoie, Charles 111, qui convoitait Genève et lui faisait la guerre, avait conclu avec cette république un traité de paix, sous la médiation de la Suisse. Il s'était engagé à Tobserver sous peine de perdre le pays de Yaud. Il renouvela néanmoins ses attaques contre Genève.

Berne, alliée de cette ville et favorisée par les circonstances, prit, en 1536, la résolution hardie de déclarer la guerre au duc. L'armée bernoise, commandée par Tavoyer Nœgueli, marcha pleine d'ardeur et soumit en peu de temps le pays de Yaud, le pays de Gex et la rive gauche du lac de Genève (1).

» Elle restitua cette rive et le pays de Gex lors de la conclusion d^une paix déÔQÎtive en 1564.

La république conquérante chassa Tévêque de Lansanne, s'empara de ses biens, des richesses de son église, et introduisit la Réformation dans tout le territoire acquis par ses armes victorieuses.

Le pays de Vaud fut divisé en baiUiages. Berne le fit gouverner par ses bailli fs ou baillis, sans respecter les franchises réservées par les villes qui s'étaient volontairement soumises. Elle dépouilla aussi les cités vaudoises de la prérogative de leurs anciennes assemblées. Des réclamations ne laissaient pas de se faire entendre quelquefois : elles n'étaient pas écoutées. L'état souverain exploitait le pays au profit de son trésor et de ses satrapes. Dans l'ordre civil comme dans l'Eglise il gouvernait le pays de Vaud en province conquise, avec un égoïsme hautain. Son joug, sans avoir les apparences de la dureté, n'en était pas moins un joug; et pour qui sait combien la liberté élève l'àme d'un peuple, il n'y a pas de douce servitude. Berne, d'ailleurs, faisait peu de chose pour un territoire dont les revenus l'enrichissaient. Les écoles étaient misérables, l'académie de Lausanne chétivement entretenue, les routes négligées, excepté les grandes chaussées qui conduisaient à la capitale dominatrice et facilitaient le transport de ses troupes. Le gouvernement favorisait assez le bien-

être matériel , mais n'aimait pas chez ses sujets Tactivité de Fintelligence.

Les murmures politiques n'éclataient pas , mais on les entendait dans Tombre; le mécontentement rongeait bien des cœurs. Il devait arriver qu'un jour quelque patriote , exalté peut-être et affermi par Tenthousiasme religieux , conçut la pensée de rendre au pays ses droits et d'être ou le restaurateur de sa liberté ou le martyr.

Cet homme fut Jean-Daniel- Abram DamL Quoique sujet, le pays de Yaud n'avait d'autres troupes que ses propres milices, armée invisible qui n'apparaissait qu'aux jours des exercices, des revues ou du péril. Quatre majors dirigeaient l'instruction militaire dans les quatre départements du pays. Davel, l'un d'eux, assembla près du bourg de Cully, son lieu natal, situé au bord du lac de Genève, entre Lausanne et Vevey, les troupes placées sous son commandement : c'était le mercredi 31 mars 1723, à cinq heures du matin. Il avait fait publier l'ordre de ce rassemblement le dimanche précédent, dans les chaires des églises, sous prétexte d'une revue générale et d'instructions secrètes reçues de Berne. Il choisit 500 fusiliers, 50 grenadiers et 12 dragons, tous jeunes hommes bien

faits et de bonne mine, parfaitement armés, en habits à peu près uniformes et propres, suivant ses ordres Formé sous les drapeaux étrangers, il joignait à l'autonte de son caractère et de ses cinquante-six ans l'habitude du commandement et une réputation de bravoure gagnée sur le champ de bataille de Vilmergen. A la faveur du mystère, il conduit sa troupe à Lausanne et entre sans obstacle dans cette ville, tambour battant et enseignes déployées, à trois heures après midi. Il fait monter ses soldats jusqu'au pied de la cathédrale, où il les range sur une place qui domine la ville.

