‹ Tableaux d'histoire de la Suisse au dix-huitième siècle [microform], 1715-1803Chapitre 13 sur 15 · BB · texte numérisé non relu

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plaçaient l'humanité au-dessus du gouvernement et préféraient une politique suisse à des abstractions imposées ou empruntées. Une réaction morale s'opéra contre le régime d'une impuissante terreur. Deux jeunes Zuricois, Escher et Usteri, unis par l'amitié, instruits, ardents, célèbres depuis, toujours à l'avantgarde du libérahsrae, furent les organes de ce mouvement des esprits. Le Directoire dut céder et rendre à la liberté, à leurs foyers, des magistrats respectables , quelques-uns victimes de simples soupçons. Lorsqu'un commissaire dévoué au gouvernement arriva dans la forteresse d'Arbourg, il trouva dans le souterrain 186 prisonniers sans paille , tourmentés par des miasmes pestilentiels et par la vermine, les plus pauvres par la faim, et ceux qu'on avait entassés dans une partie humide de ce cachot couverts d'habits à demi-pourris. On les transféra dans un vaste grenier. D'autres occupaient d'autres parties de la forteresse. Le commissaire en fit mettre en liberté 255 des seuls cantons de Schwyz, d'Unterwalden et deZoug; mais il exigea de chacun d'eux 36 francs pour les frais de détention. Les riches payèrent volontairement pour les pauvres. Le geôlier, profitant de l'inattention du gouvernement , les avait rançonnés sans miséricorde, leur vendant à un prix

exorbitant la plus mauvaise nourriture, la paille et même Teau. Le gouvernement était trop occupé de ses propres souffrances, trop étourdi par les cris de la douleur publique , pour prêter l'oreille aux gémissements sans écho des prisons.

La majorité prit le parti de la légalité contre les violences inconstitutionnelles. Les orateurs qui essayèrent moins de les défendre que de les couvrir d'un voile furent réduits au silence par les amis de Tordre et de la liberté. Usteri dit dans le Sénat : c( Avec la liberté (( personnelle des citoyens, disparaît toute liberté. Que « rhomme dont la volonté arbitraire domine au-dessus « de la liberté s'appelle Paul ou Pierre ou Frédérica César, qu'il agisse au nom de la liberté ou bien au a nom de la tyrannie , qu'il ait prêté serment sous le « drapeau de la liberté ou sous celui du despotisme , a n'importe; sans la liberté personnelle, la liberté poa litique n'est qu'un mot trompeur. »

Après quatre mois de terreur, les conseils renvoyèrent chez eux les otages innocents, abrogèrent les tribunaux mihtaires , la légion helvétique et la peine de mort pour les crimes contre-révolutionnaires et pour le refus de servir dans l'élite. La modération fut à l'ordre du jour parmi les agents de l'autorité. Les

ressorts tendus se relâchèrent. Le gouvernement perdit confiance dans sa situation. On ne se borna pas à réformer les abus, on parla de réformer la Constitution imposée par des maîtres étrangers, « bastille élevée sur un sol libre, » dit un ancien directeur.

Du moins le Directoire opposa-t-il, sous l'inspiration

de Laharpe, toute son énergie aux exigences de Masséna et des autres généraux français qui frappèrent Zurich, Baie, Saint-Gall, Winterthour de contributions illégales, fort onéreuses dans le dénùment universel.

Mais cet acte isolé d'une vigueur opportune ne sauva pas son existence. Trop de haine s'était amassée contre lui; elle éclata même dans les conseils, où les orateurs les plus éminents l'attaquèrent.

Un événement européen seconda les tendances contre-révolutionnaires. Le 18 brumaire remplaça en France l'anarchie par un gouvernement fort. Le contrecoup ébranla au dehors les républiques issues de la République française, ou transformées sous son influence. En Suisse, les partis se ranimèrent et se mesurèrent avec une nouvelle vivacité; dans le même camp, dans celui où flottait l'étendard de la révolution , il y eut des modérés et des patriotes. Le nombre des adversaires du Directoire s'accrut.

Laharpe , persuadé que le pouvoir législatif contrarierait toujours le gouvernement, conçut le projet de le réorganiser. Il crut avoir gagné quatre de ses collègues pour le principe d'un ajournement des conseils. La délibération ne demeura pas secrète. La guerre s'alluma entre la législature et le pouvoir exécutif, et dans les conseils entre les partisans fougueux de la révolution et ses partisans modérés. A la suite d'une lutte où les orateurs que le mouvement des esprits avait fait naître déployèrent cette éloquence qu'inspirent les périls de la chose publique, les deux conseils instituèrent une Commission des Dix , espèce de comité de salut public destiné à exercer une tutelle sur le Directoire, sous prétexte de le soulager. Le but final de son institution était de renverser cette autorité. Le président du Directoire, Dolder^ était secrètement d'accord avec la majorité des conseils. On fixa au 7 janvier 1800 la révolution préméditée. Ce jour-là, deux membres de la Commission des Dix présentèrent, l'un au Sénat, l'autre au Grand Conseil, la proposition motivée de déclarer le Directoire dissous. La lutte parlementaire se prolongea jusqu'au soir, tandis que de leur côté Laharpe et deux de ses collègues, formant la majorité du Directoire, siégeaient ensemble en grand costume.

Laharpe ceint de son sabre et muni de pistolets. Ils s'appuyaient sur la Constitution, mais voyaient se relâcher les liens de l'obéissance de leurs subordonnés. A la fin du jour, les conseils décrétèrent la déchéance du Directoire, et le lendemain la nomination d'une Commission executive de sept membres jusqu'à l'adoption d'une Constitution nouvelle.

Ils venaient de porter un coup mortel au régime unitaire et au respect pour l'ordre constitutionnel.

Le règne du Directoire ou le mouvement ascendant de la révolution offre deux périodes distinctes : jusqu'au 28 juin 1798, avant la nomination de Laharpe, les propositions révolutionnaires partaient de l'assemblée des représentants; le Sénat et le pouvoir exécutif les modéraient. Depuis cette époque , pendant la seconde période, le Directoire, dans ses messages, prit l'initiative des mesures révolutionnaires violentes, extrêmes; le rôle des deux conseils fut de les combattre ou de les tempérer.

Les trois fléaux qui désolaient la Suisse sous le Directoire ne disparurent point à sa chute : l'occupation française, l'agitation intérieure et la pénurie du trésor. La Suisse était atteinte de plusieurs maladies dangereuses : pour la sauver, on changea plusieurs fois de

garde-malade. La Commission executive , qui remplaça le Directoire, se trouva même dans une situation aggravée par son origine inconstitutionnelle et par son existence provisoire, puisqu'elle ne fut établie que jusqu'à la mise en activité de la nouvelle Constitution. Au milieu des souffrances du pays , qui furent aussi les siennes, elle marqua sa courte durée de sept mois par un retour vers les idées morales et vers les institutions qu'on opposait comme une digue au débordement de l'immoralité. Elle encouragea Pestalozzi, le grand éducateur du peuple.

Avec son institution commença la lutte , qui devait durer autant que la République helvétique, la lutte entre Funitarisme et le fédéralisme. D'un côté les hommes ardents , systématiques , qui cherchaient toute la force de l'Etat dans la centraUsation ; de l'autre , des esprits plus calmes, attachés au développement historique de la Suisse, et qui ne croyaient pas que l'on consolide un Etat en faisant table rase de ses institutions.

Cette lutte animait de temps en temps les débats parlementaires et entretenait une guerre de plume. Les pamphlets et les écrits plus graves qu'elle fit éclore forment un recueil volumineux. Mais on ne se contentait pas de ces armes pacifiques.

La Commission executive, sous l'influence qu'exerce la possession du pouvoir, quitta la hgne de la modération pour les voies révolutionnaires. Harcelée par les journaux de l'opposition , rarement défendue dans les conseils, souvent en butte à leurs invectives, les voyant rejeter toutes les lois nécessaires au gouvernement pour remplir ses devoirs, elle résolut avec mystère d'opérer la dissolution des deux conseils. Elle y procéda sans ménagement. Une partie considérable des deux corps de la législature, dans des séances tumultueuses fit une résistance inefficace. La Constitution de 1798 fut renversée de fait ; le parti qui se nommait républicain triompha par des mesures peu répubhcaines.

La Commission executive nomma les membres du Conseil législatif, puis, réunie avec eux, forma un Conseil exécutif comiposé de sept personnes.

Ainsi s'accomplit la révolution du 7 août 1800, conséquence de celle du 7 janvier.