Au milieu de l'émotion générale causée par cette apparition inattendue, le conseil s'assemble en hâte Davel se rend à la maison de ville, accompagné de ses deux capitaines. Admis devant les deux premiers magistrats, il déclare son projet d'affranchir le pays de Vaud de la domination bernoise. Il leur remet une requête adressée au conseil et un Manifeste destiné au gouvernement de Berne. Les deux magistrats dissimulent et rentrent dans la salle des séances. A leur demande, les membres présents prêtent serment à main levée d'examiner la question qui va se traiter en bons, loyaux et fidèles sujets de Leurs Excellences de Berne,

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souverains seigneurs, et de garder le secret. Le conseil est saisi d'horreur. Il envoie sur-le-champ un de ses membres à Berne par une route détournée ^ pour informer Leurs Excellences de cette trahison. Ensuite il ordonne que^ pendant qu'on délibérerait, son grossautier tiendrait compagnie au major afin de s'assurer de sa personne. Celui-ci feint d'entrer dans ses vues, lui fait quelques objections auxquelles Davel répond sur-le-champ^ et pour l'endormir il lui donne de bonnes paroles.

Désirant connaître les ressources de Davel, le conseil lui accorde audience, après avoir décidé d'agir avec prudence pour ne pas reffaroucher. Davel entre rayonnant de joie. Il adresse à l'assemblée un discours dans lequel une légère raillerie sur le gouvernement bernois, qui se disait lassé de régir le pays de Vaud, précède des considérations graves sur la nécessité et l'opportunité de la révolution qui délivrera ce pays de la domination de Berne. Il termine son allocution en demandant aux nobles, illustres et très honorés seigneurs de Lausanne leur concours et le commandement de leurs troupes. Il lit ensuite son Manifeste adressé au gouvernement de Berne. Là, il expose tous les griefs du pays de Vaud, les malversations des bail-

lis, les amendes démesurées par lesquelles ils épuisent les sujets, le pouvoir exorbitant qu'ils exercent, les procès entretenus par eux, le commerce ruiné, les privilèges du pays foulés aux pieds, les fonctionnaires vaudois vilipendés, le service étranger exploité au seul profit des Bernois, les hommes de lettres, même illustres, dédaignés, le clergé traité avec l'arbitraire du despotisme, la « fleurissante » académie de Lausanne accablée sous le poids d'une absurde et sauNage domination. A ces incriminations succède le tableau de la faiblesse de Berne, qui ne peut espérer aucun secours des cantons. Si Berne rassemble son armée, on ne lui refusera pas l'honneur du combat. Le langage de ces plaintes et de ces menaces est libre, ferme, même hardi. On fit ensuite à Davel plusieurs questions pour découvrir toute l'étendue de son complot et ses comphces. Il répondit qu'il était sur de l'événement : U n'avait communiqué son dessein à personne ; pourvu que le magistrat de Lausanne le secondât, il répondait du succès; toutes les villes du pays suivraient l'exemple de Lausanne; le canton de Fribourg était dans la ferme résolution de soutenir son entreprise , ouvrage de plus d'un jour; il avait choisi le temps où les seigneurs baillis se trouvaient à Berne pour le renouvellement

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périodique des bailliages; il se saisirait de leurs femmes et de leurs enfants, des châteaux, des magasins et arsenaux, des fonds de guerre qu'ils renferment, de ceux des sels et des péages. Il avait pensé à tout, considéré la situation générale de Berne et de la Suisse, calculé les ressources du pays de Vaud , et choisi le moment opportun.

L'entretien n'était pas achevé que déjà les membres influents du conseil avaient arrêté leur système de conduite : faire échouer le dessein du rebelle fut leur but; leur moyen , une sympathie feinte et un piège sous des semblants d'hospitalité. Davel retiré, on décida qu'il serait arrêté comme coupable du crime de lèse-majesté au premier degré. Mais la ville sans défense semblait à la merci d'une troupe jeune et intrépide, qu'on supposait d'accord avec son chef.