La législature ne se partagea plus en deux corps. Un Conseil législatif unique fut chargé de faire les lois, d'exercer le pouvoir souverain et de guérir les plaies de la patrie. Il était formé, à peu d'exceptions près, de l'élite des législatures précédentes, augmentée de quelques hommes éminents et nouveaux. ïl

porta dans ses délibérations plus de soin et de profondeur et respecta davantage les institutions nationales. 11 perfectionna la législation pénale et la procédure criminelle. Quoique animé de sentiments libéraux^ il abolit la publicité des séances et des débats.

Le Conseil exécutif était à Tunisson avec lui par le libéralisme de ses vues et la fermeté de sa marche. Il signala et corrigea les défauts de Tadministration et consacra des soins à Finstruction publique^ à toutes les institutions qui tendaient à ^amélioration du peuple.

L'ancienne rivalité des deux pouvoirs fit place à une entente patriotique ; ils s'élevèrent au-dessus de l'esprit de parti, cherchèrent à concilier les tendances opposées, imprimèrent aux affaires une direction plus uniforme, et marquèrent la période de leur gouvernement par le dévouement au bien général de la Suisse ; mais ce dévouement ne disposait pas de ressources suffisantes.

A son avènement le Conseil législatif promit au peuple une nouvelle constitution. L'attente prolongée de cette charte entretint et même raviva la lutte entre le système unitaire et le fédéralisme; les deux Conseils s'étaient prononcés pour une constitution dont l'unitarisme serait la base. La guerre des brochures se

ralluma; ses brandons ne tardèrent pas à mettre le feu aux esprits dans les cantons. Les cantons primitifs surtout s'agitèrent; ils furent, comme toujours, le foyer de la résistance à la centralisation.

Les travaux préparatoires pour l'adoption d'un projet de constitution formèrent, pendant l'été de 1801, le principal objet de la politique de l'Helvétie. Par deux fois des délégués se rendirent à Paris pour connaître l'opinion du gouvernement français. Celui-ci, feignant l'indifférence ou l'ennui, poursuivait néanmoins son système d'influence. Une Diète helvétique, élue pour la discussion de la constitution, s'assembla le 7 de septembre à Berne. Les unitaires agirent et plus encore parlèrent avec résolution en faveur d'une œuvre conforme à leurs idées. L'opposition des fédéralistes et des aristocrates se fortifia de celle du premier consul, qui cachait sous une apparente bienveillance le projet d'asservir la Suisse à ses vues par la faiblesse et la discorde. L'indépendance de la nation helvétique, stipulée dans le traité de paix de Lunéville, n'était qu'un voile. Bonaparte songeait à détacher de l'Helvétie le Valais, afin de s'assurer de la route du Simplon. Un proconsul, dont le nom est encore aujourd'hui en exécration dans ce pays, Turreau, fut

chargé de réduire^ par un système de vexations, les Valaisans au désespoir, afin de les forcer à se jeter dans les bras de la France.

La Diète, émue par les doléances et le patriotisme du Valais, déclara l'intégrité du territoire helvétique. C'était rompre en visière au chef du gouvernement français, qui, consulté, avait laissé tomber de sa main une constitution avec une négligence impérative. Dès lors l'ambassadeur de France parla mal des travaux de la Diète constituante. 11 vit avec plaisir un parti d'intrigants tramer une nouvelle révolution constitutionnelle, qui s'accompHt sans la participation du peuple et sans opposition de sa part. Le triomphe du fédéralisme en fut le résultat; on exclut du gouvernement tous les vrais champions du système unitaire. Ce changement porte la date du 27 et du 28 octobre 1801.

Les révolutions incessantes ou entreprises avec légèreté préparent mal les peuples à une liberté tranquille.

La nouvelle période dans laquelle on entra dut être la dernière, car la lutte des partis remplaça celle des principes, et les hommes se substituèrent aux choses. Le nouveau Sénnt choisit dans son sein les membres

d'une Commission executive provisoire. Ces deux autorités n'en formaient qu'une par leur accord. Mais cette union, déplorable dans son principe, que pouvait-elle au milieu de la désaffection du peuple , de la misère publique, et contre la duplicité d'une politique appuyée par la force? Le joug despotique sous lequel gémissait le Valais s'appesantit. Un nouveau projet de Constitution ramena la discorde dans les conseils, et aboutit, le 17 avril 1802, à une quatrième révolution dans la Révolution helvétique, changement de scène qui s'accomplit sans l'intervention de la force armée, sans perturbation de la tranquillité publique. L'unitarisme triompha de nouveau, ou crut triompher, car la victoire appartint à la puissance étrangère habile à entretenir la lutte des partis, ombres qui passaient et repassaient.

Le nouveau gouvernement à peine mstallé et mal assis, une assemblée de notables fut chargée d'élaborer un nouveau projet de Constitution. L'ambassadeur de France, Verninac, prit une part active à ce travail. Son projet fut soumis au peuple et censé adopté, parce que l'on compta les non-votants comme acceptants; ils formaient la grande majorité du peuple. On établit donc l'Etat sur le fondement de TindifTérence politique

et d'une fiction. Il y eut une nouvelle variante dans les noms des deux principales autorités : elles s'appelèrent Sénat et Conseil d'exécution.

La conduite ambiguë du premier consul augmenta Firritation des partis. Quand il les vit animés les uns contre les autres et tous contre le gouvernement central^ il retira les troupes françaises^ après quatre ans de séjour sur le sol de THelvétie. Aussitôt, les cantons démocratiques se soulevèrent, Taristocratie ralluma les torches de la réaction, institua un comité insurrectionnel, et rassembla des troupes. Celles du gouvernement étaient incomplètes, désorganisées. Une défaite qu'elles essuyèrent dans une rencontre assez insignifiante produisit un grand effet moral. L'insurrection leva plus fièrement la tête au centre de la Suisse , à l'orient, à l'occident, mais surtout à Zurich et en Argovie.

Une décision du gouvernement helvétique, d'établir à Zurich une garnison de miliciens de la campagne, souleva dans cette ville une opposition véhémente. On s'arma, on ferma les portes. Le général Andermatt, ne pouvant pénétrer dans la ville, la canonna; mais ce bombardement ne fut qu'un simulacre. Le gouvernement consentit à la fin à une convention avec la

cité rebelle et proclama, de cette manière, sa propre impiiissance.

La réaction aristocratique fit des progrès, surtout dans l'Argovie, jusqu'alors si fidèle à la révolution, et, de ce foyer, se répandit au loin. En cette occasion , comme en beaucoup d'autres, des Bernois se signalèrent dans les rangs politiques en hommes de résolution et d'action.

Le comité de la Fraternité suisse envoya dans le canton d'Argovie, avec le titre de général en chef, Rodolphe-Louis d'Erlach , auteur connu de quelques ouvrages philosophiques. Cet homme conçut le projet de soulever la Basse-Argovie , d'envelopper le corps d'Andexmatt, de lui fermer le chemin de TAlbis à l'aide des cantons de Schwyz et de Zoug, de s'emparer de trois villes intermédiaires pour surprendre Berne , en chasser le gouvernement helvétique, et rétablir toutes choses dans leur ancien état. Il comptait sur l'ardeur de sa propre activité pour fatiguer et dérouter ses adversaires, comme pour paralyser les moyens de défense. L'armée qu'il devait commander se composait de hordes de paysans échauffés. 11 se trouva au milieu d'eux sans un officier; le seul dont il disposait marchait par son ordre sur Zurich avec 900 hommes. Sans ar-

gent^ sans lettres de crédit, sans munitions^ sans artillerie, peu éloigxié du général helvétique Andermatt, il fut tout à la fois généralissime, secrétaire des compagnies, chef de l'approvisionnement. Il s'empara de la ville de Baden et poursuivit les troupes du gouvernement. Brougg lui ouvrit ses portes le même jour. Il s'empara des embarcations sur la Limmat,TAar et la Reuss, et fît garder le passage voisin du confluent de ces trois rivières. Le lendemain, à cinq heures du matin , il entra dans Lenzboury.

Afin de décourager le gouvernement et ses milices , d'Erlach fit répandre par des hommes affîdés et adroits, dans la Haute-Argovie et dans le Haut-Emmenthal, le bruit qu'il était entré dans le canton de Soleure avec 10,000 hommes, et qu'une autre forte colonne avait ordre d'y pénétrer d'un autre côté. Des fourriers envoyés sur la grande route de Berne commandèrent dans deux villages des logements pour 12,000 hommes, et, dans un autre, pour une avant-garde de 600, intimidation habile qui abattit le courage des amis du gouvernement et releva celui de ses adversaires.