Davel rentra. On lui annonça des logements pour ses gens , le pouvoir délégué à quatre conseillers de conférer avec lui, un souper où ils lui tiendraient compagnie, pour le lendemain une revue de ses troupes de celles de Lausanne et des environs, et l'adoption de « ce qu'il y aurait de meilleur pour faire réussir son dessein; » qu'en attendant le conseil avait prêté serment de garder le secret. Le souper fut gai ; Davel ,

grave, sobre de paroles, de boire et de manger. A l'ordinaire, il se contentait de peu de chose, de quelques légumes et de fromage pendant la semaine, mangeait en se promenant et ne se mettait à table que le dimanche; il disparaissait des compagnies où l'on s'abandonnait un peu trop à la joie.

Le magistrat de Lausanne, ne pouvant imaginer qu'une entreprise si vaste et si périlleuse fût la conception d'un seul homme, avait chargé les quatre conseillers, non-seulement d'espionner leurs hôtes sous apparence de politesse, mais aussi d'empêcher leur fuite. A dix heures, ils les emmenèrent dans leurs maisons. Davel, dont la candeur et le courage ne soupçonnaient pas une lâche dissimulation sous le visage de l'amitié, accepta l'hospitalité que lui offrit le contrôleur de Crousaz, son collègue en qualité de major, et dans le conseil le représentant de l'autorité bernoise. Il lui exposa jusqu'à minuit son plan dans tous les détails, avec la franchise de l'homme de bien et l'entraînement de l'homme convaincu. La conversation finie, de Crousaz écrivit au gouvernement bernois la révélation qu'il venait d'entendre, espérant, disait-il, annoncer quatre ou cinq heures après une heureuse fin.

Les soldats de Davel dormaient dispersés dans des

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maisons bourgeoises; les officiers inférieurs dans les faubourgs séparés de la ville par des portes fermées et gardées. Une garnison de 40 hommes^ entrée sans bruit dans le château, y veillait; le pont-levis était remonté; tous les fusils du château chargés. Les fonctionnaires baillivaux passèrent la nuit dans cette espèce de forteresse; les membres du conseil, à la maison de ville. De moment en moment, on faisait entrer dans les murs des miliciens appelés des villages voisins. A quatre heures du matin, on en avait réuni 1500. A cette heure-là , messieurs de Lausanne adressèrent à Leurs Excellences un mémoire rédigé au milieu du trouble de la nuit ; ils y joignirent le manifeste deDavel, son discours, ses lettres à Fribourg et à Genève, et sa circulaire aux villes et communautés du pays de Vaud.

Deux des conseillers, ses commensaux de la veille, rejoignirent Davel de grand matin, sous prétexte de se concerter avec lui. Sur ces entrefaites, le major de Crousaz alla distribuer ses ordres. On ouvrit les portes de la ville ; des milices entrèrent la baïonnette au bout du fusil chargé à balle. On les rangea dans divers quartiers; les compagnies de Davel reprirent leur poste. Ignorant le motif d'un armement si subit, et voyant les

magistrats courir consternés de rue en rue , la population ne savait que penser.

Davel se disposait à monter à cheval pour rejoindre H sa troupe, lorsqu'un capitaine, à la tête d'une compagnie de fusiliers, entra pour Tarrêter. Votis n'êtes pas au fait, Monsieur, lui dit le major. Bientôt, se sentant trahi par ses hôtes , qui dissimulaient encore , il remit son épée. Je vois bien , dit-il, que je serai la vic" iime de cette affaire; mais n'importe , il en reviendra quelque avantage à ma patrie. On le conduisit au château par un chemin détourné , pour le soustraire à la vue de ses gens. Son arrestation, l'aspect de la prison, les vils habits dont on le couvrit , les fers qu'on lui mit aux mains et aux pieds , les chaînes rivées dans la muraille dont on le lia , les reproches et les injures dont on l'accabla, rien ne put altérer sa sérénité ni ébranler sa constance. On établit bonne garde : quatre hommes, l'épée nue, dans sa prison, jour et nuit; quatre àla porte. Ce poste et la sûreté du château furent confiés d'abord aux étudiants, qui, suivant la coutume, avaient pris les armes; leur conversation intéressait le prisonnier. Ses deuv capitaines, bien que froids pour le projet de Davel, qu'il ne leur communiqua que la veille, reçurent la ville pour arrêts , après avoir licencié les sol-