Un autre fait analogue mérite d'être rapporté. Tandis que, dans les murs de Berne, le gouverne-

ment helvétique tombait en décadence, et, portant successivement la main sur tous les appuis du système unitaire, les trouvait tous vermoulus, des officiers supérieurs bernois, un de VVatteville en tête, déployèrent une grande activité pour soulever le peuple de l'Oberland et des environs de Berne. Cependant la nouvelle de l'approche d'Andermatt effraya les chefs de l'insurrection; ils croyaient leur entreprise manquée si ce général parvenait à joindre la garnison de Berne, forte de 800 à 1,000 hommes. De là grande accélération des combinaisons offensives.

L'un des officiers les plus énergiques et les plus expérimentés, Bodolphe d'Effingcr, commandait l'avantgarde de la colonne argovienne , qui ne se composait que d'environ 250 hommes, dont 60 sans armes. Ceuxci servirent à compléter son artillerie, formée de quatre hommes et de deux pièces de trois. Lorqu'il parvint à la plaine qui s'étend au nord de la ville de Berne, quelques troupes helvétiques qui l'aperçurent se prirent à fuir; les siens les poursuivirent impétueusement en poussant de grands cris. Bientôt arriva de la ville le colonel de hussards Dolder, annonçant que le gouvernement, disposé à écouter des propositions, désirait (ju'on lui envoyât un officier d'état-major. Etfmger,

sans recevoir d'instructions^ entreprit cette mission importante. Il s'avançait vers Berne au grand trot, à côté de Dolder , observant la disposition des k à 500 hommes de troupes helvétiques répartis sur deux routes ou stationnés dans la plaine. Un officier supérieur le rencontra, lui fit trop tard bander les yeux, et blâma sévèrement la négligence de Dolder^ qui ne connaissait de l'art militaire que le métier de sabreur. Entré dans la ville , on ôta le bandeau. Effmger vit les rues remplies d'une multitude qui salua par des cris et des larmes de joie la vieille cocarde bernoise, rouge et noire. On le conduisit dans la maison du landammann Dolder, où le gouvernement était assemblé. Là il put, de la fenêtre , observer les mouvements des troupes helvétiques et les préparatifs de défense. Il entendit aussi dans une salle voisine les délibérations du Sénat , où une minorité passablement nombreuse élevait la voix en faveur de concessions qui devaient aboutir à une capitulation. Effinger avait demandé que les portes fussent ouvertes et la place remise à ses troupes. Après de longues délibérations, le secrétaire d'Etat de la guerre lui déclara, en grossissant la voix, que l'on repoussait ses propositions insensées , et que sa mission était finie.

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Effmger retourna promptement vers ses troupes, les fit avancer jusqu'à l'extrémité du plateau et sur la route en pente qui dominent Berne. Le feu commença tout aussitôt; deux seules pièces d'artillerie le soutinrent assez vivement. Les boulets étaient dirigés contre l'hôtel de ville et la maison où siégeaient les autorités. De part et d'autre il y eut quelques morts et des blessés. Les habitants de Berne se montraient aux fenêtres, dans les rues ou sur les toits des maisons , comme s'il se fut agi d'un feu d'artifice. Les assiégeants, au bout de leurs munitions, allaient cesser le feu dans peu d'instants, lorsqu'ils entendirent dans la rue le roulement du tambour et virent arborer le drapeau blanc. La porte de la ville s'ouvrit; quelques membres de la nmnicipalité vinrent demander, au nom du gouvernement, ce que l'on voulait.

Une demi- heure après, à l'invitation du Conseil d'exécution, quatre membres du comité insurrectionnel, de Watteville en tête, se rendirent à la ville pour négocier une capitulation. On la projeta en présence et sous l'influence de l'ambassadeur français Verninac, qui, à la fin, proposa de la soumettre à un conseil de guerre : c( Il appartient aux officiers, dit-il, de sauver l'honneur du gouvernement. » De Watteville, sans

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s'émouvoir des nouvelles qu'on lui apportait sur les événements qui devaient se passer hors de la ville ^ termina ses négociations. A ce moment le commandant de la place ^ appelé pour y apposer sa signature , se précipita dans la salle , accompagné du ministre de la guerre^ et^ abordant brusquement de Watteville, déclara que le gouvernement pouvait conclure une capitulation pour son compte , mais que Fhonneur et le courage des militaires ne leur permettaient pas de s'y soumettre , ni de livrer une ville que tout le corps des officiers et le ministre de la guerre regardaient comme tenable.

A cette scène inattendue ;, tous les regards se portèrent vers le chef de Tinsurrection. Celui-ci^ maître de lui-même, répondit froidement : « Monsieur, je ne vous connais pas et n'ai point affaire avec vous. » Se tournant ensuite vers Yerninac, il ajouta d'un ton modéré, mais ferme : ce Vous voyez, Monsieur l'ambassadeur, « la mauvaise foi avec laquelle le gouvernement agit. « C'est par égard pour vous. Monsieur, et pour la nac( tion que vous représentez, que je lui ai accordé des c( conditions déjà trop favorables. Mais dès ce moment « tout est rompu , et je ne réponds plus de la vie de « personne. » Verninac, ému de ces paroles énergi-

ques, dit au gouvernement : « Il est vrai, la capi- « tulation qui vient de se terminer s'est faite entre « vous et M. de Watteville : en bonne foi, vous ne c( pouvez plus reculer; j'exige même que vous la sice gniez. » La capitulation fut enfin signée à huit heures du soir et scrupuleusement observée par les deux parties.

Les troupes de la ville, prêtes à faire une sortie au moment de la suspension des hostilités , frémirent de colère à la nouvelle d'une capitulation conclue, et firent peur au gouvernement ; mais on les obligea de se soumettre. Suivant cette convention , elles devaient livrer la place vingt-quatre heures après la signature. Les chefs des assiégeants accordaient libre et sûre retraite dans les cantons de Vaud et de Fribourg à toutes les autorités helvétiques , à leurs employés avec leurs familles et leurs propriétés quelconques ; ils s'engageaient à fournir les moyens de transport, ainsi que vingt pièces d'artillerie avec la poudre et les munitions nécessaires; les archives seraient respectées; les malades et les blessés, soignés et entretenus; les employés ou les familles en retard, protégés; les ministres étrangers, placés sous la garantie du droit des gens; toutes les troupes helvétiques, comprises dans la capitulation; les hosti*

lités, suspendues jusqu^à la retraite des autorités et de Tarmée hors du territoire bernois; toutefois les troupes étaient tenues de prendre le plus court chemin, et de faire au moins cinq lieues de pays par jour.

Telle fut la capitulation conclue entre un gouvernement et un chef de 250 hommes. Mais le gouvernement était déjà moralement vaincu, tandis que le chef de la petite troupe avait derrière lui l'esprit de réaction. A peme ose-t-on mentionner les colonnes qui apparurent pour lui servir d'appui. Elles firent leur entrée à Berne, en partie sans autres armes qu'un bâton de voyage, ce qui fit donner à cette expédition le nom de guerre des petits bâtons.

Le gouvernement helvétique se retira loin du centre de la Suisse, à Lausanne. Exposé à l'hostihté de l'aristocratie de Berne, noyau des autres aristocraties, de celle du pays de Vaud en particulier, il vit se soulever une opposition non moins formidable dans les démocraties de la Suisse primitive et de la Suisse orientale, ardentes à rétablir la viedle Confédération. Des députés de beaucoup de cantons se réunirent à Schwyz. Le nombre des Etats parut suffisant pour former une Diète générale suisse. Quoique Zurich, l'ancien directoire, y fut représenté, l'on déféra l'honneur de la

présidence au premier député de Schwyz, au héros

Aloïs Réding.

Tandis que Fastre d'une Helvétie factice, imposée et soutenue par les armes étrangères, descendait à l'occident, du berceau de la Suisse semblait sortir pour la seconde fois une Confédération antique et nouvelle, fondée sur la vieille fraternité et sur l'égalité conquise par le génie des temps modernes. On put croire un moment que cette Confédération rajeunie allait rétablir l'indépendance nationale. Telle n'était pas l'intention de l'arbitre de la France et déjà presque de l'Europe. Mais, avant de dire son dernier mot, il laissa les deux Suisses se faire la guerre.

Il y eut en effet un plan de guerre, et même des hostilités. Les troupes du gouvernement étaient démoralisées comme le gouvernement lui-même. Une panique s'empara d'elles dans un combat. Le premier consulintervint. 11 signifia, par son aide-de-camp Rapp, sa proclamation impérative du 8 vendémiaire an XI (30 septembre 1802), qui imposait à la Suisse une pacification. Le gouvernement helvétique, rassuré, put retourner dans les murs de Berne.