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dats, étonnés de ne pas voir leur chef, plus étonnés encore lorsqu'ils apprirent son dessein. Ils retournèrent dans leurs foyers, les uns avec des imprécations contre le major, les autres déplorant sa faute, mais fidèles à leur estime pour sa personne. Ils donnèrent, écrivit Berne, « des assurances de leur fidélité et obéissance envers nous, leurs souverains légitimes institués de Dieu, et se déclarèrent prêts à sacrifier en toutes occasions leurs biens et leurs vies pour nous , suivant leur obligation. »

Le conseil des Deux-Cents de Berne délibérait le 1er avril, lorsqu'à neuf heures du matin s'y présenta en bottes et en éperons le membre du magistrat de Lausanne, envoyé en grande hâte pour faire un rapport sur la découverte du projet révolutionnaire.

La consternation fut profonde , l'alarme extraordinaire. Le gouvernement suspendit les élections et toute autre affaire. Il ne vit plus que le péril de l'autorité souveraine « qui lui avait été accordée par le Tout- Puissant; » c'est le nom qu'il donnait à l'épée de Nœgueli. Il crut à une conspiration générale, au danger de ses bailliages allemands , au danger des autres cantons souverains. Telle est la crainte qu'inspirent à des maîtres des pays sujets !

Sur-le-champ , le Conseil fit partir pour Lausanne le seigneur Louis de Watteville, trésorier et haut commandant du pays de Vaud , investi de pleins pouvoirs illimités, pour étouffer jusqu'au dernier germe de la révolte. On mit à sa disposition hommes, dépôts d'argent, magasins de blé, moyens de répression quelconques. Il était accompagné de trente gentilshommes et officiers de distinction. Ce cortège fut reçu avec les honneurs mihtaires. Les envoyés bernois avaient ordre de prendre à eux les troupes fidèles et de s'assurer des châteaux. Les baillis du pays de Vaud , et même ceux des pays allemands, surtout de l'Argovie, alors aussi soumise à la domination de Berne, durent retourner dans leurs résidences avant la fin du jour, avec injonction d'y mettre, au besoin, bonne garnison, de Veiller à la sûreté des greniers publics et des arsenaux, d'établir des postes de fantassins et de cavahers, d'envoyer en grand secret des gens affidés dans les cantons catholiques voisins, pour observer leur contenance ; enfin, de transmettre promptement les nouvelles au gouvernement, de jour ou de nuit. Le conseil de la guerre donna les ordres nécessaires pour une grande levée. On résolut d'écrire à tous les cantons et aux aUiés de la Suisse , mais avec des différences qui révèlent les

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sympathies et les défiances de ces temps. On communiquait à tous la découverte^ en les invitant à la surveillance fédérale ; mais on demandait la mise en disponibilité des troupes aux seuls cantons et alliés protestants.

Ces mesures et d'autres étaient à peine ordonnées^ qu'on les révoqua ; un nouveau courrier venait d'annoncer l'arrestation de Davel. Berne respira; l'orage imminent était conjuré ; mais le ciel ue semblait-il pas encore chargé de vapeurs? Une entreprise si audacieuse pouvait -elle être la conception d'un homme seul? On soupçonna autour de lui, et même hors du pays, des comphces ou du moins des amis politiques. On arrêta plusieurs personnes; toutefois, devant leurs déclarations concordantes s'évanouit l'idée de leur complicité.

Le grand intérêt fut dès lors d'obtenir des aveux sur les ramifications de l'entreprise: interrogatoires sur interrogatoires, instructions sur instructions envoyées par le souverain pour diriger la marche de la justice. Davel avoua tout dès le premier jour avec la plus grande ingénuité. Il soutint un examen de plus de deux heures avec présence d'esprit et fermeté , assurant qu'il n'avait ni associé, ni confident; qu'il s'était

proposé ou de rendre la liberté à sa patrie, ou d'engager par une démonstration Leurs Excellences à redresser les griefs énumérés dans son manifeste; qu'en corrigeant les abus elles affermiraient leur autorité ; qu'au reste il n'avait jamais pensé à répandre du sang ni à causer le moindre trouble ; qu'il se regardait comme une victime qu'on allait immoler au bien de l'Etat; qu'il avait calculé ce danger; que, s'il avait voulu prendre des mesures violentes, les choses n'en seraient pas en ces termes. Menacé de la question , il se dit prêt à tout endurer sans flétrir sa conscience et ses sentiments. Loin de lui l'ombre du repentir ! Sa dernière action était à ses yeux la plus légitime et la plus glorieuse de sa vie. Dans plusieurs interrogatoires il accusa de tyrannie les baillis, et même Leurs Excellences, au sujet des biens d'Eglise et de la foi des ecclésiastiques.

A la fin seulement, levant le voile dont l'âme religieuse couvre ses trésors intimes, il montra dans ses entretiens avec ses examinateurs le caractère de sa piété, exaltée peut-être, mais sincère et profonde. C'est du ciel qu'il avait reçu la vocation d'arracher le pays de Vaud à Berne, et de l'affranchir pour en faire un quatorzième canton. Des signes, des révélations, des

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miracles intervenus en sa faveur, des guérisons opérées par la puissance de ses prières, des prédictions faites par lui et réalisées, voilà les titres de sa conviction. Dans sa vingtième année déjà, une inconnue d\me grande beauté vint prier sa mère de la prendre à son service comme vendangeuse. A la rapidité merveilleuse de son travail il reconnut une personne extraordinaire. Elle lui prédit qu^il mourrait dans trois jours. Trois jours après, étant couché dans son lit et en prières, on eût dit d'un mort, tant son âme était absente. Mais alors lui apparut une grande lumière qui le remplit de consolation et de joie; deux anges lui parlèrent. Parmi d'autres prédictions encore, elle lui annonça qu'il jouerait un grand rôle ou périrait sur l'échafaud.

Imposteur ou fou, tel parut Davel à ceux qui ouïrent de sa bouche ces récits et ne comprirent pas ces mystères de la sainteté de l'âme. Un seul témoin se rappela certains symptômes d'aliénation mentale dans sa famille. A ceux qui l'accusaient de vouloir en imposer à ses juges, Davel alléguait, pour preuve de sa mission, les défauts mêmes de la marche suivie, contraire, convenait-il, à toutes les règles de l'art militaire. « Un c( homme comme moi, qui entend le service, doit savoir « que l'on prend d'autres mesures pour avoir des com-

c( plices et pour soulever un pays. J'ai défendu à mes (( gens, avant que de partir, de prendre aucune muni- (( tion, et même versé par terre de la poudre que quelce ques-uns avaient apportée. J'ai fait décharger le fusil c( d'un autre. J'ai déclaré à messieurs de Lausanne qu'il (( n'y aurait pas une goutte de sang répandu, ni un (( coup de fusil tiré. Je leur ai laissé le soin de loger (( mes troupes. Si c'eût été mon plan, je m'y serais pris c( d'une autre manière. J'aurais amené autant de monde (( et de munitions que possible, pris possession de touc( tes les portes du château, de son trésor, de ses autres « ressources, posé des corps de garde aux différents c( endroits de la ville et tenu le gros de mes gens dans « un même lieu. En un mot, j'aurais suivi les lois de « la guerre. Mais je n'ai rien osé changer à un plan « que Dieu m'avait inspiré. L'esprit ne m'a pas permis « de découvrir mon secret; une force supérieure m'a « fait agir de cette manière ; mais, victime ou conqué- (( rant, je parviens à mon but : je suis tous les jours « plus fortifié. ))

Davel est patriote et pieux. A la vue de tant de droits supprimés par des maîtres, de tant de misère morale qu'ils laissent subsister, son cœur ému rêve le règne de la justice et du bien. N'est-ce pas le règne de Dieu

sur la terre? Chrétien, il doit se hâter, mais en chrétien, non en conspirateur : Tintention est pure, que les moyens le soient. Si le ciel demande une victime, puisque toujours le sang fut le prix de la liberté, le sien coulera, mais seul. D'ailleurs, qu'importe? La cause juste n'en triomphera pas moins tôt ou tard. L'enthousiasme de Davel apparaît comme l'enthousiasme de Jeanne d'Arc, avec des formes singulières, mais qui ne voilent ni la loyauté de sa persuasion ni la moralité de son dévouement.