Des troupes françaises rentrèrent en Suisse; le général Ney, envoyé comme plénipotentiaire, fut chargé

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d^un ministère de concorde, de tranquillité et de confiance dans la bienveillance du premier consul. La Diète de Schwyz résistait; une démonstration militaire du général diplomate, qui ne songeait pas à faire un usage plus sérieux de la force armée, suffît pour engager cette assemblée à se dissoudre.

Le premier consul, jugeant qu'il était temps d'accomplir ses desseins, convoqua auprès de lui une Cm^ suite helvétique. L'autorité suprême de FHelvétie passa ostensiblement à Paris. Son gouvernement ne possédait plus qu'une autorité nominale. Il ne restait de runité helvétique que la commune souffrance causée par la nouvelle occupation militaire. Les représentants des cantons se rendirent à Paris. Tous ces hommes, venus des différents points de la Suisse pour chercher la paix et l'union loin de leur doux et agreste pays, offraient un spectacle affligeant. Ce n'était plus le temps où les députés helvétiques, invités au baptême de la fille de Henri II, assistaient en bons et fiers compères aux brillantes cérémonies de la cour.

Unitaires et fédérahstes se mesurèrent de nouveau dans les conférences qu'ils eurent avec les quatre sénateurs nommés par le chef du gouvernement, pour ses commissaires. Un message du premier consul leur ap-

prit, aux uns et aux autres, dès le début, que le principal ou plutôt le seul objet de la réorganisation de la Suisse, c'était l'intérêt de la France. Il ne voulait pas la Suisse malheureuse, mais tranquille et obéissante. La pensée de son génie politique était sa pensée dominante, et l'intérêt de la France s'identifiait en lui avec ses vues personnelles. Subordonnée à ce principe, il put laisser un libre cours à la bienveillance naturelle aux âmes énergiques. La générosité, indice de la force, en est aussi la grâce.

Une scène imposante frappa d'étonnement et d'admiration les députés des cantons. Le premier consul jeta sur la Suisse ce coup d'œil qui pénétrait au fond de toutes les choses auxquelles il donnait son attention, et il n'accorda pas moins d'attention à la situation de la Suisse qu'aux grandes questions européennes. Après les débats de la Consulte en présence des quatre sénateurs, Bonaparte invita dix commissaires d'entre les députés à une dernière conférence aux Tuileries, le 29 janvier 1803. Il écouta la Constitution fédérale projetée et les observations contradictoires des deux partis. Puis il parla, et presque chacune de ses paroles appartient à l'histoire. Il élucida tous les intérêts de la Confédération, des cantons et des partis, avec une con-

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naissance de cause qui semblait le résultat d'une longue étude. Ensuite, semant de grandes pensées, il prononça ces oracles qui fixèrent les destinées de THelvétie. L'Acte de médiation , approprié aux circonstances, fut regardé par les contemporains et plus tard encore comme un chef-d'œuvre de prudence, de sagesse et de sagacité. La haute intelligence du premier consul aUia merveilleusement les traditions des siècles passés avec les progrès essentiels des temps modernes. Connaissant les hommes et les Etats, il exigea de tous les partis les concessions nécessaires pour une réconciliation durable. Il pacifia un pays bouleversé par cinq années de troubles et de guerres, et cette paix reçut la sanction de la reconnaissance nationale. Dans toute cette œuvre, éclata la puissance et la bienveillance du génie. Le médiateur de la Confédération suisse en fut aussi pour Theure le bienfaiteur.

Ces cinq années d'essais et de luttes, d'espérances et de déceptions, ne furent-elles que les rêves d'une nuit d'angoisse? A distance, elles produisent plutôt l'impression que laisse un orage, alors que l'âme, encore émue de terreur, s'épanouit à la vue du ciel plus pur, des gazons plus frais et des collines plus verdoyantes. L'air surchargé d'électricité l'a rendue à la terre pour

en ranimer la langueur. Ainsi agissent les orages politiques. Les peuples, sous une atmosphère lourde, s'alanguissent et s'étiolent : l'élément qui fait monter la sève de la vie vient à leur manquer. La foudre et les éclairs leur rendent l'électricité morale.

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