Avant d'arrêter son entreprise , Davel s'est retiré du monde, mais sans affectation; jeûne, veille, dévotion persévérante, prière composée exprès (prière grande et calme), il a tout mis en œuvre pour se garantir de Tillusion et ne rien entreprendre contre la volonté de Dieu et le bien de sa patrie. Sa vocation s'en est affermie. Quelquefois on l'a vu pleurer dans la solitude, mais de joie ; il n'a pu modérer son ravissement à la pensée de glorifier le nom de Dieu. Rien n'a jamais ébranlé cette conviction. Homme de mœurs austères, censeur plein de franchise et pourtant modeste , il n'a rapporté du service étranger aucune habitude vicieuse; mais sa dévotion a pris un caractère de respect militaire : il se fait un scrupule de prier Dieu en désha-

bille, et ne se présente devant le Roi des rois qu'en uniforme, les cheveux poudrés et l'épée au côté.

La sincérité comme la confiance de sa piété chrétienne furent mises à l'épreuve. Davel, gardant dans ses interrogatoires autant de modération et de liberté d'esprit que dans une conversation ordinaire, persistait à soutenir qu'il n'avait pas de compUces; Berne persistait à regarder comme impossible qu'il n'en eut pas. Le gouvernement ordonna donc de lui arracher des aveux par la torture. On lui donna la question dans l'après-midi du 5 avril, en lui serrant les pouces entre deux plaques de métal. On avait ordre de les lui serrer jusqu'à ce qu'il criât; mais la douleur ne put ni lui arracher une plainte ni altérer la sérénité de son esprit. Un des examinateurs lui demanda s'il ne souffrait pas. — « Oui, Monsieur, et même de grandes douleurs ; » mais il n'en continua pas moins à répondre avec sangfroid à toutes les questions. Les juges émus n'eurent pas la force de prolonger le supplice. Le gouvernement ordonna d'essayer des moyens de douceur et de persuasion. En cas d'obstination, torture graduée deux jours consécutifs. Le 7 avril Davel fut mis à la question ordinaire, suspendu avec la corde simple et sans poids. Il l'endura sans perdre son calme, continuant à

justifier ceux qu'on soupçonnait de complicité. Le lendemain, il subit deux fois le même supplice, aggravé par un poids de vingt-cinq livres; il ne jeta ni pleurs, ni cris, ni soupirs, et persévéra dans ses déclarations précédentes. La vérité, tant de fois vaincue par la torture, triompha par la force d'âme de Davel. Au milieu des souffrances, il se félicitait de glorifier Dieu par la vérité. « Ceci est douloureux assurément, dit-il à ses « examinateurs; mais je suis persuadé que vous souf- « frez autant que moi. » On lui offrit du vin pour se soutenir ; il le refusa , ajoutant que ces messieurs en avaient plus besoin que lui. Chaque fois qu'il sortait de la torture, il s'écriait : « Jour fortuné ! jour heureux ! »

Héritier de la procédure du moyen âge , le gouvernement bernois ne connaissait pas d'autre moyen d'arriver à la vérité cachée. Il ne songea point à se venger. Le Grand Conseil décida de ne pas prolonger un supplice infructueux.

L'enquête close et le tribunal déterminé, Davel parut avec sang-froid devant ses juges, assemblés au nombre de trente-un dans la cour du château. Il les salua de bonne grâce et conserva sur la sellette son calme et sa présence d'esprit. S'appuyant sur des exemples, à défaut de lois, la pluralité des juges le condam-

nèrent à la décapitation ; auparavant il aurait le poing coupé. Cette partie de la peine lui fut remise par le souverain; il suffisait bien que sa tête tombât; mais cette tête, pour servir d'exemple, devait être clouée à la potence; le corps enterré au pied.

Entre son jugement et sa mort, Davel reçut de nombreux visiteurs ; leurs doutes, leurs observations, leurs objections ne rébranlcrent point. Il répondait à tous avec douceur. Rien n'altérait sa sérénité, parce que rien n'était changé dans ses convictions et dans la vie de son âme. Il goûtait un sommeil doux et tranquille; il mangeait de bon appétit, mais sobrement, suivant son habitude. Il faisait avec grâce les honneurs de sa prison. On retrouvait chez lui manières aisées, raillerie aimable, conversation animée par la bienveillance, par le badinage, par le zèle du bien et de la patrie.

La veille de l'exécution, deux pasteurs, selon l'usage, lui annoncèrent la mort. « Je vous suis obligé, dit Da- « vel, de l'agréable nouvelle que vous m'apportez; je « la reçois avec une joie indicible ; c'est un sacrifice « que je fais à Dieu et à ma chère patrie, d'une vie « que j'ai souvent exposée pour un minime salaire. « Que cela ne vous fasse point de peine, car la mort, « ce roi des épouvantementSj, ne me fait point peur. »

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On tarda près d'une demi-heure à lui dire le genre du supplice; il ne s'en informa pas. Surpris de cette indifférence, un des pasteurs lui dit : « Monsieur, vous « avez lieu d'être content de la clémence de Leurs « Excellences ; ils yous font subir une mort bien a douce. » — « Cela m'inquiète très peu, répondit-il; « les douleurs ne durent pas longtemps, et si j'en de- « vais souffrir de violentes, Dieu me donnerait la force « et la patience de les supporter. » Cependant il remercia le ciel de n'être pas mort sur un champ de bataille et de pouvoir encore réfléchir sur sa conduite.

Jusqu'à la fm ses sentiments furent ceux d'un chrétien plein d'humilité, de foi, de résignation et d'espérance en l'éternelle miséricorde. Il exprima une vive repentance de ses péchés, aucune de sa rébellion. Il blâmait ceux qui appelaient grandeur d'àme et magnanimité la grâce qu'il recevait de son Dieu. « Je ne suis c( pas païen, disait-il, pour me parler d'héroïsme. »

La nuit fut parfaitement tranquille.

Le lendemain, 24 avril, jour de l'exécution, des ecclésiastiques et d'autres personnes le visitèrent ; il fit la conversation « avec autant de liberté d'esprit et de gaieté, que s'il eût dû aller à des noces et non au supplice, » lisons-nous dans une relation contemporaine.

La distance d'une lieue sépare le château de Lausanne de la plaine de Vidy, où se trouvait le tertre funèbre. Davel, en uniforme rouge, croit-on, fit ce chemin à pied; il avait refusé un cheval. On le vit traverser la ville avec la même sérénité qu'en un jour de fête. Son calme et sa fermeté ne se démentirent point. Pendant la marche plusieurs traits témoignèrent de sa tranquillité d'esprit. Des soldats rudoyaient la foule curieuse, il les supplia de ne faire de mal à personne.

Il monta sur l'échafaud sans trouble. S'adressant aux deux pasteurs qui l'avaient accompagné : « Je (( vais, dit-il, offrir à Dieu le sacrifice de ma vie; je « dois y apporter toute l'attention convenable. » On lui avait permis de haranguer l'assistance, à la condition de ne rien dire sur le compte du souverain qui pût produire une impression fâcheuse. Il tint religieusement sa parole. Sur le seuil de l'éternité, ému de l'amour de son pays, il en embrassa de ses derniers regards les vices, les misères et leur source commune, l'oubli de la reUgion ; la manie des procès, la discorde entretenue par des avocats et des procureurs ; les campagnards ainsi plongés dans l'indigence et dans une dégradation morale, qui ne leur laissait que le seul baptême pour marque de leur christianisme, d'ailleurs

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traités en toutes choses comme des animaux sans raison ; l'ignorance et la débauche d'une population négligée par des conducteurs spirituels, la plupart ignorants et débauchés eux-mêmes; le service divin profané par Findifférence des pasteurs, des magistrats et du troupeau; les temples tombant en ruine, les biens des Eglises dilapidés, le peuple puni de fortes amendes pour des peines légères ; les étudiants se préparant au ministère évangélique par Taversion pour Tétude et par le dérèglement des mœurs. A cette franchise du patriote succédèrent les exhortations du chrétien.

Ce double caractère reparut, lorsque se repliant sur sa personne, sa position et son œuvre, il dit en terminant son discours : « J'ai le cœur pénétré de joie de ce « que Dieu m'a fait la grâce d'être un instrument « d'éUte en sa main, pour servir aux desseins de la « Providence. Je ne doute pas que ma mort ne pro- « duise d'heureux effets, tant pour le bien des peuples « que pour celui de Leurs Excellences, qui ont reconnu « la fidélité de leurs sujets. Après cela, j'espère et je « me persuade que l'on redressera les abus que je c( viens de vous reprocher en face. — C'est ici la plus « belle et la plus glorieuse journée de ma vie. C'est c( pour moi un jour de triomphe, qui couronne et qui

a surpasse tout ce qui a pu m'arriver jusqu'à présent (( de plus brillant. Je donne peu de chose contre un si c( grand bonheur. »

Après Davel, l'orateur officiel, le pasteur de Saussure, fit un discours ingénieusement courageux. Tout en blâmant de paroles l'entreprise du rebelle, il justifia ses motifs, et corrobora ses reproches.

Cette allocution fut suivie d'une prière. Davel se mit à genoux, se relevant ensuite, il conjura l'assemblée de profiter des exhortations qu'elle venait d'entendre. Ses derniers vœux furent pour ses concitoyens. En lui faisant leurs adieux, les ecclésiastiques fondaient en larmes, ce qui ne l'ébranla point, car on ne s'aperçut du moindre tremblement ni dans ses manchettes ni dans sa voix. Il ôta lui-même son habit avec autant de sang-froid que s'il eût dû se mettre au lit. « Va, cra- « vate, » dit-il en la jetant. Il parla au bourreau en le regardant d'un œil assuré. Il s'assit sur le siège, aida à écarter sa chemise, et s'appuya fermement contre le dossier pendant qu'on lui couvrait les yeux d'un bonnet. Dans un clin d'œil l'exécuteur lui enleva la tête de dessus les épaules. Après la mort, ce noble visage conserva son expression naturelle de paix et de calme.

La tête, clouée à la potence, fut enlevée pendant la

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nuit. On la retrouva environ une année après, conservée dans de Tesprit de vin, chez un pharmacien de Lausanne accusé de fausse monnaie. Le bourreau la brùla sous la potence. Le discours du pasteur de Saussure avait été inséré dans le protocole de la ville de Lausanne; le gouvernement bernois fit arracher les deux feuillets qui renfermaient ce courageux hommage.

L'encens ne manque pas à la victoire. La défaite du rebelle attira au souverain, de la part de ses sujets, des témoignages de fidélité, de la part des Confédérés, des alliés et de la France, des félicitations.

L'épouvante dont Tentreprise de Davel avait frappé le gouvernement bernois palpite encore dans les protocoles de ses délibérations et de sa correspondance. Mais elle apparut surtout dans sa reconnaissance envers la ville de Lausanne et dans les rémunérations décernées au dévouement. Une médaille fut frappée et donnée en récompense. L^or prodigué paya les services. 11 y en eut même pour les huissiers du conseil de Lausanne, témoins muets de la séance secrète.

La conscience du pays avait parlé dans le manifeste de Davel, sur Téchafaud, dans les chaires, sans doute ailleurs encore. Berne entendit cette voix. « Il se passe bien des choses dans les bailliages que Leurs Excel-

lences ignorent, » écrivit Tavoyer d'Erlach. Le gouvernement conçut la pensée de redresser les griefs; puis il les oublia. Le dévouement était salarié, et le souverain tranquillisé par des hommages : le pays sembla content, car il s'assoupit. Mais Davel, du fond de ses religieuses et patriotiques extases, regardant par-dessiis son siècle, en avait prévu Tissue.

Dans le chœur de la cathédrale de Lausanne, où dorment rapprochés, après les agitations de la vie, le chevalier Othon de Grandson , victime d'un amour ilUcite, le pape Félix V, couché moins mollement qu'à Ripaille, et d'autres représentants de la renommée ou du pouvoir, de la jeunesse ou de la vertu, on lit sur un marbre cette inscription récente :

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